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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 00:06

Jung seconde Guy Debord : archétypes spectaculaires subliminaux (ici : Ariane et Dionysos, par exemple)

Avant-propos

 

Ces questions et orientations ci-dessous synthétisent de façon didactique, puis plus "ésotérique", ce site philosophique et critique très exotérique. Comme synthèses, elles permettent éventuellement une compréhension de l'ensemble plus intuitive ou plus unifiée....

 

Les problèmes ici se présentent donc parfois comme énigmes, mais elles sont critiquées radicalement comme "énigmes", potentiellement "amusantes", dans les articles qui les élucident, tant la désolation qu'elles enveloppent ne saurait jamais être associée à quelque chose de "ludique" ou "spectaculaire".

En outre, les liens de causes à effets dans cette présentation paraîtront "illogiques", à un certain moment, et sembleront relever trop souvent d'un "ésotérisme" fumeux.

Mais c'est aussi pour suggérer d'autres formes de manipulations spectaculaires qu'ils sont proposés. Ou pour mettre en lumière la dimension ridicule ou inconséquente de certains "jeux de langage" postmodernes.

Leur "poétique" nébuleuse peut parfois séduire, mais il ne faut pas toujours chercher leur sens littéral.

Cette poétique est un détournement, dont la vocation est critique, avant tout, et dont le sens est politique et social (il s'agit de dénoncer fermement une dépossession, qui s'opère jusque dans les sphères de l'imagination, du rêve et de la création).

Les premières remarques proposées ici, de toute façon, sont politiques. Et il s'agirait de concevoir le langage crypté pratiqué dans cette introduction générale comme ayant d'abord une vocation politique et stratégique, même si cela n'apparaît pas au premier abord.

Certes, l'auteur peut évoquer des sentiments qui ont été intenses dans ce contexte, érotiques, amicaux ou autres.

Mais il montre aussi implicitement leur bousillage désolant, par un ordre extatique et subliminal qui suggère des formes d'existence obscènes, voire meurtrières, dans le même temps où il nous juge.

C'est sa propre psycho-analyse sociale, pour ainsi dire, en tant que marcusienne, révolutionnaire politiquement, que l'auteur propose soigneusement, non pas pour parler de "lui", mais pour parler de la société fétichiste qui dépossède tout un chacun (partir de soi ici est un principe de modestie théorique et critique : on ne prétend pas avoir la légitimité pour "décrire" les souffrances insupportables d'autres individus, opprimés de façon toujours singulière).

Néanmoins, dans la mobilisation d'une "kabbale" inventée, imaginée, sans rigueur mais avec attention, avec soin et patience, une sublimation de ce désastre vécu (et qui aura provoqué jusqu'à la folie dérangée de toute une société s'auto-cloisonnant) se laisse éventuellement envisager...

L'écrit désigne ici, de toute façon, non pas d'autres livres, mais d'abord des luttes collectives résolues et tactiques, dans la vie réelle, pour abolir le désastre de la modernité marchande, dans la vie réelle.

 

De telles suggestions introduisent un travail théorique d'ensemble, qui couvre divers champs philosophiques, et qui comporte 2000 à 4000 pages (si l'on inclut les annexes).

Elles ont toutes été écrites par l'auteur de ce site internet : professeur de philosophie, militant anticapitaliste libertaire, pianiste-compositeur, jongleur, et théoricien critique, spécialisé dans la critique radicale de la métaphysique idéaliste/bourgeoise et dans la critique matérialiste marxienne/lukàcsienne/debordienne de la valeur, du fétichisme marchand, de la réification et du spectacle.

 

Clarification : produire un CRI dans le spectacle désastreux

 

L'intention de cette philosophie critique est un CRI.

Aujourd'hui, les CRIS ne sont plus entendus. On regarde souvent le signifiant, la forme, mais on se moque trop souvent du contenu du dire.

On a oublié depuis longtemps que la philosophie n'était pas que fonction phatique, mais désignait d'abord et avant tout le monde, le monde social et humain, pour viser sa compréhension, sa critique et sa transformation effectives.

On voudrait montrer simplement l'horreur de ce monde ici.

Mais il faut savoir percer les tympans, être le plus assourdissant possible, pour abolir toutes les obstructions, spectaculaires, publicitaires, désinvoltes, dédramatisantes, qui s'opposent au dire absorbé et soucieux aujourd'hui.

Un CRI aujourd'hui est reçu avec une moue désabusée :

- "C'est intéressant", dira l'expert.

- "C'est une belle plume", dira le pédant inessentiel.

- "C'est un peu donneur de leçon", dira la vaniteux mondain qui confond si tôt la critique radicale du totalitarisme moderne, et de son si vain sang, avec quelques "jeux de langage" insignifiants, avec quelque infusoire philosophant, avec quelque philosophoire balbutiant, ou avec quelque "posture" surjouée.

Naturellement, ces mots ne sont pas écrits pour de telles caricatures de l'imposture, qui ne savent plus lire depuis longtemps. Ils ont des bouchons dans les oreilles, qui s'appellent : "réseaux", "carrière", "concurrence", "envie", "solipsisme", "narcissisme", "dissociation", "sadomasochisme", "hébétude", "inattention", "argument d'autorité", "trépanation", "études de marché", "domination", "auto-réification", "mode". 

Nous ne sommes pas spécialement bien servis médiatiquement d'ailleurs, en ce qui concerne l'idée que le discours philosophique ou théorique ou critique aurait encore du "poids". Il suffit de voir ce qui se rend massivement visible aujourd'hui :

Enthoven, Finkielkraut, Zemmour, Onfray, Alain Renaut, Luc Ferry, Badiou, Eric Hazan, Stiegler, Charles Pépin, Dorian Astor, Nancy, Tristan Garcia, Quentin Meillassoux, Houellebecq, Lordon, Friot, Chouard, Soral, Charles Robin, Michéa, Latouche, Ariès, Alain de Benoist, Francis Cousin, BHL, Jean Vioulac, Tiqqun, Belhaj-Kacem, Baudrillard, Pierre Rabhi, Alexandre Jollien, Frédéric Lenoir, Matthieu Ricard, Edgar Morin, Stéphane Hessel, Markus Gabriel, Jacques GuigouJacques WajnsztejnJeremy Rifkin, Piketty, Axel Honneth, Frédéric Worms, Franck Fischbach, Hayek, Pièce et main d'oeuvre, Bouteldja, Hadjadj etc. 

Ces frères Bogdanov de la "pensée", "critique", "technique", "économique", "écologique", ou "éthique", ces experts ou belles-âmes inconséquentes, spécialisées sans le savoir dans la protection du désert, se contenteront de déverser une rhétorique creuse sans fondement, un vague développement personnel à l'usage de l'aliénation consentie du consommateur-travailleuse esclavagisée et esclavagisant, que nous sommes tous et toutes, végétant dans des centres impérialistes meurtriers en tant que radicalement hébétés ou "divertissants".

Ce type d'individus sinistres est radicalement critiqué sur ce site.

Mais ce sont des hommes de pouvoir : s'ils prennent connaissance de ce genre de démarches (qui sont nombreuses, mais peu visibles), et s'ils se sentent provisoirement "menacés", ils voudront "écraser" celles ou ceux qui les développent. Ils les insulteront "subtilement" (dérision, moquerie, de la vedette méprisant l'anonyme, ou le critique invisibilisé, etc.).

 Pourtant, cette démarche ne fait que promouvoir radicalement ce que la plupart de ces VRP cocaïnés (métaphoriquement ou pas) se contentent de vanter publicitairement (si l'on exclut bien sûr les "penseurs" fascisants qui ont été cités : Soral et sa clique, Finkielkraut, Chouard, Onfray, Zemmour, etc.) :

- soin,

- réparation,

- devoir de mémoire,

- égalité et liberté  réelles,

- autonomie de la pensée,

- émancipation,

- féminisme radical,

- anti-racisme,

- critique de l'islamophobie et de l'antisémitisme (et de la christianophobie, dans les pays où elle est meurtrière, ou de toute autre discrimination religieuse),

- développement singulier, intensif et incarné de soi, anti-validisme, écologie radicale. 

Et c'est précisément pour défendre toutes ces luttes absolument nécessaires qu'il s'agit aujourd'hui de montrer que la pensée critique est beaucoup plus complexe, radicale et engagée que ce que le spectacle nous montre.

C'est pour être fidèles aux combats que le genre de vedettes citées plus haut prétendent "représenter" (en excluant les fachos) qu'il s'agit impérieusement de dénoncer radicalement leur bouffonnerie, leur imposture, leurs insuffisances structurelles, lacunes, limites irréductibles, contradictions, équivocités.

Par fidélité paradoxale à ce que diraient leurs slogans purement formels, pour produire réellement le contraire, dans la vie concrète, on les démonterait de part en part : et ce sont eux qui nous demandent de le faire, d'une certaine manière.

Ces vedettes indigentes de l'expertise critique, politique ou éthique, désirent inconsciemment leur auto-destitution, cela se lit sur leur visage grimaçant ou dissocié :

- que ce visage soit "serein", "positif", "éveillé" de façon bouffonne et atrocement naïve (Rabhi, Lenoir, Ricard, Jollien, Edgar Morin, Stéphane Hessel, etc.),

- que ce visage soit "émotionné" de façon pédante et "encuculante" (Enthoven, Pépin, BHL, Dorian Astor, etc.),

- que ce visage soit sentencieux ou pontifiant/fumeux, de façon "engueguelante" (Badiou, Althusser, Lacan, Baudrillard, etc.),

- que ce visage soit tordu par la haine, la vengeance ou le ressentiment (Finkielkraut, Onfray, Soral, Zemmour, Alain de Benoist, Francis Cousin, etc.),

- que ce visage affiche une fausse modestie "pénétrée" ou "absorbée" hypocritement, pour que des mots creux soient formulés (Tristan Garcia, Belhaj-Kacem, Nancy, Quentin Meillassoux, Markus Gabriel, Etienne Chouard, Piketty, Michéa, etc.),

- que ce visage affiche une conviction, un "souffle" convaincus mais asthmatiques et ahuris, voulant "édifier" ou "insurger", "indigner", une "somme" d'individus indéterminée assignée à l'être-peuple, à l'être-multitude, à l'être-troupeau (Friot, Lordon, Bouteldja, Tiqqun, Rifkin, Piketty, Chouard, les frères Jacques WG de Temps critiques, etc.) : 

quelle que soit la situation, dans chaque cas, ce visage de la vedette experte dans l'extension du désert, encuculant et engueguelant , pour reprendre des idées de Gombrowicz (Ferdydurke), ce visage atrocement crispé, clivant et clivé, qui est la négation systématique de l'intériorité qualitative qui l'anime, de son désir intime propre, ce visage, même s'il ne le sait pas, ne dit jamais qu'une chose :

"abolissez mon pseudo-pouvoir sans puissance, décomposé et décomposant, afin que les intentions vides que je formule contradictoirement, dans la zone partielle de la non-vie censée "représenter" "la" Vie hypostasiée, reçoivent le démenti qui rendra plus efficiente une lutte que je prétends mener, mais que je ne fais que bousiller."

C'est donc par gentillesse et attention à ces souffrances non conscientes d'elles-mêmes que de telles personnifications de l'imposture seront impitoyablement critiquées (les idées, et non les personnes, donc) dans les articles de ce site.

Les vedettes, comme hommes de pouvoir, non conscient de leur auto-délabrement, voudront bien sûr piétiner, humilier, à coup de "citations" ou d'académismes, ce genre de prétentions, de façon générale.

Mais ces fonctionnaires de la pensée, à cet instant, ne feront que s'insulter eux-mêmes, ce qui sera infiniment cocasses, mais aussi absolument pathétique : ils insulteront une démarche qui voudrait faire cesser leur dissociation.

De même que toute psycho-analyse théorique, curative, ou sociale provoque la résistance, le refus, parfois la colère, de ceux qu'elle "traite", de même la  critique radicale du désert produit la résistance et la colère, voire la haine, de ceux qui protègent le désert malgré eux, tout en prétendant, contradictoirement, pouvoir le faire cesser.

Cette résistance sera indissociable du transfert : la vedette qui insulte, qui se sent humiliée, éprouve un désir pour ce qui l'humilie, totalement malsain et fétichiste.

 

Propositions : les 5 émissions et les 2 conférences-débats ci-dessous, auxquelles j'ai été invité, développent déjà cette démarche de démontage des vedettes de la "critique", ou fonctionnaires de la pensée, cités plus haut. Les 5 liens leur succédant clarifient le sens des deux dernières émissions (critique dialectique des Lumières et critique de l'antisémitisme germanique dont hérite l'extrême droite aujourd'hui).

Appendice :

Les théoriciens critiques qui utilisent la pensée ou la philosophie critique à des fins réellement constructives, politiques au sens strict, et ils sont nombreux, se voient eux-mêmes toujours plus décrédibilisés par ce genre d'avortons : car dans l'esprit de la plupart des spectateurs, ces avortons, massivement visibles, selon une exclusivité spectaculaire désolante, "sont" la philosophie, la critique, l'éthique, etc.

Ainsi, si vous avez le malheur de dire que vous pratiquez la philosophie, la pensée, la critique, vous susciterez très souvent un agacement, voire un mépris implicite, dans la mesure où les dits "penseurs" ou "experts" qui sont les plus exclusivement visibles aujourd'hui seront particulièrement vains, vaniteux et creux, en tant que "beaux parleurs" médiatiques indifférents à la transmission critique, ne se différenciant des présentateurs télé que par la caractère précieux et alambiqué de leur discours.

La philosophie est une affaire sérieuse, et elle peut réellement changer la vie, si seulement on la respecte. L'utiliser à des fins publicitaires ou communicationnelles, c'est tout simplement la massacrer.

Que dirait un physicien si, dans l'esprit de la plupart des individus, la physique se réduisait à ce qu'en font les frères Bogdanov ? Il serait affligé, légitimement. Aujourd'hui, le philosophe sincèrement habité par la philosophie ne peut qu'être affligé : car les Onfray, Enthoven, Finkielkraut, etc., ces Bogdanov de la pensée sont, dans la tête de la plupart des spectateurs, ce qu'"est" aujourd'hui la philosophie.

S'il s'agissait simplement de pouvoir détourner le regard face à l'abject, la situation ne serait au fond pas si grave ; mais une survisibilité de certains clowns implique, aussi, malheureusement, une réduction pernicieuse dont nous souffrons

« En concentrant en elle l’image d’un rôle possible, la vedette, la représentation spectaculaire de l’homme vivant, concentre donc cette banalité. La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société, libres de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but : le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette ; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu. Mais, de même que ces activités de la vedette ne sont pas réellement globales, elles ne sont pas variées. »

Guy Debord, La société du spectacle

Les liens ci-dessous se proposent de critiquer radicalement le "type" du "penseur-vedette", qui tend à bousiller toute théorie critique conséquente aujourd'hui.

Premier moment : ces cinq premiers articles décrivent de façon critique la philosophie spectaculaire postmoderne, ou quelques-uns de ses symptômes révélateurs.

"Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant."

Debord, La SS, I, 2

Deuxième moment : les six prochains articles dévoilent les impostures désolantes, et altercapitalistes, de la pseudo-critique spectaculaire qui prend des airs indignés.

Les deux derniers illustrent l'hébétude des penseurs-vedettes dits "de gauche", en exposant leurs échos "politiciens".

 

"Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée."

Debord, La SS, I, 3 

Troisième moment : les quatre articles qui suivent critiquent radicalement le "naturalisme", tendanciellement patriarcal, pétainiste dans le pire des cas. Il est associé aussi souvent à une critique de la technique, ou à quelque "écologie" hébétée.

 

"Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversité de phénomènes apparents. Leurs diversités et contrastes sont les apparences de cette apparence organisée socialement, qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale. Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible." 

 

Debord, La SS, I, 10

Quatrième moment : les quatre articles qui suivent dénoncent des pseudo-critiques du spectacle, qui paraissent ambitieuses, mais qui produisent confusions et conservations du désastre. Et proposent des voies peut-être plus porteuses ou radicales.

 

"Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle. Mais le spectacle n’est pas identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Il est ce qui échappe à l’activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leur œuvre. Il est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue."

Debord, La SS, I, 18 

Cinquième moment : Les six articles suivants critiquent radicalement certaines pensées fascisantes, ou proto-fascisantes du moment. Et tentent de proposer des voies de sorties.

 

"C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque." 

 

Debord, La SS, I, 23

Sixième moment : ces sept articles qui suivent reviennent sur des théories critiques insuffisantes, et opposent des perspectives moins dissociées.

 

"Ce développement qui exclut le qualitatif est lui-même soumis, en tant que développement, au passage qualitatif : le spectacle signifie qu’il a franchi le seuil de sa propre abondance ; ceci n’est encore vrai localement que sur quelques points, mais déjà vrai à l’échelle universelle qui est la référence originelle de la marchandise, référence que son mouvement pratique, rassemblant la Terre comme marché mondial, a vérifiée."

Debord, La SS, 39

Illustration musicale de ce qui vient d'être exposé :

 

Ci-dessous, vous trouverez un rap, écrit, composé, interprété et accompagné au piano par l'auteur de ces lignes.

Il exprime assez bien les relations qu'on peut avoir, tactiquement, comme anticapitaliste révolutionnaire en lutte, avec les agents d'entretien du spectacle (ceux cités plus haut, mais aussi tous les autres, et essentiellement les mâles dominateurs masculinistes, logocentriques, anthropocentriste et civilisateurs).

Ces gestionnaires asociaux et amoraux, phatiques et libidineux, sont des solipsistes sadiques : ce rap/ragga se propose de leur imposer la même attitude résolue, cynique et humiliante pour eux, afin de suggérer leur propre déshumanisation, et afin de retourner leurs propres armes contre eux-mêmes (Aïkido théorique).

Fin de l'avant propos

Première séquence : Chasseur et chassé

Après cette "mise en perspective", on peut revenir à la "question meurtrière", de façon plus déterminée, telle qu'elle est aussi structurellement conditionnée par un ensemble d'assignations sociales réductrices, qui dépassent le champ du seul "racisme" ou de la seule "exclusion".

 

Car ce site critique et politique  se préoccupe essentiellement de ces questions.

Nous assistons depuis le 11/09/2001 à des attentats qui touchent le sol "occidental".

Depuis 2015, l'état d'alerte, suite à des attaques désolantes, meurtrières, a encore augmenté, en Europe et aux USA.

Pendant ce temps, la guerre ouverte, mais plus "lointaine", sur un "autre sol", est organisée quotidiennement par les gestionnaires du désastre (qui pourront aussi prétendre définir quelque "état d'urgence" répressif, policier, pour "protéger" la dite "population nationale" occidentale) : guerre pour la captation des ressources, ou guerre pour maintenir des "vagues migratoires", "menaçantes" pour les "économies nationales", hors des "frontières" des "centres impérialistes". Au sein d'une division internationale du "travail", ou de la guerre économique permanente, fondamentalement néocoloniale.

 

Que se passe-t-il donc lorsque l'Etat français diffuse officiellement "sa" version d'attentats qu'"il" subit (ou que les individus/rouages qu'il "représente" subissent atrocement, plutôt ?) ; lorsqu'il exige que cette "version officielle" soit massivement relayée ?

 

Le plus inquiétant peut-être dans cette affaire, c’est que c’est le point de vue des tueurs qui doit valoir comme étant le point de vue de référence, le point de vue qui impose une façon précise de définir les êtres.

 

 

Exemple : janvier 2015.

-« Ils » ont visé « Charlie Hebdo » en tant que « symbole » d’une « liberté d’expression » qu’« ils » jugent « décadente ».

-« Nous » défendons, après cette attaque, ladite « liberté d’expression », comme une « valeur » positive et fixe à défendre.

- « Ils » ont « choisi » de tuer des « flics » pour dénoncer le symbole d’une « République » oppressive et sécuritaire, recrutant des « mauvais » « musulmans », s’en prenant aux « véritables » « musulmans ».

- « Nous » sommes, de notre côté, de façon réactive et acritique, « tous des policiers », comme s’il y avait là une « valeur » positive et fixe à défendre (à tel point que « notre » chanteur « national » Renaud, dit « anarchiste » dans sa jeunesse, se vantera plus tard, dans une chanson, d’avoir « embrassé un flic »).

- « Ils » ont « choisi » de s’en prendre à des « juifs », pour défendre peut-être, d’une façon absolument abjecte et absurde « le » « peuple palestinien », ou les « arabo-musulmans » « en général », tels qu’ils seraient menacés par « le » « Juif » universel.

- « Nous », par réaction, nous sommes tous « juifs », réduisant les individus morts dans l’hyper cacher à leur seule religion (elle seule, comme caractère remarquable, étant susceptible d’orner, comme symbole, des étendards, lors d’une manifestation politico-esthétique…or, toute réduction nivelante et exclusive à quelque "judéité" abstraite aura été la condition d'un antisémitisme structurel). 

- « Nous » donc, selon un essentialisme pernicieux, « républicaniste », « culturaliste » ou « travailliste », qui devient une « valeur » « vraie » à défendre, nous réduisons les individus à de pures abstractions censées les définir, et nous affirmons, sans nuances, la valeur « en soi », positive, des assignations réductrices qui ont pourtant donné lieu à des meurtres.

« Notre » appel à la « tolérance », ou à la « liberté » en un sens abstrait, mutilant, réductionniste, n’est jamais que le versant réactif, et impensé, de la pensée de ceux qui les « menaceraient ».

Le chasseur et le chassé, selon un paradigme cynégétique classique, possèdent les mêmes armes. L’hypocrisie du « chassé » se mettant en chasse (la « République ») est de rejeter le meurtrier au sein d’une infinie altérité, alors qu’il lui a précisément emprunté sa manière de déterminer les « proies », pour le combattre.

 

 

Mais les choses semblent plus complexes encore.

Ici, trois points doivent être envisagés pour saisir cette complexité : 

- la perspective unidimensionnelle  qui se dit, idéologiquement,"républicaine" (choc des civilisations, déclin  de l'occident, Huntington, Spengler, etc.) ; 

- la perspective unidimensionnelle mythologique des tueurs (djihad, choc des cultures, etc.) ;

- et la perspective sociale concrète, ou le monde vécu, multidimensionnel (clivages et dissociations subies par les individus en chair et en os, dans un monde en guerre, d'un côté comme de l'autre).

Ces trois points de vue s'entrecroisent, pour déterminer, au sein d'une idéologie unidimensionnelle qui se matérialise toujours plus dans la vie multidimensionnelle, une dialectique indéfinie de la vengeance et de la destruction.

 

 

Le « chassé », en effet, qui se définit aujourd'hui comme tel (la « République »), demeure néanmoins une forme originairement coloniale et expropriatrice, il reste celui qui, historiquement, entreprend la première « chasse ». Comme chassant initial, c’est bien lui qui aura déterminé le premier ces formes d’assignations et de réductions : de fait, l’universalité abstraite de ses « droits formels », rejetant un grand nombre d’individus réifiés hors de « l’humanité », accompagne son « projet » d’expropriations et d’invasions violentes.

Lorsqu’il semble devenir « proie », les nouveaux « chasseurs », qui voudraient réagir à une exclusion ou à une assignation subies, voulant dès lors « représenter »,confusément, et de façon tout aussi manichéenne, les « victimes », ici essentialisées, de son universalité abstraite, ne se sont peut-être que réappropriés eux-mêmes des valeurs mutilantes qu’il avait imposées d’emblée, en pensant que ces valeurs devaient être affirmées positivement, « reconnues » en leur « légitimité » : lorsque ce « chassé », donc,initialement chassant, se réapproprie à son tour, de façon acritique, les valeurs réductrices de ceux qui le « chassent » désormais, il ne fait que réaffirmer des valeurs qu’il a toujours défendues, et qui lui sont « revenues », à l’intérieur d’une spirale indéfinie de la vengeance et du meurtre (à moins, selon une autre perspective plus générale, qu’elles aient toujours été dans les même mains : celles des militaires virilistes et « conquérants »).

La domination, (néo)coloniale, étatico-nationale, traditionnellement active et affirmative, devient apparemment réactive, elle devient apparemment une simple « réponse » à une violence qui serait purement « extérieure ». Mais en fait, elle ne fait que renouer avec sa propre violence originaire, toujours plus précisément. Cette forme dialectique réactive, dont la synthèse semble indéfiniment ajournée, produit un auto-dévoilement toujours plus précis des structures gestionnaires de la destruction, et qui donne à penser, et qui devrait pouvoir encourager des luttes adaptées, pour les abolir.

Ce cycle d’une vengeance réactive, indéfiniment meurtrière, ne pourra être interrompu que lorsque la forme réactive, ou réactive « au carré », sera contrecarrée par l’affirmation et la réalisation de valeurs concrètes et vivantes, qui ne se réapproprient plus les évaluations des appareils destructeurs en voulant les « pérenniser » : soit par l’affirmation de valeurs non expropriatrices et non coloniales, non assignantes et non réductrices. Ces « nouvelles » valeurs, qui s’enracinent aussi dans une fidélité à des formes résistantes immémoriales, peuvent émerger, et persister, par exemple, lorsque des luttes sociales, des sabotages non meurtriers, des formes désobéissantes résolues, des stratégies d’auto-défense ciblées, des occupations déterminées, des blocages ponctuels, des désimplications assumées, des désordres tactiques, encouragent des dynamiques, progressives ou irruptives, de destitutions et d’abolitions des instruments inertes de la destruction, au profit de l’égalité, de l’autonomie, de la reconnaissance, et du soin positifs, réels, de tous et de toutes.

 

Cet aphorisme de Nietzsche exprime très bien l'ineptie des deux camps qui semblent s'affronter ici, mais qui partagent les mêmes valeurs : 

 

« Que des martyrs prouvent quelque chose quant à la vérité d'une cause, cela est si peu vrai que je veux montrer qu'aucun martyr n'eut jamais le moindre rapport avec la vérité. Dans la façon qu' a un martyr de jeter sa certitude à la face de l'univers s'exprime un si bas degré d'honnêteté intellectuelle, une telle fermeture d'esprit devant la question de la vérité, que cela ne vaut jamais la peine qu'on le réfute. La vérité n'est pas une chose que l'un posséderait et l'autre non (...). Les martyrs furent un grand malheur dans l'histoire : ils séduisirent. Déduire qu'une cause pour laquelle un homme accepte la mort doit bien avoir quelque chose pour elle - cette logique fut un frein inouï pour l'examen, l'esprit critique, la prudence intellectuelle. Les martyrs ont porté atteinte à la vérité. Il suffit encore aujourd'hui d'une certaine cruauté dans la persécution pour donner à une secte sans aucun intérêt une bonne réputation. Comment ? Que l'on donne sa vie pour une cause, cela change-t-il quelque chose à sa valeur? Ce fut précisément l'universelle stupidité historique de tous les persécuteurs qui donnèrent à la cause adverse l'apparence de la dignité. »
 

 

Nietzsche

 

Ce rap ci-dessous illustre ce qui vient d'être dit. Son flot enveloppe presque l'intégralité de mon projet théorique et musical (2500 pages en 6 minutes).

Mais Casey a aussi voulu faire preuve de "pureté", dans un monde où tout individu doit posséder de l'argent pour survivre, "se vendre", et dans un monde où tout argent encourage une misère et un proxénétisme généralisés...

C'est peut-être ce "purisme" qui emploie des armes cynégétiques dépassées, et qu'il faudrait reconsidérer.

Exemple, ici : 

Des militants radicaux auront critiqué ce désir "impossible" ou contradictoire de pureté :

"Alors comme ça ton rap n’est pas à vendre? À part à la Fnac, à Virgin … et à l’Antirouille, 13 eu le cercon c'est ça ? Ne pas lécher le cul des Majors ne te rend en aucun cas indépendante du marché de la culture." : nous dit ce tract, trop fidèle au message de Casey pour être fidèle à son désir de "pureté...

Une critique dure, mais légitime, qui devrait toutefois faire davantage l'autocritique radicale qu'elle engage...

Remarques plus générales : 

Une critique qui s'adresse aux "blogs" également, et à leur ineffectivité de principe (d'un point de vue critiquant les usages techniques/sociaux capitalistes, et d'un point de vue anti-idéaliste considérant qu'on ne transforme pas le monde avec des pures "idées" ou "théories") : une critique qui s'adresse donc à ce blog, qui s'il est "gratuit" apparemment, ne peut en fait pas l'être, de fait (un projet non associé à l'argent aujourd'hui n'est pas "visible", ne peut exister socialement) : le "lecteur" "rapporte" de l'argent aux publicitaires ou autres marchands de vide, peu importe le contenu des écrits (qui est un prétexte), et même donc si ces écrits se veulent "radicalement critiques".

L'argent dans ma poche, ou que "je" rapporte, est l'accroissement de la misère, de la dépossession et de la mutilation/réification de la plupart des individus vivants. Dans la circulation inversée (A-M-A'), dans le capitalisme, l'argent comme fin en soi devient la société abstraitement synthétisée, sa misère globale et souffrante, il est la guerre permanente que je ne fais plus que contempler avec "désir", "avidité", "lubricité", d'une façon atrocement clivante et clivée.

Produire une critique radicale de ces Divergences explicites en rendant possible une accumulation d'argent, par un "blog" ou autre, paraît donc être le cynisme en soi, même sur un "site" apparemment "innocent".

Pourtant, reconnaître cette situation contradictoire, c'est déjà envisager plus sérieusement son dépassement, et refuser précisément le cynisme qu'on nous impose, à l'avenir. Utiliser un medium en songeant à son abolition à venir, par la lutte (penser donc l'auto-abolition du medium, comprendre cette pulsion suicidaire, et la sublimer en pulsion de vie, qui transmute eu lieu de détruire).

Avantage dialectique : le medium unidimensionnel, dont les critères sont quantitatifs (facebook, overblog, twitter, etc.), fait du contenu un prétexte qui ne "compte" pas. Mais alors on peut "exploiter" dans ce contenu une complexité qualitative complexe et originale, nouvelle, imprévisible, radicale, qui ne sera jamais "censurée" ou "aperçue" par le medium, mais qui travaillera lentement à sa destitution progressive.

Autrement dit, les modalités et vecteurs de cette démarche critique visent leur auto-abolition, et tactiquement mettent en valeur parfois leur auto-contradiction, pour désigner leurs limitations, et donc pour désigner d'autres lieux plus effectifs (luttes sociales, situations subversives vécues, désimplications face à la désolation meurtrière, sabotage des structures du désastres, résistances collectives, résolues et pratiques face au désert moderne).

Note : l'autocritique radicale, dans notre situation, devrait elle-même être radicalement critiquée, mais pas par elle-même. C'est en  se taisant qu'on dit aussi moins de conneries, à propos de certains sujets douloureux.

 

Explication brève de ce dernier point :

- Dans la division internationale du travail, un consommateur-travailleur, même "modeste", d'un centre urbain  d'une puissance économique occidentale, collabore d'une certaine manière, passivement, et souvent malgré lui, au néocolonialisme, à la guerre, à la mise-en-camps et à l'exploitation sauvage de l'enfance et du dénuement dits "lointains" (mais en fait : partout hurlantes, comprimées contre notre niaiserie hébétée "confortable", "fun", "ludique", ou trépanée : atrocement dissociée ; sourires atrocement crispés - inconsciemment, ce qui est encore pire). Il n'est pas "responsable" de ce fait, car il se contente de "survivre" : pourtant, ce fait est là, indépassable aujourd'hui (et d'autant plus insupportable, dissociant).

- Ainsi, même l'autocritique radicale, qui se voudrait pourtant "sincère", dans notre situation, a quelque chose d'obscène, et doit parfois la mettre en sourdine, ou s'écraser.

- Le rap ci-dessous exprime parfaitement ces tensions insupportables :

Retour à la question du racisme ou de la réification des individus, qui développe ce thème, aujourd'hui central, de la chasse à l'homme.

Un rap, et 5 articles analytiques. Peut-être élucidants.

Deuxième séquence : écrits analytiques et systématiques, qui dévoilent une intention d'ensemble :

- érotisme théologique révolutionnaire (lien 1),

- critique de la valeur économique et du fétichisme marchand (liens 2 et 2 bis),

- cosmologie suggestive, ouverte, d'une perpétuelle réaffirmation de ce qui se vit (lien 3),

- tous trois fondant la nécessité d'aimer et de lutter intensément, au profit de l'éternel présent.

Quatre figurations suivent :

- deux cygnes, ou signes, auto-révélants, s'emmêlent, mais s'évadent et se frottent au roseau (lien 4) :

- ce sont des lucioles masquées, saphiques, qu'ils deviennent (lien 5),

- qui plaignent ou prennent en pitié les vedettes plastiques, dont la "beauté" esclavagiste désole (lien 6).

- De là s'ensuit un voyage à Florence : les lucioles vagabonderont sur ce roseau (lien 7).

Intermède : Enigmes, poèmes en prose, ratatouille philosophale

 

 

Introduction à un pastiche postmoderne.

 

Un pastiche postmoderne va être maintenant proposé. Il contredit toute la méthode matérialiste historique, mais il sera intéressant de le développer, pour des raisons qui apparaîtront plus tard. Il ne faut simplement pas le prendre au "pied de la lettre".

Mais pour expliciter son fonctionnement, où la multiplicité de ses significations, il s'agit de revenir sur certains concepts quelques peu "ésotériques", mais qu'on peut assez facilement "exotériser".

Précisons donc ces concepts. Ici, de façon assez "sérieuse".

 

1) Le concept de "synchronicité".

Le Tao ne pense pas une causalité dans l'ordre de la succession temporelle, mais une relation causale circulaire, ou cybernétique, dans l'ordre de la simultanéité. Autrement dit, ce qui "cause" un phénomène présent n'est plus un phénomène passé, mais ce sera d'abord un autre phénomène présent, simultané, qui l'élucide quelque peu. Par exemple, si je pense à un scarabée d'or, et qu'un scarabée doré surgit en même temps que ce scarabée pensé, dans l'ordre spatial mondain, alors on peut considérer que ces deux "intentions", ou "sollicitations", se déterminent mutuellement. Non pas que la pensée puisse "produire" magiquement une "apparition" dans l'ordre extérieur mondain. Mais bien plutôt, il existe une intrication subtile entre ces deux ordres, psychiques et physiques, qui rend possibles des manifestations synchroniques. Pour le comprendre, il faut aussi considérer la relation du présent au futur. L'individu qui s'apprête à verbaliser en lui la forme du scarabée pressent qu'un scarabée doré va surgir dans le monde. Il n'est pas pour autant "medium" ou devin, mais il est en train, plutôt, de développer une microperception, très peu consciente, au sein de son esprit.

Expliquons ce fait.

La microperception peut concerner la perception d'un bruit qui comporte un très grand nombre de bruits minuscules. Entendre les mouvements de la mer, par exemple, c'est entendre aussi chaque petite goutte contenue par cette mer, même si l'esprit conscient "intellectuellement" est incapable de saisir analytiquement chacune de ces composantes. Pourtant, d'une certaine manière, préconsciente, chaque goutte est "écoutée", de fait, puisque sinon l'ensemble ne pourrait être audible. Elle engage une microperception à peine consciente, et pourtant certaine (cf. Leibniz).

En ce qui concerne les microperceptions qui rendraient "visibles" un scarabée doré devant surgir dans un futur proche, le mécanisme est différent, mais les facultés mobilisées sont analogues. Selon Bergson, la durée pure de la conscience intime est une temporalité ouverte et continue, fluide, non segmentée, non fragmentée. Cela signifie que le passé s'enrichit continuellement au fil du déroulement présent de l'entièrement nouveau, et que le futur de même grignote déjà ce présent, le contamine, le pénètre intimement.

C'est dans la "grâce" ou la faveur qu'un tel phénomène est explicite, esthétiquement : par exemple, le mouvement gracieux d'une danseuse, courbe, produit chez le spectateur entrant en "sympathie" avec ses gestes, le sentiment que les gestes futurs, annoncés ici, sont déjà contenus dans le présent en mouvement, et cette faveur suscitée suggère bien la possibilité d'un futur grignotant le présent. Pour accéder à cette faveur qui pressent, "voit déjà", "anticipe", "connaît", "projette", il s'agit de laisser-être la perception intime, dans l'accueil et le recueillement. Ce laisser-être, précisément, est l'accès aux microperceptions qui rendent visibles et sensibles les gestes qui s'annoncent. Pour donc revenir à une synchronicité qui considère deux présents, l'un mental, l'autre physique, qui se détermineraient mutuellement, circulairement, on pourra dire que le scarabée d'or physique, tangible, à venir dans un futur proche, par exemple, aura été pressenti par le rêveur parce qu'il aura su laisser-être sa conscience attentive et favorable à la grâce, ouvrant la saisie de microperceptions infimes, ce qui produira son pressentiment d'un tel scarabée, jusqu'à produire sa pensée présente, en même temps que le scarabée surgit.

Une telle "faculté", qui serait l'ouverture de la durée intime de la conscience se laissant-être par faveur, serait aussi réminiscence du futur. Ici, elle produit une nouvelle "révélation" possible. Si un tel "futur" est souvenu, dans la grâce, c'est qu'il a peut-être été éprouvé déjà, dans une existence déjà affirmée à l'identique. Un retour périodique de cette même vie se laisserait ici envisager.

 

Ebauche d'une interprétation mathématique des synchronicités

 

(par Liamine Touhami, chercheur en épistémologie de la physique)

 

« Concernant les synchronicités, nous pourrions tenter une interprétation mathématique plus précise.

« Comme Bergson le dit, le temps vécu est toujours différent du temps physique calculé sur des supports spatialisés, ce qui empêche donc d'éprouver par le calcul cette fluidité vécue par la conscience du temps. La synchronicité d'événements prévisualisés dans une conscience, c'est-à-dire la simultanéité d'un futur virtuel introduit dans un présent vécu, reviendrait à poser une équation différentielle du troisième ordre où le présent, seul élément réellement connu du calcul, fusionnerait avec des éléments du futur sélectionnés par un opérateur. Le passé jouerait alors le rôle de mouvement rétrograde amenant une consistance à l'opérateur de sélection. Plus clairement, la synchronicité d'un événement, du point de vue strictement mathématique, consisterait à rétrécir le champ temporel d'une telle manière qu'une situation non encore vécue puisse apparaître à une conscience dont l'effort de rétrécissement a pu rendre possible la conception d'une telle situation. Les sentiments tels que le flashback ou la réminiscence pourraient alors être des sortes d'efforts inconscients avortés, ne permettant pas la visualisation complète du futur éprouvé. Je pense qu'il s'agit là d'un sujet extrêmement complexe, je compte par conséquent travailler et m'informer davantage avant de plus m'avancer sur le sujet.²

 

2) Synchronicités et multiplicité des sens des mots

 

On pourrait appliquer l'outil philosophique et épistémologique de la synchronicité au phénomène du langage.

Ici, c'est Lacan qui aura voulu ouvrir une certaine voie, quoique de façon assez équivoque. Il fit le lien, par exemple, entre l'expression "les noms du Père" et les "non-dupes errent". Mais sans trop justifier théoriquement, ou clairement ces "intuitions".

Pour proposer une justification plus "raisonnable", on utilisera l'idée taoïste, ou jungienne, ou bergsonienne, de causalité synchronique.

Donnons plusieurs exemples.

a) Prénoms

Un prénom comme celui de Laura. 

Des parents cherchent un prénom. S'ils laissent-être l'ouverture de la durée pure, par leur amour à deux, et par leur amour pour l'enfant qui naît, ils saisissent implicitement certaines microperceptions qui leur permettent d'intuitionner le devenir futur de cette enfant. Dans le regard de cette enfant, pleinement ouvert à la mondanité du monde, ils aperçoivent, même s'ils n'en sont pas "thématiquement" conscients, une manière très singulière d'être affectée par le monde, qui engage un à venir déterminé qualitativement, "déjà anticipé", même s'il est aussi plein accueil de la nouveauté. Ainsi, le prénom qu'ils choisiront "nommera" ce que deviendra qualitativement cet être nouveau, et ce prénom finira par dire un "présent" qui est aussi vécu intimement par l'être s'étant épanoui, devenue mûre et "elle-même". 

C'est au moment où cette synchronicité devient simultanéité de deux présences, psychiques et "prénomales", qu'on peut dire que cette personne devient ce qu'elle est, sans pour autant réaliser les attentes parentales "empiriques".

Pour ce qui est du prénom Laura, on assiste à plusieurs "mots", ou "noms", qu'il contenait déjà.

C'est là que d'autres microperceptions entre en jeu. Lorsque je "lis" ou "dis" Laura, je lis aussi, inconsciemment, toutes les combinaisons de lettres ou de phonèmes que contient ce prénom. Mon esprit synchronique est comme un ordinateur surpuissant qui enregistre toutes ces combinaisons, même si je ne puis en être vraiment conscient, car il faut que je focalise mon attention sur ce qui est directement admissible socialement, et compréhensible "objectivement", pour ne pas sombrer dans l'éparpillement des idées et des sens. Pourtant, ces micropercpetions sont là, elles jouent sur mon inconscient, de façon subliminale.

Je "dis" ou "lis" Laura, et je "comprends", de façon subliminale : l'aura ; oral ; a l'or ; alors ; etc.

Ce qu'avaient peut-être vu, très peu consciemment, mais de façon gracieuse et ouverte, les deux parents apercevant la singularité du regard ouvert de leur enfant, en choisissant un tel prénom comprenant de multiples sens potentiels, de par l'équivocité scripturale et phonétique de toute appellation constituée de lettres et de sons, aurait été ceci :

- une façon de manifester une incarnation très spirituelle, très affectée, très sensible, par laquelle l'être en devenir exprimerait bientôt par les gestes et le visage une "aura" imperceptible, luminescente, une "âme" qui envelopperait son corps et toucherait tout un chacun ("l'aura").

- un rapport à la parole soigneux et sincère, investi d'une grande responsabilité ("oral")

- la possession  d'une grande richesse, intérieure donc, étant donné ce qui précède ("a l'or, possède l'or")

- une capacité à se comprendre soi, ses désirs propres, après certaines blessures éventuelles, mais qui deviennent résiliences, transmutations alchimiques, sublimations, capacité à devenir ce que l'on est grâce aux enseignements douloureux de la vie ("alors").

Si la personne s'épanouissant parvient à développer ces dispositions (et elle le parvient souvent), alors la synchronicité, qui était futur entrevu par les parents "nommant" l'enfant, devient synchronicité d'un présent prénomal et d'une intériorité accomplie actualisant les intentions secrètes enfouies dans ce prénom.

On pourra caractériser cet accomplissement avec d'autres métaphores :

- Laura dont l'aura enveloppe le corps absorbé, fait ressortir une luminosité par elle-même : elle est luciole, bioluminescente, et n'a pas besoin d'être "figurée" massivement pour exprimer une telle grâce lumineuse.

- Laura, qui dit un jour "alors", éprouve certainement certaines souffrances, ignorances de soi-même, avant de se découvrir elle-même. Elle ressemble au "vilain petit canard" qui devient cygne majestueux. Synchroniquement, phonétiquement, on "entend" préconsciemment qu'elle est aussi signe : elle fait un signe pour se faire reconnaître à ceux ou celles qui le peuvent, mais cet appel non aperçu produisait d'abord sa blessure. Elle est elle-même pourtant un signe, une synchronicité belle, qui se lit immédiatement sur son visage, sans qu'elle doive parler...

 

La combinaison de deux prénom finalement peut aussi traduire des accomplissements (ou inaccomplissements d'ailleurs, incompatibilités).

 

Prenons le prénom de Benoît (ou Benoist). Selon la même logique de pressentiment des parents face à l'enfance née, on retrouve des intentions secrètes : bientôt ; aboient ; béotien ; benêt ; obstiné ; obtiens ; etc.

Ce qui donnera un devenir-soi-même ouvert mais suggestif :

- Un être dans l'attente, souvent avide, impatient (bientôt)

- Un être qui peut provoquer des comportements hostiles (aboient)

- Un lourdaud (béotien)

- Un être un peu naïf et candide (benêt)

- Une personne qui s'accroche, même si on lui dit de laisser tomber (obstiné)

- Une personne qui a de la chance, et qui a peut-être raison de s'obstiner (obtiens).

Si la personne réalise son être intériorisé potentiellement dans son prénom, alors elle tente d'articuler toutes ces composantes dans sa vie d'adulte.

On caractérisera ici encore cet accomplissement possible à travers certaines métaphores :

- Benoît abolit son avidité lorsqu'il comprend que son obstination n'est pas vaine, dans la mesure où il a la chance de pouvoir obtenir ce qu'elle vise, mais dans un temps long ; en devenant patient, il réalise ce qu'il est intuitivement : il est iris, fleur de patience et de gravité (cf René Char).

- Sa candeur un peu stupide et hébétée, lourdaude, qui provoque une hostilité fréquente, peut devenir sa chance, puisqu'elle lui permet d'ignorer qu'il peut obtenir ce qu'il obtient finalement, ce qui fonde à chaque fois une surprise, un émerveillement d'autant plus intenses : il est un roseau, souple, qui plie mais ne rompt pas.

 

Voyons maintenant ce qu'il en est des relations entre deux prénoms, et des intensités ou devenirs possibles qu'ils pourraient envelopper, via leur combinaison, pour deux êtres qui pourraient s'aimer (ou se séparer) un jour.

Laura  et Benoît, deux exemples pris au hasard, sont pensés à travers le mélange des lettres qui est inscrit, via certaines microperceptions, de façon latente, dans leur devenir à deux, en la présence ou en l'absence de l'autre.

Ces combinaisons peuvent être les suivantes : ablutionnera ; aboluiraient ; balourdaient ; boulangeraient ; traboulaient ; abouleraient ; labouraient ; etc.

S'il existe une relation entre ces deux êtres, ces combinaisons indiquent que des dynamiques négatives peuvent entraver leur chemin :

- Ils s'aboluiraient, ils se délabreraient, surtout si l'un et l'autre, d'ailleurs, n'a pas accompli certaines directions possibles induites par son appellation propre. L'avidité de l'un, l'incapacité de l'une à se dévoiler comme cygne, sa blessure non encore sublimée, produiraient ce délabrement.

- Ils balourdaient éventuellement, manquaient d'équilibre, à cause de leurs inaccomplissements respectifs : ces obstacles ne font que rendre plus impossibles encore ces accomplissements, et accroît délabrement et déséquilibre, avidité et blessure, inaccomplissements de soi et de la relation à deux.

La séparation qui s'ensuit exige peut-être un temps de retour à soi. Mais pourtant, la relation contenait déjà peut-être en germe des accomplissements plus positifs, qui ont été empêchés.

Si cet accomplissement par l'autre de soi devient conscience de soi et du "nous" différente, une sublimation alchimique devient possible.

Les deux amants comprennent qu'ils ont commencé à réaliser d'autres expressions plus positives, qui leur permettraient un jour un triple accomplissement, si seulement ils savent dépasser leur négativité : accomplissement de soi, de l'autre, et finalement du nous :

- Ils boulangeraient modestement et patiemment, produiraient la nourriture qu'ils peuvent produire, chaude et protectrice. La luciole éclaire patiemment ses compagnes et compagnons, tandis que l'iris, fleur de gravité, modère tout enthousiasme et indique la modestie paisible du pain et de la lumière.

- Ils traboulaient, dans cette situation, à Lyon ou ailleurs : la luciole se rend peu visible, et le roseau, souple, admet cette situation raisonnable, qui consiste à prendre des chemins de traverses cachés, dissimulés, jamais ouverts aux regards.

- Ils abouleraient finalement de façon comique, débarquant à l'improviste, et développeraient le sens de la surprise et de l'imprévu.

- Il ou elle ablutionnera l'autre, finalement, le lavera patiemment et tendrement : le cygne se frotte au roseau, qui reçoit les minuscules et infimes gouttes d'eau fraîche dont il a besoin, et qu'il perçoit maintenant de façon pleinement accueillante, même si elles sont des microperceptions infiniment délicates.

 

De telles possibilités, bien sûr, s'envisageraient selon certaines conditions : il faudrait que ces deux êtres sensibles, d'abord blessés, sans que l'autre y soit pour quelque chose, se soignent et se réparent, soient attentifs à l'autre, et parviennent à comprendre que, même dans leur tendance triste au délabrement ou au déséquilibre, se manifestait déjà un noyau rare et précieux de voyage, de création terrienne ou artisanale modeste et belle, de jeu, et d'imprévus. Ces sublimations sont difficiles, mais pas impossibles, lorsque deux personnes s'aiment.

Concernant la sublimation des tendances souffrantes, voire l'article  ci-dessous.

 

b) Noms communs

 

Pour les noms communs, on opérera les mêmes mécanismes.

La synchronicité (Tao, Jung, Bergson) fournit une base "épistémologique" relativement claire.

Ce qu'on entend quand on lit ou écoute un mot, en termes de perceptions subliminales, mélangeant implicitement phonèmes et lettres, renvoie à une grande multiplicité de sens.

Deux modèles : anagrammes et mélanges sonores.

Exemples : le mot "or" = rot ; trop ; orée ; tort ; port ; porc ; lieu ("ort" en allemand)

Le mot "manne" = amen ; amène ; anamnèse ; aimant ; humanise ("man" en anglais)

Ainsi, l'or renvoie à une expulsion grossière (rot), qui devrait ne pas être (trop), qui se situe avant une forêt verdoyante (orée), qui en tant que telle est une erreur (tort), une bestialité répugnante (porc), un lieu de passage entre la solidité et la fluidité (port) assignante et localisante, territorialisante (lieu, ort).

Une manne est une prière, qui transporte (amène), qui attire (aimant), qui humanise (man). 

Ainsi, si l'on confronte les synchronicités lettristes et phonétiques inclues dans les mots "or" et "manne", et que l'on confronte ces deux mots, leurs significations multiples, on dit : 

la nourriture accordée par Dieu aux Hébreux dans le désert de l'exode, si elle se mue en or, fait qu'une prière devient une expulsion grossière, qu'une vocation ne devrait pas être, qu'un projet résolu est obstrué, qu'une fidélité devient une erreur, que l'humanisation n'est encore qu'en attente, qu'elle ne dépasse pas la bestialité, l'assignation à un territoire clivé et clivant.

Il va de soi que cette "nourriture" malfaisante ne fut pas le choix de ces premiers esclaves visant leur émancipation propre, et celle des tous les individus de la terre... Ce furent les esclavagistes, soucieux de mater ces révoltes justes et fidèles, qui prétendirent "accorder" de telles nourritures. 

Les deux significations les plus explicites, ici, de toute façon, traduisant les dissociations mythologiques et politiques incluses dans les langues (ici, la langue française, mais cela fonctionnerait avec toutes les langues), seront les suivantes ; soit celles qui sont ambivalentes, et traduisent une possibilité de sublimation, ou d'ajustements mutuels : "Port" (car on reconnaît qu'un départ est encore possible, mais qu'il doit abolir son "être-port", son marchandage, pour rendre possible ce départ)/ et "Man" (car l'humain comme humain n'a pas encore dépassé l'anthropocentrisme qui l'empêche de faire de la manne un Don effectif : se rattachant au vivant comme tel, il accéderait à l'ouverture éternelle, réaffirmée indéfiniment, de sa vie propre).

Principe alchimique : si le "Port" engage son être-départ (et exclut son être-marchandage) et si le "Man" engage son être-émancipateur (et exclut son être-scindant), alors un départ émancipé vers les forêts, abolissant tout désert et tout désastre, mais aussi tout territoire clivé et toute frontière dissociatrice, devient pensable et possible, comme attente toujours différée, mais au moins désirée.

C'est comme cygne, ici encore, qu'une telle attente, qui veut s'accomplir, mais qui est d'abord souffrante, se manifeste. Comme signe imprimé aussi clairement sur un visage, que la natalité annonce toujours déjà, cette âme allia un tel cygne qui demande à être reconnu, et il faut bien le dire :

il l'a toujours déjà été.

Une indication concernant cette reconnaissance est proposée ci-dessous. Cette reconnaissance, ou Sion, est d'abord un soin, partout et tout le temps, sans "localité" fermée ou assignée.

Pastiche postmoderne : poème "en prose", ratatouille philosophale

Remarque préalable : les règles des cryptogrammes ont été posées clairement, par souci anti-autoritaire et anti-élitiste. Il s'agit de dénoncer explicitement le subliminal subi malgré soi. Des codes couleurs permettent de cibler les "manipulations" ici en jeu, non pas par souci de domination, mais pour illustrer au contraire un pouvoir publicitaire/spectaculaire qui les mobilise à notre insu (neuromarketing, etc.).

Certains propos peuvent paraître paillards, obscènes, très implicitement, mais il est aussi toujours possible de multiplier les significations,  puisque mille possibilités sont possibles par la réversibilité des intentions synchroniques. Le texte peut avoir un sens très chaste, tout comme il peut paraître "pervers". L'auteur pour sa part privilégie le sens chaste et émancipateur, mais met en valeur, les possibles sens obscènes, pour mieux dénoncer les gestionnaires du désastre qui les orchestre dans notre dos. Une interprétation belle et simple est toujours la plus respectueuse et la plus vraie. Mais les manipulateurs cyniques nous feront croire que seule la plus vulgaire serait "vraie". Nous mettons ici en valeur leur obscénité, sans y souscrire.

En outre, chaque prénom est un archétype, qui concentre plusieurs mythes, et non des personnes en chair et en os. Ainsi que les lettres. Ici, Par exemple, Marion est l’archétype de Marie-Madeleine, ou de l’érotisme biblique : l’érotisme que vit Jésus de Nazareth avec cette prostituée renvoie à une incarnation vibrante et joyeuse, innocente. Que Marion Proust soit pâtissière renvoie à une référence proustienne mêlée à une référence biblique et à la parole du Serpent de Zarathoustra : comme Madeleine, comme souvenir d’un futur déjà éprouvé, elle est Marie-Madeleine, dévoilement de l’éternel retour du même.

 

Enigme : ZAR/S/O

 

 

Des lucioles, ou suggestions bioluminescentes, accueillantes mais inactualisées, encoubleraient les chemins trop tracés qu'ils labouraient sans passion. 
Sans démagogisme, ces dégommages salvateurs, électromagnétiquement, suggèrent biomagnétiquement certaines intensités autolubrifiantes
Nous challengeames donc calmement. 
Extravagamment, nous deviendrions des extrants, nous lockouterions sans conséquences fâcheuses.

 

On raconte qu'une Gurgycoise, venant de Michelsneukrichen, une commune bavaroise, indiquait qu'il était interdit de lire Zarathoustra, dans la ville de BaGNoLs-SUr-CEzE, mais aussi Orlando, envisagé-e par Woolf, ou Virginia... 


L'évocation du Serpent de Zarathoustra, en effet, provoquerait dans ces lieux ésotériques des pratiques saphiques incontrôlables. Tout comme l'imagination d'une transsexualité pansexuelle d'Orlando, qui aurait été favorisée par un tel Serpent zoroastrien, séducteur ou détournant.
 

Néanmoins, bravant la prohibition, des Gilbertines gardoises un peu perverses, croyant ferme à cette magie, organisaient des soirées secrètes, et proféraient des incantations inquiétantes.

 

Leur appellation, ou appel au soin, aurait été la synthèse choisie de Gilberte Swann, et d'Albertine Simonet, les personnages de la Recherche de Proust, et leur patron aurait été Charlus. Il s'agissait d'un appel au "soin".

 

Elles ne se trouvaient pas très loin du collège Gérard Philippe, ces BaGNoLaisEs, d'ailleurs, lui qui joua Fabrice del Dongo, dans la Chartreuse de Stendhal, selon certains dires avertis. 

 

Cela aurait commencé autour de 1943 : la sortie annoncée du film de Delannoy, L'éternel retour, la même année, dont l'héroïne, Nathalie, aurait provoqué fantasmes ou soupirs, ne serait pas étrangère à ces éruptions dérangeantes, quoique très éphémères. Elles prirent fin, peut-être, en 1964, lorsque la chanson de Gilbert Bécot, du même prénom, la désignant désormais comme "guide" produisant "l'eu-phorie" d'un homme, aurait accompli quelque "prophétie".

Une hache de guerre pouvait être enterrée... du moins provisoirement.
 

Le nom de code des Gilbertines était : ZAR/S/O. 
On n'en entendrait plus parler pendant longtemps...

 

Ce récit oecuménise peut-être une pratique rituelle a priori addictogène, mais qui rechatouillera toujours déjà une fibre érotique plus saine.
Ces sociétés secrètes à venir, ignorant leur héritage, mais qui barouleraient de nouveau, blackouteraient désormais sans trop de scrupules, mais comme extrants, ou comme fuites désormais invisibles (comme Lucioles, au sens de Didi-Huberman, par exemple). 

 

Elles s'enjoleraient donc peut-être mutuellement, parfois, mais tu ne te couardiseras sûrement pas, si tu les approches, car elles affichent un regard serein et ouvert (sans expliciter la moindre perversion, ce qui la confirmerait d'autant plus, selon certains).
 

Ce métavocabulaire trace une ligne qui dit : "yeux" (ou "IE").
 

Il ne faudrait pas que je m'électrocutasse le long de cette LiGNE, car elle reste électrique...
Par des oscillations bringuebalantes et soigneuses, un équilibre autolibérant est à prévoir. 
Sans finir comme Barabbas, ou sans plus laisser se taire Sara, au sein d'un hasard harassant, chaque individu oscillerait bientôt de cette façon, si seulement il le désirait.

 

Cygne noir ou blanc, signes qui blanchiront sur une balconnière, elle envisage que tout désastre est endiguable. 

 

Quoi qu'il en soit, elle, il ablutionnera.

 

Contemporanéité intercommunale des pratique Gilbertines

 

Toutefois, cette histoire semble se poursuivre discrètement aujourd'hui, selon des informateurs discrets. Des processions kabbalistiques célébreraient dit-on, encore en 2017, dans un manoir gardois bien gardé, ces Gilbertines perverses déjà archaïques, ou leur consacreraient un culte ne s'exprimant pas de façon dicible. La société secrète aurait pour maison-mère la République Pâtissière de Paris (RPR), du 57, rue de Saintonge, du nom de Mademoiselle Proust. Derrière elle se dissimule Marion Proust : ses gâteries affriolantes explicites, Octave, Oriane, Sidonie, Swann, Sablés, Galettes, Croquants, Cookies, suggèrent ironiquement quelque transsubstantiation païenne dont l'obscénité n'est pas même exprimable ici.

C'est jusqu'à Montpellier que cette tentacule festive et tentatrice suscite maquerelles et vocations gastrosophiques en tabous chuchotés mais intimement sus : cela, qu'on appelle la résidence Marcel Proust, rue de la Madeleine, conçue par Laura B, sature synchroniquement ces dérives érotiques, jusqu'à nouvel ordre. Un romain originaire de Marino, aurait eu vent de ces prolongations et aurait reconnu que les bacchanales n'étaient que pudibonderies comparées à ces étreintes orgiastiques, quoique trop spirituelles à son goût, minora-t-il, et toujours trop longuement différées.

Si nous miraculons à nouveau à la manière de ces Orlando octaviennes, c'est certes la paix et l'Umour qui nous tendraient les bras. Mais l'interdit "pieux", cette moraline niaise et plus malsaine que toute perversion généreuse et accueillante, empêche hélas toujours déjà ces luddismes enchanteurs, aussi innocents que peut l'être un jeu d'enfant, et aussi absorbés et sérieux que lui. 

Ces Gilbertines surtout, mononucléaires, et aujourd'hui la RPR, cette sororité, sont donc centrées sur un seul noyau intensif et plein, qui est la joie de l'éternel réaffirmation, et de l'innocent érotisme, même le plus pervers, puisque tout ce qui est éternel ne vise jamais que sa jouissance la plus extrême, sans qu'on puisse le lui reprocher.

Une société secrète intercommunale se constitue désormais : BSC/MTP/PAR, et leurs tentacules. Jusqu'à développer de nouvelles formes de luttes érotiques, toujours suggestivement. Marion Proust, comme volupté charnelle dans le goût pâtissier, qui en appelle un autre, plus amer et plus salé, qui rare car oui perdra peu prochement ses "elle-même", épouse cette vocation fédératrice, malicieusement peut-être, mais avec tact et constance. Néanmoins, lorsqu'elle nomenclaturait cette science nouvelle, ou réaffirmée,elle ne pouvait deviner qu'elle fondait l'ars erotica de l'avenir. Sa transmission sera l'âge d'or de la charnelle engeance.

 

Pour remotiver ses troupes, Marion Proust indiquait souvent : "si nous nous autodécomprimions, si nous faisions baisser la pression de nos vices vertueux, la génitalité reproductive et régressive nous animaliserait à nouveau, si bien que nous cesserions de devenir l'avenir de l'humain, comme femmes non-femmes, et comme hommes pansexualisé-e-s".

 

Conclusion, ou suggestions ouvertes : 

Les indications du Serpent de Zarathoustra, et d'Orlando

 

Orlando, ou le Serpent, n'annoncent pas non plus des choses extraordinaires, même si les relations synchroniques qu'ils suggèrent semblent absconses ou peu sensées :

 

"Si elles furent d'abord 2, comme sensibilités pleines, c'est qu'ils se transcendaient, et qu'elles étaient 3, en tant que 2..."

"Le "solipsisme à deux" des amant-e-s attentives à cet érotisme est un 3, qui est neutre, ou pansexualisée, ou 3 fois un vide, une grâce pure, selon Simone Weil par exemple (3 fois 0)... Il devient, toujours déjà, une ligne gracieuse et courbe, qui tourbillonne et qui dit "eux" (IE) ou "elles", pour désigner ce 2 du "nous" ("WE" : Woolf, ou Orlando, en "eux"). 

"2 comme 3, 3 comme 0, ils étaient donc 8 comme éternité : mais à chaque fois 2, qui boulangeraient leur désir, chevauchant en soi une multiplicité d'âmes, ou d'amours, mais toujours pour ce 2."

"Comme chiffres qui s'agglutinent, ils deviennent donc 53, ce qui est la même chose : 8 ou l'éternité. Une nouvelle ritournelle s'ouvre : 12 âmes en une seule qui les conserve et les inverse, 21 comme un seul 8, une seule éternité, ou 18, affirment l'unité des amants impossibles, comme solipsisme à 2. Ses lettres, dans les deux sens du terme, désignent aussi cette séduction, dans les deux sens du terme."

"Mais pour ne pas sombrer dans quelque vertige tournoyant, au ZAR/S/O des Gilbertines, on répondrait : bientôt, les amants bourlingueraient comme neufs, et délaisseraient le 8 du manège éternel ou narcissique, parce qu'enfin on se Joint, lorsque nous Masculions..."

"ILS baladineraient désormais, par analité plaisante, et conformément à la natalité d'une intuition érotique, qui s'était d'abord affirmée aussi clairement, puisqu'elle dénia l'aborder, et justifiait, qu'il, elle s'acharna aussi urgemment." 

"A califourchon sur un amour envolé qui est leur fait, ils ne s'encombreraient plus d'impatiences."

"Il, elle, auscultera assez précisément cette situation, puis saisira une chance possible." 

"Mais enfin, sans pudeur et sans honte, ils bibloteraient sereinement, et ses intentions sensibles déculturaliseraient sa langue."

"De telles intentions labouraient enfin ce qui doit l'être, une confiance exsudée, conformément à ce qu'une sagesse tibétobirmane a toujours enseigné."

"Quand on devient neufs, nouveaux à deux, et seulement à deux, le code des Gilbertines, ou ZAR/SO, signifie bien que l'on se joint."

"Cette jonction sera exprimée par un Socrate, érotique, ou par Phèdre qui lui suggère ses dialectiques maïeuticiennes, au chant des cigales de l'été : 

« Vois s'il te plaît comme le bon air qu'on a ici est agréable, et vraiment plaisant. C'est le chant mélodieux de l'été, qui répond au chœur des cigales. Mais la chose la plus exquise de toutes c'est l'herbe : la douceur naturelle de la pente, permet en s'y étendant, d'avoir la tête parfaitement à l'aise » (Platon, Phèdre, 230c).

"Je ne saurais le dire tout de suite ; mais il me semble que ce pourrait bien être ou chez la belle Sapho, ou chez le sage Anacréon, ou même chez quelque prosateur. Et voici comment je le conjecture : c'est qu'en ce moment même, oui, mon cher Phèdre, après avoir entendu ce discours, je me sens encore le cœur plein de mille choses qui ne demandent qu'à s'échapper, et qui vaudraient, je gage, le discours de Lysias. Or, certainement ce n'est pas de moi qu'elles viennent; je connais trop bien mon incapacité. Il faut donc que j'aie puisé quelque part, à des sources étrangères, [235d] ces belles choses dont je suis rempli comme un vase qui déborde; mais telle est mon insouciance naturelle, que je ne sais plus même où ni comment je les ai apprises."

Ces choses ou paroles viennent bien de la cigale. Intemporelle déité qui "dit "E"".

 

Il devait être 17H30, car il évoque un vent déjà frais, lorsque Socrate invoqua le nom de Pan, qui se dévoilait comme déité protectrice, des forêts et des troupeaux d'agnelles : "O Pan, et vous divinités qu'on honore en ces lieux, donnez-moi la beauté intérieure de l'âme".

Et à cette heure, peut-être, par cette invocation, la rencontre entre ces deux amants, hommes, femmes, et déités simples, qui était attendue, se faisait parfois, certes assez suggestivement...

On le devine, ce n'est pas l'accouplement de Socrate avec Phèdre qui se jouait ici vraiment, dans ce dialogue érotique révélateur, mais avec celui qui l'écrirait, pour le conserver dans le dire, et dans la mémoire, Mnémosyne, déesse des amant-e-s et des créatrices : Platon, qui naquit le 21 mai, en 427 av JC, 73 jours après l'honneur de Françoise Romaine, pour qui la prière, sous le patronage de Saint Benoît, était un coït socratique avec dieu-e, renaissait de fait à chaque,fois, et faisait naître sa voie, chaque fois que son amant invisible, Socrate, évoquait l'affaire érotique. 

Si bien que tout discours de Socrate se déroule toujours déjà, vers 17H3O environ, le 21 mai, sous le chant de la cigale, intemporelle, élucidant quelque peu ce nom de code mystérieux des Gilbertines plus tardives, bagnolaises et tout aussi perverses : ZAR/S/O.

Pan n'est pas un principe de violence, contrairement à ce que l'onomatopée croit désigner. Au contraire, comme paisible troupe, comme musicalité de la forêt, il nappe sans apnée, de façon transitive et fluide, un temps champêtre et gracieux, pour rompre la tragédie meurtrière qui déchire Dionysos et Apollon, soit l'entendre et le voir, l'unité déchirante et la division clivée des apparences individuées, le principe dédoublée de toute vengeance et de toute réactivité souffrante.

 

 

Introduction au pastiche N°2 :

 

Selon un logique des synchronicités qui se développeraient non plus dans une seule langue, mais dans des échanges pensables entre les langues (ici, européennes), on pourrait postuler l'idée que certains phonèmes ou assemblages de lettres renvoient à des intentions modales ou affectives analogues, lorsqu'on passe d'une langue à lautre.

Joyce, ou Alexander Gode, ou Lacan, justifiés par une épistémologie taoïste, jungienne, et bergsonienne, pourraient nous orienter vers des propositions intéressantes, mais aussi très dangereuses.... nous verrons pourquoi.

 

L'idée est que le signifié peut varier, lorsqu'on rencontre un même son ou assemblage de lettres dans deux langues différentes, mais que la connotation affective est souvent la même, ou encore : la connotation symbolique, la figuration schématique.

Cela pourrait s'expliquer vulgairement par le fait qu'un "son" humain dit "mot" serait une sorte d'expression orale d'un état déterminé du corps qui la produit face à certains phénomènes intérieurs ou extérieurs à soi.

Par exemple, "ass" reproduit le sifflement d'un serpent, animal jugé vil, venimeux. Face à un serpent, je produis avec ma bouche un son qui reproduis celui du serpent, mais je manifeste aussi le mépris que j'ai pour ce serpent.

Au niveau du "signifié", "ass" signifie "cul" en anglais, réalité qui peut provoquer un certain mépris. Et "assassin", en français, sera aussi un signifié dont la réalité produit un certain mépris. 

Ces relations entre les langues, plus poétiques que "scientifiquement" rigoureuses, permettraient néanmoins de développer, selon une intention joycienne/lacanienne/freudienne/marcusienne, une psychanalyse décelant une pansexualité à l'oeuvre au sein des synchronicités et équivocités phonétiques interlinguistiques ou cosmopoles.

 

La conclusion serait la suivante : tout individu cosmopolite serait pansexuel malgré lui (or, tout individu serait devenu...cosmopolitique ; même s'il l'ignore)

Note : pour que ces précisions aient du sens, il faut préciser que chaque individu, dans un monde mondialisé, interconnecté (au profit du désastre, hélas), tend à "connaître" toutes les langues du monde, même s'il n'en parle qu'une seule. En effet, la multilatéralité indéfinie des échanges commerciaux contamine nécessairement chaque langue, qui tend à contenir, même malgré celles et ceux qui la parle, toujours plus, des éléments linguistiques issus de toutes les autres langues. Le français par exemple, contient aujourd'hui toutes les langues du monde, comme toutes les autres langues cosmopolites, si bien qu'un français tend à "parler", malgré lui, toutes ces langues. Elles sont contenues dans son parler.

Cette situation peut être dangereuses, si elle implique des dissociations symboliques violentes, et inconscientes, qui augmentent la déprise à l'égard du parler.

Elle peut aussi impliquer des relations internationales très perverses, symboliquement, comme nous le verrons : ici, certaines relations franco-anglaises, ou franco-américaines, parmi d'autres exemples possibles...

Mais elle pourrait être aussi ludique, joyeuse, et émancipatrice : si elle permet des jeux de langage innocents, elle suggère aussi l'entremêlement de désirs apparemment opposés, et montre que toute langue cosmopolite traduit une pansexualité latente de tout un chacun : la synchronicité interlinguistique cosmopolite indique que les genres sont des constructions contingentes, situées et ne sont pas "naturels", que les sexualités sont variables à l'infini, et toutes reconnues licites par notre "moi" linguistique cosmopolite latent, et que chacun-e assume toutes les sexualités et tous les genres infinis possibles lorsqu'il se contente de produire son langage cosmopolite.

Ce qui semblait farfelu (unité du "son" ou "phonème" comme intention affective ou symbolique univoque) se réalise dans ce cosmopolitisme linguistique en devenir. La mondialisation totalitaire et meurtrière aurait créé malgré elle un vecteur secrètement émancipateur, qu'il s'agirait un jour de développer, pour favoriser l'abolition du désastre.

Pastiche n°2 : délires interlinguistiques/psychanalytiques fumeux, suite (cf Alexander Gode, Joyce, Lacan, etc.)...

Pastiche humoristique : délires interlinguistiques/psychanalytiques fumeux, suite (cf Alexander Gode, Joyce, Lacan, etc.)...
Selon une intention jungienne, les langues pourraient être traductibles les unes dans les autres, via un inconscient collectif affecté... exemples : 

- "eva"-cuation (français)/Bill "eva"ns (muse, création ?) ;

- Hait (haïr) / Hey ! = cynisme de l'onomatopée (?) ;

- Thune (argent) / tuner (anglais, syntoniser) = transmutation (?) ;

- bas-de-soie/bad ("mauvais" en français) = idée de "perversion" excitante (?)

- ass (anglais)/assassin = idée de dévaluation (?) ;

- "là" (lieu, présence)/ "la"te (anglais, tard) ; "la"tte (lait) = idée de bouillir (?) ;

- suss"ura"/"Ura"l (anglais, montagne) = idée d'érection (?) ; etc. ;

- j'aime (français) / gem (perle en anglais) = préciosité (?) ;

- Ton (manière de dire)/ Tönen (allemand, colorer, teinter) = idée de nuances (?) ;

- "cul" (français)/"cul"pable (anglais) (péché du sexe ou jouissance de l'interdit ?) ; -

- puss ("bisou" en suédois)/pussy ("chaton", sexe féminin, en anglais) = idée de douceur (?) ;

- Maque (se met en couple) / Mac (ordinateur) = connexion (?) ;

- Dents / al "Dent"e = Mangeable/capacité à manger = tautégorie (?) ;

- "Sa" (possession) / "Saw" (anglais, vu) = s'approprier un être en le voyant (?) ;

- Moule (fruit de mer, sexe)/ se dit "mold" en anglais, et évoque potentiellement quelque jeu de mot équivoque d'un Dolmancé (personnage de Sade : la philosophie dans le boudoir).

Evoque plus noblement un "Dôme". Plus "érotiquement", Sodome : et ainsi une sexualité génitale qui est reconnue implicitement comme une fin en soi (érotisme non soumis à la reproduction = érotisme qui humanise l'humain, et qui est éminemment l'érotisme anal).

On dit qu'un rendez-vous donné à 19h15 (SO) dans un bar qui se nomme "Dôme" renferme une tension sexuelle très forte, qui peut provoquer agressivité, excitation, ou les deux...

Reprise : lorsqu'un suédois dirait "puss", un anglais entendrait la même "intention" affective, ou érotique, par-delà des différences logiques ou terminologiques....
La personne suédoise, si elle désigne un "bisou" dans sa langue, mobilise malgré elle un désir possible, s'il y a un anglais inconscient en elle : désir saphique si la personne est une femme, hétérosexuel si elle un homme, indépendamment de la "sexualité" vécue socialement... L'interlinguisme produirait des inversions et réversions amusantes, par exemple sur un plan sexuel, si bien qu'il n'y aurait plus d'identités sexuels effectives (pansexualité inconsciente de tout individu cosmopolitique). Idem pour ass, con, tune, etc. ; 
A creuser.... 
De même, une femme qui dirait "amour" à son amant, ou "chaton", pourrait désirer, comme allemande inconsciente, qu'il soit une femme, puisque Liebe (amour en allemand) évoque phonétiquement une lesbienne ... et puisque chaton évoque "pussy"... 
Un exemple artistique de cette "synchronicité" cosmopolitique, où puss (suédois) est indéfiniment mélé à pussy ("chaton") ; monologues du vagin post-post-modernes : 

Puss/Pussy : les sens et les langues entremêlées....

Réponse d'une artiste engagée

Suite du Pastiche n°2 :

Propositions "lacaniennes", "joyciennes" ou "jungiennes" cosmopolitiques et humoristiques (méli-mélo sans rigueur)...
 

Attention : dérives poético-fumeuses postmodernes....

(les inconséquences possibles d'un "Lacan"/apprenti sorcier, ou d'un Joyce équivoque)

 

A travers la perspective jungienne, on pourrait penser que certaines langues, d'un point de vue lacanien (équivocité de la signifiance au niveau phonétique), donneraient des indications à d'autres, de façon parfois très "comique", voire scandaleuse ou hérétique...

Si le français "Dieu" résonne aussi, inconsciemment, comme "dis "E"" ("dis la lettre "E""), alors que pourrait-il dire de façon latente, par exemple, à une personne parlant l'anglais, pour qui "Dieu" se dit "God" ?

Comme on l'a ici très bien compris, une subversion radicale et profondément choquante serait inscrite dans la rencontre des différents inconscients collectifs attachés aux langues (Gode).... ce pourquoi les français, inconsciemment, pourraient horrifier voire dégoûter à ce point les anglais, ou les américains (sans que la question de leur hygiène corporelle soit vraiment le point essentiel ; il s'agit là de sous-entendus obscènes, qu'un Lacan ou qu'un Joyce auront rendus envisageables subtilement, mais sans aller jusqu'au bout de l'outrance rabelaisienne).

Si l'anglais(e) ou l'américain(e) "obéissait" à l'injonction inscrite synchroniquement dans la "théologie" paillarde française inconsciente ("dis "E""), alors on pourrait dévoiler la possibilité d'un religare non autoritaire qui serait : (auto-)érotisme épanoui, non jugé et non "régressif", pervers mais innocent, clitoridien, anal, karmique, tantrique, pansexuel, oralisant, masturbatoire, ou autre ; saphisme ou homosexualité débridée, enfance possible mais choisie, indéfinies possibilités....Cela est souhaitable, mais aussi très dangereux, car peu soigneux, et trop "crypté".

Cette remarque ne concerne en rien quelque "France" définissant quelque "identité" nationale "privilégiée", mais désigne plutôt certains rares individus, peu importe leur "nation" qui voulaient peut-être érotiser et rendre plus humoristique cet Etat rance et morbide. Et de façon cosmopolitique. Rabelais et son "abbaye de Thélème" par exemple, etc.

Si une théorie des synchronicités est établie plus "raisonnablement", à travers une intention affective et "logique", simultanément (réminiscence ou pressentiment dans un principe de moindre action "psychique/physique"), ces jeux de mots des langues entremêlées cesseront d'être "ésotériques" et fantaisistes, et les pires "relations internationales" symboliques, seront peut-être dévoilées du point de vue de simultanéités totalement clivantes et clivées, traduisant des tensions dans la sphère des affaires matérielles humaines.

L'ironie puérile de ces jeux de langage pourraient toutefois tourner en dérision celui qui fait la guerre, patriarcal, raciste, homophobe et destructeur, comme bouffon qui ignore qu'on le parle ou qu'on le meut, comme un pantin mécanique dissocié.

On continuera, de toute façon, à dire "e", comme suggestion phonétique paillarde, au "god" anglo-américain, jusqu'à ce qu'il éclate de rire...Mais cela est aussi très risqué, voire inter-dit.

Certes, toute déité ou divinité ici ne sera jamais que la vie qui se transcende dans l'émancipation, par la lutte résolue et radicale contre le désert, par un érotisme et une jouissance pleine qui revendique son primat, sa dimension de fin en soi, qui n'est dégradé en "moyen de survie", en "vecteur biologique reproductif pour l'espèce", que de façon déshumanisante pour les individus. Dire "e" au God anglo-américain, d'abord hystérique (masculiniste) et sadique/narcissique/fétichisé (auto-réifié comme Lettre), c'est simplement indiquer ces directions assez élémentaires (Marcuse, Rabelais, Kama Sutra, Cantique des cantiques, Safia, Marie-Madeleine, Sara, Michel Henry, René Girard, Walter Benjamin - inconsciemment).

Alexander Gode, linguiste germano-américain, d'un père allemand et d'une mère Suisse, ayant étudié à Paris puis à Columbia, connaissant le français, l'allemand, l'anglais, l'italien, ayant fondé l'Interlingua, tentative de poser des relations internationales interlinguistiques, fut certainement l'individu, de par son nom de famille, qui fut le plus proche de telles "révélations" édifiantes et scandaleuses (quoique cocasses!). Mais il ne put aller jusque là, car il aurait perdu tout crédit, ou aurait trop outré son époque.

Son prénom, Alexander, inconsciemment, aurait pu aussi indiquer que ses continuateurs ou héritierssexualiseraient toutes ses intentions, qui étaient beaucoup trop subversives.... même si elles apportent avec elles, potentiellement, la paix (soit l'humour, l'érotisme, et l'amour innocent).

Néanmoins, de telles suggestions peuvent paraître extrêmement choquantes pour une tradition plus ascétique, qui comprend la relation au divin au sein d'un principe d'incarnation certes érotisé, mais de façon chaste et aussi très spirituelle. L'asexualité n'étant ici pas exclue. On pourrait voir les jeux de lettres ou de mots "lacaniens", ou "jungiens", ou "rabelaisiens", comme un instrument symbolique trop dangereux, entre les mains d'apprentis sorciers qui ne savent pas ce qu'ils font. Ils mettraient en valeur des relations symboliques franco-anglaises, par exemple, du point de vue des langues et de leur équivocité phonétique, comme une relation infiniment malsaine et dérangeante. Ces relations seraient dès lors perçues inconsciemment, mais certainement, de façon extatique ou paranoÏaque, comme une forme de "conspiration" symbolique ou pornographique blasphématoire. Les tensions matérielles, d'abord agissantes, ne seraient que plus dissociatrices, au sein de la division internationale du travail inégalitaire. Des impérialismes culturalistes et occidentalistes exposeraient impudiquement leurs potentielles diffamations latentes, qui bousilleraient des intentions spirituelles qu'ils soumettent, de façon idéologique et matérielle. D'autant plus si ces deux impérialismes historiques prétendent avoir un primat formel/matériel (France/USA : droits de l'homme et universalité du libre-échange destructeur).

L'intention outrée qui apercevrait l'hébétude de tels adeptes des "jeux de langage" franco-anglais, inverserait la proposition : Dieu comme "dis "E"" adressé au God anglais produirait un phénomène d'inversion. L'émetteur deviendrait "Dog", et l'injonction donnerait : "Doge", commandeur des armées. Mais alors c'est de façon militaire et meurtrière que se développerait une telle réaction.

La réaffirmation d'un principe pacifique et matériel, incarné, comme principe spirituel qui se transcende, pourrait se dialectiser en : géode.

De même qu'un hacker devient un spécialiste en sécurité informatique, de même un esprit qui saisit les codes cryptés du langage devra prévenir les dissociations possibles impliquées par certains "jeux de langage" inconscients et inconséquents, qui augmentent les chances de la guerre, puisqu'ils augmentent les dissociations inconscientes, et le sentiment de quelque "conspiration" incompréhensible ou cryptée.

Le principe kabbalistique, qui est le soin même du langage et de ses synchronicités, fut accusé précisément parce qu'il fut le seul à exhiber exotériquement ses mécanismes, contre l'autoritarisme "ésotérique", et il fut donc montré du doigt à cause du fait qu'il fut justement soucieux et précautionneux, dénonçant d'autres ordres élitistes ou "initiatiques".

Mais toutes ces considérations, bien peu matérialistes, se situent bien sûr dans le cadre d'un pastiche postmoderne dénué de sens et d'orientation, et restent insuffisantes en elles-mêmes. Elles ne désignent que la nécessité d'analyses plus rigoureuses, plus empiriques et sociales, que vous trouverez dans les articles ici diffusés. Elles suggèrent leur propre insuffisance "postmoderne".

Appendice 1 : L'amour, dans le Phèdre de Platon

 

Platon, Phèdre, 253d-256e

« En commençant ce discours nous avons distingué dans chaque âme trois parties différentes, deux coursiers et un cocher : conservons ici la même figure. Des deux coursiers, avons-nous dit, l'un est généreux, l'autre ne l'est pas ; mais nous n'avons pas expliqué quelle était la vertu du bon coursier, le vice du mauvais ; nous allons maintenant l'expliquer. Le premier, d'une noble contenance, droit, les formes bien dégagées, la tête haute, les naseaux tant soit peu recourbés, la peau blanche, les yeux noirs, aimant l'honneur avec une sage retenue, fidèle à marcher sur les traces de la vraie gloire, obéit, sans avoir besoin qu'on le frappe, aux seules exhortations et à la voix du cocher. Le second, gêné dans sa contenance, épais, de formes grossières, la tête massive, le col court, la face plate, la peau noire, les yeux glauques et veinés de sang, les oreilles velues et sourdes, toujours plein de colère et de vanité, n'obéit qu'avec peine au fouet et à l'aiguillon. Quand la vue d'un objet propre à exciter l'amour agit sur le cocher, embrase par les sens son âme tout entière, et lui fait sentir l'aiguillon du désir, le coursier, qui est soumis à son guide, dominé sans cesse, et dans ce moment même, par les lois de la pudeur, se retient d'insulter l'objet aimé; mais l'autre ne connaît déjà plus ni l'aiguillon ni le fouet, il bondit emporté par une force indomptable, cause les disgrâces les plus factieuses au coursier qui est avec lui sous le joug et au cocher, les entraîne vers l'objet de ses désirs et après une volupté toute sensuelle. D'abord ceux-ci résistent et s'opposent avec force à une violence indigne et coupable. Mais à la fin, lorsque le mal est sans bornes, ils s'abandonnent au coursier fougueux, et promettant de faire ce qu'il voudra, s'approchent et contemplent de près la beauté toute resplendissante de l'objet chéri. A cette vue la mémoire du guide se reporte vers l'essence de la beauté, il la voit s'avancer chastement à côté de la sagesse. Saisi de crainte et de respect, il tombe en arrière, ce qui le force de retirer les rênes avec tant de violence que les deux coursiers se cabrent, l'un de bon gré puisqu'il ne fait pas de résistance, mais l'autre, le coursier indocile, avec regret et avec fureur. En reculant, le premier, encore tout confus et tout ravi, inonde l'âme toute entière de sueur et d'écume ; l'autre, déjà guéri de l'impression du frein et de la douleur de sa chute, ayant à peine repris haleine, se répand en outrages et en injures contre son compagnon et contre le cocher lui-même; il leur reproche leur timidité et leur lâcheté à soutenir l'attaque concertée; enfin, malgré leur refus de le suivre, il les force de céder encore une fois et n'accorde qu'avec peine à leurs instances un moment de délai. Ce temps une fois passé, s'ils feignent de ne plus y penser, il réveille leur souvenir et leur fait violence ;hennissant et bondissant il les entraîne, et les force de hasarder auprès de l'objet aimé une nouvelle tentative. A peine arrivé près de lui il se couche, s'allonge, et se livrant aux mouvements les plus lascifs, mord son frein, et tire en avant avec effronterie. Le cocher cependant éprouve plus fortement encore qu'auparavant la même impression de terreur, et se rejetant en arrière, comme il arrive souvent dans les courses quand on fait effort pour franchir la barrière, il retire avec plus de violence que jamais le frein entre les dents du coursier rebelle, ensanglante sa bouche et sa langue insolente, et meurtrissant contre terre les jambes et les cuisses de l'animal fougueux il le dompte par la douleur. Lorsqu'à force d'endurer les mêmes souffrances, le méchant s'est enfin corrigé, il suit humilié la direction du cocher, mourant de crainte dès qu'il aperçoit le bel objet dont il est épris. C'est alors seulement que l'âme des amants suit celui qu'elle aime avec pudeur et modestie. (...) Voilà donc le jeune homme qui aime aussi, mais il ne sait qui ; il ne connaît pas la nature de son affection et ne saurait l'exprimer ; semblable à celui dont la vue s'est affaiblie pour avoir regardé des yeux malades, il cherche en vain la cause de son mal, et, sans le savoir, dans les yeux de son amant il voit comme dans un miroir sa propre image. En sa présence il cesse comme lui de ressentir la douleur ; en son absence il le regrette autant qu'il en est regretté ; il lui rend amour pour amour. Mais il ne croit point que son affection soit de l'amour; il l'appelle, il la croit de l'amitié. En même temps il désire presque autant que son amant, quoiqu'un peu moins, de le voir, de le toucher, de l'embrasser, de partager sa couche, et voilà bientôt très probablement ce qui lui arrivera. Or, tandis qu'ils partagent la même couche, le coursier indompté de l'amant a beaucoup de choses à dire au cocher ; il lui demande en retour de tant de peines un moment de plaisir. Celui du jeune homme n'a rien à dire : mais, entraîné par un désir qu'il ne connaît pas, il presse son amant entre ses bras, l'embrasse, le caresse le plus tendrement, et tandis qu'ils reposent si près l'un de l'autre, il est incapable de refuser à son amant les faveurs que celui-ci lui demandera. Mais l'autre coursier et le cocher lui opposent la pudeur et la raison. Si donc, la partie la plus noble de l'intelligence remporte une si belle victoire, et les guide vers la sagesse et la philosophie, les deux amants passent dans le bonheur et l'union des âmes la vie de ce monde, maîtres d'eux-mêmes; réglés dans leurs mœurs, parce qu'ils ont asservi ce qui portait le vice dans leur âme et affranchi ce qui y respirait la vertu. Après la fin de la vie ils reprennent leurs ailes et s'élèvent avec légèreté, vainqueurs dans l'un des trois combats que nous pouvons appeler véritablement olympiques ; et c'est un si grand bien, que ni la sagesse humaine ni le délire divin ne sauraient en procurer un plus grand à l'homme. »

 

Pour décrire l'âme, Platon propose une métaphore très parlante : l'âme est une sorte d'attelage composé d'un cocher et de deux coursiers, de deux chevaux, l'un blanc, l'autre noir. Le cocher est la partie directrice de l'âme, le centre de toute décision, qui donne une orientation générale à l'attelage : il est la raison ou la volonté. Le cheval blanc, obéissant et fidèle, est la tempérance (la retenue, la pudeur). Le cheval noir, colérique et vaniteux, intempérant, est la concupiscence.

Un chardonc, un cheval noir, principe charnel et sensuel, et un cheval blanc, principe d'une tempérance intemporelle, tous deux guidés par un cocher, une volonté, potentiellement hyméniale.

Il faut d'abord noter que toute âme comprend un cheval noir dans son attelage. Autrement dit, toute âme est propre à se laisser emporter par la violence des passions. Toute âme comprend en son sein la possibilité de s'éloigner de la tempérance et de la raison. La vertu morale, qui est tempérance et raison, est donc une disposition qui s'acquiert dans l'effort : autrement dit, le cocher et le cheval blanc doivent savoir humilier, avec force, les prétentions immorales et néfastes du cheval noir.

En outre, par cette métaphore, Platon expose une composante de son eudémonisme : l'eudémonisme est la doctrine selon laquelle une âme vertueuse est une âme heureuse, et réciproquement : la vraie vertu impliquerait le bonheur du vertueux, de même que le véritable bonheur impliquerait la vertu de l'heureux. Autrement dit, la puissance des forces morales de l'âme, soit la puissance du cocher et du cheval blanc, de la raison et de la tempérance, signifie non seulement le devenir vertueux de cette âme, mais elle est aussi la condition de sa plus pure félicité, de sa plus haute béatitude. L'examen du désir amoureux, développé dans ce texte, nous montre précisément ce fait.

 

Le cocher, s'il est mis face à l'objet de son amour, constate d'abord que le cheval noir, la concupiscence de l'âme, cherche à le contraindre pour qu'il s'empare violemment de cet objet, pour qu'il se l'accapare sans retenue, pour qu'il le souille de la sorte irrémédiablement. Face à cette force brute déployée par le cheval noir, le cocher, avec l'aide du cheval blanc, résiste tout d'abord. Mais s'il cède finalement une première fois, il pourra s'approcher quelque peu de l'être aimé. « A cette vue, la mémoire du guide se reporte vers l'essence de la beauté ».

Expliquons cette notion selon laquelle la partie directrice de l'âme, le cocher, la raison, se ressouvient de l'essence du Beau face à l'être aimé. Le cocher, en tant que partie directrice de l'âme, est l'âme elle-même telle qu'elle a pu contempler, dans le ciel des essences intelligibles, tandis qu'elle n'était pas encore rattachée à un corps humain mortel, une forme pure, universelle et objective indiquant l'être absolu du Beau en soi. En effet, la condition naturelle d'une âme n'est pas de demeurer dans le monde terrestre, mais consiste à exister sans corps, en tant que forme pure et sans mélange, et de graviter dans l'espace céleste, autour du monde, pour accéder à la contemplation de formes intelligibles. Mais il se peut aussi que l'attelage de l'âme, suite à une dégradation quelconque, descende sur terre et se rattache à un corps vivant corruptible et imparfait. L'idée du Beau en soi ne peut plus alors être contemplée directement. C'est seulement par l'intermédiaire de la contemplation d'un corps sensible et particulier dont il est amoureux que le cocher ainsi rattaché au monde sensible, au monde terrestre, pourra se ressouvenir de cette expérience qu'il a faite du Beau absolu tandis qu'il demeurait dans le ciel des formes intelligibles. Autrement dit, face à un être qui, dans le monde sensible, suscite une admiration immédiate, face à un être qui est aimé par nous, une sorte de nostalgie surgit pour notre âme : notre âme comprend confusément que cette beauté singulière qui l'émeut participe en quelque sorte de l'Idée du Beau en soi à laquelle elle avait pu accéder avant de s'incarner dans la matérialité terrestre. L'amour réveille en l'âme une soif d'absolu, et il est l'occasion d'une réminiscence par laquelle l'âme se rappelle quelle est son origine, sa condition première et naturelle.

Après cette première expérience quasi-mystique, le cocher et le cheval blanc conserveront un respect presque religieux face à l'être aimé. Mais le désir du cheval noir ne sera que plus intense. Le cheval noir vise la possession charnelle de l'être aimé, il vise l'accouplement immédiat. C'est par l'action du cheval noir précisément que le souvenir du Beau absolu qui avait été suscité par la présence de l'être aimé risque de s'évanouir. Autrement dit, si l'âme encore rattachée à un corps mortel succombe aux assauts du cheval noir, si le cocher et le cheval blanc ne retiennent pas la partie concupiscente de l'âme, le lien qui relie cette âme à son origine, à sa condition heureuse d'âme éternelle demeurant au contact de la réalité suprême, risque de se détruire. Pour le dire simplement, l'amant qui abandonne sa vertu en s'accouplant immédiatement et sans retenue avec l'être aimé doit renoncer par là-même à l'amour pur et divin qui nous met en relation avec l'essence de la beauté et avec la réalité absolue des choses que toute âme doit chercher à rejoindre. Perdre sa vertu, dans ce cas, c'est pour l'âme s'exposer à un grand malheur : c'est risquer de ne plus pouvoir s'extirper de la matérialité terrestre et de ne plus jamais pouvoir être en contact avec les nourritures qui sont les plus essentielles à l'âme.

Si le cocher et le cheval blanc remportent finalement la bataille, s'ils savent opposer au cheval noir la pudeur et la raison, alors l'amour devient véritablement sublime. Platon affirme alors ceci : « si donc, la partie la plus noble de l'intelligence remporte une si belle victoire, et les guide vers la sagesse et la philosophie, les deux amants passent dans le bonheur et l'union des âmes la vie de ce monde, maîtres d'eux-mêmes ; réglés dans leurs mœurs, parce qu'ils ont asservi ce qui portait le vice dans leur âme et affranchi ce qui y respirait la vertu. Après la fin de la vie ils reprennent leurs ailes et s'élèvent avec légèreté. » On voit ici très clairement que la quête du bonheur véritable, soit la quête d'un amour pur qui nous rend heureux dans cette vie-là, mais qui permet aussi à l'âme de s'élever pour rejoindre son milieu d'origine après cette vie, signifie très exactement la quête de la vertu morale comprise comme maîtrise de soi. L'amant qui sait dompter le cheval noir de son âme acquiert ainsi la vertu qui rend possible tout amour authentique, et il construit aussi son bonheur le plus complet, soit le bonheur d'être en relation avec l'essence intelligible de la Beauté.

Telle est la formule de l'eudémonisme platonicien : sache suivre la formule suprême de la vertu, sache dompter ta concupiscence, et c'est alors ton bonheur suprême que tu suivras, soit la libération de ton âme au sein d'un amour pur et absolu. Avec Platon, la recherche du bonheur n'est pas contraire à la morale. Avec Platon la recherche du bonheur renvoie à la recherche de la vertu morale.

Appendice 2 : Sade et Platon s'ajustent mutuellement

Il se pourrait que l'ascèse platonicienne et le solipsisme désolant sadien, tendanciellement immature et meurtrier, s'ajustent mutuellement... les deux intentions désignent une sensualité charnelle clivée, et même patriarcale, logocentrique, mais leur rencontre produirait la conciliation du cygne blanc et du cygne noir, dont les conflits empêchent la grâce et la fluidité courbe de la danse de la vie...

 

 "O mes amis ! je vous le demande, un homme rempli de bonté planterait-il dans son jardin un arbre qui produirait des fruits délicieux, mais empoisonnés, et se contenterait-il de défendre à ses enfants d'en manger, en leur disant qu'ils mourront s'ils osent y toucher ? S'il savait qu'il y eût un tel arbre dans son jardin, cet homme prudent et sage n'aurait-il pas bien plutôt l'attention de le faire abattre, surtout sachant très bien que, sans cette précaution, ses enfants ne manqueraient pas de se faire périr en mangeant de son fruit, et d'entraîner leur postérité dans la misère ? Cependant, Dieu sait que l'homme sera perdu, lui et sa race, s'il mange de ce fruit, et non seulement il place en lui le pouvoir de céder, mais il porte la méchanceté au point de le faire séduire. Il succombe et il est perdu ; il fait ce que Dieu permet qu'il fasse, ce que Dieu l'engage à faire, et le voilà éternellement malheureux. Peut-on rien au monde de plus absurde et de plus cruel ! Sans doute, et je le répète, je ne prendrais pas la peine de combattre une telle absurdité, si le dogme de l'enfer, dont je veux anéantir à vos yeux jusqu'à la plus légère trace, n'en était une suite affreuse."

 

Sade, Histoire de Juliette

 

Si Sade et Platon s'écartent et s'écoutent, s'attendent et s'atteignent finalement, les déchaînements tumultueux du cheval noir de Socrate seraient le plus souhaitable et le plus vertueux chemin, en ces 21 mai indéfiniment répétés. Nous, humains sensibles et intelligibles, visibles et invisibles, nous nous autocannibaliserions, de façon autolubrifiante mais tout à fait innocente....

 

 

Appendice 3 : Fabrice et Clélia

Puisque nos Gilbertines bagnolaises vouaient aussi un culte à Stendhal, à proximité du collège Gérard Philippe, un éclairage final serait éventuellement fourni par l'histoire de Fabrice et Clélia.

 

Fabrice del Dongo, dans La Chartreuse de Parme, ne peut pas chanter son amour pour Clélia. Il reste muet face à l’ineffable. C’est dans ce qu’il ne dit pas qu’il dit le plus de choses. 
Fabrice del Dongo n’est pas même vu par Clélia, initialement : il n’est qu’une présence, qui plane, dans cette tour Farnèse. Un simple regard bienveillant, silencieux, porté sur une femme tendrement aimée, suffit à l’envelopper d’une nuée d’amour précieux qu’elle ne peut que sentir. 
Dans ce silence et dans cette inapparence se manifeste le dit non su d’un amour qui ouvrira le regard. Un amour reste privé pour ne pas se dissoudre dans l’être-explicité public. Il ne s’insère pas dans la significativité mondaine des choses. Il est le phénomène invisible, ou la beauté, que seuls deux êtres au monde pourront appréhender. 
Comment devenir manifeste pour un seul être, c’est-à-dire : en étant non manifeste de cette sorte pour tous les autres ? Un amour doit être l’art de la dissimulation, l’art du maquillage. Un seul signe trahit l’ensemble pour un seul être, mais pour tout autre il ne se sera rien passé. 
Dans ce silence, la résolution monte finalement : une forme de « solipsisme à deux » s’étant manifesté, c’est néanmoins la certitude de l’existence d’un « extérieur » qui advient. La loi de cet « extérieur » paraît claire comme le jour : il s’agit de son éternité fluide, qui conserve en projetant. La résolution corrélative est, de même, claire comme le jour : il s’agira d’aimer assez pour demeurer fidèle au Don de l’éternelle persévérance d’une forme de béatitude indicible. 
Les amants néanmoins sont happés par le bavardage des prêtres, des prophètes, des vendeurs de « rêves ». Ils sont nommés par ces parasites qui viennent dès lors s’immiscer dans leur monde à deux. Leur silence résolu est détruit, la loi du temps s’évanouit, et le clin d’œil « malin » ou « sympa » redevient le cours des « choses ». Ils ne sont pas protégés, leur révolution à deux est infiniment fragile. En même temps, ils ne sauraient bannir toute société de leurs préoccupations : c’est elle qui maintient leur être biologique et psychique sans lequel ils ne peuvent tout simplement pas « être » l’un pour l’autre ; d’autres liens, de même, amicaux ou familiaux, leur sont nécessaire. Ils doivent aussi retrouver un autre « monde » de l’extériorité, une autre loi du temps, pour que leur monde et leur temps, seulement, aient un certain prix. Mais très souvent de ce fait ils s’usent. Leur « solipsisme à deux », dans le pire des cas, peut devenir un « solipsisme de la masse », en lequel le on-dit du quotidien recouvre tout ce qui est original et singulier. 
Le silence résolu des amants passionnés est presque une impossibilité, et, s’il est possible, ce n’est que transitoirement : de larges zones de banalité irrésolue et bavarde l’entourent. 
Mais alors, je voudrais me promettre à moi-même une chose : lorsqu’arrive l’impossible, lorsqu’arrive ce silence, je tâcherai de le saisir à chaque fois radicalement, de la façon la plus pleine possible, sans réserve et sans crainte. J’épouserai absolument de telles chances, sans équivoque, et tâcherai de ne jamais oublier la promesse qu’elles apportent avec elles : la promesse de l’éternité dans la vie. Ce qui est le plus intense est aussi ce qui est le plus vrai : puisqu’une telle promesse me fut apportée durant le temps le plus intense de ma vie, elle doit aussi être la plus vraie.

 

 

Note : Collectivement, si Clélia devient le symbole de la paix, ou de la nudité dansante et chantante, c'est peut-être "Sion" qu'attendrait ce messianique indéfiniment désiré, projeté, mais jamais atteint. Mais aussi et d'abord un simple soin, une réparation, dans la mémoire digne et recueillie, puis dans la paix et la justice établie pour toutes et tous, progressivement, quoique jamais "parfaitement". Sans territoire fermé, localisé, pas "ici ou là", aujourd'hui ou demain, mais partout où un ici veut se dire, et chaque fois déjà.

Contrepoint mystérieux :

Et si Eve et le serpent étaient la même personne ? Principe créateur et consumant, principe terrien, qui est à la fois un poison (mortalité) et un remède contre l'ennui "mortel" de l'immortalité à deux... Principe d'un retour à la poussière, d'un cycle perpétuel de régénération.... On parlerait presque de "sève" ici, pour désigner cet instinct unitaire ; qui n'a rien de "satanique", sauf pour les sadiques masculinistes/violeurs qui personnifient l'impersonnel (logocentrisme patriarcal).

Eve se découvrant devient Eva, Théo ou Adama : dieu-e, déité pleine, en devenir sur une belle verte... des négresses vertes, au pluriel, et sans perspective "racialiste" possible (cette seule déité inextensive possible). Lucy, donc, en un certain sens. Lucy in the sky.

 

Conclusion finale :

 

Ces articles ci-dessous synthétisent exotériquement, ce qui vient d'être suggéré "ésotériquement". Ils donneront peut-être envie de lire la suite du site...

Derniers indices

Contrepoint : musique, détournement, et critique

 

Les compositions originales au piano ci-dessous, avec leurs commentaires et renvois (sur soundcloud), désignent une multiplicité d'archétypes subliminaux, déjà mobilisés dans ces textes, en particulier dans l'essai Eros, résolution et révolution (cygne, perle, signe, gemme, prénoms, divinités, puissances naturelles personnifiées, Mme Bovary, Don Quichotte, lion, etc.), mais tels qu'ils sont représentés spectaculairement/publicitairement par des vedettes prolétarisées, surexposées, et finalement mises en danger par ces entreprises de manipulations qui échapperont même à leur gestionnaire.

Comme hommages, ou "tributes", également ironiques (mais pas seulement), ces musiques sont des tentatives de sublimations moins "productives", plus désintéressées, et plus intensives.

Finalité de cette démarche globale Tactique ici en jeu :

 

  1. Indication situationniste :

 

Debord indique la prolétarisation de la vedette :

« En concentrant en elle l’image d’un rôle possible, la vedette, la représentation spectaculaire de l’homme vivant, concentre donc cette banalité. La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société, libres de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but : le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette ; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu. Mais, de même que ces activités de la vedette ne sont pas réellement globales, elles ne sont pas variées. »

(La SS, 60)

 

 

  1. Remarques à propos de la vedette masculine occidentaliste, de façon latente ou explicite (Brad Pitt, Eminem, Julien Doré, Calogero, Benjamin Biolay, Sébastien Tellier, Gainsbourg, Leonardo di Caprio, Fabrice Luchini, Fr. Oh., James Righton, Benjamin Millepied, Brian Austin Green, Adrien Brody, Lordon, Friot, Zemmour, etc.)

 

Que les gestionnaires masculinistes du désastre ne se sentent surtout pas visés personnellement.

Il faudrait être complètement fétichiste ou totalement érotomane, en un sens négatif, pour être « affecté » émotionnellement par des individus qu’on ne connaît pas, simplement « représentés » massivement et à distance, « sur » des écrans,« dans » des boîtes automatiques, ou « sur » de la paperasse inerte, et ce serait être aussi fétichiste ou érotomane que d’être « affecté » par des acteurs jouant par exemple dans une publicité pour une agence de voyage. S’en prendre à eux « personnellement », sur des bases aussi réduites et inertes, serait les réduire eux-mêmes totalement à de la matière purement chosale, et reproduire sur eux la violence symbolique, favorisant une violence physique, que nous leur reprochons.

Nous nous y refusons bien sûr, car nous ne nous approprions pas les armes de la destruction en reconnaissant leur « valeur », comme nous l’avons déjà dit.

Tous ces individus ne renvoient ici donc qu’à des symptômes, des logiques, des images de marque, des stratégies marketing visant certains « publics » anonymes, individus que nous ne connaissons pas de toute façon, que nous ne voulons surtout pas connaître, ni jamais rencontrer, car ce n’est pas dans leur monde que la lutte effective se pratique, c’est bien au contraire la contre-transformation qu’ils favorisent.

Ce qui nous révolte n’est pas ces individus-rouages-gestionnaires remplaçables, qui ont accepté qu’on leur colle une étiquette sur le front, comme du bétail servile à qui « on » aurait fait croire qu’il pourrait « mener le troupeau », et qui pourraient tout à fait être d’autres « noms », d’autres exemplaires standardisés d’un échantillon rigoureusement randomisé (hasard pur), mais ce qui nous révolte, ce sont bien les logiques dissociatrices qu’il y a derrière, et qui n’ont rien d’humain, comme nous le verrons, et qui renvoient à l’automouvement apparent de choses inertes. Et donc les « noms » éventuels que nous citerons pour critiquer certains discours n’autorisent pas qu’on individualise outre mesure ceux qui les portent, ni donc qu’on les « stigmatise » dans l’absolu, qu’on les définisse comme « boucs émissaires », en dernière instance, d’autant plus que personne n’échappe vraiment à ce qu’ils se sont imposés à eux-mêmes (surtout pas celui qui écrit tout cela, qui aura accepté, pour simplement survivre, de « fonctionner » comme rouage dans la machine étatique, tuant d’autres individus en son nom).

Mais certes, ceux-là tout de même qui portent certains « noms » promotionnels, hélas, ont été particulièrement consentants au sein de leur auto-réification, et donc dangereusement irresponsables puisqu’elle entretient la réification subie de la plupart. Les combattre, ce qui reste nécessaire, sera combattre ce qui les dépasse aussi, et qu’ils semblent parfois projeter malgré eux, mais cela pourra se faire aussi peut-être, par quelque renversement bienvenu qu’ils finiraient pas reconnaître, à leur avantage même, au sens subjectif et intensif le plus plein , puisque « leurs » mots souvent, ou le contenu qualitatif vivant de « leurs » mots, disent le plus souvent le contraire de ce qu’ils font réellement (espoir hélas indécidable pour l’instant). Par ailleurs, ce sont aussi les hasards de nos lectures qui ont fait que nous parlerons de tel ou tel.

Pour donner un exemple moins « people », et plus « politique », quand le « nom » Lordon, tel qu’il se trouve sur la couverture de certains livres, ou sur la couverture de certains médias, est critiqué, par exemple, nous ne visons pas le bonhomme, sûrement une « crème » en privé, mais dont nous nous foutons pas mal, et nous le laissons bien gentiment là où il se trouve, mais nous visons bien ce à quoi il renvoie, qui prend tout un tas d’autres noms dans notre monde, selon le hasard des lectures, où même le « positionnement critique » devient une norme de productivité générale nivelante et abstraite.

Vedettes sans noms. « Noms » devenus « marques ». Célébrités anonymes. Interchangeables ad nauseam.

Pour Benjamin Biolay, Sébastien Tellier, Calogero, Julien doré, etc. : le conseil le plus compatissant (et lucide) jamais administré...

 

  1. Les enjeux stratégiques de cette démarche dialectique

 

Si l’on pouvait montrer aujourd’hui que tout ce qui paraît le plus sacré pour les « instances » générales représentant les dites « religions », la bourgeoisie, le capitalisme, la politique, la société, la domination, le spectacle, du moins si l’on s’intéresse au sens profond et véridique des mots qui sont défendus par « elles » (liberté, égalité, fraternité, démocratie, république, morale, caractère infiniment précieux de toute vie, etc.), si l’on pouvait donc montrer que tout ce qu’« elles » défendent de la façon la plus stricte et la plus absolue dans les mots, « elles » ne font que constamment l’anéantir, le briser, le réifier, le détruire, le subvertir, le trahir, l’insulter, le piétiner, l’abolir, l’empêcher, et qu’« elles » ne font que constamment protéger, défendre, soigner, entretenir, tout ce qui pourra permettre l’annihilation progressive et méthodique, rationnelle et organisée, de cette sacralité, alors de deux choses l’une :

1.Soit, s’il leur reste une portion de fidélité aux dites « traditions » qu’« elles » défendent, s’il leur reste une portion de sensibilité et d’écoute, si la domination qu’« elles » entretiennent n’est en fait qu’une façon pour « elles » d’être dissociées, inconscientes, mais pas nécessairement « mauvaises » en soi, alors « elles » désireront de ce fait leur auto-abolition, l’auto-abolition du pouvoir et du désert qu’il ne fait qu’accroître.

2.Soit, si « elles » sont définitivement cyniques et non-spécifiques, non-sensibles ou non-humaines, si « elles » sont devenues totalement indifférentes au sens des mots qu’« elles » instrumentalisent, mots n’étant plus pour « elles » que des armes parmi d’autres en vue de maintenir quelque nécessité sanguinaire de la destruction, au point même de finalement s’orienter vers leur propre destruction, au sein d’une cruauté pure et hébétée, amorale, devenue suicidaire malgré elle, et si donc « elles » se sentiront d’abord menacées par le geste critique qui aura dévoilé leur fausseté, leur mensonge, alors « elles » feront tout pour détruire ceux qui posent ce geste, plutôt que de vouloir se conformer à une cohérence qu’il propose.

Puisque nous ne sommes pas utopistes ou idéalistes, et que nous avons encore un certain sens historique, nous savons bien sûr que c’est la deuxième option, hélas, qui est toujours la règle, le passé ne le rappelle que trop bien. Nous ne sommes bien sûr pas aussi naïfs que Socrate, qui pensait peut-être que le « mal » ne serait fait qu’à cause de l’ignorance de celui qui le fait, et dont le « savoir » ou la « conscience » produirait finalement quelque « conversion morale ». Ce « bon » Socrate pensait ici que toute personne humaine était aussi « sage » qu’un philosophe, et oubliait un peu tôt qu’il y a un « réel » « plaisir », spiritualisé et symbolique, provoqué par l’acte cruel ou violant la sacralité de la vie, du point de vue de l’individu personnifiant une logique idéelle de domination impersonnelle commettant cette cruauté amorale, chose que Sade beaucoup plus tard, ce fou furieux abject, se soumettant lui-même à une réification imposée par un fétiche inerte, pour mieux chosifier ses alter egos, et le revendiquant, découvrant que notre modernité aberrante rendait possible l’expression décomplexée d’un « plaisir » sadomasochiste totémiste et insensibilisé, ne nous aura que trop précisément appris (puis Bataille après lui, quoique très différemment).

Cela étant, en ayant posé ce geste critique et démystificateur, en ayant retourné les armes du pouvoir contre lui-même, nous ne nous adresserons certainement pas d’abord aux personnifications contingentes, sans incarnation et clivées, de cette logique auto-mystifiante qui annonce qu’elle détient un tel pouvoir, logique induisant peut-être des individualités isolées ou atomisées croyant « réellement jouir » en instrumentalisant la puissance, pour mieux tuer et massacrer ceux qu’elle doit servir a priori, quoique cette « jouissance » sadique de certains reste encore indécidable, mais nous aurons su peut-être davantage rendre possibles les principes d’une fédération de tous ceux qui subissent ce pouvoir, à qui nous nous adressons avant tout, de tous ceux qui ont intérêt à le renverser, dans la mesure où tous ces individus également, considèrent comme sacrées, ces valeurs instrumentalisées par tel « pouvoir » de façon idéologique, précisément dans la mesure où ce dit « pouvoir » leur impose de telles valeurs qui pour l’instant clivées, deviennent finalement des contre-pouvoirs, lorsqu’un contenu véridique leur est conféré. Dans cette circonstance, ne restera plus qu’une minorité de personnifications de logiques dérisoires, n’étant plus menaçante, ni même « identifiable » ou assignée à une « communauté », minorité indifférenciée et anonyme, sans pouvoir, telle que tous pourront cesser méthodiquement de la servir, pourront la neutraliser, progressivement, si du moins une telle démystification aura pu permettre un désir de s’unir pour faire cesser l’abject. Si la sacralité de la vie devient finalement admise complètement, dans une société plus souhaitable et plus sereine, au mépris, au dégoût et à la rage qui s’adressent d’abord à des logiques non-humaines, doit se substituer impérativement la reconnaissance selon laquelle, des sensibilités absolument clivées et devenues meurtrières, n’ont pas une signification « morale » transcendante-séparée (« satanique » ou « diabolique »), mais relève d’un symptôme psychopathologique, qu’une société devenue attentive, éthique et conséquente, soigne et ne détruit pas.

Cette proposition ici encore, reste bien sûr idéaliste, et ne saurait s’accompagner d’aucune précaution, d’autant plus que toute prise de conscience des individus réifiés n’est rien sans une « politique » qui devient aussi praxis révolutionnaire concrète. Néanmoins, nous avons simplement voulu là projeter une perspective possible, perspective aussi limitée que l’instrument théorique qui la formule.

 


cf. De Benoist, Alain, Au-delà des droits de l’homme

 

Par exemple : Sade, Les 120 jours de Sodome

Par exemple : Bataille, L’expérience intérieure

 

  1. Un autre principe "moral" à "mettre en cohérence", vers sa réalisation : protéger la vie comme création nouvelle

 

Notre second principe moral sera donc, en toute cohérence, arendtien : tout individu, répétons-nous avec Arendt, est une nouveauté absolue, un événement infiniment improbable, qui en tant que tel peut faire surgir le miracle, l’inattendu, et le fait de ne pas prendre soin, de ne pas préserver cette disposition, d’abolir cette réalité et cette virtualité créatrice, sera le crime en soi.

Ici encore, nous nous référerons à la morale d’une auteure, mais parfois« contre » cette auteure, c’est-à-dire pour elle : pour la mettre en accord avec ses visées universelles-concrètes. Car Arendt, hélas, aura tendance parfois à naturaliser une catégorie contingente du capitalisme (travail « en soi »), et à admettre sans assez de réserves, selon nous, des formes d’idéalismes tendancieux (Heidegger), ce qui sera du pain béni pour ses piètres interprètes néo-conservateurs (Finkielkraut, etc.), mais ce qui nous oblige à maintenir et développer en l’étayant, son noyau radicalement critique, pour formuler de façon très claire son principe « éducatif », au sens très large, principe décisif permettant de promouvoir de façon très précise dans le monde la protection des enfants et du vivant nouveau en tant que nouveau, en tant que miracle sécularisé.

 

Insistons bien sur le fait que cette seconde injonction morale, tout comme la première, d’ailleurs, n’est en rien « relative », mais bien absolue. Le « relativisme moral » est un oxymore, et l’idée de « déconstruire » la morale élémentaire, ou la vérité morale de base, nous paraît abjecte et obscène, propre à une pensée bourgeoise « immoraliste » se voulant « rebelle » et « subversive » pour mieux piétiner la majorité des individus qui quant à eux savent que leur douleur est réelle, insupportable et en rien relative (cf. Spinoza, Nietzsche, tels qu’ils seront mal interprétés, parce qu’ayant été trop confus). Au risque de choquer, nous considérons que le relativisme moral, le sadisme ou le « perspectivisme » des dits « libertins » aristocratiques (cf. Alain de Benoist) consisterait par exemple à dire que le point de vue d’Hitler sur les individus et celui d’un Martin Luther King « se valent » « d’une certaine manière », puisque « l’unité de mesure » qui pourrait nous permettre de « hiérarchiser » leurs intentions d’un point de vue moral nous serait inaccessible, cette affirmation reposant sur l’oubli totalement infâme qu’un sens commun élémentaire propre à tout vivant conscient reconnaît de fait le scandale de la violence, du meurtre, et de la douleur (bêtise suprême de ceux qui auront cru qu’une « mort de Dieu » à l’âge moderne, déjà définie de façon très infantile et immature, signifiait une mort de ce qui est bon et juste en soi).

Nous considérons par exemple que le fait d’exploiter un enfant pour anéantir sa nouveauté à petit feu, ou de l’exterminer dans un camp « fonctionnel » « prévu à cet effet », choses que produit le déchaînement de l’autovalorisation de la valeur au sens capitaliste, nous considérons que de tels faits abjects et horribles en soi ne peuvent pas être, « selon un autre point de vue », ou « selon une autre perspective », ou « selon une autre interprétation dérivant d’un autre instinct », quelque peu « justifiable » (certains « postmodernes » caricaturaux et confus ici devraient se sentir concernés). C’est dans l’absolu que de telles horreurs sont condamnables moralement, non pas « relativement » à tel ou tel point de vue « limité » ou « situé » ; quelles que soit nos "origines" sociales, culturelles, nationales, religieuses, notre sensibilité politique ou idéologique, il va de soi que la dislocation, la mutilation, l’abolition, ou l’anéantissement de l’enfance, ou de l’individu, ou du vivant, sont l’abject en soi. Sans cette objectivité de la moralité, sans cette nécessité et universalité fondée sur un sens commun élémentaire, une critique radicale, même politique ou sociale, ne saurait être solide, et s’appuyer sur des bases fermes.

Pour rappeler l’élémentaire, que toute personne consciente se doit d’admettre :

1. On n’extermine pas les enfants, ni méthodiquement, ni sauvagement, ni en ayant des cautions « humanistes », ni directement, ni indirectement, ni de façon délibérée, ni de façon collaborative ou « contributive », c’est-à-dire dans l’absolu. Il faut les soigner et les protéger au contraire.

2. La guerre, quelle que soit son « but », est une chose abjecte en soi, puisqu’elle détruit et abolit l’enfance, celle de l’enfant ou de l’adulte, et il faut combattre par tous les moyens tous ceux qui veulent y participer, y contribuer, ou entretenir sa logique.

3. Le meurtre dans l’absolu est une chose injustifiable, quel que soit le vivant humain conscient qu’il abolit (et même si nous parlons ici de l’individu qui ne reconnaît pas cette évidence, qui donc devra être neutralisé de préférence, mais non délibérément ou intentionnellement détruit).

4.Les individus vivants ne sont pas des « choses » qu’on « manipule » pour viser un projet qui les exclut de fait, sous prétexte qu’on aura « décrété » qu’ils auraient une « identité », un « genre », une « race », une « origine » sociale, une « situation » dans la système marchand, une sensibilité moindre, qui auraient une « valeur » peu importante.

5.Toutes les vies, en tant qu’elles comportent une composante d’incarnation, invisible, inextensive (Bergson, Michel Henry), en tant que sensibles, ont quelque chose de « sacré », de beau, qu’il faut protéger par tous les moyens, et tout ce qui vient s’opposer à cette protection nécessaire doit être aboli de fait.

6.Nos vies sont trop courtes et trop miraculeuses pour que nous puissions continuer à ne pas le voir et à ne pas prendre les mesures suscitant la paix et l’harmonie universelles et concrètes les moins imparfaites possibles, mesures qui sont immédiatement induites par cette chance a priori extraordinaire que nous avons d’être « ici », mais qui débouche trop souvent sur un calvaire et un désespoir terribles, du moins jusqu’à aujourd’hui.

 

  1. Synthèse : une valeur contre une autre

 

Nous critiquons donc radicalement la valeur au sens capitaliste, en lui opposant des valeurs « morales » (éthiques) et « politiques » issues de ce même monde, mais pour les retourner contre leurs défenseurs eux-mêmes, dans la mesure où ils n’auraient pas respecté leur cohérence propre, ni la nécessité de les réaliser qualitativement et concrètement, dans la vie même. C’est une façon de dire que nous exigeons des représentants du monde de la destruction qu’ils s’auto-abolissent, puisque leur « morale », leur « politique », et même leur « religion », indiquent un « désir » implicite mais confus d’auto-abolition. Stratégiquement, cette manipulation rhétorique pourrait être porteuse. Et surtout, engager des modes d’action moins meurtriers que la pure lutte armée qu’encouragèrent certains marxistes sanguinaires.

Mais comment appellerons-nous en dernière instance une telle « morale » non transcendante, non discriminante, non théologique, au sens dissocié, que nous mettrons en avant pour dénoncer le scandale ignoble, l’horreur absolue du capitalisme et de ses « abstractions réelles » ? Tout simplement : le fait d’aimer la vie, et de considérer que la vie, toute vie, vaut la peine d’être vécue. Il n’y a pas d’autre point de départ « éthique » possible pour une critique radicale d’un système aliénant et destructeur. Et le mot « morale » dans cette affaire, encore préservé, sera peut-être plus une ultime tactique rhétorique qu’une visée « morale » au sens restreint et limité (car historiquement, tout ce qui fut appelé « morale » fut majoritairement le contraire absolu de ce que nous défendons, ce qui pose tout de même un sérieux problème si nous voulons affirmer positivement un tel principe).

 

  1. Deux types d'émergences fondent une éthique et une stratégie possibles pour la lutte

 

Nous avons donc finalement posé un absolu : une justice, une politique, un religare, un bien, une vérité, très déterminés, et de ce point de vue nous pouvons dénoncer dans l’absolu le capitalisme totalitaire. Cet absolu repose sur deux types d’émergences dynamiques et vivantes, il est donc un absolu-relatif, ancré et conditionné :

1.L’émergence de la vie sensible en tant que telle, infiniment improbable, « miraculeuse », au sein d’une complexité physique et inerte en laquelle il était presque impensable qu’elle puisse se manifester, ceci fondant une liberté, une créativité, une absolue nouveauté de fait de toute vie, qui rend absolument insupportable sa douleur, son impuissance, ou ce qui l’empêche de de se déployer comme nouveauté, et de persévérer dans son être-tel.

2.L’émergence, dans la communauté humaine, de vies sensibles conscientes, tenues en esclavage, qui auront refusé que les individus humains continuent à être dominés par des objets inertes, qui auront refusé que les individus instaurent de ce fait des clivages et soumissions au sein même de cette communauté humaine, l’émergence donc d’une vocation, qui aura porté et portera une exigence absolue, au nom de la vie elle-même, consistant à abolir de tous les fétiches (idoles, statuettes, puis marchandises) justifiant la déréalisation et l’anéantissement progressif de la vie réelle. Cette émergence donc aujourd’hui, aura une signification politique, éthique, et concerne ce qui nous relie dans l’immanence en tant que ceci nous transcende, nous dépasse, nous pousse à nous transformer et à transformer notre monde (religare de la vie qui s’émancipe).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi donc, nous ne faisons pas de ces exigences politiques et éthiques absolues-relatives des nécessités « éternelle », ni même anhistoriques, puisque le deuxième type d’émergence, qui accomplit pour nous, humains, le sens du premier, renvoie bien à l’idée de fondations historiques situées puis dynamiques. Nous considérons que ces fondations intentionnelles archaïques ne sont fallacieusement « solidifiées » comme « catégories » « capitalistes » que de telle sorte qu’elles seront ici inversées, anéanties, détruites en leur être (Etat, Droit formel bourgeois, Institutions religieuses mises au service de cet Etat et de ce Droit, Famille au sens patriarcal, Nation identitaire, Patrie guerrière, etc.).

 

  1. Revendiquer la dimension primordiale de ces vocations émergentes, pour mieux dénaturaliser les catégories capitalistes

 

C’est pour mieux dire que les catégories de l’Etat, de la valeur marchande, du travail comme abstraction indifférenciée, de la marchandise, de l’argent en tant qu’argent, et de l’économie, sont effectivement des catégories spécifiquement capitalistes, non transhistoriques, à « dénaturaliser », et dont nous pourrons donc revendiquer l’abolition pure et simple, que nous dirons que ces dispositions politiques, éthiques, et reliées, au sens fort, n’en sont pas. Trop souvent, hélas, ceux qui voudront dire que ces dispositions intentionnelles archaïques sont simplement propres au capitalisme naturaliseront en retour Etat, économie, valeur marchande, travail, et argent. On songera par exemple à Hayek, qui confond politique et Etat, pour mieux critiquer l’Etat, et le rendre moins « présent » dans l’économie, mais qui tout à la fois ne pourrait se passer de cet Etat comme gestionnaire du marché, dans un système où le libre-échange mondial suppose nécessairement des systèmes protectionnistes forts pour les centres impérialistes, ne serait-ce qu’au niveau de la régulation des « flux migratoires » ou des transactions commerciales internationales. Hayek voudra donc bien évacuer la politique elle-même au sens fort et archaïque de l’émancipation à l’égard du besoin et de la sauvagerie de l’exploitation, et il croit ici critiquer l’Etat, mais il critique en fait ce qui menace l’Etat, pour mieux affirmer malgré lui un principe étatique nécessaire, quoique devant être concentré sur des secteurs précis et restreints selon lui. Il ne s’agit donc pas d’inverser strictement les termes, comme le font tous les libéraux. Et ce n’est pas un hasard s’ils le font, nous l’avons compris en analysant brièvement la démarche de Hayek : car Etat, valeur marchande, travail et argent sont les catégories matériellement produites qui empêchent toujours plus constamment ces dispositions originales de se manifester, que sont la politique et l’éthique, comme liens, au sens fort, si bien que ce dit « ordre » infâme se fera passer lui-même pour éternel et indépassable dans le même temps où il rendra non fondées, contingentes et tout à fait relatives de telles dispositions qui devraient pouvoir l’abolir.

Pour ces raisons, il ne faudrait pas mal comprendre Anselm Jappe, lorsqu’il dit, sur la place de la Commune à Paris (ex-place de la République), dans le cadre du mouvement social contre la loi El Khomri, le 68 mars 2016 : « La politique n’est pas la solution ». Il aura certainement voulu dire : « l’Etat, le droit formel bourgeois, les partis, les élections, la gestion bureaucratique de la misère « mieux régulée », ne sont évidemment pas la solution. Mais ceci n’est pas la « politique » au sens strict, c’est bien plutôt l’idéologie capitaliste objectivée et mystificatrice qui nous l’aura fait croire. La politique reste bien la solution, et donc la solution contre ceci qui se dit « politique » aujourd’hui, mais qui n’est jamais qu’une forme dérivée de l’économique contingent et typiquement moderne. »

Il s’agit là de défendre une politique qui n’a encore jamais réellement créé les effets qu’elle vise, même si elle s’enracine dans un désir millénaire puissant, qui ne cesse de pas de se déployer, par-delà ses répressions innombrables. Reste donc à inventer à nouveau cette politique, en nous appuyant sur un héritage qui n’est pas absent.

 

  1. La question d'une certaine "hiérarchie"

 

Nous voyons donc ici finalement que nous aurons réhabilité une ultime « valeur » qui fut l’apanage obscène des fascistes et des dictateurs de tous les bords, et qui obséda de façon bouffonne tous les nietzschéens qui auront cru qu’elle concernait quelques « divisions » entre les hommes : celle de la hiérarchie.

Selon l’ordre élémentaire, fondé sur notre simple désir de vie et sur notre simple joie d’être en vie, qui nous fait dire que les sujets sensibles et vivants ont une valeur infiniment supérieure aux objets inertes et sans intériorité inextensive, invisible, ou incarnée, nous avons bien établi une hiérarchie de base, qui paraît absolument évidente a priori : n’importe quelle vie est beaucoup plus précieuse, et doit être beaucoup plus prise en charge et soignée, qu’une chose sans vie.

Certes, les objets naturels inertes, purement matériels, permettent à la vie de persévérer dans son être, car la vie est aussi constituée d’éléments physico-chimiques qu’elle doit reconstituer. Maltraiter ou mal disposer, transformer, modifier, les êtres physiques inertes, cela pourrait signifier le fait de maltraiter les vies, de façon au moins indirecte. Pour autant, le fait de prendre soin de la nature physique inerte ne devra jamais rester qu’un pur moyen au service de la vie elle-même, dont la persévérance dans la nouveauté, la création, et le miracle de fait qu’elle est, est une fin en soi. C’est parce que notre monde technico-théorique ne respectera plus du tout ce principe hiérarchique élémentaire, c’est parce qu’il inversera strictement les termes, jusqu’à barbariser cette inversion au sein de notre modernité capitaliste, en fixant un droit formel la régulant et l’institutionnalisant mondialement, que nous prétendons le combattre également sur des questions d’ordre juste et de hiérarchies légitimes à établir.

 

  1. La création contre la production

 

A la production, donc, qui n’a été qu’une façon, se déchaînant monstrueusement dans nos sociétés marchandes, de sectoriser, d’isoler, de diviser une partie des activités de la vie pour mieux les soumettre, les asservir, les réifier, les rendre « fonctionnelles », nous opposerons constamment l’exigence et la vérité de fait de toute création, puisque toute vie n’est jamais que le déploiement constant de ce qui en soi est totalement nouveau, continuellement enrichi et accru, même si hélas un tel fait ne fut jamais fondé dans un droit, dans un ordre, dans une auto-organisation stable et durable, et donc ne fut jamais vécu consciemment en tant que tel, mais fut toujours ressenti comme une peine, une routine, une série de discontinuités clivantes et désolantes, morcelantes et disloquantes.

Toutefois, si la production doit perdurer, et ne peut pas ne pas perdurer, même dans un monde moins désastreux, elle ne pourra plus revendiquer aucun primat, mais devra se mettre au service de la création libre, autonome, individuelle et collective, de soi.

Mais la création dont nous parlons ici ne sera en rien celle des dits « créatifs » productifs standardisés et typiques de notre époque, participant directement, en tant qu’organes de propagande, ou en tant qu’ils sont insérés dans des ordres techno-industriels « brassant du cash », au système de l’abrutissement généralisé, abolissant toute originalité et toute créativité sincère, au profit du maintien de la misère globale et de la désolation. Une star du cinéma industriel, « d’auteur » ou « grand public », une « pop star » ou un rappeur à dollars, une personne starisée qui produit publicitairement un docu pour nous faire espérer en « demain » (cf. ML, etc.), ou pour casser du « patron » ou du « banquier », de façon populiste et marketing (cf. François Ruffin, etc.), un publicitaire, un chanteur à pognon, « auteur » ou spécialiste du karaoké, un présentateur télé, le chroniqueur humoristique d’une radio de masse, « publique » ou « privée » (cf. Zemmour, Pierre-Emmanuel Barré, etc.), un jeune réalisateur « émouvant », « féministe », ou « critique », « plein de promesse » (cf. Xavier Dolan, etc.), un journaliste « culturel », « politique », « social », ou « intellectuel » dont le discours est produit industriellement (cf. Eric Naulleau, Yann Moix, etc.), un « philosophe » qui écrit dans « Libé » (cf. Jean-Luc Nancy, Michel Onfray, etc.), un écrivaillon industriel, littéraire ou théorique (cf. Houellebecq, Marc Lévy, etc.), etc., ne déploieront ici que des formes platement et trivialement « productives », déréalisantes, pour eux comme pour le spectateur, qui s’opposent absolument à la créativité ici projetée, d’autant plus que ces « joies délurées ou profondes », ces « jokes », ces « émotions », ces « bonheurs », cet esthétisme, ces « critiques », ces « beautés », ces « analyses », ces « fictions », ces « divertissements », ces « voix », ces « musiques », n’ont pour vocation inconsciente, mais organisée méthodiquement par un système rationnel et matériel complexe très déterminé, que la perpétuation d’un projet consistant à mettre de façon massivement visible, devant une misère massivement invisible, mais globalement et absolument insupportable, étendue à tous les individus et à tous les aspects de la vie, un voile particulièrement immonde de « légèreté décomplexée ».

Hélas, ou par chance, aujourd’hui ce voile répugnant, empêche de moins en moins d’être vus les sourires atrocement crispés, et affreusement faux, hypocrites et vaniteux, voire méchants, plein de bave, constipés, ou enragés, de ces dits « artistes » déplorables, « accompagnant » sans conscience et sans conséquence, l’extermination de l’enfance et la mise-en-camp méthodique de tous et de toutes, en « composant » des mélodies désinvoltes mais sordides (cf. Julien Doré, Benjamin Biolay, Eminem, Calogero, Sébastien Tellier, etc.), des blagues pathétiques, des théorisations dérisoires, des fictions niaises et pauvres, des pseudo-critiques infantilisantes et insupportables, des « jeux d’acteurs » dont « l’investissement professionnel » fait honte, des « poétisations » qui font pitié, qui augmentent inconsciemment la rage, le dégoût, l’absurdité et le sentiment que plus rien n’est réel, ou que plus rien n’a de sens, dans le même temps où elles donneront l’impression vague et impensée de rendre le monde plus « cool », plus « in », plus « branché », plus « esthétique », plus « intéressant », ou plus « délire ».

Tâchons donc de ne pas mal comprendre ce que nous disons lorsque nous parlons d’inventer la création qui n’a encore jamais pu s’exprimer en droit, contre tout principe productif séparé. Si certains qu’on dit « artistes » aujourd’hui, mais qui pourraient se reconnaître dans la liste des types de personnifications que nous avons cités (non exhaustivement, mais la logique est claire), si donc de tels « artistes », se disaient que dans « leur » monde, avec « leurs » « instruments » abjects, ils pourraient se mettre en tête de servir une telle intention, alors ils seront deux fois ridicules, et deux fois lamentables, et deux fois ils serviront ce qu’ils ont cru pouvoir combattre. Rien toutefois ne les empêche de fuir ces lieux nauséabonds, mais cela est une autre question, car nous ne parlons pas ici de choix individuels orientés et conscients, mais simplement de personnifications de moins en moins incarnées, peut-être souffrantes mais trop clivées pour le comprendre pour l’instant, de logiques abstraites qui nous dépassent tous.

 

 

  1. Affirmer un principe de réalité contre son instrumentalisation déréalisante

 

C’est finalement bien la notion de réalité que nous tenterons de sauver, et d’extirper des mains de ceux qui auront fait de la valeur « réelle », de la valeur se conservant ou augmentant, de quelque « plus-value », le fait même de l’exploitation des individus par d’autres individus, le fait même de la tristesse, de la misère, de la dépossession et de l’aliénation. Cette idée d’une telle « production » d’une « réalité » en soi totalement aveugle à la sensibilité concrète des vivants, et la maltraitant constamment, doit être abolie, ainsi que ses effets objectifs, au profit d’une valeur éminente et sacrée de la réalité au sens strict, de la véritable réalité, de la puissante réalité, qui n’est rien d’autre que celle de toute vie subjective qui se transcende pour développer la possibilité de sa joie, de sa sérénité et de sa puissance, qui n’est rien d’autre que sa liberté.

Cette réalité est un fait, elle doit devenir un droit, contre toute facticité et toute juridiction qui la déréalisera toujours plus.

 

 

 

  1. L’association à la lutte anticapitaliste des individus soumis aux dissociations racialiste-coloniale, sexuelle-patriarcale, ou rationaliste-productive, ou des êtres subissant en général le fonctionnalisme effréné du productivisme marchand

 

 

Nous avons développé une première forme d’extension du prolétariat, et les enjeux de cette extension du point de vue des luttes anticapitalistes. Nous évoquerons maintenant d’autres formes d’extensions encore, de l’ensemble des individus soumis à la réification productiviste (et qui seront eux-mêmes, souvent, des prolétaires en tant que travailleurs ou travailleuse, ou encore des précaires, bien souvent, des individus exclus, mais qui pourront être aussi « prolétarisé-e-s » dans d’autres secteurs de la vie).

Le « sujet (potentiellement) révolutionnaire », dans le régime totalitaire de la dissociation-valeur, qui implique des formes de dissociation racialiste-coloniale, de dissociation sexuelle-patriarcale, et de dissociation rationaliste-productive, pourra donc être aussi l’individu assigné à un « genre », à une « sexualité », à une « race », à une "irrationalité", ou plus généralement à une « essence », à une « nature », dévaluantes, déconcrétisantes, et soumis à la logique réifiante du capital, dans le régime de la valeur. Puisque les « femmes », les « LGBT », les « racisés », ou les "invalides", subissant ces formes de dissociations, ne sont pas réifiés exclusivement dans la sphère publique du « travail » au sens institutionnalisé du terme, quoique la structure marchande induise essentiellement leur réification, il s’agirait de penser une lutte anticapitaliste incluant ces individus, qui pourraient devenir « sujets révolutionnaires » non plus simplement potentiellement, mais bien consciemment et pratiquement, si du moins un certain « syndicalisme révolutionnaire » n’est plus le seul vecteur « légitime » de la lutte, même s’il peut concentrer certaines exigences décisives de la lutte, mais sans empêcher le fait que des collectifs anti-patriarcaux ou anti-racistes nouveaux, émergents, réellement radicaux, s’associent très systématiquement aux luttes anticapitalistes.

Pour qu’une telle fédération des luttes s’opère, ou continue à s’opérer, pour assurer l’effectivité de cette convergence, donc, il faudra bien insister sur le principe commun qui est à la base de la réification de tous les individus dominés, qu’ils soient prolétaires, femmes, « racisés », LGBT, "invalidés", ou soumis de façon plus générale à des « identités » dévaluantes.

Ainsi donc, le principe qui est à la base de toutes les dominations au sein du capitalisme est le suivant : l’évolution constante du critère formel de la valeur au sens capitaliste (travail abstrait ou standard de productivité général), conditionne une rationalisation, une fonctionnalisation toujours plus poussées dans la division des activités productives ou reproductives, aux niveaux global et local, qui provoque le dénuement, objectif et subjectif, toujours plus aggravé, de la grande majorité des individus vivants, lesquels subissent en effet directement une réification réelle de leur vie, de par la place « déqualifiante » qu’ils occupent au sein d’une telle division instrumentalement organisée.

Ce principe se manifeste de multiples manières, en fonction des secteurs de la domination, mais il devrait être possible de faire des analogies entre ces secteurs, puisqu’un tel principe, en tant qu’unitaire, relève bien d’une logique d’ensemble, cohérente et organisée. Voyons d’abord, très rapidement, et de façon certainement insuffisante tant le sujet est complexe, de quelles multiples manières se manifestera donc un tel principe :

  1. Pour les prolétaires-travaillant, au sens restreint et au sens large, ce principe signifie pour eux une dislocation de leur activité productive, liée à une parcellisation, à une rationalisation, à une spécialisation toujours plus poussées de cette activité, mais aussi des conditions de vie toujours plus précarisées, de par un chômage toujours plus menaçant et des salaires toujours plus insuffisants, du fait d’une dévalorisation tendancielle de la valeur, dévalorisation liée au surdéveloppement des machines qui provoquera des gains de productivité certains, mais tout relatifs. Leur réification est vécue donc dans le « monde du travail », ou dans le monde de la production des biens et des services en général, et leur moyen de lutter radicalement sera le syndicalisme, en particulier le syndicalisme révolutionnaire autonome et non-hiérarchique, éventuellement épaulé par des collectifs anticapitalistes de militants indépendants ou autonomes.
  2. Pour la majorité des femmes, ce principe signifie qu’elles devront encore assumer essentiellement, sans aucune forme de « reconnaissance » explicite, les tâches domestiques dans le foyer privé, pour reproduire la force de travail de « l’homme » avec lequel elles vivent, ou pour entretenir la future force de travail des enfants, s’il y en a. Elles devront assumer également la tâche de porter ces enfants, pour engendrer des individus susceptibles de participer à l’automouvement de la valeur plus tard, en tant que gestionnaires ou en tant qu’exploités. Le fait de cette division sexuelle des tâches dans le foyer privé, liées à l’entretien ou à la reproduction de la vie, conditionnera une dévaluation de leur « genre », puisque ce genre aura semblé impliquer, « socialement », une forme d’esclavagisme, implicite mais "nécessaire", pour les personnes assignées à lui, dévaluation relative, donc, à une naturalisation négative de ce « genre », et qui se manifestera, si elles intègrent finalement la sphère publique de la valeur (en tant que salariées ou gestionnaires du capital), par des inégalités réelles au sein de cette sphère publique (discriminations à l’embauche pour des emplois supposés « masculins », différences de salaires hommes-femmes pour un même poste, au détriment des femmes, minorité de femmes à des postes "à haute responsabilité", chosification ou sur-sexualisation publicitaire des corps des femmes, abolies ainsi en tant que « sujets » , etc.). Le genre « féminin », et donc les femmes en chair et en os, ont une fonction essentielle à jouer dans la sphère privée du foyer, du point de vue capitaliste : en effet, reproduire la force de travail de « l’homme » et produire celle des enfants, est l’une des conditions les plus fondamentales de l’autovalorisation de la valeur, qui est fondée sur l’exploitation de cette force de travail. Ainsi, si, au sein de notre modernité tardive, les femmes ont accédé massivement à la sphère publique de la valeur (en tant que salariées, ou parfois même en tant que gestionnaires du capital), il n’en demeure pas moins qu’elles ne seront jamais « à leur place assignée » au sein de cette sphère, et qu’elles devront continuer à être fondamentalement dévaluées et déqualifiées au sein de cette sphère, pour que ne leur vienne jamais à l’idée qu’elles n’auront plus un jour à remplir les fonctions productrices et reproductrices du « féminin » réifié au sein du foyer privé, chose qui menacerait mortellement un système accumulant des abstractions quantitatives représentant des vies humaines dépossédées, puisque ce système, pour fonctionner en tant que tel, devra être fondé sur l’organisation méthodique et distributive des flux d’engendrement et d’entretien du vivant humain. Dans un contexte où le travail abstrait colonise tous les aspects de la vie, et où la dévalorisation de la valeur produit une fuite en avant morbide du capitalisme, et donc où la division sexuelle des tâches liées à la production et à la reproduction de la vie est toujours plus fonctionnelle, et toujours plus nécessaire pour la société capitaliste, ces discriminations patriarcales tendront à se barbariser, et les luttes nécessaires pour les droits des femmes, connaissant certes quelques victoires, n’enrayent toutefois pas, hélas, cette dynamique, tant que le capitalisme n’est pas aboli en lui-même. Les moyens efficaces de lutter pour ces personnes réifiées seront certains collectifs féministes de combat, non bureaucratiques et non "spécialisés" (anticapitalistes), qui se recomposent au sein de chaque lutte, certains syndicats révolutionnaires qui prendront réellement en compte leurs nombreux désavantages dans la sphère du travail, pour mieux abolir ce travail, certaines dynamiques autonomes d’auto-défense ou de répliques anti-patriarcales, etc.
  3. Pour les LGBT, le fait qu’ils ou elles ne puissent pas « naturellement » assumer les tâches liées à la reproduction de la vie, au sein d’une certaine division rationnelle de ces tâches, les définira comme « stériles », c’est-à-dire comme « inaptes » à engendre une future force de travail susceptible de participer à l’automouvement de la valeur. Cette « improductivité » produira leur invisibilité, ou leur dépréciation, ou leur exclusion au sein de la sphère publique de la valeur. Dans un contexte où le travail abstrait colonise tous les aspects de la vie, et donc où la division sexuelle des tâches liées à la reproduction de la vie est toujours plus fonctionnelle, ces discriminations tendront à se barbariser, et les luttes nécessaires pour les droits des LGBT, connaissant parfois, mais rarement, des victoires, n’enrayent hélas pas cette dynamique, tant que la structure fonctionnaliste-marchande n’est pas abolie. Moyens de lutter éventuels : collectifs ou associations non sectorisés, émergents, syndicats autonomes anticapitalistes, etc.
  4. Pour les individus assignés à une "race" dévaluante, l’automouvement de la valeur s’enracine dans un passé colonial et esclavagiste par lequel ils vivaient une misère matérielle que le colon justifiait en réfutant leur humanité. La division internationale du travail actuellement régnante, conditionnée par une norme de productivité générale s’étant mondialisée, perpétue ces dynamiques coloniales, sous la forme d’une paupérisation des salariés des périphéries qui s’insèrent dans des ordres de fait moins productifs. S’ils émigrent vers des centres impérialistes, leur identité sera a priori dévaluée au sein de ces pays dits « développés », du fait d’une division coloniale et néocoloniale des activités productives qui déprécie a priori leur humanité même, puisque celle-ci aura été (ou est encore) conçue comme un pur moyen inessentiel. Dans un contexte où le travail abstrait colonise tous les aspects de la vie, et donc où la division néocoloniale du travail est toujours plus poussée, et dans un contexte d’autodestruction du capitalisme toujours plus poussé (crises, dévalorisation), ces discriminations tendront à se barbariser, et les luttes nécessaires pour les droits des individus assignés à une « race » dans les pays dits « développés », connaissant certaines victoires, n’enrayent hélas pas cette dynamique, tant qu’une révolution internationale n’aura pas définitivement aboli le capitalisme totalitaire et raciste. Moyens efficaces de lutter : associations, collectifs, conseils, syndicats, locaux, nationaux ou internationaux, autonomes, non spécialisés, anti-étatiques, anti-nationalistes, anti-hiérarchiques, anticapitalistes, venant abolir toute forme bureaucratique figée et sectorisée d'un pseudo-antiracisme "institutionnel".

5. L’improductivité des personnes handicapées, et leur incapacité à engendrer une force de travail saine et « exploitable », les rend inutiles du point de vue de la valorisation de la valeur, et donc du point de vue « social », puisque cette société ne valorise rien d’autre, fondamentalement que cette « croissance » abstraitement conçue. Il y aura une invisibilité de ces personnes handicapées, donc, globalement considérées comme des « parasites » assistés (peut-être, parfois, aujourd’hui, très subtilement, très "soigneusement", et très implicitement, mais indubitablement). Ces personnes handicapées susciteront certes, peut-être, parfois la compassion abêtissante de certains chrétiens « vertueux » et « bons », chrétiens qui pourtant, s’ils sont réactionnaires et dogmatiques, déploieront les armes idéologiques les plus radicalement utiles pour un système qui est la négation même de la compassion, de la considération, de la reconnaissance réelles de l’humain, en un mot qui est la négation même de la « Vie » (Michel Henry leur apprendra ce qu’est le christianisme[21]) : en effet, ces chrétiens dogmatiques et réactionnaires, en diffusant et en défendant des idées homophobes, patriarcales (culte de l’esclavage marital, diabolisation de l’avortement ou de la contraception), racistes (nationalisme identitaire), sont très explicitement les idiots utiles les plus utiles parmi tous les autres du système de la valeur, qui a besoin de ce genre d’idéologies pour maintenir l’emprise, sur les individus, des dissociations racialiste-coloniale et sexuelle-patriarcale. Un dit « chrétien » se mettant au service d’un projet de déshumanisation massive, de déconcrétisation totale de la vie, n’est-ce pas quelque peu paradoxal ? Jésus a bien dit : « Je suis la vérité, le chemin et la vie » (Jean 14 : 6). Il n’a pas dit, comme semblent le penser aujourd’hui certains intégristes crétins (cf Henry de Lesquen, Radio Courtoisie, etc.), si seulement l’on traduit leur attitude précise : « Je suis le mensonge matériellement produit, l’errance asymptotiquement prolongée dans l’agonie, et la mort dans la vie. »

Mais ne nous laissons pas égarer par l’amertume, et considérons ce qui pourrait réunir ces différentes manifestations d’un même principe de domination, qui renvoie fondamentalement au rôle joué par le travail abstrait dans la division des activités productives ou reproductives humaines au sein du capitalisme.

Ce qu’ont en commun les femmes, « racisés », et LGBT (et même les personnes handicapées, si elles travaillent finalement), c’est que, dans la sphère de la valeur, s’ils ou si elles sont travailleurs ou travailleuses, ils ou elles subissent l’aliénation et la réification de façon beaucoup plus violente. Ils ou elles seront éventuellement discriminé-e-s à l’embauche pour certains métiers, auront des salaires moindres, seront plus menacé-e-s par le chômage, seront assigné-e-s à des fonctions plus souvent répétitives, parcellisées, et subordonnées, ou encore, auront des fonctions sociales plus stéréotypées, qui seraient propres à ce qu’ils ou elles représentent (on songera au fait par exemple, en ce qui concerne les transsexuel-le-s, qu’il sera plus difficile pour ces personnes, que pour d’autres, toutes choses étant égales par ailleurs, d’être admises dans des zones productives qui ne sont pas marginales, comme celles de « la nuit », du « spectacle », etc.).

L’enjeu sera de pouvoir faire le lien entre la division rationnelle du travail qui règne dans la société, dans laquelle ces individus sont très généralement défavorisés, et d’autres formes de divisions des activités productives ou reproductives qui fait qu’ils sont ainsi dévalués intrinsèquement. La division sexuelle-patriarcale des tâches liées à la reproduction et à l’entretien de la vie produit une dévaluation des femmes et des LGBT, qui fonde le fait qu’ils ou elles seront défavorisé-e-s au sein de la division rationnelle du travail social. La division coloniale et néocoloniale du travail au niveau international, basée sur l’exploitation économique des périphéries, produit une dévaluation des individus assignés à une « race », qui fait qu’ils seront défavorisés, s’ils ont émigré vers des centres urbains occidentaux, au sein de la division rationnelle du travail régnant dans ces pays occidentaux.

Le schéma est donc le suivant : en ce qui concerne les dissociations sexuelle-patriarcale et racialiste-coloniale, on retrouve, dans nos sociétés occidentales, une division rationnelle du travail dans laquelle ces individus (femmes, LGBT, « racisés ») sont généralement défavorisés, (ce qui renvoie plus généralement à un déficit de reconnaissance dans la sphère publique qui ne voit trop souvent qu’en eux des ancien-ne-s « esclaves », ou des « pseudo-humains », simplement « tolérés »), et ce désavantage renverra lui-même à d’autres formes de division rationnelle des activités productives ou reproductives, soit au niveau d’une division internationale (racisme-colonial), soit au niveau d’une division dans la sphère du foyer privé ou d’une « famille » naturalisée (patriarcat-fonctionnaliste). L’enjeu sera de bien comprendre que tous ces types de division des activités renvoient à chaque fois à un même principe : la logique de la valeur, du travail abstrait, conditionnant un productivisme qui colonise tous les aspects de la vie, et qui divise, sépare, sectorise, les temporalités et les spatialités subjectives.

Ainsi, une femme qui s’épuise seule à assumer toutes les tâches du foyer, un tunisien en France qui est exclu à l’embauche, un sénégalais qui est refoulé à l’entrée d’une boîte de nuit italienne, un enfant-soldat en Afrique, un enfant asiatique de 8 ans qui produit un maillot de foot de l’équipe de France qui sera vendu 100 fois plus cher que ce qu’il aura gagné pour le produire, un gay qui se fait tabasser dans les rues de Berlin, un homosexuel persécuté par la police iranienne, un transsexuel qui n’arrive pas à sortir du monde de "la nuit", une femme chef d’entreprise qui se fait tabasser le soir par son mari, une pub pour un parfum qui sur-sexualise le corps féminin, une thaïlandaise qui reçoit des insultes infériorisantes par un homme blanc occidental dominateur fier de jouer "son rôle", une personne juive, tzigane, « communiste », résistante, handicapée, homosexuelle, dite « ennemie » du peuple, dite « bourgeoise », palestinienne, etc., qui est méthodiquement anéantie dans un camp « organisé », une lesbienne qui est méprisée par ses collègues de travail après son « coming out », un ouvrier d’usine qui fait un « burn out » et finit par passer plusieurs mois à l’hôpital psychiatrique, etc., etc., tous ces phénomènes apparemment très différents et aux causes multiples (et il est vrai que ces faits restent fondamentalement multicausaux, il ne s’agit pas de l’oublier), tous ces faits qui renvoient bien sûr à des degrés de destructions très variés, ont pourtant, au sein de notre modernité, un facteur tendanciellement commun, qui fait que, combattre chacun d’entre eux, c’est combattre aussi un tel facteur qui accélère et favorise leur violence, si bien que chaque combat devrait commencer ou continuer à s’unir à tous les autres. Ce facteur qui favorise des violences structurelles, comme on l’aura compris, c’est bien la logique de la valeur, du travail abstrait, de l’accumulation du capital, du productivisme effréné et abstrait, en tant que logique fonctionnaliste, divisante, clivante, distribuante, parcellisante, dislocante, réifiante.

Précisons le sens de la lecture analogique que nous avons conseillée plus haut. Nous pourrions essentiellement, à travers une analyse du texte lukàcsien (1923), décrire le rapport de l’ouvrier d’usine à la machine automatisée qui parcellise ses actes, disloque son activité, transforme celle-ci en pure contemplation passive et hébétée, le réifie et l’aliène, le dépossède des objets et de lui-même, le désobjective et le désubjective simultanément, aussi dans la mesure où les outils qu’il utilise sont la propriété privée d’un autre (le capitaliste), ainsi que sa propre « force de travail » (conçue comme « marchandise »).

Isolons les structures de cette réification, et projetons-les dans les diverses situations de domination. Il y aura :

  • Un propriétaire privé des choses utilisées ou produites (capitaliste, mâle, colon, reproducteur, valide, « sujet rationnel »)
  • Des instruments de travail (machines, produits d’entretien du ménage, corps de l’esclave « indigène », outils techniques en général, "médications empoisonnantes")
  • Une dépossession (réifications classistes, patriarcales et racistes, mais aussi « validistes »)

 

Ainsi donc,

  • l’esclave « indigène » face à son corps autonomisé, « conçu » comme un « outil » par le colon, ayant transité de « boîtes » en « boîtes » pour se trouver là où il se trouve ;
  • une « femme au foyer » face à ses robots ménagers, et face à son ouvre-boîte ;
  • un employé de bureau face aux chiffres qui défilent sur son écran, dans sa « boîte » où il n’est qu’un chaînon contingent ;
  • un individu défini comme « jeune de banlieue », arabe, noir, asiatique, « étranger » face à un videur de « boîte » de nuit qui peut pas « l’encaisser » et qui le « refoule ».
  • une jeune femme sans diplôme face à un « ordinateur » de pôle emploi depuis 2 ans, parce qu’aucune « boîte » ne veut d’elle ;
  • un jeune gay face à une batte de baseball qui l’éclate, simplement parce que son style aura mis en « boîte » un mâle viril reproducteur ;
  • un travailleur handicapé en CAT qui voit son monde spirituel se rétrécir toujours davantage face aux « boîtes » de bonbons qu’il se contente de remplir machinalement ;
  • un ouvrier du « tiers-monde », constamment enfermé, face à sa machine industrielle obsolète qui l’épuise et l’affame, jusqu’à ce qu’un croque-mort le mette finalement dans une boîte ;
  • etc.

Tous ces phénomènes sont analogiquement, formellement, reliés à tout ce que nous avons décrit en ce qui concerne le prolétaire « lukàcsien » de la grande industrie traditionnelle. Et non pas simplement analogiquement d’ailleurs. Car ils renvoient au fond à une même logique, en un sens très général : celle du capital fixe (travail mort, ou travail passé) qui domine réellement tous les individus soumis à des « identités » dévaluantes et dévaluées, du fait de leur « fonction » déqualifiante dans la division globale des activités censées faire « fructifier » un tel capital fixe (soit la « valeur » elle-même, en tant que solidifiée ou « fixe »).

Il existe ainsi un terrain commun à toutes ces dominations : femmes, LGBT, personnes « racisées », handicapées, sont tous et toutes objectivement réifiés, à divers degrés, et de différentes manières, dans le monde du travail, et plus même que les autres individus. A la manière des individus les plus prolétarisés de l’usine ou du champ, ils portent elles et eux aussi, lorsqu’ils subissent les discriminations liées à leur « identité » déqualifiante, la vocation révolutionnaire éminente que porte toute personne subissant éminemment la violence d’un système. Sur le terrain des luttes liées au monde du travail, les prolétaires ainsi uni-e-s, si elles et s'ils veulent s’opposer réellement à la logique de la dissociation-valeur, devront combattre plus généralement toutes les formes racistes, patriarcales, homophobes (et transphobes), ou « validiste », qu’encourage cette logique, celles qui ont lieu dans la sphère du salariat, mais aussi celles qui ont lieu dans le foyer privé, dans la sphère publique en général, et enfin celles qui ont lieu, au niveau global et international.

Toutefois nous avons oublié une domination qui est aujourd’hui plus que dramatique, qui rassemble bien sûr toutes les autres : soit la façon dont le capitalisme détruit la nature non-humaine et la soumet. Ce « capital fixe » (travail mort, techniques) qu’il faut à tout prix valoriser, et ce encore plus depuis la « troisième révolution industrielle », ne cesse de menacer toujours plus la nature non-humaine, en tant qu’il représentera lui-même la façon dont la valeur, abstraite et quantitative, exige qu’on la valorise encore et toujours, indéfiniment, dans un monde aux ressources naturelles pourtant limitées. Toutes les dominations subies par les individus assignés à des identités déqualifiantes renvoient globalement à la domination des techniques humaines surdéveloppées sur la nature

Finalement, la façon dont on nie la sensibilité « animale » ou « végétale » évoque la façon dont on réifie, chosifie, désincarne, les individus assignés à une « classe laborieuse », à un « genre », à une « race », à un « handicap » dévaluants. Ces êtres humains, conçus comme « ressources », ne se distinguent plus de l’inerte, de la « chose », et ils deviennent presque « identiques », axiologiquement, aux vivants non-humains, eux-mêmes assignés à l’inerte sans sensibilité.

Avec l’enjeu écologique, c’est bien l’unification de tous les combats qui paraît envisageable. Car ce qui menace ici nous menace tous, en tant que terriens. Si l’ennemi commun est bien ce qui fédère les individus, alors ici, nous trouvons un principe de fédération maximal. Ce principe, qui nous relie à la terre, à notre lieu de vie, est tellement universel, qu’il pourrait même encourager les bourgeois eux-mêmes, ou leurs représentants, à exiger leur auto-abolition. Nous avons pu voir Léonardo Di Caprio, récemment, évoquer aux oscars les dangers du réchauffement climatique, alors qu’il reste un acteur hollywoodien censé assurer la propagande de l’impérialisme économique (« culturel ») américain. Ne versons pas dans l’optimisme acritique pour autant, mais notons simplement que, lorsque ces individus et leur monde auront compris ce que signifie la cohérence de l’écologie (soit le fait que l’écologie au sens strict est un anticapitalisme radical, qui suppose de défendre l’abolition de la marchandise, du travail, de l’argent, de la valeur, soit du capital fixe et d’Hollywood), alors peut-être aurons-nous progressé d’un pouce sur le chemin de l’émancipation de la vie, mais aussi sur le chemin de la simple survie continuée durablement (humaine, animale ou végétale).

Avec la question écologique, nous voyons les capitalistes menacer et détruire non pas seulement des non-bourgeois, mais aussi des bourgeois effectifs, ceux du futur, leurs propres descendants : il se pourrait que leur propre système, que l’aggravation des désastres du « Capitalocène », fasse périr tout ce qui est humain, et donc tout ce qui est « bourgeois » également, dans un temps qui n’est plus si long. Face à cette autodestruction du bourgeois qui est maintenant très réelle et très explicite, serons-nous plein d’espoir ? Pas forcément. Car le capitaliste sait aussi se mettre des œillères face à des réalités douloureuses (climatoscepticisme, etc.), il pense constamment à court terme, et n’a proprement aucun « sens de la terre », ni aucune manière de se projeter dans un futur historique mondain (« après moi le déluge »). Par ailleurs, rien n’indique qu’il soit vraiment soucieux de sa descendance, si l’on considère que sa « morale » et ses « valeurs familiales » sont essentiellement des instruments « sociaux » de domination pour lui, et non des fins en soi.

Mais cela nous indique qu’il existe un ultime et dernier « sujet révolutionnaire ». Au risque d’être moqués, nous dirons « qui » il est : il s’agit bien de la nature non-humaine. De « l’animal », du « végétal » exploité et ravagé, en tant que réduit à n’être que pure « ressource naturelle », ou « matière première ». Comment « luttera »-t-il quant à lui ? En "empoisonnant" notre nourriture qu'il "est" lui-même. La nature non organique quant à elle déclenche des catastrophes naturelles. Mais ces « luttes révolutionnaires » de la nature non-humaine, même si ce sont elles qui ont le plus de chances d’emporter la « victoire finale », ne sont pas nécessairement destructrices ou négatives pour nous, humains ; elles peuvent aussi susciter l’alerte d’êtres humains soucieux de protéger, d’abord, l’humain : et donc soucieux, de fait, de protéger cette nature non-humaine, puisque lorsque l’humain productiviste la détruit, c’est aussi lui-même qu’il détruit. Mais trop peu d’« associations » dans ce domaine, hélas, seront strictement anticapitalistes, car elles seront souvent sectorisées de façon typique, et bien vite "naturalistes"…pourquoi patriarcales et homophobes de ce fait (cf. la "décroissance" d'un Pierre Rabhi).

Il nous faudra ajouter la liste des mises en boîte par le capital fixe, donc : boîte de sardine, boîte de thon, cage, batteries, enclos, serres, etc.

Très pragmatiquement, donc, il existera un principe commun de toutes les formes de dominations modernes, principe qui n’est pas que philosophique, mais très réel puisqu’il renvoie à des législations politiques précises, à des mesures économiques ou sociales déterminées, au niveau local ou au niveau global, principe qui pourrait faire que tous les syndicats, collectifs, conseils, associations, organisations, dénonçant soit le capitalisme, soit le racisme, soit le patriarcat, soit l’homophobie, soit la transphobie, soit le validisme, soit la destruction des éco-systèmes ou des êtres vivants, soit quelqu’autre domination liée à ce qui est « valorisé » « socialement » ou « économiquement », pourraient bien commencer ou continuer à s’auto-destituer, à s’auto-abolir, en tant que sectorisés, pour rendre possible, au sein de luttes nouvelles, des fédérations porteuses, pour chercher à déterminer des tactiques, des stratégies de luttes communes, réfléchies en commun.

Ceci est aujourd’hui un désir légitime, qui tend à toucher toujours plus d’individus qui luttent, mais c’est aussi, en tant qu’est désigné là un projet très conséquent, un vœu encore très pieux, car les travailleurs et travailleuses, ou exlu-e-s, ont tendance à s’opposer entre eux, et à reproduire entre eux l’esprit de concurrence sauvage qui existe entre capitalistes.

Ce qui n’empêchera donc pas que certains travailleurs exploités associent l’immigration avec le fait que leur travail sera menacé, ou l’émancipation féminine ou homosexuelle avec des formes de « libéralisme » débridé ou « malsain », ou le combat écologique avec une attitude bourgeoise-bohème insupportable qui les déqualifie encore plus. Mais de fait, s’ils prennent conscience que leur situation de plus en plus désolante, d’une part, et la situation enfermante des « immigrés », des femmes, d’autre part, la situation écologique désastreuse, enfin, relèvent d’un même combat de désenclavement, de lutte globale, alors peut-être mobiliseront-ils d’autres stratégies et d’autres discours (certains électeurs du front national, pourtant prolétaires, pourront comprendre éventuellement que ce parti propose la formulation la plus pure et la plus aboutie du projet massif de déshumanisation dont ils sont les premiers à souffrir ; certains visiteurs du site « Egalité et réconciliation » comprendront éventuellement que ces individus riches, occidentaux et « virilistes » prônent à l’écran tout ce qui fait que le monde qui les aliène est aussi abject ; certains ouvriers rejetant le combat écologique, trop « socialement marqué », pourraient éventuellement comprendre que la machine qui les épuise est aussi une machine qui épuise la nature, et que leur situation même, lorsqu’ils la déplorent, fera d’eux des critiques radicales de la techniques destructrice en soi écologiquement parlant ; etc.).

Ici encore, un événement extérieur, un détonateur, non prévisible en tant que tel, devra bien produire une telle possibilité d’association. Impossible de savoir lequel, naturellement. Ou plutôt : lesquels. Il semble que de nombreux détonateurs se soient déjà rendus manifeste. Reste à en prendre conscience, collectivement, et de façon fédérée, avant que d’autres détonateurs, plus meurtriers encore, n’étouffent complètement toute possibilité de liaison et de compréhension.

Ceci indique également que, certains individus qui subiraient des formes racistes qui seraient liées à leur statut « inférieur » dans la division internationale du travail, mais aussi, par effet de diversion, à leur religion monothéiste réifiée et devenue « identité fixe » dans la bouche des dominateurs, racisme qui ne serait pas étranger à une logique de valorisation abstraite qui réifie les individus et produit leur isolement, leur dépréciation, ou leur précarité, objective ou subjective, s’ils prennent conscience que le patriarcat, sous sa forme fonctionnaliste moderne, barbarisée et déshumanisée, renvoie exactement à la même logique qui produit le racisme dont ils souffrent, remettraient peut-être fortement en cause le patriarcat traditionnel de leur religion, puisqu’ils comprendraient qu’en continuant à diffuser de telles idées, impliquant une discrimination des femmes ou des homosexuels, ils serviraient la logique par laquelle ils sont eux-mêmes totalement soumis et dominés. De fait, les structures politiques dites « islamiques » (mais elles sont plutôt politiques-marchandes), qui renvoient aujourd’hui à un rigorisme radical sur le plan de mœurs patriarcales et homophobes sont associées à des Etats qui ont totalement assimilés la logique du capitalisme, et qui n’ont en vue que l’argent pour l’argent (Etat iranien, Etat saoudien, Daesh, etc.). La réification du corps des femmes, ou la stigmatisation des LGBT, qu’elle soit théologiquement « justifiée » ou publicitaire, « occidentalisée » ou « occidentale », sert avant tout un système productiviste fonctionnaliste qui a besoin que la différenciation naturalisée homme/femme soit la plus marquée possible pour maintenir une division des tâches encore viable et efficace, condition indispensable d’une accumulation maintenue quelque peu.

 

Néanmoins, lorsque des néo-conservateurs libéraux, en France, invoquent le « féminisme » pour discriminer certaines femmes musulmanes portant le voile, on comprendra bien sûr que, sur deux secteurs, ils sont totalement clivés et clivants : en tant qu’ils défendent une logique libérale, donc capitaliste, ils défendent de fait le patriarcat barbarisé et global, par-delà leur « humanisme » revendiqué ; en tant que capitalistes, ils défendent donc également une logique raciste-coloniale, et ce qui les choquera chez les femmes voilées sera d’abord bien sûr le fait qu’elles sont arabes (ou « musulmanes », diront ces défenseur de la « laïcité », « laïcité » qui reste une forme sécularisée du religieux, ou une forme « républicaine » de la religion fétichiste du capital) ; les anciens maîtres dès lors seront effrayés que les ancien-ne-s esclaves de l’empire colonial (quoique toujours maintenus sous tutelle, au sens économique, dans leur pays respectifs), ne les « envahissent », et ne menacent leur maîtrise (notons que la paranoïa par rapport à Daesh et à « l’islam totalitaire » sera ici clivée et dissociée, puisque Daesh et le monde capitaliste raciste et patriarcal que ces maîtres bourgeois représentent appartiennent exactement au même monde, même si l’éloignement entre l’individu bourgeois « humaniste » et la violence qu’il perpétue lui-même est assez conséquent pour qu’il puisse se sentir choqué lorsqu’on lui dira une telle chose).

Un défenseur « humaniste » « républicain » de l’Etat français (Finkielkraut, etc.), dénonçant quelque « islamisation » « menaçante » de la France, craignant que « notre » « identité » « culturelle » soit menacée, ne peut pourtant pas ignorer un fait connu de tous : en 2015, l’Etat français « républicain » aura exporté pour 141 millions d’euros d’armes vers l’Arabie saoudite. Cela ne pose aucun problème « éthique », à cette « nation française », obsédée par les personnes musulmanes pacifistes vivant sur « son » sol qui « menaceraient » son culte laïc, de fournir en sous-main, massivement, des armes destructrices et meurtrières, de renforcer substantiellement, un pays qui pratique un patriarcat sauvage et un fondamentalisme théologico-économique abject. Ni même de collaborer « économiquement » aux massacres commis au Yémen. Le « défenseur » de l’identité « française », « féministe » par opportunisme, et « républicain » de façon cynique, ne reconnaît pas ses clivages, et ne voit pas que « l’islam totalitaire », qu’il croit reconnaître, absurdement, lorsqu’il désigne les personnes exclues et affaiblies par la logique qu’il défend, n’est en fait rien d’autre qu’un allié immédiat du monde qu’il protège lui-même quotidiennement.

La question du « féminisme », de toute façon, aujourd’hui, est essentiellement une question de structures économiques et sociales, qui touchent directement les femmes en tant qu’elles ont des fonctions très précises à effectuer au sein de la division des activités productives et reproductives. Rester focaliser sur le « voile », c’est rester focaliser sur un symbole, un vêtement, qui n’indique pas immédiatement et immanquablement une violence réelle et objective qualitativement plus insupportable pour les femmes qui le porte, et c’est ne pas vouloir voir que de nombreux « occidentaux » « blancs », « laïcs », font subir, matériellement et réellement, des situations désolantes pour « leur » femme, au même titre que tout homme dans le monde, et que ce n’est pas le fait pour ces femmes de ne pas porter le voile qui les empêche d’être réifiées, assignées à une fonction dévaluante, ou même parfois tabassées au point d’en crever. Ceux qui font de la « critique du voile » un combat « féministe », ou même un « combat » tout court, ont une démarche purement spectaculaire et s’en prennent à des symboles, pour ne pas se préoccuper d’une situation féminine qui est globalement, au sein de tous les foyers privés, majoritairement désolante et scandaleuse.

Revendiquer l’abolition du patriarcat moderne structurel, comme capitalisme, cela signifie que l’on refuse que la question des traditions religieuses particularisées soit instrumentalisée pour stigmatiser les individus de façon raciste. Le capitalisme, indissociable d’un projet de sécularisation du christianisme protestant (Weber), est indissociable du patriarcat chrétien, et la critique de cette politique théologique entraîne avec elle une critique de toute théologie moderne, monothéiste ou fétichiste, sans isoler une manifestation symbolique particulière pour mieux ignorer toutes les autres, idéologiques et réelles.

Ainsi le combat prolétaire, féministe, LGBT, anti-raciste, anti-colonial, anti-validiste, écologiste radical, pourrait bien être le combat dont nous parlons depuis le début : le combat pour abolir les catégories de base du capitalisme que sont la marchandise, le travail, la valeur, et l’argent. Mais nous avions dit que, pour abolir ces catégories, il s’agissait avant tout d’abolir la propriété privée des moyens de production, soit le droit formel bourgeois, et donc l’Etat. Ainsi, notre position est maintenant claire : dans la lutte anticapitaliste, les individus objectivement réifiés et soumis, à savoir les individus prolétarisés, les femmes, les individus « racisés », les LGBT, les personnes handicapées, les vivants non-humains en tant qu’ils sont représentés et défendus par des écologistes anticapitaliste, radicaux, tous les individus soumis à un procès de valorisation qui les mutile et les disloque, sont des sujets révolutionnaires potentiellement, qui devront bien devenir des sujets révolutionnaires pour eux-mêmes, effectivement, afin d’abolir l’Etat, le droit bourgeois, qui fixe les conditions de leur misère, conditions qui s’appellent argent, marchandise, valeur, travail.

A la prise de conscience progressive, qui passe par l’échange et la transmission démocratique des outils critiques, devra s’ajouter un opportunisme révolutionnaire pragmatique : toute lutte sociale qui pourrait survenir, et fédérer au moins potentiellement tous ces individus dominés, devra savoir mobiliser tous les moyens pour permettre cette fédération autonome, et devra même envisager, de ce fait, parfois, la neutralisation de certaines bureaucraties sectorisées et divisantes du « militantisme » « professionnel » (oxymore).

Chaque individu subissant la domination sur un certain secteur devrait pouvoir se dire que, puisque l’union fait la force, et donc engendre la possibilité très concrète d’abattre réellement ce qui opprime, il a tout intérêt à s’unir avec tous les autres individus subissant la même domination.

12) Conclusion : nécessaires trahisons, traductions de désirs réels et profonds mais enfouis par un système impersonnel et automatisé (les points 7 et 8 traiteront très spécifiquement de la question du rôle révolutionnaire possible de la vedette prolétarisée)

 

Une telle « fédération » des luttes des individus « dominés » contre un ennemi commun (le capitalisme comme totalitarisme destructeur et suicidaire, comme domination impersonnelle gérée aveuglément par des gestionnaires auto-réifiés), cette fédération paraît théoriquement pensable, mais pratiquement, très difficilement réalisable. En effet, il existe des femmes, des LGBT, des « racisés » bourgeois. Il existe aussi, par ailleurs, des structures patriarcales dans la religion musulmane, ou judéo-chrétien par exemple, comme on l’a déjà dit, qui peut rendre difficiles les rapprochements dans les luttes entre les individus dénonçant le féminisme ou l’homophobie, la transphobie, et les individus dénonçant le racisme diffusant des idées « anti-musulmanes », « anti-judéo-chrétiennes ». Il existe enfin une « classe ouvrière » peu soucieuse de la question écologique. Par ailleurs, un individu idéologiquement assigné à un « handicap », ainsi handicapé et exclu objectivement, sera peu intégré dans les luttes « logistiques » et « rationnelles », qui sont censées défendre ses « intérêts ».

Néanmoins, les remarques que nous avons proposées concernant le fait que toutes les dominations sociales, « culturelles », racistes, sexistes, homophobes, écologiques, validistes, ont, sous leur forme moderne radicalisée, une racine commune (le capitalisme totalitaire), même si elles sont largement insuffisantes, tendent néanmoins, au fil des remises en cause du système, au fil des prises de conscience totalisantes des individus dominés (prises de conscience qui sont elles-mêmes favorisées par la multiplication de luttes locales-fédérées, de brèches radicales, d’enclaves autonomes), à encourager :

  1. de plus en plus de trahisons de classe de la part des femmes, des LGBT, des « racisés », des « invalidés », bourgeois ;
  2. ou encore, de plus en plus de remises en cause du patriarcat structurel des religions que pratiquent aujourd’hui des individus soumis au racisme, en tant que ce racisme qu’ils subissent, sous sa forme barbarisée, a le même fondement aberrant que le patriarcat proliférant, lui aussi, sous une nouvelle forme barbarisée ;
  3. ou encore, une conscience « écologique » de plus en plus développée chez les ouvriers de la grande industrie épuisés par leurs machines à la fois réifiantes et polluantes ;
  4. ou encore, des critiques radicales, formulées par les personnes « handicapées » par leur « invalidation », dénonçant la rationalité instrumentale exclusivement « compétente » et fonctionnelle des « agents » « directeurs » de « la » « lutte ».

Les inégalités que subissent les femmes, les « racisés », les LGBT, les « invalidés », dans la sphère publique de la valeur, inégalités reposant sur une réification de leur être (qui renvoie en dernière instance à une marchandisation dévaluée d’une partie de leur subjectivité, et même à une division « naturalisée » et verticale des activités productives et reproductives), inégalités redoublées par une invisibilité ou un mépris réel dans la sphère privée, ont pour racine commune, aujourd’hui, en tant que ces inégalités traduisent des tendances certes plus « archaïques », mais qui se sont barbarisées au sein de notre modernité, la structure marchande. Vouloir les abolir, au moins sous leur forme barbare moderne, c’est vouloir abolir, avant toute chose, la valeur en elle-même : la marchandise, l’argent conçu comme fin en soi, la logique du profit par laquelle les individus ne sont que des moyens pour faire fonctionner la machine, et non des fins en soi.

Néanmoins, il faudra bien préciser une chose décisive dans ce contexte : dans la mesure où les structures xénophobes et patriarcales, et surtout les structures patriarcales, renvoient aussi à des structures plus « archaïques », qui dépassent le cadre de la société marchande, il faudra bien rappeler que l’abolition de la structure marchande sera une condition nécessaire mais non suffisante pour les abolir complètement. L’enjeu anticapitaliste est un enjeu qui concerne tous les individus réifiés, quels qu’ils soient, et il est en tant que tel un enjeu fédérateur. Mais les individus dominés subissant des dominations qui ont des aspects qui dépassent le cadre historique du capitalisme (xénophobie, patriarcat) devront aussi pouvoir mettre en avant des revendications supplémentaires, relatives aux structures spécifiques de ces dominations. Une société sans marchandise, sans travail et sans argent, peut très bien rester une société raciste et patriarcale, si le combat qui l’a rendue possible n’a pas intégré des données qui relèvent de structures qui ne renvoient pas au seul capitalisme (Cf. l’écueil Francis Cousin : ce rouge-brun « nous » propose une société raciste, patriarcale, antisémite, mais « sans argent » et « sans Etat »). Cela étant, c’est précisément en thématisant ces types de dominations spécifiques dans la lutte anticapitaliste que cette lutte pourra ne pas se réduire à une simple abolition de « l’économie » en tant que telle, mais intégrera au contraire les outils qui lui sont nécessaires pour faire disparaître définitivement toute oppression réelle.

Avec cette nouvelle dimension, la notion lukàcsienne de « réification » prend une ampleur considérable. Avec les notions de dissociations sexuelle-patriarcale, ou racialiste-coloniale, déjà en germe chez Lukàcs, lorsqu’il décrivait le formalisme des théories modernes bourgeoises (c’est-à-dire des théories du bourgeois, mais du bourgeois blanc, occidental, masculin et « viril »), nous restons quelque peu sur un terrain « économique », car c’est bien la valeur qui détermine son emprise ici. Néanmoins, nous rejoignons aussi des terrains que l’on voudra plus habituellement purement « culturels », « religieux », « moraux », « sociétaux » (secteurs ici dévoilés dans leur dimension idéologique et partielle). La théorie lukàcsienne ainsi élargie soulève des enjeux contemporains décisifs selon nous.

Par ailleurs, si finalement des « sujets révolutionnaires » au moins potentiels (non encore effectifs, non encore conscients de leur vocation), tels les femmes, LGBT, « racisés », « invalidés », bourgeois, contaminent déjà la classe gestionnaire et détentrice du capital, nous trouvons ici un avantage stratégique certain : la bourgeoisie elle-même sera menacée non plus simplement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur.

Il ne s’agira pas d’attendre néanmoins d’individus comme Hilary Clinton, Marine Le Pen ou Barack Obama, quelque élan révolutionnaire « providentiel », nous ne sommes pas naïfs (la police de Barack Obama, par exemple aura commis des meurtres racistes, touchant parfois des enfants, abjects, et ces crimes auront été presque non reconnus par l’administration Obama ; pour ce qui est de Le Pen ou de Clinton, inutile de préciser quoi que ce soit...il n’a pas fallu attendre Trump, en outre, pour que la politique intérieure, et surtout extérieure, américaine, soit absolument meurtrière, on décompte un nombre innombrable de bombes meurtrières sous le mandat Obama, c’est l’Etat profond qui opère ses développements structurellement destructeurs, par-delà toute modification « politicienne » en superficie ; Trump sera l’occasion de dévoiler à la surface ce cynisme de l’Etat profond, et reste une occasion de révolte plus stricte et plus résolue, qui peut même devenir le désir des winners du système, « humanistes » ou qui voudraient l’être, mais toujours plus dissociés).

Au contraire, une identité « dévaluante » dans le régime de la valeur entraîne très souvent, lorsqu’elle est celle d’un individu qui a intégré des zones de pouvoir, une réaction autoritaire et dictatoriale désolante, à la mesure de la dévaluation initiale. Par ailleurs, cette dimension de l’identité ne fait pas tout, et il est à ramener à la complexité d’une personne qui aura pu être sociologiquement déterminée à dominer les autres.

Ces remarques assimilées, nous penserons tout de même que la bourgeoisie a intégré en elle, au sein de notre modernité tardive, au moins quelque peu, un cheval de Troie dont le décloisonnement pourrait bien réaliser un jour son désir inconscient d’auto-abolition. Cela étant, ceux qui décloisonneront ce cheval de Troie ne sont certainement pas ceux qui se trouvent à l’intérieur, mais bien peut-être les personnes précarisées, exclues, prolétarisées, elles-mêmes, qui auront compris qu’ils peuvent tourner une certaine situation à leur avantage.

Concernant enfin cette question de l’intégration, au sein de la bourgeoisie, d’individus traditionnellement dévalués dans le régime de la valeur, voire exterminés par des logiques techno-destructrices (femmes, « racisés », LGBT, handicapés, etc.), il faut être bien précis sur un point. Cette « intégration » ne traduit en rien un capitalisme tardif qui se serait enfin « humanisé ». Pour plusieurs raisons :

  1. La logique de l’extension de la marchandisation du monde, liée à la fuite en avant morbide et asymptotique du capitalisme, implique nécessairement que de plus en plus d’individus devront être intégrés à des postes de gestion du capital, ce qui nécessite l’intégration d’individus traditionnellement dévalués.
  2. Pour autant, ayant accédé à ces postes de gestion ou de direction, ces individus n’auront pas les mêmes avantages que les bourgeois blancs occidentaux masculins et « reproducteurs ».
  3. Cet accès à des « hautes responsabilités », en outre, n’est pas à considérer comme une « victoire » pour ces individus traditionnellement dominés, car ils n’ont pas ici exprimé leur puissance, leur vocation propre (qui est d’abolir la valeur « économique » blanche-virile pour créer de nouvelles valeurs et une nouvelle société), mais ils ont fini par s’approprier les valeurs de l’ennemi, alors (Frantz Fanon dira qu’on a « blanchi » le noir qui a « réussi » dans l’ordre colonial-étatique, par exemple).
  4. La manière dont ces individus perpétueront une domination qu’ils ont eux-mêmes subi (Cf. l’appareil policier sous Obama, décimant les populations afro-américaines, parfois même des enfants), cette manière de perpétuer un ordre qui nous réifie a priori, n’a pas à être interprétée comme « malveillance » intrinsèque, mais comme une forme d’abandon mécanique liée à la logique désincarnante de la valeur pour celui ou celle qui finit par la « diriger » ou la « gérer ».
  5. Il apparaît finalement que, pour la bourgeoisie, ces « intégrations » marginales sont stratégiquement porteuses, puisqu’elles permettent de maintenir une domination massive sur la grande majorité des femmes, LGBT, « racisés », invalidés, etc., tout en rendant plus supportable une telle domination en proposant spectaculairement des « symboles » de « réussites » minoritaires issus de ces groupes d’individus dominés.
  6. Ces individus « intégrés » ainsi instrumentalisés finalement, de façon cynique, peuvent aussi prendre conscience de leur situation, et trahir leur classe de ce fait. Mais ce n’est pas chose gagnée.
  7. On verra par exemple une personne célèbre aujourd’hui, comme Natalie Portman, une personne qui est aussi une femme juive, se situer sur « deux secteurs » de la « réification » moderne subie (la « féminité » subissant le patriarcat, et la « judéité » assignée négativement et de façon discriminante, par les capitalismes nationaux, à l’errance mondiale « sans frontière » qui les « menacerait »). Mais elle est également une actrice hollywoodienne (oscarisée), s’insérant donc dans l’organe de propagande massif de l’impérialisme capitaliste américain au sens strict. Elle tentera, dans ce cadre, comme beaucoup d’autres vedettes qui ont « réussi », tout en étant d’abord exclues, à cause de ce qu’elles représentent, par le système qui les a ensuite « intégrées » de façon ambivalente, de faire émerger une conscience de « sujet (au moins) réformiste », propre à sa situation. Mais ici, ce sera plutôt la dissociation et le clivage qui s’imposeront. D’un côté, on aura un engagement louable dans un organisme de microcrédit à destination des femmes des pays pauvres (ambassadrice à la FINCA). Mais aussi un combat courageux, quoique très sectorisé, et séparé d’une critique efficiente de la totalité complexe et réelle qu’il devrait engager, au nom d’un certain « véganisme ». Ainsi qu’un positionnement régulièrement « féministe », ciblant par exemple l’inégalité des salaires hommes-femmes (dans des cadres essentiellement promotionnels, néanmoins). Mais d’un autre côté, on aura une participation sans retenue au monde de la publicité (Dior, etc.), au monde du spectaculaire dissocié en général, qui est le monde par lequel le capital fixe se déploie spectaculairement, et se renforce matériellement de ce fait : qui est le monde par lequel les femmes des pays pauvres s’appauvrissent encore plus, par lequel les poulets génétiquement modifiés sont toujours plus massivement mis en batteries ; et par lequel le corps des femmes est toujours plus chosifié, désubjectivié, sexualisé, confirmant leur fonction dévaluante au sein d’une division rationnelle des activités productives et reproductives humaines. Lorsque cette vedette instrumentalisée, prolétarisée, prend conscience du fait que ses discours « humanistes », et sûrement « sincères », sont des outils mis au service d’un monde qui promeut le strict contraire de ces « belles pensées », lorsqu’elle prend aussi conscience que ce qui l’épanouit, que ce dans quoi elle se réalise comme « artiste » ou « sensibilité créative », a fait d’elle un rouage publicitaire automatisé, une affiche promotionnelle statique, un « produit », une « marchandise », chosifiée, standardisée, qui n’a plus aucune prise sur son existence et sur ses choix, lorsqu’elle comprend que ses propres dénonciations de « belle âme » indignée vise aussi le monde dans lequel elle semble « s’épanouir », et engage, si elles deviennent cohérentes et conséquentes, l’abolition stricte de ce monde-spectacle, lorsqu’elle comprend que sa joie et son « désir » sont une misère en soi, selon ses propres critères « tiers-mondistes », « féministes », « véganistes », etc., si elle comprend que ce qu’elle est (juive, chrétienne, musulmane, animiste, femme, artiste, homosexuelle, intersexuelle, vivante, etc.) a été et reste encore exterminé, détruit, anéanti, par l’ordre productiviste dont elle est devenue la plus grande ambassadrice, alors peut-être que cette vedette finit par développer une conscience critique plus radicale, et finalement, potentiellement révolutionnaire… Mais pour qu’elle devienne révolutionnaire effectivement, pour elle-même et non simplement « en elle-même », seules les luttes des individus anonymes et précarisés, révoltés, jouent un rôle décisif : les « fans » n’idolâtrent plus, mais plaignent un sort désolant et triste ; ils n’admirent plus mais prennent soin de personnes surexposées et malheureuses, en critiquant radicalement le rôle qu’elles acceptent de jouer passivement, de personnes « célébrées » en tant qu’elles portent la responsabilité d’un monde intégralement laid, en lui servant de caution « créative », en diffusant sa propagande. Surtout, ces individus luttant développent des sabotages tactiques par lesquels devient plus visible l’interconnexion de tous les secteurs spectaculaires, idéologiques et matériels, de la domination : la vedette finit par voir son propre visage souriant, de façon hypocrite et crispé, sur tous les écrans du « monde », comme sourire entretenant, et moquant, la destruction des enfances du monde, prolétarisées, affamées, et sa honte devient à ce point extrême qu’elle ne peut que la sublimer dans la lutte radicale, vers l’abolition de son propre sourire atrocement crispé, vers une gravité plus digne et plus conséquente, vers la destruction de ces images abjectes dont elle entretient l’accumulation. Ces projections pour l’instant utopistes ne sont pas à prendre à la légère : une vedette qui deviendrait révolutionnaire, massivement visible, et massivement entendue, même par des prolétaires non politisés, deviendrait une alliée précieuse. Cela étant, si elle devient réellement révolutionnaire, elle cesse d’être massivement visible, par définition. Et si elle ne le cesse pas, c’est qu’elle n’est encore que pseudo-critique. Néanmoins, si c’est la première option qui s’impose finalement (et cela n’a encore jamais vraiment eu lieu de façon efficace, mais il ne faut écarter aucune piste), alors l’exemple que constituerait cette vedette admirée par des millions de gens, s’étant exclue délibérément du « jeu » spectaculaire, constituerait toujours un « choc » stratégiquement porteur pour la lutte révolutionnaire.
  8. Situation délicate de l’individu traditionnellement « réifié », puis intégré a posteriori, à la bourgeoisie. Mais peut-être qu’il inclut « en lui-même » l’un de ces détonateurs qui déclenchera ce qui sera nouveau, et que nous n’avons pas pu déterminer encore avec précision.

Concernant cette question de l’intégration, finalement, évoquons un point décisif, afin de faire taire au maximum tous ces rouges-bruns qui diront que l’émancipation féminine, homosexuelle, transsexuelle, sexuelle tout court, l’intégration des immigrés, l’obtention de droits pour les femmes, les homosexuels, les sans-papiers, les « étrangers », relèverait de quelque « libéralisme des mœurs » (ou « culturel », dirait Michéa), condamnable en soi, de quelque logique capitaliste ne valorisant que la valeur d’échange, provoquant la dissolution des « traditions », et de tout ce qui est vraiment « sain », « utile », « bon », etc.

L’obtention des droits pour les femmes (droit à l’avortement, droit de vote, etc.) ne relève pas d’une « dissolution » mais d’une intégration. Cette intégration ne sera plus empêchée par le bourgeois masculin, dans la mesure où une relative intégration économique des femmes aura été nécessaire pour que le système puisse continuer à fonctionner. Il en ira de même en ce qui concerne les droits des « étrangers », l’intégration des immigrés, des LGBT, sans-papiers, etc.

Mais de toute façon, une telle « intégration », ou « reconnaissance juridique », doit rester à son minimum acceptable le plus faible.

Prenons une analogie parlant. Comparons la mentalité du législateur représentant un monde bourgeois blanc masculin et viril, avec la mentalité du capitaliste représentant un monde bourgeois blanc masculin et viril.

Le capitaliste doit exploiter de la force de travail. C’est ainsi qu’il fait des « profits ». Pour ce faire, il doit donner un salaire qui permettra au salarié de reproduire sa force de travail (de s’acheter les biens qui lui permettront de survivre), mais ce salarié devra travailler plus de temps qu’il n’est nécessaire pour accomplir la valeur de ce salaire (d’où la création d’une plus-value). Mais le bourgeois ici doit être fin stratège, et bien calculer son coup. Si le salaire censé reproduire la force de travail est trop bas, alors le salarié se met en grève, quitte son travail pour en trouver un mieux payé, ou devient malade à cause de ses conditions de vie précarisés, et donc « improductif ». D’un autre côté, si le salaire est trop haut, le bourgeois risque de perdre des avantages compétitifs, s’endetter, et mettre en péril son « affaire ». Le dosage doit donc être précis. Il s’agira de verser un salaire à la fois assez bas pour l’exploitation soit vraiment productive, et à la fois assez haut pour que la main-d’œuvre du salariée ne cesse pas d’être « utilisable ». Le salaire devra donc être à son niveau acceptable le plus bas.

Il se trouve que le législateur dit « républicain » (mais qui n’est que le gestionnaire politique du capital raciste, sexiste et exploiteur) aura exactement un raisonnement analogue lorsqu’il s’agira d’octroyer des droits aux travailleurs, mais aussi aux immigrés, aux « étrangers », aux sans-papiers, aux femmes, aux LGBT, aux personnes handicapées, etc. Puisque désormais, ces individus sont des travailleurs-consommateurs au moins potentiels, alors il faudra leur octroyer des droits qui seront à leur niveau acceptable le plus bas.

Il va de soi que cette façon dont le législateur fait l’aumône à une grande majorité d’individus qu’il réifie a priori n’est pas ce qu’on pourrait appeler l’émancipation. D’autant plus si le cadre de cette aumône reste le travail, la marchandise et l’exploitation principielle. Néanmoins ces « droits » auront le mérite de rendre moins insupportable cette déprise, et considérer qu’ils traduisent un projet de domination des individus dominés eux-mêmes est tout simplement obscènes.

Par ailleurs, ces droits n’exprimeront pas la tendance majeure du capitalisme, mais seront plutôt une contre-tendance que doit bien intégrer le capital pour « survivre ». Leur radicalisation, dans les luttes, ne mènent pas à la « victoire » du capitalisme, mais à l’abolition de toute juridiction formelle bourgeoise, et toute aumône, de toute mendicité.

L’avortement est un « droit » « reconnu » aujourd’hui, dirons-nous. Et c’est une « victoire ». Mais n’oublions pas qu’un droit, par définition, est ce qui est seulement « acquis », et non ce qui est reconnu comme allant de soi. Pourtant, ne va-t-il pas de soi que tout individu dispose librement de son propre corps. Faut-il un « droit » formel pour venir nous le rappeler ? En outre, un droit, en tant que convention humaine, est ce qui peut être détruit, ce qui est précaire. Mais la vérité de base selon laquelle mon est corps est bien « le mien » pourrait donc un jour devenir fausseté ? 2+2 = 4 pourrait devenir donc faux, dans le futur ?

C’est ce que dit tout « droit » formel ou légal lorsqu’il légifère sur les propriétés du corps humain libre, et donc du corps des femmes.

Pourrions-nous envisager qu’il faille mettre en place une loi qui permette aux hommes de ne pas mettre enceinte une femme qui ne veut pas d’un enfant ? Certainement pas, car cette « loi » existe déjà, et on nous a dit qu’elle était éternelle et immuable, et qu’il n’était pas censé d’en faire une loi « légale ». Ce « deux poids-deux mesures » exprime toute l’ambivalence de la question du droit des « intégrées ».

La même logique s’appliquera en ce qui concerne les « droits » précaires des immigrés, des « étrangers », des « sans-papiers ». Lorsqu’un individu vit ou désire œuvrer, souffrir, aimer, sur un territoire donné qui ne peut que l’accueillir, n’est-il pas évident, naturel, qu’il doit être reconnu et respecté par ceux avec lesquels il vit ? Faudrait-il donc un « droit » pour maintenir cette évidence, de telle sorte qu’elle ne serait pas si évidente. Les considérations trivialement « économiques » qui diront que ces propos manquent de « réalisme » ne pourront être des « objections « recevables dans ce contexte : car une économie qui fait de la « valeur » « réelle », de la réalité « éminente » donc, l’exploitation elle-même, le vol, la misère, la réification de la majorité des individus (extraction capitaliste de « survaleur ») ne peut être prise au sérieux une seule seconde lorsqu’elle parle de « réalisme », pour des raisons éthiques élémentaires, et doit reconnaître la légitimité supérieure de toute évaluation non-économique soucieuse de réaliser l’égalité et la liberté effectives, qu’elle ne formule que formellement et cyniquement.

Mais naturellement, ici, nous sommes délibérément naïfs et idéalistes, et ne sommes pas dupes. Ce qui se formule ici est formulé par un « sens commun » primordial (anti-idolâtre), mais qui n’a pas de « sens » dans un monde absurde et inversé. Et il faudra bien continuer à revendiquer des droits, en attendant d’obtenir mieux : à savoir le passage du légal au moral, de l’ordre chaotique extérieur et contingent à l’ordre dynamique intérieur, collectif et nécessaire.

Dans une société post-capitaliste achevée, l’intériorisation de la joie, de l’incarnation, et du respect de l’autre, rendra peut-être caduque toute législation juridique formelle extérieure et transcendante, contingente et précaire, et toute fétichisation de normes économiques. Ce qui sera « juste » et évident n’aura plus à être écrit ou « promulgué ». Kant aura voulu appeler cela « tout moral » ou autonomie (ou « paix perpétuelle »). Ce qu’il ne savait peut-être pas, ou ce qu’il n’a pas su voir, c’est qu’il aurait pu décrire là, s’il avait été conséquent, une société cosmopolitique fédérale-libertaire, communaliste, non-patriarcale et non raciste, non anthropocentriste, non fétichiste, directement démocratique et égalitaire, horizontale et sans hiérarchie. Et surtout sans Etat.

 

 

Note 1 :

Le combat contre « la bourgeoisie », de toute façon, implique un combat plus global contre la domination non pas intentionnelle ou personnelle, mais impersonnelle et abstraite, liée à l’automouvement de la valeur et des objets produits. De la sorte, le « sujet révolutionnaire », que nous avons voulu penser dans son extension maximale, ne vient pas « détruire » la bourgeoisie pour la détruire, mais il vient l’empêcher de nuire en tant qu’elle ne contrôle pas la production qu’elle prétend gérer (et provoque de ce fait soumissions et désastres réels), et ce au bénéfice du tout social, et même, en dernière instance, au bénéfice de la bourgeoisie elle-même, qui est l’esclave volontaire et inconsciente d’une logique d’autovalorisation qui la mystifie et la réifie.

Note 2 :

Tout ce que nous venons de dire concernant la nécessité d’une abolition de l’Etat, d’une lutte anticapitaliste qui soit aussi radicalement anti-patriarcale, anti-raciste, anti-validiste, et anti-productiviste, est ce qui semble s’imposer logiquement et pratiquement lorsqu’on se met à critiquer réellement le capitalisme, ou encore ce que d’autres appellent le libéralisme, le néo-libéralisme, le nihilisme, l’aliénation, etc.

Ainsi donc, si seulement Fischbach, Honneth, Friot, Lordon, Rifkin, Morin, Nancy, Badiou, etc., veulent être cohérents en dénonçant ce qu’ils dénoncent, ils devront selon nous revendiquer toujours plus l’abolition de l’Etat, du droit formel bourgeois, et de la structure marchande en tant que telle, avec tout ce qu’elle implique (travail, argent, valeur), et non pas exalter implicitement ces « valeurs » destructrices et dissociatrices. C’est seulement ainsi, pensons-nous qu’ils se mettront à dire quelque chose qui n’est pas purement phatique ou creux, et qui cessera de protéger le désert (lequel croît toujours plus).

De même, si seulement Zemmour, Francis Cousin, Charles Robin, Soral, Alain de Benoist, etc., veulent vraiment critiquer de façon cohérente le capitalisme, comme ils le prétendent, ils devront se mettre à défendre radicalement les femmes, les « racisés », les LGBT, les juifs subissant l’antisémitisme structurel de la société bourgeoise nationaliste-patriote, dans la mesure où tous ces individus dominés sont des sujets potentiellement révolutionnaires éminents, qui pourraient bien, en s’organisant, en luttant et en se fédérant, viser puis accomplir, avec les prolétaires, l’abolition définitive du système que ces dominateurs confus et réactionnaires prétendent déplorer eux aussi (nous formulons certes ici un vœu pieux, qui paraîtra presque ridicule, mais il fallait exprimer cette nécessité au moins théorique d’une prise de conscience au moins future de « l’homme du ressentiment », de l’individu à « l’esprit de vengeance », ne serait-ce que par principe). Parce que ces sinistres personnages ne visent pas la « cohérence » théorique, mais tentent de théoriser, confusément, des haines archaïques qu’ils éprouvent et perpétuent, il faudra de toute façon continuer à les combattre constamment, jusqu’à ce qu’ils soient totalement invisibles, inexistants, ridicules, bouffons, et pathétiques, aux yeux de la plupart… Ces humiliations, à la rigueur, finiraient par leur faire prendre conscience de leur détresse lamentable, de leur impuissance pathétique, qu’ils confondent aujourd’hui avec leur « virilité » ou leur « puissance ».

En outre, si seulement nos « représentants » politiques, qui se disent « républicains » ou « démocrates », qui disent défendre le « peuple », sa « liberté », son « égalité », et sa « fraternité », veulent joindre enfin réellement le geste à la parole, alors il devront bien participer à l’abolition de la structure marchande eux aussi, c’est-à-dire à l’abolition de la « politique » sous sa forme étatique-séparée, en renonçant à leurs privilèges et à leur « pouvoir », pour que les individus se ressaisissent de leurs subjectivités rendues ainsi réellement libres, égales à toutes les autres, fraternelles. La démocratie dont ils parlent, en effet, et qu’ils vantent constamment, n’existe effectivement que sous sa forme directe, puisque toute « représentation » dans ce secteur implique un écart irréductible entre celui qui représente et ce qui est représenté, et empêche toute expression complète de l’acte subjectif créateur du nouveau. Mais démocratie directe et disparition totale de l’Etat et du marché sont synonymes. En tant que « démocrates », donc, ils devront bien faire disparaître ces abstractions réelles dont ils sont les gestionnaires dissociés. « Républicains », ils le seront effectivement finalement, une fois que la « chose publique », ou le commun, existera réellement, c’est-à-dire une fois que des individus privés, propriétaires de nos vies et de notre désolation, cesseront de l’être, pour qu’existe enfin un espace partagé par tous et toutes, susceptible de nous relier tout en nous distinguant soigneusement (Arendt), sans hiérarchies nivelantes et inégalitaires.

Enfin, les individus insérés dans le spectacle (cinéma, pub, marketing, télé, radio, magazines, vidéo, sport de masse, etc.) s’ils comprennent que le monde qu’ils représentent et incarnent est la négation des vertus « artistiques », « culturelles », « ludiques », « créatives », « humoristiques », « érotiques », « humanistes », « démocratiques », qu’ils défendent pourtant constamment, puisqu’il est l’instrumentalisation de ces vertus à des fins promotionnelles qui s’insèrent dans la sphère qui détruit et réifie la grande majorité des individus vivants, alors peut-être cesseront-ils enfin d’apparaître massivement… pour être, tout simplement ; dans la critique, puis dans la lutte, pour que la vie ne soit pas qu’une mascarade désastreuse.

Ces prises de conscience formulées par les gestionnaires, représentants, ou affiches publicitaires, de la désolation, n’émergeront bien sûr que sous la pression de luttes d’individus précarisés et prolétarisés anonymes, qui doivent simplement oser cesser d’idolâtrer, de fétichiser, de haïr de façon manichéenne, ou de servir, le monde des images et des marchandises autonomisées.

Appendice : maîtrise et servitude

 

Dans la dialectique du maître et du serviteur, Hegel définit précisément la condition du maître : le maître ne reconnaît pas la conscience complexe et vivante du serviteur, ou de la servante, qu'il chosifie, et qu'il assigne à une "fonction" figée. Il est face à un pur instrument, à un pur objet qu'il utilise pour jouir, lorsqu'il est face à la personne qu'il domine.

Mais cette jouissance est aussi une misère, et ce pour deux raisons : d'abord, ne faisant que jouir immédiatement, et ne travaillant pas, le maître ne réalise pas son être actif dans le monde, n'imprime pas, de façon visible, matérialisée, son existence dans le monde, et ne peut dès lors se reconnaître lui-même comme individu appartenant au monde. En outre, et surtout, en ne reconnaissant pas positivement celles et ceux qui le servent, il n'est lui-même reconnu que de façon négative par ces serviteurs et servantes. Or, la reconnaissance négative que subit ce maître de la part des êtres qui rendent possible sa vie et sa survie fait que c'est son existence matérielle même qui n'a plus de consistance, dans la mesure où cette non-reconnaissance devient ici pour lui une forme de dépendance complète et intégrale, infantilisante et impuissante, à l'égard du monde économique, social, politique qu'il prétend "régir". En s'assignant lui-même à l'identité réductrice de "dominant" (blanc, homme viril, humain "rationnel"), il traduit ainsi une façon de consentir à une misère psychique, et à une déprise à l'égard du réel, qui, si elle s'accompagne du luxe et du pouvoir, n'en est pas moins pathétique et lamentable.

Ainsi, l'esclave qui viendra le combattre, et qui viendra abattre son pouvoir, en dernière instance, le libérera de cette maîtrise qui demeure un sort désolant, une auto-réification qui ignore sa propre souffrance, mais qui n'est pas moins hébétée et totalement désincarnée. Le maître bien sûr ne veut pas être "libéré" de son propre enfermement, car il s'accroche, de façon atrocement dérisoire, à sa misère, comme si elle était son bonheur. Et c'est pourquoi il réprimera impitoyablement toute tentative d'émancipation. Mais si l'esclave pouvait déployer des luttes par lesquelles ce maître, sous une pression devenue insupportable, finirait par comprendre qu'un intérêt plus haut devrait l'encourager à souhaiter sa propre défaite, alors à un mouvement "extérieur" de destruction du pouvoir viendrait s'ajouter un désir intérieur d'auto-abolition du pouvoir, qui orienterait cette dynamique vers un dépassement strict du désastre, réellement collectif et fédéré.

Ces remarques tendent à relativiser la notion d'ennemi en soi : l'ennemi de la plupart, aujourd'hui, en effet, s'il est encore "humain", est aussi à lui-même son propre ennemi, et lorsqu'il le comprend, il devient l'ami de sa propre défaite, et donc de ceux qui organisent cette défaite.

De telles projections, bien sûr idéalistes, et peu "réalistes", ne s'affirment pas sans précautions. Mais un certain théoricien ayant critiqué radicalement le capitalisme, Marx, précisément, aura retenu cette leçon hégélienne, en affirmant que la lutte autonome des individus matériellement soumis par le capital, que la lutte de la plupart contre les structures de la destruction, annonçait une société cosmopolitique dont ne bénéficieraient pas simplement ces individus anciennement soumis, mais dont bénéficieraient tous les individus, quels qu'ils soient (anciennement dominants, ou anciennement dominés, mais anciennement, également, universellement soumis à de structures objectives mutilant toute vie consciente, quelle qu'elle soit).

Ces indications engagent des formes de combats certainement plus tactiques, et moins manichéennes (moins théologiques, moins dualistes, moins moralistes au sens platonicien du terme... moins autoritaires également, ou moins virilistes-guerrières).

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Published by ben
19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 15:57

Enigme introductive. Pastiche postmoderne :

Pan! se dit Bang!

Pan est aussi le dieu protecteur de ce récit, quoique pacifique et serein.

Il est aussi un effet explosif, à produire, indéfiniment, par les mots, et sans maux.

Comme lettre, et comme narrateur, B s'abolit, pour isoler ANG.

Si Pan, ce "dieu", selon un jeu de mot lacanien, dit "E", ou la lettre E, ANG devient l'ANGe.

Mais qui est ANG ?

Ces 3 lettres, ou archétypes, méritent une investigation.

Pan mort : cette impossibilité devient pourtant nécessaire, lorsque l'énigme est résolue, à la fin de ce texte.

Mais c'est aussi à une renaissance que l'on assisterait...

Cheminer avec l'ange : Annick de Souzenelle.

 

 

Des paroles précises et précieuses

Jung et Lacan secondent Guy Debord : archétypes mythologiques subliminaux, interlinguisme synchronique, dans la trivialité du spectacle de la société marchande...

4 musiques personnelles qui enveloppent ce projet :

Cet essai est disponible ci-dessous (370 pages). Des liens (musique,  textes, vidéos) l'illustrent (un procédé relativement inédit en ce qui concerne la sphère de la théorie). Il est également disponible en pdf, sur academia. La version intégrale sera éditée prochainement.

Cet essai illustre également le projet musical de Patrice Soletti, autour du thème biblique de la Genèse. Vous trouverez ici un extrait de sa pièce, Genesis.

Cet essai est dédié à L. G., dont l'aura aura protégé mes soupirs.

Eros, résolution

 

et révolution 
Philosophie d’amours 
 
Benoît Bohy-Bunel 


 
 
 
 
 
En pensant à L. G.  

Pour la joie et la guérison de Zoé S. 

CC ou « Le soin des oranges » 

"Les 18 portes étaient 18 perles, chaque porte était d'une seule perle", Apocalypse, 21 : 21

Dionysos s'adressant à Ariana :

"Mais tu le sais bien :
ce que tous haïssent,
ce que je suis le seul à aimer,
tu sais bien que tu es éternelle !
que tu es nécessaire !
Mon amour ne s'enflamme
éternellement qu'à la nécessité.
Emblème de la nécessité !
Constellation suprême de l'être !
-- que nul vœu n'atteint,
que nulle négation ne souille,
éternelle affirmation de l'être,
éternellement, je suis ton affirmation :

car je t'aime, ô éternité !  " 

 

Loin de l’enivrement et l’éclat des fêtes, 
Au fond du livide Océan, 
Une perle dormait à l’abri des tempêtes: 
Une Huître et sa coquille était tout son roman.

 Que de femmes aussi, que de perles, 
Dans la société, ce gouffre amer et sombre, 
Et loin des purs rayons d’un amour libre et doux, 
Sont captives au sein de l’immonde coquille 
Qu’on nomme la famille, 
Et n’ont pour horizon qu’une huître, leur époux!

 Nouvelle-Orléans, Janvier 1857

Joseph Déjacque

 

« Chant d’insomnie 
Amour hélant, l'Amoureuse viendra, Gloria de l'été, ô fruits ! La flèche du soleil traversera ses lèvres, Le trèfle nu sur sa chair bouclera, Miniature semblable à l'iris, l'orchidée, Cadeau le plus ancien des prairies au plaisir Que la cascade instille, que la bouche délivre. » 
René Char, Lettera amorosa 
« Tu me ravis le cœur, ma sœur, ma fiancée, Tu me ravis le cœur par l'un de tes regards, Par l'un des colliers de ton cou. Que de charmes dans ton amour, ma sœur, ma fiancée ! Comme ton amour vaut mieux que le vin, Et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates ! Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée; Il y a sous ta langue du miel et du lait, Et l'odeur de tes vêtements est comme l'odeur du Liban. Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, Une source fermée, une fontaine scellée. Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers, Avec les fruits les plus excellents, Les troènes avec le nard; Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome, Avec tous les arbres qui donnent l'encens; La myrrhe et l'aloès, Avec tous les principaux aromates; Une fontaine des jardins, Une source d'eaux vives, Des ruisseaux du Liban. » 

Le cantique des cantiques (érotisme biblique) : 4.9 à 4.16 

 
 
 
« Dans l’amour véritable, c’est l’âme qui enveloppe le corps. » Stendhal   Barbara, A chaque fois 
 
« When you call my name/ When you love me gently/ When you're walking near me/ Doo doo wah I'm in really love with you/ I'm in really love with you/ When you look at me/ I open up instantly/ I fall in love so quickly/ Doo doo wah I'm in really love with you/ Doo doo wah I'm in really love with you/ I'm in really love with you/ All night beside you I'd lay/ I love you deep when you come to my bed/ Doo doo wah, I'm in really love with you/ Oh wah, I'm in really love with you/ I'm in really love with you. » 
D’angelo, Really Love 
« Tous les mouvements naturels de l'âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception. Deux forces règnent sur l'univers : lumière et pesanteur (…). Weil, Simone, La pesanteur et la grâce 
 
 
« Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. » Anaxagore 
 
« Homme ! Ta vie tout entière sera toujours de nouveau retournée comme le sablier et s’écoulera toujours de nouveau. Puisses-tu alors retrouver chaque souffrance et chaque plaisir, chaque ami, chaque ennemi et chaque espoir, chaque erreur, chaque brin d’herbe, chaque rayon de soleil, la série intégrale de toutes choses. » Nietzsche, Fragments posthumes sur l’éternel retour 
 
« On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant. »  René Char, Fureur et mystère 
 
 

 
Sommaire 
Avant-propos    p. 8 
 
1) Un témoignage 2) Pour qui écrire ? 3) Précisions 
 
Introduction : Ouvrir une brèche au cœur du désastre    p. 14 
 
1) L’amour, cette abstraction 2) Les amours 3) Peut-on encore chanter l’Amour ? 4) Aimer son prochain, sa prochaine, concrètement 
 
 
Première partie : Aimer dieu-e.
   p. 28 

Interroger quelque « monothéisme » 

Propositions directrices 

Athéisme, relation et verbe 

Premier moment : Sarah, Abraham, Jésus, Mahomet, Eve et Adam    p.41 

1) Sarah et Abraham     p. 41 a) La déité reconnue par Abraham b) La vocation « sarahique » 2) Jésus de Nazareth      p.  47 a) La monstration évidente de Jésus b) La vocation érotique et émancipatrice de Jésus c) L’autosuffisance de la parole de Jésus, et sa puissance miraculeuse d) Le « sens de la terre » prôné par Jésus e) Interprétations des métaphores exprimées par « la vie de Jésus » f) La folie comme don g) Le sens politique possible du sacrifice de Jésus 
 
3) Islam  p. 84 a) L’islam comme réaffirmation des intentions hébraïques initiales b) Devenirs musulmans : errances contingentes, vocations érotiques émancipatrices 
 
4) Adam et Eve   p. 92 a) Un empoisonnement b) Le don légué par Eve c) Sens possibles de la séduction du serpent d) La connaissance 
 
Deuxième moment : explicitation de la déité en question   p. 102 
Dieu-e comme conscience 
 
Deuxième partie : dépasser le romantisme. Elucidations existentielles singulières.  p. 113 
 
A) Analyses métaphoriques    p. 113 1) Une situation érotique vécue 2) Faits simples, résolution, projections métaphoriques et volupté charnelle a) Fait simples b) Résolution c) Le silence de Fabrice et Clélia d) La révélation de Fabrice et Clélia e) Le regard ouvert f) Volupté charnelle g) L’orgasme comme attente sans atteinte h) La disposition de la première enfance 

 
3) Absence, images et musique a) Volupté du miroir b) Méditation photographique c) Le cinéma : un monde qui s’auto-affecte d) Suggestion musicale 4) Aimer la souffrance 5) Le grand danger 6) La félicité 7) L’amitié B) Précisions, élargissements   p. 153 1) La séduction 2) L’amour est-il tragique ? 3) Absurdité de la nostalgie amoureuse 4) Synchronicité 5) La solitude ontologique 6) Sadisme et solipsisme bourgeois 7) Rêverie et discursivité 
 
Troisième partie : L’eros dans la société marchande
  p. 175 
 
1) La réification de l’intimité psychique dans le cinéma états-unien   p. 175 2) Le désir triangulaire et la publicité    p. 186 3) La pornographie marchande, rapport fétichiste par excellence    p. 192 4) Une psychanalyse tendanciellement bourgeoise et patriarcale    p. 202 5) Contradiction et mauvaise foi du masculiniste « anti-avortement », qui trahit les intentions animées de Jésus, et qui n’est qu’un « gestionnaire » cynique   p. 214 6) L’unidimensionnalité morbide du scientifique aujourd’hui   p. 220 
 
Contrepoint : Par-delà sionisme et antisionisme    p. 222 
Pour une critique globale de l’idéologie nationale-étatique moderne 
1) Antisionismes modernes

a) Deux critiques concurrentes du « sionisme » moderne b) Antisionisme et antisémitisme

2) Une critique structurelle des Etats-nations totalitaires modernes, par-delà « sionisme » acritique, et « antisionisme » fétichiste

a) Le « sionisme » devenu « idéologie »b) L’idéologie chez Arendt c) Idéologie moderne et capitalisme d) Capitalisme et Etats-nations

3) L’antisionisme obsessionnel : une « critique » fétichiste et spectaculaire de l’Etat nation moderne

4) Critiquer la forme nationale-étatique moderne pour défendre les individus qu’elle « représente », et qu’elle met ainsi en danger.

5) Toute dynamique guerrière ou meurtrière entretient le désastre

6) Un certain « antisionisme » fétichiste, confusionniste, et trop présent aujourd’hui

7) Une certaine « extrême gauche » cloisonnée qui s’inscrit dans une dynamique dangereuse 8) Lutter contre le nationalisme étatique

9) Ouvertures messianiques, non obsessionnelles, et non téléologiques

10) L’abrahamisme face aux Etats-nations modernes

11) Perspectives plurielles 
 
Quatrième partie : Pensées extatiques    p. 276 
 
1) Manies enjouées     p. 277

2) Enigmes, poèmes en prose, ratatouille philosophale     p. 317

3) Images de pensée     p. 346

4) Tout est un     p. 355

5) Le soliloque du perroquet    p. 360 

Jung seconde Guy Debord : archétypes spectaculaires subliminaux (ici : Ariane et Dionysos, par exemple)

Be Alright (AG)

 

Say
(Sometimes) midnight shadows
When finding love is a battle
But daylight is so close
So don't you worry 'bout a thing

We're gonna be alright
Hey
We're gonna be alright
Oh yeah, oh yeah
We're gonna be alright

Baby, don't you know
All o'them tears gon' come and go
Baby you just gotta make up your mind
That every little thing is gonna be alright
Baby, don't you know
All o'them tears gon' come and go
Baby you just gotta make up your mind
We decide it

We're gonna be alright
Hey
We're gonna be alright
Yeah, yeah, yeah
Hey
We're gonna be alright

In slow motion
Can't seem to get where we're going
But the hard times are golden
'Cause they all lead to better days

We're gonna be alright
Hey
We're gonna be alright
Yeah
Oh yeah, oh yeah
We're gonna be alright

Baby don't you know
All them tears gon' come and go
Baby you just gotta make up your mind
That every little thing is gonna be alright
Baby don't you know
All them tears gon' come and go
Baby, you just gotta make up your mind
We decide it

We're gonna be alright
Hey
We're gonna be alright
Ooh baby, oh yeah
We're gonna be alright
We're gonna be alright, yeah


 
 
 
 
 
 
Avant-propos 
 
1) Un témoignage 
 
 
Toute philosophie est une biographie inavouée de son auteur. Ce texte, s'il est philosophique, est d'abord biographique. Il ne donne aucun conseil à personne, si ce n'est à l'auteur lui-même. Il est un simple témoignage, de ce qui lui est arrivé. Ce témoignage a du sens, s’il inspire, ou suggère, mais il n’en a plus s’il prescrit quelque chose de fixe ou de complètement déterminé. Certaines expériences amoureuses sont tellement miraculeuses et insensées qu'elles transforment l'expérience qu'on a du monde. La personne aimée n'est plus seulement là où elle est, mais elle devient la condition de possibilité d'une beauté inattendue, partout et tout le temps. On se sent soi-même plus profond, et plus sain, et le monde apparaît lui-même de façon infiniment généreuse. Très simplement, la vie devient digne d'être vécue. A tel point qu'on voudrait que tout cela recommence, une infinité de fois, à l'identique. Par cet amour, on en viendrait à redéfinir les lois de l'univers, et à exiger que l'univers s'accorde à ces lois. Et puisque cet amour fut ce qui a été le plus vrai, on en déduit même, follement, que l'univers finira par lui obéir. Par cet amour, également, un désir nouveau, et inconnu jusqu’alors, émerge : un désir d’interprétation, de compréhension claire, pour soi-même et pour cet amour, de « textes sacrés » (ou encore : sacralisés). Cette interprétation ne sera en rien « objective », et ne se veut surtout pas « dogmatique ». Elle est d’abord naïve, partiale, et irréductiblement située, au sein d’une affection profonde, mais extrêmement singulière. Elle s’oppose à une mutilation subie, également, et devenue insupportable : à l’instrumentalisation politique de ces textes, en vue de la désincarnation, en vue de la domination. Elle est éthique, érotique, et surtout : stratégique. Elle ne veut pas convaincre, ni persuader, toutefois, mais elle devient elle aussi témoignage : de même qu’une narration littéraire puissante évoque mille intensités singulières éprouvées par soi, et qu’elle paraît rendre nécessaire la formulation de ces échos singuliers, de même la lecture d’une textualité archaïque, sainte mais mouvante suscite, quand on a vraiment aimé, le souci d’expliciter en soi ce qu’elle a pu éclairer pour soi. Par cet amour, enfin, un désir résolu, bientôt révolutionnaire, désir de jonction avec d’autres individus en lutte, ne peut qu’émerger progressivement : car la profondeur vivante qu’il dévoile, belle et souhaitable en elle-même, rendra insupportable tout ordre réifiant et autoritaire qui la mutilerait, l’empêcherait, la brimerait. D’abord très intime, et très focalisé, il ne peut que provoquer, par sa puissance, un amour pour tous les êtres sensibles et souffrants qui l’éprouvent, comme soi-même, de façon clivée et douloureuse, ou qui ne pourront pas même l’approcher réellement, tant leur condition est devenue atrocement invivable. Malheureusement, cet amour qui a été vécu reste aussi la plus déchirante blessure. Sa disparition, toujours possible, entraîne avec elle l'abolition de toute foi en la vie, et un sentiment que toute forme d’éternité voulue n'est qu'une vanité et une illusion passagères. Un sentiment que toute textualité « sainte » est dérisoire. Un sentiment que toute lutte est inutile. C'est le néant et le chaos qu'entraîne avec lui cet amour, précisément parce qu'il peut prendre fin, dans la mort ou dans la séparation : la désillusion qu'il apporte est à la mesure de la certitude sublime qu'il enveloppait. L'anéantissement de cette certitude est l'anéantissement de tout ce qui est, puisque plus rien ne vaut la peine d'être affirmé après lui.  Mais l'amitié finalement, comme l'exprime aussi cette écriture, ou l'acceptation raisonnable de ce qui est éprouvé sans extase et sans illusion, devient sur ce chemin le repos le plus souhaitable et le plus durable. Elle permettra probablement la redéfinition de cet amour déchirant. Qui ne prend peut-être jamais fin, mais qui se transforme indéfiniment, tout simplement. De même que l’éternité, la sainteté, et la lutte, ne peuvent jamais disparaître après un deuil relatif, mais prennent juste des formes nouvelles, au bénéfice de la vie elle-même. 
 
 
2) Pour qui écrire ? 
 
Celui qui a écrit ces mots a été assigné à la folie, à quelque maladie honteuse de l’esprit. Il a été enfermé pendant plusieurs années à cause de cette assignation. Invalidé socialement, marginalisé, oublié, considéré comme une « ressource » inexploitable et encombrante. Ses mots n’étaient plus écoutés, reconnus, mais on les accusait de dévoiler quelque « anormalité » pathologique, quelque « asocialité » malsaine. Aujourd’hui, étrangement, on le « paye » pour dire des mots, car sa « stabilisation » le rend à nouveau « fonctionnel ». Pourtant, son intention n’a pas changé. Même si la manière a évolué. Surtout, il a découvert, au sein d’un amour déchirant pour une autre personne, pour une seule et unique personne, la folie la plus puissante qui soit, qui donne du sens à la première. On tolère socialement cette nouvelle folie, tant qu’elle sait garder le silence, et rester à sa place. Cela dit, elle est plus dangereuse, plus subversive encore que la première, car elle développe le noyau radical de cette première folie de façon plus efficiente, moins chaotique, et car elle dévoile surtout sa légitimité pleine. Pour le dire plus simplement, dans l’écriture métaphysique d’un érotisme ésotérique que je désirais ardemment, j’ai d’abord été seul : à l’âge de 21 ans, cette solitude extatique m’a fait perdre l’esprit, car ma fragilité m’empêchait de côtoyer des idées « sublimes » trop longtemps. Mais c’est qu’une jongleuse belge, ou une chatte persane peut-être, Laureine G. ou quelque LainaGe illusoire, Léna G., déjà, m’avait affecté, quoiqu’elle avait disparu aussitôt. D’autant plus que « l’Amour » que j’évoquais alors « théoriquement » n’était qu’une pure projection de mon imagination dérangée, projection sans visage et sans consistance vécue vraiment durable. Une sensualité extrême dans l’écriture, qui n’a pas encore son correspondant vécu, hors de l’écriture, produit nécessairement une dissociation désastreuse. Le gris des mots ne « nourrit » pas la sensualité, mais l’assèche, d’autant plus s’ils désignent désespérément cette « grande Sensualité ». Un tel ascétisme imposé produisit forcément l’implosion interne. Même si certaines « vérités » semblaient avoir été « dévoilées », l’ensemble de la démarche, une scission, était un mensonge en soi.  Les années qui ont suivi, une morosité médiocre et grise a très souvent accompagné mes journées : certaines « révélations » que je croyais avoir « reçues » furent rejetées par moi totalement, car elles représentaient pour moi le solipsisme maniaque, l’isolement pur, et l’édification exaltée. Mais, lors d’une convalescence plus douce, une rencontre singulière et inattendue a provoqué une « rechute » : des vérités rejetées se sont à nouveau imposées à moi. Je les avais pourtant oubliées, refusées, depuis 5 ans. Mais ce n’était plus de façon pathologique ou « asociale », extatique ou foudroyante, que je devinais qu’elles avaient une sorte de « pertinence », mais de façon sereine, progressive, saine, quotidienne et simple. Sans d’ailleurs y penser tout le temps. Les pures formes  théoriques que j’avais dégagées à 21 ans, de façon maniaque et solitaire, avaient trouvé un contenu existentiel, qualitatif propre : la première folie était devenue raisonnable, par la seconde, érotique en tant qu’incarnée. Laura G., une certaine quiétude plus épanouie. Après la solitude de LaurN/G., ou la déception d’un LainaGe éphémère, soit les absences légitimes d’une chatte persane désinvolte, ou d’une jongleuse qui me trottait surtout dans la tête… 
 
Le souci avide de « convaincre », que la première folie, solipsiste, enveloppait, n’existe plus alors : c’est un pur vécu concret qui s’impose à soi, et on se moque bien de « prouver » qu’il existe. Le souci d’écrire ces choses, de même, n’est plus vraiment impérieux. On ne veut plus « convertir » quiconque. On veut s’écrire soi, d’abord, pour se reconnaître soi, et devenir ce que l’on est sincèrement. Mais cette épreuve a quelque chose d’universel, dans la mesure où tout adulte lisant ou écrivant accomplit et dépasse la folie impétueuse et égocentrée de son adolescence en développant cette autre folie d’une compréhension plus sereine, dialogique et incarnée, du texte qui le nomme.  Hélas, si cette folie d’un amour pour une autre personne, qui a donné une chair, une orientation et une direction, un visage et un partage, à une première folie trop solitaire, et trop grise comme les mots, est finalement abolie, ou doit s’effacer progressivement, un nouveau rejet de toute « révélation » acquise s’engage encore : mais ce rejet n’aura plus la forme du premier. Car le lien qui a été ici suggéré ne disparaît plus comme illusion, mais perdure comme ce qui a été le plus vrai. Dans l’amitié qui s’épanouit ensuite, un tel amour se prolonge, et la folie douce, finalement, qui n’a jamais cessé d’exister, devient enfin vivable et communicable. La « révélation » devient élucidation, puis action résolue, avec l’ami-e, la camarade, le frère, qui n’ont jamais cessé d’être là, même si on les avait si longtemps oubliés. 
 
Contre un ordre socio-technique, théorique et économique, qui enferme le « fou » improductif, le dévalue et le méprise, ce texte sera donc finalement un rappel : la folie est un don, comme le rappellent les Anciens, car il est tout simplement fou de vivre, d’aimer, et d’être conscient, et celui ou celle qui expérimente lucidement cette vérité possède une connaissance plus profonde de l’existence affectée. En outre, la folie « pathologisée », souffrante, est une lucidité, une sensibilité saine, car il faut être insensible et sadique pour s’épanouir de façon « positive » ou « personnelle » dans le désert désastreux de la modernité. Celui qui renie ce fou en lui, qui banalise le fait même d’être en vie, le fait d’aimer ou de ne pas aimer, qui banalise un ordre sadique qui empêche que toute joie s’affirme, qui banalise une structure sociale qui affirme que les choses inertes/marchandes ont plus de « valeur » que les êtres sensibles et souffrants qui les produisent, est en soi la sociopathie malsaine qui s’ignore. On pourrait donc vouloir « démonter » les intentions de ce texte, certes très polémique, d’un point de vue « objectiviste » et sans amour, sans folie. Mais ce seront bien souvent les outils d’évaluation dissociés de ces « démontages » possibles qui se démonteront par eux-mêmes, si le point de vue de tels « usagers » est « validiste », assignant, réducteur, « rationnellement » instrumental, car les « traditions » qu’ils voudraient « défendre » sont encore, très certainement, l’absolu contraire d’une telle perspective insensible. 

       

 
J’écris donc aussi, et d’abord, pour les « dérangé-e-s », les « autistes », les« schizophrènes », les « bipolaires », les assigné-e-s à la « perversion », les « hystériques », les « anormaux », les « marginaux », les « invalides », les « handicapée-s », les « illuminé-e-s ». J’ai passé assez de temps à dialoguer avec eux, avec elles, pour avoir été durablement marqué par leur sagesse réelle, par leur grande lucidité à propos de la violence du monde, et de sa laideur. Ces personnes riches et absorbées sont très souvent des « spécialistes » en théologie, en géopolitique, en éthique, d’une manière qui n’est pas qu’ironique. Aucun « universitaire » pontifiant et sentencieux, scolaire, austère, ou pédant, même celui qui serait un « spécialiste d’Artaud » (ou de Foucault, Deleuze, etc.), ne pourra rien me dire de plus « vrai » sur la folie que ce que m’ont dit ces  individus sincères, dont la souffrance est digne, grave, et noble. Je leur souhaite de trouver cet amour qui saura convertir cette folie, et ces « révélations », en vécus plus incarnés, et plus joyeux, si ce n’est pas déjà fait. Et de trouver ainsi ces amitiés qui sauront convertir ces folies douloureuses en dialogues calmes, sereins, ou passionnés. Vers une lutte plus « sérieuse », éventuellement, ou plus audible, plus reconnue, donc plus effective. 
 
Par effet d’empathie, bien sûr, ou par sensibilité à autrui, qui se sera développée dans la douleur, grâce à cette douleur, ou par l’expérience de l’enfermement, grâce à cet enfermement, j’écris aussi ceci pour tous les êtres sensibles et conscients réifiés, assignés, réduits, invalidés, déqualifiés : un être dont le « genre », la couleur de peau, « l’origine », la « déterritorialité », la « religion », le « travail » sont associés socialement à une « incapacité », à une moindre « qualité », à une négativité, à une exclusion, vit lui aussi, elle aussi, entre autres mutilations, ce que le « fou » vit aujourd’hui, et ce qui a provoqué cette écriture. Leurs « mots », également, ne diraient rien de « sensé », rien d’important, rien de décisif, du point de vue asocial et cynique du dit « social » contemporain : ces mots seraient divagations contingentes, qu’une domination calculante et froide écrase ou occulte avec mépris.  L’amour, ici, au sens le plus plein, ou peut-être l’amitié, dans la mesure où ils font éclater en soi un noyau qualitatif vivant et vibrant, qui ne peut plus être étouffé par un ordre nivelant et abstrait qui réduit tout à l’inerte et au nombre, devient peutêtre une résolution décisive, qui encouragerait un jour, de proche en proche, une révolution collective. 
 
Mais cette dernière proposition ne serait complètement « valide » que si l’auteur ne s’était pas interdit de prescrire. La perspective très relative, ici, n’autorise pas des projections strictes, ni même des « encouragements » univoques, mais elle enveloppe plutôt une intention désirée, une pure impression possible, relative à un amour situé, face à ce qui semble dès lors avoir été rendu visible sur de nombreux visages. D’autres pourraient voir autrement, mais l’intention singulière resterait, et sans contradiction, puisqu’elle veut rester singulière. En outre, ce texte s’adresse à une seule personne, à l’origine. Elle est celle par qui le mot « amour » a pris un sens qui n’est plus conceptuel, mais vécu, et évident. Tout autre « lecteur » n’est concerné que médiatement.  En effet, l’écriture est souvent une passion, une folie, qui ne peut jamais s’adresser « à tous et à personne », sans quoi elle devient elle-même fade et impersonnelle : elle ne peut viser d’abord qu’un seul être, à chaque fois, que ce soit de façon consciente ou de façon inconsciente. C’est ainsi qu’elle peut davantage toucher, ensuite, peut-être, d’autres déchiffreurs qui seraient exclus dans un premier temps.  De toute façon, je ne pourrais m’adresser à mes « frères et sœurs en folie » si je ne m’adressais pas d’abord et essentiellement à l’âme sœur qui a rendu possible ma réconciliation avec leur folie, et dont l’aura protège mes mots, mes intentions, ma fureur, et mes mystères. 
 
3) Précisions 
 
Beaucoup de guillemets interviendront ici : car une singularité qui veut s’exprimer se contente souvent de mentionner, sans y croire, des termes usés, qui ne la traduisent jamais « adéquatement ». Pourtant, ces outils imparfaits sont souvent les seuls possibles, même s’ils trahissent plus qu’ils ne dévoilent. Il faudra simplement considérer que l’essentiel ne sera pas « dit » ici, car l’essentiel n’a jamais eu sa place dans les livres, comme chacun sait. Il s’agirait peut-être un jour de « faire » cet essentiel, spontanément, sans plus se regarder faire, dans le désir effectif et concret, la révolte et la lutte qui seraient devenus les seuls actes légitimes, puisque le désastre moderne aurait si clairement asséché un érotisme devenu impérieux.  Le désir ici en question, simplement désigné par l’écrit, celui de l’auteur, ne pourra donc être qu’une suggestion très imparfaite, et c’est très bien ainsi. 
 
 
 
 
 
 

 
Introduction : Ouvrir une brèche au cœur du désastre 
 
1) L’amour, cette abstraction 
 
L’Amour, cette abstraction, pourra devenir : la quête d’un « absolu », qui opposerait en soi-même un idéal impossible et un réel toujours décevant, comparativement. A trop aimer l’Amour, « nous » ne nous aimerions plus « les uns les autres », et « nous » ne nous verrions même plus. Ce ne serait plus l’être aimé qui me ferait face, mais l’incarnation d’une unité intelligible opaque, qui n’aurait pas de visage et pas de nom.   
Un « christianisme » moderne, ou « monothéisme », finira par hypostasier d’emblée « l’Homme » abstrait, et il ferait de l’Amour une « valeur en soi », qu’il s’agirait de recevoir intuitivement, sans retenue. Les individus en chair et en os auraient alors disparu de cette préoccupation « purement spirituelle », tout se passerait comme s’ils ne comptaient plus. Il y aurait un chrétien « en chacun de nous », car la religion de l’Amour aurait laissé « une écharde dans tous les cœurs ». Ne verrions-nous pas, dès lors, qu’un tel Amour nous éloigne, aujourd’hui, « les uns des autres » ? Des nuées orageuses nous séparent, c’est la colère d’un « Dieu » qui nous assigne, et qui voudrait que son absoluité fût davantage reconnue, et qu’ainsi les individus ne soient jamais eux-mêmes que des fantômes abstraits, dans l’absolu, « les uns pour les autres ».  
Le « romantique » perpétuerait ce geste d’un christianisme tardif, ce devenirabstrait de « l’Homme » séparé de lui-même et de son « autre ». L’élan de la Vie qui l’obsède, la Passion qu’il chante continuellement, ne seront jamais que des façons de narrer le néant sous des masques trompeurs. C’est un frustré qui dès lors serait censé dire la beauté de ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : il semble bien haïr « le » Monde, ainsi que « la » Femme, qu’il aimerait « embellir », par sa prose endiablée, car précisément, ces « étants » auront « l’insolence » de ne pas « correspondre » à ses conceptions solipsistes abstraites. Tourné vers lui-même, en son intériorité « sacrée » et « absolue », qu’il semble considérer comme « unité de mesure » « adéquate » pour évaluer « toutes choses », c’est en fait à un véritable onanisme transcendantal qu’il se livre, apparemment. Mais au fond, que pourrions-nous lui reprocher ? L’homme-Dieu, ce Nazaréen trahi, n’aurait-il pas « autorisé », selon cette nouvelle perspective, toute hypostase amoureuse hors de la vie concrète, pour les « siècles à venir » ? Le romantique, « chrétien », interposerait entre lui-même et les individus vivants, l’abstraction nommée Amour, parce que c’est ainsi que sa fidélité « nouvelle » s’exprimerait. Un certain « sublime », qui paraît lui en imposer, pourrait être lié à l’impuissance de son imagination, qui ne sait pas embrasser du regard la pluralité de femmes et d’hommes qui l’entourent véritablement, et qui abandonne son pouvoir à la « Raison » extatique, dont les synthèses sont autant de mutilations.  
 La moderne société marchande sera finalement la société de l’abstraction, « sans qualité ». En elle, le travail abstrait pourra « fournir » le principe de synthèse totalisant, unifiant tous les individus concrets pour les rassembler en masses compactes et impersonnelles. Ici, l’Amour abstrait « chrétien » aurait un nouveau nom, mais il demeurerait une structure essentielle, à la base d’une affectivité pathologiquement extorquée aux individus esseulés. « La Reconnaissance », « l’Estime », « l’Amour passionnel » entre deux êtres, quelque « Respect Juridique » formellement vide, « l’Amour » au sein d’une « Famille » hypostasiée, seront hantés par le spectre d’une « nouvelle » « valeur », valeur qui déterminerait également qui serait « digne » de recevoir un peu d’amour. Depuis le « christianisme » moderne, la valeur morale éminente, transcendante, extérieure, antérieure et supérieure aux individus, serait l’Amour abstrait. Mais la société de la valeur, de la valeur comme travail abstrait, comme quantité d’énergie humaine indifférenciée, « ramènerait tout à la sphère marchande ». Cependant elle ne serait pas la négation de cet « Amour » « chrétien », mais bien plutôt sa consécration, ou son correspondant « matériel » : car elle intègrerait le « moment » abstrait « chrétien », qui sépare dans l’idéalité, « l’Homme » de luimême ; elle déplacerait donc ce « moment », sur le théâtre de la « matérialité » hypostasiée des « affaires humaines ».  
Comme structure abstraite, chrétienne, romantique et, aujourd’hui, marchande, l’Amour deviendrait ce pour quoi nous nous tuons les uns les autres. Nous pensons maintenant pouvoir nous détruire, nous abolir, nous haïr, au nom de cet « Amour ». Nous pensons pouvoir être « déçus », « les uns par les autres », à cause de l’idée que nous nous ferions de l’Amour, ou de la Valeur en soi. L’Amour comme idée générale semble devenir une « chose » menaçante, un instrument dangereux, qui trahirait une vocation concrète initiale, car tout un chacun, le « pacifique » comme le « militaire », le « doux » comme le « violent », le « démocrate » comme le « tyrannique », pourrait « s’en réclamer ».  
Sous une abstraction, tous les contenus concrets peuvent être placés. Si cette abstraction est traditionnellement le « positif » en soi, alors elle pourrait bien devenir : une caution pour des actes abominables.  
Certes, « notre » société paraît fort peu préoccupée par l’amour. Elle thématise davantage les profits, la compétitivité, le calcul. Mais en même temps, dans la sphère privée, patriarcale et clivée, elle aurait besoin de l’emprise continuelle de l’abstraction, abstraction déjà associée auxdits profits et calculs. C’est ainsi que l’Amour du « christianisme » moderne, en négatif, jouerait son rôle d’anéantissement de tout rapport interindividuel concret, sur le terrain non encore tout à fait marchand. La « valeur » « nouvelle » qui règne dans la sphère publique connaitrait son redoublement dans la sphère privée, et ce redoublement aurait pour nom : l’Amour. L’Amour prescrit, l’Amour subi. 
Mais pour être plus aisément « compréhensible », on pourrait tout aussi bien dire que la société marchande serait l’achèvement, la sécularisation « finale », de l’Homme abstrait « chrétien ». Dans la société marchande, le travailleur, la travailleuse, l’ami, l’amie, le père ou la mère, le « mari », la « femme », le frère ou la sœur, seraient synthétisés abstraitement, dans la continuité de ce « christianisme » nivelé, sous le concept d’« Homme » en général. Mais qu’est-ce que « l’Homme » ? Il est ce qui a pu être ramené à l’unité grâce à la domination d’une idée concrètement agissante, et cette idée, « chrétienne », serait : l’Amour.            
 
Cet écrit se fixe donc un triple objectif, qui se ramène peut-être à une seule et même finalité : il voudrait tenter de démystifier un « Amour » idéal, abstrait, « purement » séparé du monde sensible, qui produit mutilations et confusions, destructions et négations, haines et déceptions, au sein du monde vécu pluriel, sensible et concret, et tel qu’il semble aussi renvoyer à une structure idéologique à la fois « monothéiste », « romantique », et « marchande ». Cette démystification ne prône pas un « retour » à quelque « nature » « essentielle » de « l’Amour », ou à quelque « Subjectivité » érotique hypostasiée, mais montre d’abord, négativement, qu’une triple inversion, brisant toute dynamique émancipatrice en devenir, serait à l’œuvre : a priori, en effet, la spiritualité posant son unité indéfinie, la sacralité progressivement dévoilée, et l’échange patiemment développé entre les individus, ne sont pas mutilations, mais épanouissements ouverts et continus, contrairement à ce que des valeurs « religieuses », « littéraires », ou « économiques » modernes, statiques et réifiées, semblent induire. Réaffirmer cette évidence élémentaire, c’est refuser une paresse et une lâcheté qui se soumettent à une triple instrumentalisation dominatrice, et c’est donc accepter d’entrer en lutte, de façon effective et résolue. 
C’est parce j’ai souffert une triple mutilation qui a menacé, parmi d’autres facteurs réactifs, l’amour le plus précieux que j’ai pu vivre, au point de rendre possible sa disparition, envisageable sa contingence désolante, que j’ai été contraint de m’engager dans cette triple lutte, qui est d’abord une lutte contre moi-même, ou contre ma propre soumission lamentable, quoique latente, à un ordre que je rejette pourtant « en théorie ». Lutte qui est d’abord une autocritique radicale, une critique radicale de celui qui aura collaboré à un système de valeurs négatives et morbides, et que « je » ne reconnais pas, même s’il est encore la mise en scène de moi-même.  
Je serai donc d’abord égoïste et intéressé dans cette entreprise, même si j’ai cru entrevoir le fait que d’autres ami-e-s peuvent souffrir, consciemment ou non, des mêmes réductions insupportables, des mêmes dépossessions dissociées, et que je ne suis donc pas le seul à « déplorer » une situation désastreuse, affectivement parlant. 
Finalement donc, contre ces tendances subies, on revendiquera, avec Marcuse, une « perversion » désirée, voulue, et assumée, qui est un don et non un « délit », une subversion émancipatrice et saine, et non une « pathologie » : 
- Soit la perversion d’un érotisme incarné et plein qui veut se dire, s’épanouir, se séduire, contre toute assignation patriarcale, sublime, édifiante, biologiciste, travailliste, statique, réifiante, assignation censée définir une « norme » « vertueuse » ou socialement « respectable », là où elle est pourtant la psychopathie asociale et clivée en soi. - Soit la folie souhaitable et intensive, sensible et aimante, modeste et désirante, contre une pulsion sadique et insensible, narcissique et dissociée, extatique et mégalomane, qui voudrait s’arroger toute « santé mentale » possible, toute « intégration sociale » possible, alors qu’elle est la pulsion destructive et morbide en soi, le chaos et la misère érigés en « valeurs en soi ». 
 
« Contre une société qui utilise la sexualité comme un moyen pour réaliser une fin socialement utile, les perversions maintiennent la sexualité comme fin en soi ». 
(Marcuse, Eros et civilisation) 
Néanmoins, toujours avec Marcuse, et pour éviter à tout prix de faire de quelque amour singulier entre deux individus déterminés, somme toute triviaux et minuscules, anecdotiques et banals, le « symbole » d’une « oppression » politique ou idéologique, on rappellera avec humour cet avertissement et ce « bon sens » salvateur :  
« Les problèmes qu’a un individu avec sa petite amie ne sont pas tous nécessairement dus au mode de production capitaliste. » 
(Marcuse, The Listener) 

 
Le monde vécu concret, en effet, est toujours plus complexe et nuancé que le système unidimensionnel et abstrait, logistique et « rationnel », qui prétend aujourd’hui l’encadrer ou le « réguler ». Sa contexture qualitative et singulière déborde toujours les nivellements systémiques ou idéologiques, et demeure toujours plus modeste et simple que la massive totalisation quantitative d’un système globalisant et abstrait. Et c’est précisément pour cette raison que le vécu quotidien et concret peut s’extraire d’un tel système réifiant, et affirmer ses exigences propres, son primat légitime. 
Le « système », idéologique ou « socialement » synthétisé, est bien contradictoire, en tant qu’il ne perdure, de façon unidimensionnelle, que par le monde vécu, lequel est multidimensionnel, et en tant qu’il ne structure donc que partiellement ce monde vécu, monde vécu qui tend donc, toujours déjà, à désirer un dépassement, une émancipation, une reconnaissance qualitative « hors système », ou supposant l’abolition du dit « système ». 
C’est en tant qu’il est quotidiennement affecté, contaminé par l’écrasement systémique indifférencié et sans qualité, sur un plan qualitatif clivé, que le vécu concret et singulier découvre sa vocation émancipatrice : c’est pourquoi il n’est pas tout à fait absurde de thématiser les mutilations produites par un tel « système », dans notre contexte précis, lesquelles ne produisent jamais que des « totalisations » partielles, mais pourtant, globalement, insupportables. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
2) Les amours 
 
On ne veut donc renoncer à penser les amours que nous vivons, car ce serait quitter la partie avant même de l’avoir « jouée ». C’est un existentialisme des amours qu’on voudrait enfin défendre : « l’existence des amours précède l’essence de l’Amour ». Cette « essence » fixe et immuable, indépendamment des amours vécues concrètes, ne saurait avoir de sens, et d’ailleurs son sens serait toujours précaire, remodelé, au fil de l’expérience changeante.  
« Dans l’absolu », chaque nouvel amour surgissant voudrait avoir son nom à lui. Il veut être une réalité entièrement nouvelle, qui ne ressemble, « dans l’absolu », à rien de ce qui fut vécu antérieurement par soi, ou par d’autres êtres. Mais on n’aura plus forcément « les mots » pour nommer notre amour de façon originale.  
Pourtant, de même que chaque vertu singulière voudrait avoir son petit surnom affectueux, qui la rattacherait à soi de façon intime, au sein d’une complicité que nul autre ne saurait comprendre, de même chaque petit amour nouveau voudrait faire exister l’invention d’une appellation inédite. Le nom d’ « amour » serait alors le versant social, communicable, de cette réalité, et « l’autre nom », « inventé », serait le versant singulier, que « seules deux personnes » seraient à même « d’appréhender ».   
Lorsqu’une personne singulière observe, sans indifférence, un soleil qui se couche, elle voudrait peut-être que cela soit, à chaque fois, un « nouveau » soleil, à chaque fois un « nouveau » couchant. Le mot « soleil » pourtant renvoie à une abstraction qu’elle partage avec tous. « Est-ce là une trahison ? », se questionne « l’âme » nostalgique… 
« La fugacité d’un instant solitaire et béni, face au déclin du jour, ne doit-elle pas savoir recevoir un nom jamais prononcé auparavant ? »  
De même, deux êtres s’aiment follement, et le regard que « la Société » porte sur eux semble n’être qu’une pâle projection inessentielle, qui les importune. Doivent-ils finalement se contenter de vivre cet « amour », qui fut la manière dont une tierce médiation les a nommés ?  
De fait, ils voudraient être ce seul amour, ce premier amour, à chaque fois : ils voudraient être ceux, ou celles, qui inventèrent l’amour. Mais alors un nouveau mot aurait convenu, peut-être seulement une certaine combinaison sophistiquée de leurs deux prénoms. Cela du moins semblerait leur permettre de vivre de façon moins « mensongère » ce qu’ils auront à vivre. L’Amour, cet être social, théologique, symbolique, économique, cette invention des gestionnaires, des patriarches, des poètes et des prophètes, n’aurait plus à s’interposer entre eux, tels qu’ils doivent vivre l’inouï. 
Encore faudrait-il, pour engager de telles prétentions, avoir dépassé le solipsisme qui menace. Toujours déjà, apparemment, « je » ne suis jamais qu’avec « moi-même » tandis que j’aime « l’autre », « autre » qui ne sera donc, en dernière instance, qu’une affection de mon propre corps. Mon « désir de fusion » est alors une illusion dont je reste dupe, même si parfois je le nomme « singulièrement ». Car un tel désir solipsiste, tendanciellement sadique, sera finalement mon désir de rejoindre la socialité de l’Amour abstrait, séparé, pour ne pas tant « me » sentir seul. L’Amour, ou tout autre nom, désir de fusion solipsiste, et désir de rejoindre une socialité rassurante, simultanément, devient ce qui me coupe de l’étrang(èr)eté, de la non-familiarité, inaudible, que cet « autre », que cette « autre », reconnu, ou reconnue, exprime. Pour que soit reçue, et non simplement nommée, l’originalité de la relation, on voudrait maintenant se « projeter » autrement, par-delà ce double écueil.  
Existe-t-il une méthode, une injonction, une prescription ? A dire vrai, il n’y aurait plus à « s’y prendre ». Cela se ferait en soi, en nous, en eux deux, en elles deux, sans eux, sans elles. Embrassant, avec attention, l’autre personne, un être qui se sent d’abord soi-même, « croit » aussi sentir que « l’autre », embra(s)sé, embra(s)sée, éprouve une intensité analogue, ou plutôt : cet être le « perçoit », sans jugement. Cet être, qui s’auto-affecte, n’a plus à « désigner » un tel « fait », par quelque « jugement d’analogie », ni même à « l’apprésenter », via quelque « accouplement originaire des egos », mais il l’appréhende très simplement, sans rien questionner, car cette « communication », qui échappe à la démonstration, ou à la déduction, est juste la condition de son plaisir présent. Lorsque cet être n’aime plus, éventuellement, cette certitude s’évapore, et il sera « rendu » à son solipsisme initial. Les « connexions » ne se feraient plus. 
Mais « nommer autrement » alors, paraît maintenant insuffisant. Cet existentialisme « critique », et logocentrique, et patriarcal, posant un « Sujet » abstrait et clivant, un « être » désincarné, qu’il s’était agi de « défendre », dévoilerait maintenant sa dette impensée à l’égard d’un essentialisme, qu’il voudrait renverser, mais pour mieux confirmer son emprise. Réaliser qualitativement, silencieusement, cet existentialisme, dialectisé à son tour, vers un vécu plus intime, ne se fera donc plus sur le seul terrain de l’appellation verbale.  
La certitude de briser le solipsisme en l’autre et par l’autre est ce par quoi un certain plaisir érotique, sera non simplement nommé, mais bien éprouvé, sans pouvoir être dit. En revanche, le retour au solipsisme sadique, ou ma solitude consistant à n’être aimé par personne, est un désir de fusion absurde et non compris qui me transporte vers un désir de socialiser l’« amour » qui ne sera plus mon fait. 
Il est le symptôme, également, d’une violence sociale à laquelle je collabore tendanciellement, et malgré moi, d’un ordre masculiniste et indifférencié auquel je me plie, et il n’exprime jamais que mon propre privilège impensé, que mon propre pouvoir sans puissance. 
L’« amour », ou ses dérivés, serait donc une abstraction qui deviendrait le fruit de la « pensée » de ceux qui seraient sans amour « réel », s’ils pouvaient exister. Ils n’éprouveraient plus ladite « connexion ». Ils voudraient donner des « preuves » là où il n’y a, pour qui aimerait « aimer », ou tout autre verbe, que certitude absolue, quoiqu’incommunicable.

Pastiche, détournement : "Tribute" jungien/debordien

Enigme (voir sa résolution plus loin)

Into you (AG)

I'm so into you, I can barely breathe
And all I wanna do is to fall in deep
But close ain't close enough 'til we cross the line, hey, yeah
So name a game to play, and I'll roll the dice, hey

Oh baby, look what you started
The temperature's rising in here
Is this gonna happen?
Been waiting and waiting for you to make a move
Before I make a move

So baby, come light me up and maybe I'll let you on it
A little bit dangerous, but baby, that's how I want it
A little less conversation, and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you
Got everyone watchin' us, so baby, let's keep it secret
A little bit scandalous, but baby, don’t let them see it
A little less conversation and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you, oh yeah

This could take some time, hey
I made too many mistakes
Better get this right, right, baby

Oh baby, look what you started
The temperature's rising in here
Is this gonna happen?
Been waiting and waiting for you to make a move
Before I make a move

So baby, come light me up and maybe I'll let you on it
A little bit dangerous, but baby, that's how I want it
A little less conversation, and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you
Got everyone watchin' us, so baby, let's keep it secret
A little bit scandalous, but baby, don’t let them see it
A little less conversation and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you, oh yeah

Tell me what you came here for
Cause I can't, I can't wait no more
I'm on the edge with no control
And I need, I need you to know
You to know, oh

So baby, come light me up and maybe I'll let you on it
A little bit dangerous, but baby, that's how I want it
A little less conversation, and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you
Got everyone watchin' us, so baby, let's keep it secret
A little bit scandalous, but baby, don’t let them see it
A little less conversation and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you

So come light me up
So come light me up, my baby
A little dangerous
A little dangerous, my boy
A little less conversation, and a little more touch my body
Cause I’m so into you, into you, into you

 

3) Peut-on encore chanter l’Amour ?

 

Peut-on encore chanter l’Amour, alors qu’il pourrait être devenu, comme abstraction rigide et figée dans le marbre, le prétexte de massacres innommables, de réductions insupportables, de privilèges injustifiables ? Peut-on encore chanter l’Amour, s’il pouvait avoir empêché la reconnaissance, l’attention, des ceux et celles qui aimeraient « aimer » ?

D’une certaine manière, l’amour, ici même, voudrait être « aimé », une intention paradoxale, qui est une « défense » ambiguë, a voulu se trahir. Mais faudra-t-il pour autant le chanter, l’assigner à une esthétique « nouvelle » ?

Un amour devenu plus « aimable » serait imaginé par qui aime : situé, de façon non dite et non sue, tâchant d’affronter l’étrangeté d’une certitude indémontrable. Mais, quant à personnifier « l’Amour », on ne peut plus s’y entendre. L’idée recouvre les visages, et projette tout dans l’impersonnel, l’indifférencié, le non-significatif.

On voudra donc maintenant désigner « autrement » cet « amour » plus « vrai », pour qui sait l’entendre, pour qui sait s’y entendre. L’être trop rare, qui pourtant reste chacun, chacune, aura une oreille peut-être assez fine. Mais c’est aussi cet être hasardeux, qu’on a trop voulu « élire ».

On voudrait savoir « cibler » l’interlocuteur qui a les oreilles pour « notre » bouche. On voudrait chanter l’amour pour celle ou celui qui aurait voulu, à deux, créer ce nouveau mot qui l’aurait enveloppé.

On voudrait murmurer un secret, qui se murmure dans l’oreille d’un intime, d’une intime, dans une langue incompréhensible, et l’ouïe est d’ailleurs trop grossière, même pour l’intime. En cette connexion, qui serait une forme de « solipsisme à deux », le monde à chaque fois serait « recréé », et la plus « belle » symphonie, ouverte à la publicité du grand nombre, ne serait alors comparativement que pâleur et ennui.

Cela étant, de fait, chanter l’Amour sur la place publique, vanter la Famille, l’importance du Soin, de la Reconnaissance, dans un langage technocratique ou télécratique, qui en impose à quiconque oublie son autre résolution, moins « visible », ce geste absurde et laid étouffera certaines amours indicibles, celles de ces publicitaires d’abord, mais aussi celles des êtres qui reçoivent leurs injonctions. On tente ici de transmettre des « éléments de langage », pour savoir « aimer correctement », mais alors nous aurons perdu notre langue, même cette langue étrangère que nous voudrions cesser de désapprendre. Ce dé-placement du chant public, qui « vante » l’amour « normé », et viole les amours plus libres, est une intrusion radicale, qui étouffe des vocations érotiques plus intimes, pourtant justes et légitimes.

Un amour plus libre, et se voulant singulier, pourra toutefois devenir le lieu critique par excellence. Mais ce ne sera plus là son intention première. Ce « solipsisme à deux » crée potentiellement un désordre profond, au sein de l’ordre social normatif et contraignant mais, précisément, dans la mesure où ce n’est plus ce désordre qu’il « crée », qui le concerne en premier lieu. Ce chant paradoxal des amants, des amantes, quand nul ne le comprend, quand il garde le silence, serait maintenant une flèche du désir qui toujours atteindrait son but : une révolution brutale de l’ordre des choses, qui ne se soucie plus de cette « révolution ».

Roméo doit oublier et renier son « nom », puisqu’il a été renommé, parce que senti, reconnu, par l’amante, ou par l’amant : l’ordre de la Famille patriarcale, et l’ordre social, politique, qu’il suppose, sont détruits, mis à distance absolument, mais indifféremment, par un amour que deux adolescents épousent assez pour qu’il soit fidèle à ce que tout aimant est en droit d’attendre. Par « chance », la révolution est très « locale », et finalement l’ordre violé temporairement est « réinstauré », après la mort des deux passionnés, ou des deux passionnées.

Mais que pourrions-nous en penser ? Il y a une dimension extensive de la révolution, et une dimension intensive. La dimension extensive considérera le nombre d’individus concernés « positivement » par les changements opérés par la révolution. La dimension intensive considère à chaque fois un seul être, dans la manière dont il est lui-même intimement affecté par la révolution, par la résolution, qui l’engage, malgré lui, malgré elle. Très souvent, une forte extension de la révolution signifie un très faible impact intensif, pour chaque individu. Tel est le prix à payer de tout « Grand Soir ». En revanche, une très faible extension signifiera potentiellement une intensité maximale des effets de la résolution, dont la révolution, désintéressée, produit des effets plus complexes.

Une situation amoureuse, locale et temporaire, appartient à cette deuxième sorte de révolution. Si elle est enveloppée par la puissance terrifiante des amours concrètes, elle sera une révolution « aboutie ». Or, le haut degré d’intensité peut ici très bien, de proche en proche, atteindre toujours plus d’aimants, d’amants, de frères et de sœurs, d’amis, d’amies : même si cette intensité ne « vise » plus cette atteinte, et ne cerne plus cette attente. L’extension elle-même, en étant à l’origine minimale, pourra croître du fait d’une forte intensité initiale, dès lors contagieuse. Mais cette contagion de l’intensif, qui devient extensif, est aussi sa trahison. Ceux ou celles qui trahissent, pourront être néanmoins fidèles, de façon négative, à une telle vocation, en se sachant traîtres, ou simplement spectateurs, pour faire cesser cette trahison, finalement et sûrement : en vivant dès lors pour soi-même, des intensités singulières, qui ne deviendraient contagieuses qu’en étant trahies à leur tour.

Ces considérations, de toute façon, tendent à indiquer ceci : un amour singulier sera le lieu où quelque élan révolutionnaire radical voudrait se manifester. Il y aurait là une énergie plus puissante que celle qui unit les « camarades » qui militent, ou les « travailleurs » et « travailleuses » qui s’insèrent dans l’ordre établi. L’intensité maximale qui est atteinte détermine chaque fois déjà une contagion propice à de plus grands bouleversements, même si ces bouleversements tâcheront de se manifester, soigneusement, de façon négative, ou indirecte.

Mais un amour singulier, se voulant créateur, paraît être aussi, de façon générale : l’instant de la dissociation. Car, s’il peut être le lieu de la plus radicale dissolution intensive de tout ordre, théologique ou social, il peut sembler devenir aussi, hélas, le lieu de la plus pure conservation de cet ordre. Cela précisément arrive lorsque l’Amour comme abstraction, ce spectre, ce néant, semble s’intercaler entre les individus qui « doivent » « s’aimer ». Ils parleraient, si cela était possible, un langage qu’ils n’auraient alors pas inventé, éprouveraient des émotions qu’ils n’auraient pas choisies, mais qui leur seraient « rendus disponibles », à l’Eglise, à la Télévision, au Travail, ou dans leur Famille patriarcale elle-même stéréotypée. Cette façon de rabâcher des mots déjà « disponibles », au sein d’une sphère spectaculaire séparée des vécus, mais contaminant ces vécus, et censée les « représenter », « nous » la reproduirions tous, d’une certaine manière, et c’est non seulement la paresse, la lâcheté, mais aussi la détermination impoétique d’un « Monde », qui la conditionneraient. Le « lieu », invisible, inextensif, sans espace, de la rencontre purement miraculeuse, nous l’aurions ainsi a priori banalisé, localisé, rendu visible, et nous aurions empêché cette vocation intime, qu’il engagerait de fait. Ce qui aurait pu être résolution et révolution intensives deviendrait confirmation, conservation de ce qui demeure la norme, extensivement et intensivement.

De fait, il n’est plus vraiment souhaitable, selon toute vraisemblance, de « chanter » cet « amour ». Nous aimerions le chanter à l’être qui est aimé, non sur la place publique. Mais la place publique est entre moi et cet être, toujours plus souvent. Chanter cet amour à qui est aimé, aimée, toujours plus souvent, c’est « utiliser » des mots, déjà pensés, déjà déterminés, par un spectacle impersonnel, qui les rend niais, risibles ou pathétiques.

On formulerait maintenant un secret, un trésor, avec les outils de ce qui massacre toute « singularité ». Ainsi la défense de cet « amour » voudra toujours se taire, par pudeur et par honte.

C’est finalement notre tentative « touchante » qui s’annule intégralement. Elle aura su se rendre absconse, pour ne surtout pas être comprise, et pour ne pas trop se contredire elle-même. Ne restent que des agencements indifférents de mots, sans intentions et sans destinataires.

 

Nul « enchantement », nulle « mise en chant », ne semblent plus permis après, et pendant le désastre.

Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu'il faut voir à la loupe...

Les reins portent deux mots gravés : Claire Venus ;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
27 juillet 1870

AR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4) Aimer son prochain, sa prochaine, concrètement

 

Un « christianisme » tardif, inversant, qui se manifesterait ultimement dans le romantisme et dans l’Homme abstrait de la société marchande, aurait pour « tort » principal de prescrire « l’Amour dans l’absolu », sans opérer de distinctions concrètes. Un point de vue situé, celui du patriarche logocentrique et dominateur, se ferait passer pour « le seul point de vue possible », et prétendrait définir un pseudo-universel, dès lors abstrait et dissociateur. Il serait la violation stricte des amours concrètes et intimes, qui refusent de correspondre à ses injonctions autoritaires et nivelantes. Il produirait le solipsisme sadique de ceux qui se soumettraient à son pouvoir sans puissance, impersonnel et clivant.

Certes, de fait, je pourrais bien « aimer » « tout être », mais alors il faudra, à l’intérieur de ce mot, préciser certaines nuances concrètes par lesquelles nul Amour abstrait ne pourrait être supposé.

Ce que je pourrais aimer en l’être sensible lointain, que je ne connais pas, et que je ne connaîtrai jamais, ce pourrait être son aptitude à vivre pour lui-même des intensités qui lui sont propres, incommunicables, désobéissantes, résolues, potentiellement révolutionnaires. Il existe peut-être en chacun, en chacune, une propension à inventer son amour, ses amours, propension que nul langage social ne saurait saisir, et qui pourrait donner lieu, de proche en proche, à quelque résolution radicale, et à quelque révolution désintéressée, non voulue, de « l’ordre » en place. Cela est digne d’être aimé chez l’autre, très certainement, et je devine que toute sensibilité incarnée possède une telle disposition, comme si elle était un fond « vivant » indéracinable. Ce « fond » n’est pas encore abstrait, théorique ou idéal, et ne renvoie pas à « l’Homme en général », ou à quelque « Sujet » désincarné : car il n’existe que si à chaque fois, de façon singulière, et non représentable, il se manifeste. Il faut le constater singulièrement pour savoir s’il est un fait, qui se présente, et pourtant je peux supposer qu’en droit il sommeille en chacun. Cette dialectique de l’universel et du singulier, qui n’est pas une dialectique de l’abstrait et du concret, qui abstractifie le concret, mais une dialectique à l’intérieur du concret, et qui concrétise l’abstrait, nous pourrions la nommer : empathie. Elle n’a aucun rapport avec « l’Amour » devenu tardivement « chrétien », qui renvoie quant à lui à une dialectique à l’intérieur de l’abstrait, et qui n’en sort pas.

Ce que je pourrais dès lors déplorer en l’autre que je ne connais pas, et que je ne connaîtrai jamais, ce pourrait être son incapacité à vivre pour lui-même, pour elle-même, des intensités qui lui sont propres. Sa tendance, qui est aussi la mienne, à exprimer son trésor intime avec les mots du langage rendu public, ferait que je devinerais en lui, en elle, un frère, une sœur, de souffrance : il, elle, ne saurait présenter simplement, justement, une reconnaissance de l’autre aimé, aimée, et de soi, par lui-même, par elle-même ; il, elle, serait ce monstre privé de sens, ce montrant ayant même perdu sa langue à l’étranger. Poétesse privée des signes pour poétiser, elle errerait sans but et sans confidences dans les limbes du trop-perçu. Poète hébété, il désincarne tout ce que son « désir » touche. Ici encore, j’éprouverais un sentiment concret pour un individu concret : car ce Dit banalisé de l’a priori indicible serait à lui-même à chaque fois un fait très concret. Une dialectique nouvelle de l’universel et du singulier, dialectique concrète une fois encore, ou concrétisante, aurait pour nom : compassion. tte compassion n’a aucun rapport avec la compassion tardivement « chrétienne », qui finit par s’adresser à « tous » et à personne en particulier, qui est aussi vague et générale que l’idée de quelque Divinité « pure » en soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première partie : Aimer dieu-e.

 

Interroger quelque « monothéisme »

 

Il s’agit maintenant de produire une première démystification : celle qui dévoilera les inversions « monothéistes » modernes, et qui pourrait inspirer des formes érotiques nouvelles, émancipatrices et résolues, en tant que fidèles et incarnées.Mais certes : d’abord pour soi-même.

Un amour vécu et sincère finit nécessairement par rencontrer une textualité sainte et archaïque qui aura déjà voulu le « nommer ».

Or, j’ai moi-même expérimenté cette double rencontre. Et il me semble qu’elle engage un témoignage singulier, dont l’originalité différée m’interpelle.

Au sein d’une Société hypostasiée, écrasante, romantique et marchande, tout être sensible et aimant vit d’abord ce Texte sacralisé comme une assignation autoritaire qui le mutile. Car les dominateurs patriarcaux qui le « représentent » et le « diffusent » réifient et soumettent les érotismes concrets.

Cela étant, on ne voudrait en rester à un pur rejet négatif, dans un tel contexte, de tout ce que cet écrit exprime.

Un amant, ou une amante profondément éprise, qui aura appris que c’est aussi son esclavage qui est décrit dans ces textes, finira par désirer lire ce qui pourrait se dire, positivement, pour lui, ou pour elle, entre les lignes de ces écrits millénaires. Entre ces lignes, c’est l’érotisme désirable et plein que cette chair incarnée et éprise voudrait reconnaître. Et c’est un mensonge scandaleux, tardif et contingent, qu’elle voudraitainsi dévoiler. Car son amour singulier ne peut admettre que tant de corps désirants et révoltés furent meurtris ou habités par un « message » qui n’apporterait avec lui aucune élévation, aucune émancipation.

Tout affirmer, et nier simplement la négation de ces affirmations, est ce que cet amour déchirant aura voulu lui apprendre.

Selon cette perspective plus que charitable, la lecture aimante de ces mots n’aura pu « étonner » : de fait, l’être qui aime était déjà parlé par ces mots depuis sa naissance. Il attendait de pouvoir découvrir ce fait, mystérieux mais simple.

Sa connaissance du texte se dévoile ainsi commere-connaissance, qui révèle une vocation très ancienne, qui fut et sera toujours déjà la sienne, et celle de toute personne qui aime.

De fait, l’interprétation libre et originale des textes saints archaïques ne peut être conçue comme un crime. Au contraire, selon une intention talmudique généreuse et soigneuse, ce n’est que par l’interprétation vivante et mouvante, multiple et en devenir, que la « loi » existe progressivement pour les hommes. Ce procès n’est jamais achevé, si bien que la loi reste indéfiniment incomplète. Elle est, comme visée messianique, créatrice et herméneutique, une attente sans atteinte. Mémoire et désir, individuels et collectifs, sa multiplicité de sens et de dimensions fait sa consistance et sa direction.

Selon cette perspective, comme l’indique Coralie Camilli, dans Le temps et la loi, le dialogue talmudique, par la multiplicité des perspectives adoptées, dénonce avec force l’illusion d’une signification intrinsèque aux mots, qui serait transcendante et immuable. C’est ce qu’exprime le Talmud lui-même, rappelle-t-elle, au traité Baba Metsia : « la Loi n’est plus au ciel », elle est désormais soumise à nos usages interprétatifs.

Elle précise : « De même que pour Wittgenstein la signification d’un certain type d’énoncé se comprend d’après son usage ou son contexte, car en soi, il est dépourvu de signification (sinnlos) parce qu’il les contient tous possiblement (ainsi de l’énoncé « je suis là » qui ne se trouve être signifiant qu’en fonction du contexte). »

La Loi comme Lettre pure et figée, comme pur signifiant « en soi », inerte et chosal, ressemble d’abord à une masse informe et sans intérieur. L’herméneutique créatrice, autonome et émancipatrice, lui insuffle une dynamique, lui confère des orientations et dispositions précises, qui jamais ne s’achèvent complètement, comme attentes sans « accomplissement final », mais qui promettent néanmoins, rarement, des temps messianiques éphémères et imprévisibles, dont l’ouverture pleine fait l’éternité.

L’érotisme incarné, vécu comme fin en soi, permet ici très souvent une inspiration qui rendra l’interprétation plus « adéquate », dont la vérité est indissociable de la joie et de la sensualité de l’interprète.

« Mon état me juge », dit l’interprète qui se crée lui-même, en créant la loi qui se dit par l’interprétation émancipée.

Et si mon état, ou mon connaître, mon accouplement avec le verbe, par lequel je nais à moi-même, signifie épanouissement serein, augmentation de ma puissance d’exister, alors ma joie juge positivement mon interprétation, et affirme sa véracité élémentaire.

En revanche, le littéralisme morbide, le fondamentalisme, le fanatisme, la tendance à figer la Lettre ou la Loi, qui est pourtant mouvante et vibrante, en devenir, soit la tendance à ramener du vivant à du mort, de l’inextensif à de l’extensif, du temporel à du spatial, de l’écoulement à du juxtaposé, du dynamique à du statique, sont des crimes en eux-mêmes : ils abolissent ce qui est vibrant et animé, et produisent une mutilation, en réifiant ce qui est sensible, au profit de la domination politique et sociale.

Ceux qui opèrent ce geste, qui est aussi une inversion (ils produisent un élan contraire aux « sources » qu’ils prétendent « défendre »), en sont très conscients : ils ne s’intéressent pas aux intentions archaïques qu’ils instrumentalisent, mais utilisent leur « autorité », réduite à des symboles édifiants, pour servir leur pouvoir destructeur.

Disons-le, au sein de notre modernité capitaliste, l’accès à la « source » des textes anciens, ou à leurs « intentions » originales, est bien sûr interdit. Comme le rappelle Arendt, dans la préface de La crise de la culture, aujourd’hui, le fil de la tradition a été rompu. « Notre héritage, disait le résistant René Char, n’est précédé d’aucun testament ». Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres…

Ainsi, lorsque nous lisons les textes bibliques, le Coran, etc. nous les lisons avec les yeux de celles et ceux qui ont encaissé, ou banalisé, ou justifié, ou oublié, les colonisations et expropriations barbares et meurtrières produites par la modernité occidentale, les totalitarismes génocidaires rendus possibles et permis par l’ordre marchand sans qualité.

Tout « messianisme », au sens téléologique, finaliste, est devenu obscénité immonde : car rien de « pur » ou de « parfait », « achevé », « finalisé », ne peut s’accomplir sur un sol aussi pourri, après ou pendant le désastre absolu.

Le désert de l’Exode n’a cessé de croître, pour tous les individus soumis à l’esclavage, et les protecteurs de ce désert n’ont cessé de se multiplier.

Le « sens » des textes sacrés paraît toujours plus menacé, errant, absurde, déserté.

Cela dit, lire à nouveau ces témoignages anciens, dans un tel contexte, c’est potentiellement découvrir un sens nouveau, original, du texte.

On a constaté en effet très précisément, récemment, que les noms d’Abraham et de Jésus, par exemple, peuvent autoriser la justification, la conservation, des pires massacres et des pires mutilations. Aujourd’hui, on ne peut plus ne pas reconnaître l’évidence d’une trahison absolue. La modernité désertique aura rendu trop manifestes certaines inversions scandaleuses, certes déjà tendanciellement visibles, avant elle, mais de façon encore trop refoulée. Les luttes, résistances, refus du pire, qui traversent, en négatif, cette modernité, ont rendu très explicite un cynisme total et complet relatif à quelque « traditionalisme » dissociateur. Par ces prises de conscience devenues effectives, nécessaires, évidentes, une intention aimante nouvelle et originale, en tant que plus « fidèle », également, ne peut que se réaffirmer.

La naïveté la plus nue voudrait enfin enfoncer des portes ouvertes. Elle voudrait lire l’élémentaire qui se dit simplement, et voir dans toute circonvolution savante ou théorisante, dépourvue d’amour, de grâce, et de sincérité, une tentative systématique d’instrumentalisation mensongère.

Ainsi, dans notre contexte, puisqu’il ne s’agit pas de « dénoncer » absurdement des communautés esclaves qui ont d’abord voulu abolir tout esclavage, et dont les errances nobles sont figurées dans les textes sacrés, mais puisqu’il s’agit bien de dénoncer l’inversion a posteriori, et contingente, de leurs intentions possibles, alors l’attention renouvelée à un message assez simple, immédiat, qui n’est plus nécessairement « historicisé », mais qui pourrait encore parler à chaque individu réifié malgré lui, semble devenue indispensable, pour une raison devenue éthique, érotique et politique.

On ne fera pas preuve d’anachronisme ici : car l’intention qui veut se dire affirme éminemment sa dimension « moderne », située, en vertu de ce qui vient d’être décrit. On reconnaît aussi un ancrage individuel et biographique déterminé, comme cela a été clairement énoncé dès le départ.

Mais c’est aussi, précisément, parce qu’on réaffirme cette situation et cette singularité partiales et limitées, qu’on peut s’ouvrir à un autre aspect du message, qui ne se situe plus sur un terrain « phénoménal », mais qui cible l’invisible, une durée ouverte et inextensive, qui connecte toutes les vies sensibles et aimantes dans un principe d’éternité. Reconnaître sa situation propre, ici, et le caractère inaccessible de la « Lettre » qui est visée, ce peut-être aussi rejoindre, au moins négativement, un souffle intérieur qui l’habite, et qui touche encore, par-delà toute considération « historique », « apparente, ou« empirique ».

Une fidélité paradoxale peut exister alors, et une interprétation qui est création de soi peut assez relativement « effleurer » l’originaire, en supposant qu’il perdure encore, au plus proche.

On verra que s’affirme dans cette dynamique, toujours plus précisément, la compréhension d’une déité aimante, qui crée son unité propre par l’amour, unité toujours différée, mais dont on devine pourtant qu’elle « est ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Propositions directrices

 

Un croyant aime son Dieu, qu’il juge existant. Un athée de même aime son Dieu, qu’il taquine aussi parfois, puisqu’il lui ôte l’existence. Un polythéiste aime ses dieux, ses déesses, et il ne se sentira dès lors jamais seul. Un agnostique séduit son Dieu, en lui ôtant la nécessité, mais non pas la possibilité.

Cela étant, le Dieu dit aujourd’hui « exclusif », « Dieu de l’Amour abstrait », est aussi aimé abstraitement, autoritairement, et séparément, ce pourquoi il est l’occasion de maintes destructions.

Mais plus originellement, toute « déité » aura été peut-être mal définie, par tout « monothéisme » devenu « institution », et succédant à la première intuition, sensible, qui dévoile l’animation de tout ce qui « est ».

Certes, par principe, tel ou tel « solipsisme à deux » des amants, des amantes, doit d’abord exister entre l’individu et quelque « dieu-e » propre, toujours déjà. Mais « dieu-e » ici ne peut avoir de « figure » autonome, absolument indépendante de l’être sensible qui se sent lui-même, et qui est affecté par « l’extérieur », dans le même temps où il s’auto-affecte : il, elle, n’est qu’une invisibilité, se nichant au cœur même du monde visible, dans la mesure où cette invisibilité soutient aussi tout ce qui devient visible dans le monde. Son acte créateur est celui d’une sensibilité, de ma sensibilité inextensive, de ta sensibilité invisible, de nos sensibilités inapparentes, qui rendent consistant, existant, et dynamique, tout ce qui est visible, étendu. Je suis à moi-même ma déité invisible propre, tu es pour toi-même la déité invisible en soi, comme être sensible, puisque cette instance invisible, inextensive, qui soutient tout ce qui est visible, n’est rien d’autre qu’une sensibilité propre, elle-même invisible, mais pas moins « connectée » à d’autre invisibilités manifestes. Le rapport à ce, à cette « dieu-e », ou à cette sensibilité ici manifeste, qui se situe au plus proche, qui est la condition de possibilité même de toute proximité perçue, n’est pas un rapport général ou abstrait, a priori, purement « intellectuel » ou « théorique », mais il n’est jamais, dans les faits, qu’une intensité concrète qui développe, sans dualisme, sans clivage, le partage du visible et de l’invisible, le partage de mon corps visible et des perceptions motrices, elles-mêmes invisibles, que déploie ce corps attentif, et dynamique.

Chacun, chacune, crée son amour pour une telle déité, ou invisibilité, dans la mesure où chacune, chacun, crée les conditions de sa propre sensibilité invisible. Selon l’expérience affective, amicale, amoureuse, reliée, de chacun, de chacune, cette déité, qui est l’invisibilité de soi, aura une disposition bien déterminée, à chaque fois.

L’amour ou la séduction ou la taquinerie que se partagent un individu et cette déité, doivent donner lieu à l’invention d’un langage que deux modalités de l’être, unifiées et indissociables, développent : l’une étendue, visible, l’autre inextensive, invisible. « Quel est ton Dieu ? », pourrait me demander mon prochain, ou ma prochaine ; « « dieu-e » est telle et tel », dirais-je. « Mais cette sensibilité mienne, ou « nôtre », est aussi telle que je ne peux te la dire ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Athéisme, relation et verbe

 

L’athée qui confond toute déité possible avec quelque figure autoritaire et autonome, absolument séparée et clivante, indépendante de toute sensibilité propre, patriarcale et sadique, forgée par des esprits « monothéistes » devenus malades, et eux-mêmes insensibles, dominateurs, sera coupable d’étouffer l’invisible sensibilité qui veut se dire lorsqu’une sacralité invisible du vivant veut se dire. Car cette autre « déité », qui n’est rien d’autre que moi-même, toi-même, ou nous-mêmes, en tant qu’« ils » ou « elles » sont aussi « invisibles », ne serait niée par quelque « athée » dogmatique, confondant indifféremment, sans attention, pour les rejeter, toutes les formes, mensongères ou véridiques, de la déité, que pour promouvoir une autre sorte de nihilisme, ou de désincarnation de tout ce qui devient, vit ou existe.

Mais si cet athée, devenu plus conséquent, abolit le faux « Dieu » autoritaire, construit « théoriquement » par des hommes de pouvoir, et ce pour mieux défendre la déité invisible des sensibilités vivantes, alors il s’engage dans une dynamique qui n’interdit plus la création libre de soi, qui est pure ouverture, pure continuité indéfinie, et il n’inter-ditdonc pas non plus la manifestation de l’éternité sensible. Alors il ne nie plus la présence d’un inextensif tendanciellement, indéfiniment, « unifié », ou de sensibilités inextensives, multiples, intimement « connectées », et alors sa désacralisation ou démystification, qui est dénonciation d’un mensonge scandaleux, s’engage dans un mouvement de réhabilitation de la sacralité, intensive et pleine : incarnée.

Spinoza indique cette direction, comme nous le verrons bientôt.

Bergson et Merleau-Ponty également, à leur manière, sans plus recourir, pourtant, à l’idée du divin. Pourtant les prédicats traditionnels du « divin » ne sont jamais que ceux qu’ils attribuent désormais aux spiritualités sensibles, ou aux perceptions invisibles, multiples et différenciées, mais pas moins reliées par une compassion, ou une empathie, indicibles (transcendance inextensive issue de l’immanence étendue, immanence visible faisant émerger une transcendance invisible, création, éternité, multiplicité dans l’unité, unité dans la multiplicité, indéfinité, amour, puissance d’exister).

Ceci étant dit contre Feuerbach, cet idéaliste incohérent, qui n’autorise plus la pluralité des êtres que cette direction induit, mais qui hypostasie, de façon encore très romantique, très patriarcale et très anthropocentriste, quelque « Homme » abstrait.

Ce rapport au divin, que nous entretenons tous, que nous le voulions ou nom, c’est aussi le rapport à l’absolu. Mais cet absolu, qui est à la fois connexion, dans l’amour, à tout ce qui devient et sensibilité invisible située, singulière et incarnée, est aussi la relativité même. Il est, par définition, un absolu-relatif, ou relié, enraciné.

Lorsque l’absolu de ce « rapport » relié tend à oublier qu’il est issu d’une relation, un « Amour en général », un « Amour abstrait », en tant que séparé, indifférencié et malade, malsain, se constitue. C’est l’intellect patriarcal théorisant de façon « pure », coupé de la sensibilité, c’est un certain « voir » et un certain « entendre », un certain écrit « lu » (non senti) ou une certaine parole simplement « entendue » (non écoutée), qui développent toujours plus cette déchirure. Ce « voir » et cet « entendre » sont une certaine sensibilité du corps, devenue « dirigée », ou « encadrée », ou « intellectuelle », qui tend à ignorer la totalité sensible de ce corps, et qui finit par s’opposer, comme sensibilité clivée, à toutes les autres dimensions sensibles (regardées, écoutées, goûtées, touchées, senties, aimées).

Le solipsisme solitaire et sadique surgit dès lors, car ces « mots », « lus » ou « entendus », qui assujettissent, qui déchirent, divisent la sensibilité, qui opposent une sensibilité excluante à une sensibilité exclue, deviennent cet « intellect » se niant, absurdement, comme sensible, et qui médiatise abstraitement sa connexion aux autres sensibilités, pour mieux abolir une certitude initiale et immédiate pourtant élémentaire (« toi, l’autre vivant, l’autre vivante, tu vis, existes, tel que tu inclus en toi ce qui échappe à tout ce que je peux en dire ou en voir »).

L’intellect ici, ou une portion clivée du sensible, croit être devenu atopique, sans lieu : ne reconnaissant plus que l’absolu qu’il pose est relié à un corps sensible situé et plein, singulier et localisé dans la chair, il croit pouvoir se situer « partout » et « nulle part », et son acte « créateur » devient un acte autoritaire, absolument « extérieur », qui finit par demander des « comptes » à ses « créatures ».

L’« Amour abstrait », en tant que séparé, ici mutilant, sera commandé par un « Dieu » absolument autonome, ou par un théorisant autoritaire qui est censé « Le » représenter, puis qui serait « re-présenté » par « Lui », sur cette base, de façon mensongère. « Dieu » ici est bien le redoublement d’un mensonge à soi et aux « autres » : soit le redoublement d’une sensibilité dirigée et directrice patriarcale s’étant extériorisée fallacieusement à l’égard de sa propre intégration sensible pleine, et se projetant finalement dans « l’idéalité pure » qu’elle a forgée, à laquelle elle prétend se « soumettre », et ce pour mieux soumettre finalement tous les autres êtres sensibles.

« L’intellect » « pur » interpose ici entre « Lui » et « les autres » une idéalité pure qui n’a plus de visage et plus de consistance tangible.

La « socialité » abstraite de la place publique finit par s’en emparer. Car « Dieu » ici n’est rien d’autre qu’un dispositif politique de domination, rien d’autre qu’une domination organisée par un pouvoir patriarcal théorisant : il devra pouvoir inspirer, en trouvant d’autres noms indifférenciés, abstraits (marchandise, travail, Etat), des projets sociaux de soumission réelle et contrôlée, en toute cohérence. Encore aujourd’hui. Surtout aujourd’hui.

Seulement une chose devrait nous marquer : une telle abstraction, un tel absolu, n’a rien d’absolument « absolu », ni de « social », ni de « séparé » à l’origine. Il est tout d’abord pur singulier relié, puis pur « solipsisme à deux » situé.

Cette remarque est l’occasion de considérer différemment « l’Amour abstrait », qui ne serait diabolisé « absolument » ou « abstraitement » que de façon illégitime. A dire vrai, « l’Amour abstrait », ou formulé par le verbe, pourrait très bien, initialement, se rattacher à une expérience spirituelle intime très concrète, mais qui devient toujours plus difficilement accessible, lorsque se développe une « sociabilité » oublieuse et clivante : soit l’expérience de séjourner auprès de sa propre déité, sensibilité, invisible, par laquelle on se distingue des autres êtres, mais aussi par laquelle on reste connecté à eux. Par laquelle on affirme un principe de liaison.

C’est en tant qu’il est l’occasion d’une expérience concrète sublimée, d’une connexion située et sentie, dialectisée, que « l’Amour abstrait », dit et écrit, écouté et lu, en tant que senti et incarné, enrichit et ne mutile plus. Le « verbe » ici n’est alors plus obstruction définitive et destructive : il est séduction.

Selon une perspective non autoritaire, on pourrait dire que ce que le verbe obstrue, ce qu’il voile, en scindant le sensible, il pourrait très bien vouloir aussi le rendre désirable en tant que désobstrué, dévoilé.

Un corps devient désirable comme corps nu d’abord parce que le vêtement voile sa nudité : le vêtement devient ici, comme principe de voilement, ce qui rend désirable la nudité du corps, ou son dévoilement. Le vêtement ou l’étoffe est au service de l’érotisme plein, il permet de rendre manifeste la sacralité de la nudité de la personne désirée, en la dissimulant, en interdisant sa manifestation immédiate.

Si la chevelure, masculine ou féminine, est l’apparition érotique en soi, son voilement pourrait signifier l’affirmation hédoniste d’une séduction érotique souhaitable en elle-même. Si c’est le visage, masculin ou féminin, qui est sacralité, un masque éphémère indique d’autres suggestions plaisantes, provoquent d’autres désirs délicieux. Cela étant, si ces voiles ou masques temporaires sont mis au service d’un érotisme mutilé et souffrant, qui ne serait plus qu’un « moyen » mis au service de finalités « sociales » ou « biologiques » dévaluantes, bassement « productives » ou « reproductives », toute l’intention sacrée, tout lien intensif et plein, sont abolis, et c’est la religiosité elle-même de l’amour qui se sera absentée.

Le verbe incarné, qui désigne un amour « abstrait », lorsqu’il se conforme à une vocation aimante, pourrait bien jouer un rôle érotique très affirmatif : il voudra rendre désirable le dévoilement des amours les plus concrètes, précisément en les voilant d’abord.

Mais le verbe clivant et dominateur refusant cette dialectique subtile jouera le rôle d’une obstruction qui dégrade l’érotisme en pur « moyen », en vue d’une finalité dominatrice et assignante, « reproductrice » et mutilante, qui abolira toute sacralité propre de la vie.

C’est lorsque le verbe sincère et aimant souhaite devenir capable de désobstruer, de dévoiler, indéfiniment, cela même qu’il a voilé, obstrué, et ce sur son propre terrain obstruant, qu’il s’engage dans cette dialectique indéfinie de la séduction, séduction qu’il encourage implicitement, lorsqu’il devient sensiblement conscient de lui-même. L’écrit, le dit, comme principe du désir devenu manifeste, et sans cesse différé, comme attente sans atteinte, finit par intensifier cette déité mienne qui est ma sensibilité : ma sensibilité voilée, voile qui se jette aussi sur la sensibilité de « l’autre », au sein d’une séduction déterminée, située, désire que ce « logos » qui la voile s’engage dans son désir propre de la dévoiler finalement.

Ma sensibilité « voilée », non-verbale (sentir, goûter, toucher), aura été assignée, par l’intellect « voilant » (entendre et voir excluants), de façon caricaturale et réductrice, au « féminin », à « l’animalité », au « labeur », à « l’esclavage ».

Cette assignation subie par ma sensibilité propre, « non-verbale », induit, dans le monde multiple, des mutilations réelles d’autres êtres sensibles, devenus apparemment « purement » extérieurs à moi, « différents », car sans « ipséité » reconnue : assignés au « féminin », « animalisés », « esclavagisés » ; assignés à « l’animalité », « féminisés », soumis ; assignés à « l’esclavage », « animalisés », « féminisés ». Cette fermeture, cette réduction, abjectes, auront donc provoqué, dans la réalité, la destruction et la mutilation effective de millions d’autres sensibilités.

La mutilation de ma propre sensibilité est la présence en moi de la mutilation et de la réduction souffrante de millions d’autres sensibilités, mutilation et réduction qui redoublent la première, et qui sont intrinsèquement liées à la première.

Un « Amour abstrait », formulé par le dire, mais en tant que concrètement affecté, un « Amour » qui s’inscrit dans le verbe, mais dénonçant ces caricatures, ces mensonges, ces destructions, un « Amour abstrait » désigné, qui reconnaît qu’il est une expérience très sensible, une empathie et une compassion concrètes, s’engage dans le dévoilement de cette sensibilité réifiée, de ces sensibilités réifiées, pour défendre l’abolition du désastre.

De fait, certes, par le dire abstrait, mais encore relié, d’un « Amour abstrait » qui s’enracine au sein d’une souffrance concrète de ma sensibilité propre occultée, c’est d’abord moi-même que je veux libérer, ou une partie invisible de mon être, que j’abolis moi-même, contre mon gré, en « utilisant » le « verbe » de façon impensée.

Mais ce « moi-même » n’est aussi rien d’autre qu’un être, qu’un devenir, toujours plus affecté par une multiplicité « d’autres », qui subissent atrocement ces réductions découlant de l’ordre d’un Verbe hypostasié, ou s’étant mutilé lui-même.

Mon désir de dévoiler à moi-même ce que mon « verbe » voile est donc une « séduction » qui n’est pas que « joyeuse » ou « courtoise ». Il est une séduction qui n’est pas non plus qu’un « jeu de langage » qui se déroule simplement entre moi et moi-même. Comme combat induit par tout religare, qui dirige sa colère légitime contre la réification de la plupart des sensibilités assignées, ce désir de dévoiler, de reconnaître ces êtres enfouis, méprisés, stratégiquement, avec les « outils » de ce qui voile, renvoie au souhait du seducere au sens strict : ce prétendu « droit » chemin, cette prétendue « droiture » imposée par l’ordre du « logos » dominateur, patriarcal, et figé dans le marbre, ces « commandements » prescrits sans lieu et sans légitimité, il s’agit maintenant de les détourner, pour indiquer une voie plus intensive, moins linéaire, moins unidimensionnelle, plus courbe, plus gracieuse en tant que plus multiple, et qui n’implique plus l’exclusion et la domination.

Seducere : détourner d’un « droit chemin ».

« L’Amour abstrait » ainsi concrètement entendu, ou écouté, ou déchiffré, ou interprété, ou senti,en devenir, comme combat dynamique contre l’Amour se voulant absolument et fixement abstrait d’un pouvoir désincarné, séparé, haineux et théorisant, se dit et s’écrit désormais dans le langage du pouvoir qui voile ce qu’il soumet, mais contre ce pouvoir : parce qu’il « utilise » les armes de ce pouvoir, il est reconnu par lui ; parce qu’il les retournelégitimementcontre lui, ce pouvoir tend à reconnaître sur son propre terrain qu’il désire sa propre abolition, sa propre destitution, sa propre défaite.

Ce pouvoir sera donc abattu en vertu de ses propres intentions inconscientes et clivées, en vertu de son désir le plus primordial et le plus refoulé, et il devra finalement remercier celles et ceux qui auront anéanti son néant.

Premier moment : Sarah, Abraham, Jésus, Mahomet, Eve et Adam

1) Sarah et Abraham

a) La déité reconnue par Abraham

Abraham, initialement, perçoit l’animation sensible comme déité pleine. Comme esclave, il est lui-même encore cette vie qui s’émancipe, qui se transcende dans l’émancipation, qui rejoint l’unité indéfinie du principe inextensif (le divin), qui se connecte à toute sensibilité invisible mutilée, soumise, souffrante, et qui combat nécessairement toute assignation. Mais il comprend qu’il n’est d’abord ni « humain », ni « animal », ni « masculin », ni « féminin », ni « esclave », ni « maître », mais simplement incarnation, sensibilité visible et invisible, désir de se transcender soi, en tant que telle, dans l’émancipation, et vers l’abolition de toute assignation mensongère et réductrice, de toute frontière et territorialité mutilante.

Il détruit donc les statuettes, les idoles, issues du monde de son père, puisqu’il combat, selon cette orientation, le fétichisme, l’idolâtrie aberrante d’un ancien « ordre » : les choses inertes n’ont pas d’animation sensible, et ne « commandent » rien, par-delà toute théorisation clivée, nous dit Abraham. La vie est infiniment plus précieuse que toute chose inerte, car sa dimension inextensive, à la fois unique et multiple, enveloppante et individuée, est ce qui la sacralise. Abraham annonce bientôt que, dans l’ordre du vivant, les vies conscientes humaines, qui se séduisent elles-mêmes par le verbe, qui s’intensifient elles-mêmes de façon singulière, annoncent cette singularité qui est la leur : leur sensibilité dialectisée par le dire énonce une différence, ou une différance ; cette sensibilité diffère sa propre reconnaissance, toujours déjà, indéfiniment, dès lors qu’elle fait surgir le dire.

 

 

 

Texte : MidrashBereshitRabba 38:16

« R. Hiyya petit-fils de R.Ada de Yaffo[dit] :
Terah était idolâtre.
Un jour, il sortit et chargea Abraham de la vente [des idoles].
Si un homme venait acheter une statue, il lui demandait :"Quel âge as-tu ?"
[Le client] répondait: "Cinquante" ou "Soixante ans".
[Abraham] disait alors: "Il a soixante ans, et il veut vénérer une statue d'un jour."
[Le client] se sentait honteux et partait.
Une femme vint un jour, avec un panier de farine.

Elle dit: "Voici pour tes dieux."

Abraham prit un bâton, et fracassa toutes les idoles, à l'exception de la plus grande, dans la main de laquelle il mit le bâton.
Son père revint et demanda ce qui s'était passé.

[Abraham] répondit: "Cacherais-je quoi que ce fût à mon père ? Une femme est venue avec un panier de farine et m'a demandé de les donner à ces dieux." Lorsque je l'ai offerte, un dieu a dit :"Moi d'abord !", un autre "Non, moi d'abord !" Alors, le plus grand s'est levé et a brisé toutes les autres.
[Son père] lui dit : "Te moques-tu de moi ? Comment pourraient-elles faire quoi que ce soit ?"
[Abraham] répondit : "Tes oreilles n'entendraient pas ce que ta bouche vient de dire ?"
Terah emmena [Abraham] chez Nemrod:

[Nemrod] lui dit: "Adorons le feu".

[Abraham] lui dit: "En ce cas, adorons l'eau, puisqu'elle éteint le feu."

[Nemrod] lui dit: "Adorons l'eau".

[Abraham] lui dit: "En ce cas, adorons les nuages, puisqu'ils portent l'eau."

[Nemrod] lui dit: "Adorons les nuages."

[Abraham] lui dit: "En ce cas, adorons le vent, puisqu'il disperse les nuages."

[Nemrod] lui dit: "Adorons le vent."

[Abraham] lui dit: "En ce cas, adorons l'homme, puisqu'il résiste au vent."

[Nemrod] lui dit: "Ce que tu dis est absurde ; je ne m'incline que devant le feu. Je vais t'y précipiter. Que le Dieu devant lequel tu t'inclines vienne et t'en sauve ».
Haran se trouvait là.
Il [se] dit : quoi qu'il en soit, si Abraham s'en sort, je dirai que je suis d'accord avec Abraham ; si c'est Nemrod qui triomphe, je dirai que je soutiens Nemrod.
Après qu'on eut jeté Abraham dans le four, et qu'il en fût sorti indemne, on interrogea [Haran] : "Avec qui es-tu [allié]" ?
Il leur dit : "Je suis avec Abraham."

 

Le « fils » humain ne peut être aboli par Abraham. De façon ironique, ou provocatrice, Abraham mime le simulacre de sacrifice, pour dévoiler l’aberration meurtrière du commandement d’un Dieu faux, inexistant, fétichisé et idolâtré, comme Lettre statique et désincarnée, et c’est la seule sensibilité émancipée d’Abraham, comme transcendance issue de l’immanence propre à son désir et à son amour paternel, qui interrompt le geste : ce geste, il est bien le seul à l’avoir orchestré, mis en scène, comme pour se fournir à lui-même les preuves d’une existence et d’une inexistence, tout comme son geste éthique et politique de destruction des idoles de son père ne dévoile que sa seule intention clivante, puis conciliatrice.

Abraham pratique un situationnisme subversif et ironique, et ce sans aucun « Spectateur » séparé de sa certitude inextensive intime, qui se transcende elle-même dans l’émancipation.

Mais l’ordre du vivant inscrit finalement sa différence, indéfiniment différée, sur fond de continuité, dans le rite symbolisé, qui dévie la violence, pour l’intégrer dans un sacre : le sacrifice d’un animal respecté, qui s’insère dans un cycle vital sans rupture, ritualisé, exprime un ancrage plein au sein de ce cycle, qui n’exclut plus une aventure, dite « humaine », en devenir, spécifique, mais qui la suppose au contraire.

 

  1. La vocation « sarahique »

Sarah à son tour, devra un jour briser le « Verbe » patriarcal d’Abraham, devenu « Texte », « chose inerte », comme fétiche. Mais elle ne le fera pas contre Abraham : elle le fera par fidélité à son intention initiale, anti-fétichiste, anti-idolâtre.

Néanmoins, la situation est plus complexe. C’est elle qui, initialement, inspire le geste anti-idolâtre du jeune Abraham : ou plutôt, c’est l’être sensible assigné négativement au « féminin » qui provoque la réaction de l’homme Abraham.

Lorsque l’homme Abraham détruit les statuettes de son père, lorsqu’il mime ironiquement l’intention infanticide, il détruit la fétichisation des choses que sont ces mots, ces ordres répétés, choses qui déchirent d’abord, traditionnellement et « archaïquement », d’un point de vue « social », les sensibilités assignées au « féminin ». Abraham, certainement, mais peu consciemment, ne serait jamais que fidèle aux intentions explicites de ces « féminités », qui incarnent l’incitation première à la subversion, à l’émancipation, à la libération, de par leur seule condition visiblement intolérable : elles sont simplement la présence de l’esclavage au sein de l’esclavage, et rendent possibles la conscience de soi de tout esclave masculin, de ce fait.

Abraham sera ainsi simplement réagissant, peut-être malgré lui ; en tout cas, il ne dictera rien a priori : il ne fera que traduire des intentions secrètes mais originaires, et restera simplement à l’écoute des mutilations subies par un être souffrant, être qui reçoit pourtant son amour, quoique déchiré, être qui deviendra Sarah.

La stérilité de Sarah, comme métaphore, est un sourd et calme refus d’être assignée à la fonction réductrice de la gestation « biologique », ou le refus implicite mais résolu, comme fait vivant qui s’impose par soi-même, de l’instrumentalisation patriarcale. L’érotisme féminin, ou l’incarnation aimante pleine féminine, ne peut accepter d’être réduite à un pur « moyen », en vue d’une finalité « sociale » ou « biologique », définie par un ordre patriarcal extérieur et autoritaire, dans un contexte où il s’agit d’abolir tout esclavage dans le monde, au profit d’une animation pleine des vivants, non réifiée et non mutilée (dans le contexte d’un Exode émancipateur).

Le « Dieu » faux et mensonger, inexistant, soit la Lettre réifiée, non dynamique et non incarnée, ce « Dieu » qui abolira la stérilité métaphorique de Sarah, réinstaurera ici l’ordre du Verbe fétichisé, de l’idolâtrie patriarcale, et de la dissociation dans la vie. Son « offrande » à Sarah, ici, n’est rien d’autre qu’un poison : une incitation autoritaire à se soumettre à nouveau, une restauration de la réduction.

Cela étant, comme résistance sourde et implicite, inconsciente et non formulée dans le verbe, l’acte de Sarah n’en est plus un, et annonce une résignation. Puisqu’elle ne peut la dire, mais ne peut que la manifester, comme fait, elle ne peut poser cette exigence qui appelle la fidélité d’Abraham à lui-même, soit sa fidélité à sa fidélité à Sarah.

Le « Verbe » patriarcal qui aurait été désobstrué par la parole explicite de Sarah, et non plus par un fait muet et implicite, aurait su engager le seducere qu’il appelle.

Finalement, le geste dominateur d’Abraham, face à Sarah, et face à d’autres esclaves, qui s’impose ensuite, indéfiniment, sera le geste d’un esclave ne réagissant plus à l’esclavage de celle qu’il aime, mais à d’autres qui l’assujettissent, comme fétichistes esclavagistes masculins. Il voudrait maintenant les combattre, mais il les combat mal désormais, en employant leurs armes, en imitant leur pouvoir, supposant que ces armes et ce pouvoir pourraient avoir des valeurs « positives » et consistantes en elles-mêmes : ces armes et ce pouvoir finissent par se retourner contre celle qui avait pourtant engagé la fidélité à un autre combat, ou qui l’avait même déterminé intimement. Par tristesse et par honte, et par manque de sens éthique et tactique, Abraham a inversé un geste d’amour et de reconnaissance, en geste qui soumet et réifie celle qui souffre d’abord, et guide secrètement la seule lutte qui s’impose. Abraham n’est alors plus ironique, subversif, tactique, comme lorsqu’il brise les statuettes, ou simule le sacrifice du fils, et sa façon d’assumer son rôle de dominateur patriarcal au « premier degré », qui est une façon de se soumettre à ce qu’il a d’abord combattu, montre qu’il ne sait plus établir son refus de la fausse transcendance réifiée de la Lettre.

Cela se fait au détriment de la transcendance, ou déité effective, qui se niche au cœur de toute vie qui s’émancipe. Ici, Abraham finit par servir le « Principe » même qui aurait pu causer la mort de son fils, et qu’il a voulu détruire, dans sa jeunesse, en brisant les statuettes de son père, en restant à l’écoute des souffrances de sa sœur réifiée : ce « Dieu », comme « Verbe » inerte et chosal, statique et inanimé, dit « Créateur » et « Commandeur », pervertit son chemin et abolit sa résistance, jusqu’à ce qu’il reproduise la domination et le totémisme qu’il voulait fuir.

Un situationnisme sarahique resterait à penser, donc, pour prolonger une fidélité à une intention initiale réellement émancipatrice.

La religion monothéiste (juive, chrétienne, ou musulmane), ou encore abrahamique, est bien, comme religion fidèle et attentive, d’abord et avant tout la religion sarahique : ainsi, elle n’est conforme à sa vocation émancipatrice et égalitaire originaire que dès lors qu’elle trahit Abraham devenu « patriarche » autoritaire, tel qu’il se trahit lui-même en n’étant plus fidèle à Sarah. Car c’est Sarah qui fonde l’intention première et créatrice d’Abraham, même s’il l’ignore trop.

Abraham a quitté son pays pour une raison précise : c’est par la reconnaissance de Sarah, et de la légitimité de sa résistance muette, que ce départ a du sens. L’oubli de cette reconnaissance rend vain ce départ, et abolit l’idée d’un « commencement » engagé par Abraham.

Ne pas trahir, aujourd’hui, le patriarcat abrahamique, a posteriori, contingent et oublieux, c’est ne plus faire exister la singularité du religare monothéiste, et c’est faire comme si Abraham lui-même n’était pas même né, ainsi que tous les prophètes ou messagers qui portèrent sa parole après lui.

Si Abraham était resté un esclave qui devient libre, il aurait renoncé finalement à son patriarcat. Tout esclavage devenu patriarcat devrait reconnaître que le dévoilement qu’il vise, que la « vérité » qu’il souhaite, qui n’est rien d’autre que son émancipation propre, reste inaccessible sans l’abolition de son pseudo-pouvoir sur celles qu’il tient en esclavage. Abraham s’est finalement trahi lui-même, en ne sachant plus traduire les intentions qu’il défendait.

Mais lorsque Sarah commet le divorce, dans la mort, comme fait, elle appelle d’autres luttes contre cette infidélité, plus explicites, et formulées. Les hommes « abrahamiques », que viendront destituer celles qui combattront leurs paroles dissociées, refuseront d’être dépossédés, mais continueront ainsi à se trahir. Sous la pression de ces luttes toujours plus légitimes et nécessaires, néanmoins, cet esclave patriarcal, peut-être toujours plus conscient de ses intentions et fidélités propres, enfouies mais non abolies, pourrait finalement, par cohérence et conséquence, encourager les luttes anti-patriarcales qui viendront abattre son pouvoir sans puissance. Tous les esclaves issus d’Abraham, ou de Sarah, « masculins » ou « féminins », ainsi renforcé-e-s, car potentiellement fédéré-e-s, s’engageraient désormais dans un combat plus impérieux encore : celui qui viendrait abolir toutes les dominations impersonnelles, fétichistes qu’ils, qu’elles subissent depuis si longtemps.

Tout « monothéisme » ainsi compris, comme reconnaissance de la sacralité des sensibilités qui se transcendent dans l’émancipation, devient, par fidélité au combat d’Abraham contre le monde de son père, une dénonciation radicale de tout patriarcat réactif et surajouté, qui s’articule à un combat contre tout anthropocentrisme clivé, et contre tout esclavagisme subi, quel qu’il soit.

2) Jésus de Nazareth

 

  1. La monstration évidente de Jésus

 

Jésus de Nazareth ne fait que préciser ces intentions : comprenant que sa sensibilité propre, immédiatement manifeste, compatissante et empathique, amicale et amoureuse, n’est rien d’autre que la déité tendanciellement « Une » qui hante certains de ses contemporains, il rappelle très simplement que l’incarnation reste un mystère, une vérité ésotérique, qu’il ne faut pas prendre à la légère. Puisque cette sensibilité qui est la sienne est assez aimante pour que son « verbe » propre n’obstrue plus la voie vers une connexion intime à tous les êtres qui vivent ou existent, il indique très justement qu’il est la personne humaine susceptible de rappeler à toutes les autres sensibilités vivantes et attentives l’unité indéfinie de l’inextensif.

Cet inextensif, en outre, est de fait supranaturel, transcendant, « divin », puisque tout ce que les « Hommes » théoriques et patriarcaux appellent « Nature » ne renvoie encore jamais qu’à l’ordre du « visible », de « l’étendue ». Cet inextensif, ou cette sensibilité toujours « attentive », continue, dilatée, est aussi la promesse, fort raisonnable, de mon éternité propre, de ton éternité propre, de notre éternité propre, sereine et apaisée, puisque ce qui est ici et maintenant on ne plus manifeste, pour toute vie, c’est que sa temporalité ne surgit pas ni ne s’évanouit, mais demeure toujours plus ouverte, fluide, non segmentée.

Cette « déité » mienne, tienne, nôtre, cette déité qui soutient et rend consistante, vécue, la totalité du visible, indique que son individuation, sa division, sa multiplication apparentes dans l’ordre du visible, dans l’ordre des êtres sensibles visibles, puisqu’elle est néanmoins essentiellement inextensive, par définition indivisible, se prolonge comme « unité » indéfinie (éternellement).

Jésus de Nazareth, grand savant et grand philosophe, qui anticipe tous les plus grands savoirs qui lui succéderont, n’a pas attendu, pour l’exprimer avec calme et clarté, que cette position raisonnable et élémentaire soit défendue, discrètement, par le philosophe Bergson, presque 2000 ans plus tard (à la fin de sa conférence, « l’âme et le corps »).

Jésus, ici, peut-être mal interprété ou mal traduit, parfois, par la suite, ne parlerait pas de « croyance », encore moins de « savoir » ou de « démonstration ». Il parle au contraire de pure monstration, de pure désignation de ce qui est absolument évident, mais qu’un « verbe » de la domination a fini par recouvrir : Jésus nous dirait aujourd’hui, encore, car il faut encore aujourd’hui « enfoncer des portes ouvertes » que, de fait, de façon très explicite, l’autre être que j’aime, et qui m’aime, qui provoque ma compassion et mon empathie, sensiblement évidentes, existe, vit, lui aussi, elle aussi, comme être sensible, et comporte donc une dimension inextensive, invisible, échappant à tout regard « extérieur », à toute perception « extérieure ».

Je perçois un visage, des gestes, des paroles, qui sont ceux de « l’autre être », et exprimant des « émotions » ; mais je sais bien, intuitivement, affectivement, que ces signes extérieurs ne suffisent pas pour connaître absolument la vérité de cet être ; je me contente de déchiffrer, d’interpréter, la vérité de cet être, mais alors je la trahis quelque peu ; car cette vérité dernière demeure invisible dans le monde visible, inaccessible en tant que telle pour l’être percevant que je suis ; car cette vérité est l’inextensif même, qui soutient cet être, et qu’est cet être qui devient, soit sa déité propre, sa transcendance, sa supranaturalité, et je ne peux dès lors la pénétrer pleinement. Le sachant, je sais qu’il en va de même en ce qui me concerne. Mon « être » véridique, ou ma création propre en devenir, inextensive, échappe à tout « autre ».

Pourtant, c’est l’évidence même que l’autre être sensible qui me fait face comporte cette dimension, qui est lui-même, elle-même, au sens strict, telle que je ne pourrais jamais la « connaître » « adéquatement ».

Dire qu’il y aurait là une « croyance », un « espoir », ou encore une « démonstration logique », serait une façon d’insulter absolument cet autre être que j’aime. Dire que ma certitude affective selon laquelle l’autre aimé, aimée, est un être sensible, aimant, affecté, d’une façon qui est invisible pour moi, serait un « acte de croire », c’est une façon de supposer que je pourrais donc en douter, et c’est donc envisager au moins une seconde la possibilité que cet être pourrait n’être qu’une illusion, qu’une apparence sans incarnation, qu’un automate « sans intérieur », ou qu’un zombie. Ce « postulat » solipsiste est pire encore que la violence meurtrière, puisqu’il est la négation même de « l’être » de « l’autre » qui est près de moi, là où le meurtre, comme haine qui se dirige aussi contre l’inextensif d’autrui, ne produit pas nécessairement cette négation.

La « foi » « chrétienne », ou « monothéiste », est une obscénité désastreuse, en tant que « croyance » : elle sous-entend ici, comme « croyance », qu’un doute est permis face à l’élémentaire même, elle sous-entend que le doute le plus sadique, fondant cette « foi », serait permis.

Cela étant, si cette foi devient certitude intuitive, affective, mais qui reconnaît qu’elle n’est pas complètement communicable par le dire, alors elle devient précaution soigneuse, respect de l’infinie altérité de l’autre, et elle s’engage dans un partage du divin qui devient plus sain : comme souci stratégique et éthique de dévoilement par le « verbe » de ce que voile a priori ce verbe, elle est refuge, non-violence, et exprime finalement un « amour » plus sobre et plus écouté (cf. Levinas).

Cette foi est fidélité à des gestes fondateurs, dont les intentions explicites semblent devenir toujours plus inaccessibles : gestes d’Abraham, de Sarah, de Jésus de Nazareth.

Mon affection érotique, amicale, amoureuse, compatissante, ou empathique, m’indique, sans qu’aucun doute soit permis, que l’autre être, que j’aime a priori, est sensible comme moi, et, dès lors, absolument mystérieux, comme moi. Dans le lien qui se consolide avec cet être, avec ces êtres qui ne sont pas « moi », une telle évidence élémentaire devient toujours plus évidente, toujours plus élémentaire.

C’est alors que « mon » « inextensif », apparemment« individué », « parmi d’autres » « individuations », reçoit une ultime révélation, révélation que tente de livrer Jésus de Nazareth : l’inextensif est indivisible, puisque seule l’étendue, seul le spatial, peut se diviser. « Ma » sensibilité, inextensive, et « les autres sensibilités », inextensives, ne serait-ce que « logiquement », « mathématiquement », ne peuvent être enveloppées par la multiplicité qui les divise dans le monde étendu visible. De fait, donc, dans leur connexion intime, par un amour qui se développe, par une émancipation qui se précise, elles tendent à reconnaître leur vérité initiale : elles ne sont qu’un seul et même être, qu’un seul et même devenir qui se crée, invisible, inextensif, ouvert, et continu : éternel, indéfini, ici, puis finalement partout.

La sensibilité qui se déploie ici et maintenant, la tienne, la mienne, la nôtre, si je m’ouvre à la vérité élémentaire qu’induit sa dimension inextensive, à la fois « logique » et sentie, en désobstruant, avec amour, le « verbe » voilant et voilé, par ce « verbe » lui-même, devenu conscient de son intention séductrice initiale, cette sensibilité ici très manifeste, puisqu’elle est tout « l’être » qu’il est possible d’éprouver, n’est rien d’autre que cette « déité » qui s’auto-affecte constamment, soit un accès à tout ce qui existe invisiblement.

Cette « déité » est finalement la totalité invisible en devenir qui soutient ce monde « naturel » visible, dans la mesure où elle est la dimension invisible, inextensive, que suppose ce « monde » existant. Elle est aussi transcendante qu’est inaccessible pour moi la modalité inextensive, sensible, de l’autre être que j’aime, et qu’est inaccessible pour l’autre la modalité inextensive, sensible, de mon être. Mais elle est finalement transcendante, dans la mesure où elle est l’élément inextensif que cet autre, que ces autres, et moi-même, que nous-mêmes, sensibles et affectés, nous partageons en commun. En effet, la multiplicité des modalités sensibles, divisées dans l’espace, induit une division apparente, mais contradictoire, de l’inextensif lui-même. Pour que s’affirme l’unité indéfinie, et réelle, de cet inextensif, un élément commun à toutes ces modalités de l’inextensif doit exister, pour les unifier réellement, sur la base de leur multiplicité apparente. Cet élément commun, ou cette instance commune, « dieu-e », celle qui « dit eux » (cf. Lacan), n’est rien d’autre que l’amour qui existe entre les êtres (empathie, compassion).

« Politiquement », c’est dans la lutte pour l’émancipation et contre la réification, l’esclavage et l’atomisation, qu’un tel amour peut devenir tangible et consistant, effectif : il devient capable de transformer le monde en tant que tel. Ici, l’érotique, l’éthique, et le politique, se rejoignent, de même que la résolution la plus intime est indissociable de la révolution collective, et de même que Jésus fut simultanément un grand aimant, un ami fidèle, et un grand subversif qui apporte le glaive, puis la paix.

Mais ce qui se sera « dit entre » les êtres, ce qui les rendra « connectés », est aussi une frontière, un interdit : en effet, on ne peut dire cet amour des « autres », ce qui « dit eux » par la bouche des autres, en prétendant dévoiler la vérité dernière de ce dire d’autrui, car alors on aurait sous-entendu que la sensibilité inextensive de l’autre pourrait se réduire à l’apparence visible ou audible que l’on perçoit. On aurait donc nié la singularité irréductible de cette autre modalité de l’inextensif, pour nier finalement la déité d’autrui : on l’aurait réduite à une pure apparence, à un automate sans « intérieur ».

Cet interdit définira des principes éthiques, érotiques, et tactiques très déterminés, mais qu’un ordre spectaculaire et réifiant moderne, « marchand », « ecclésiastique », ou « esthétique », violera quotidiennement

« Dieu-e », comme amour qui s’exprime, invisiblement en moi, existe constamment, ici et maintenant, rien n’est plus certain. Et c’est déjà la plénitude de la déité qui se dit ici, très simplement, et que « je » suis, puisqu’ici s’affirme déjà tout l’être plein possible pour moi, qui s’auto-affecte, dans la mesure où j’aime et pense profondément cet amour, pour le partager. Mais le « plein » de cette déité n’est pas encore son « unité », ou sa « totalité », définitive et certaine, qui échappe nécessairement à une sensibilité divisée dans le visible. En effet, c’est parce que je renonce à « saisir » ou « dire » cette unité, c’est parce que j’accepte qu’elle « est » sans pouvoir l’atteindre ici, ni même l’attendre ici, que mon amour m’offre ce « plein » indéfiniment, jamais complètement, « unifié » : en effet, renoncer à cette « saisie », ou à cette « intuition absolue », qu’elle soit « intellectuelle » ou « affective », c’est avoir admis que la modalité inextensive de toute autre sensibilité, même si elle partage avec moi l’amour, est toujours déjà inaccessible pour moi ; et c’est donc pouvoir aimer vraiment cette sensibilité autre, en admettant son mystère propre, pour donc mieux pénétrer cette plénitude, très située.

Ceci sera aussi rappelé, finalement, contre le patriarche logocentrique dit« hégélien », qui n’aura pas compris un seul mot de la révélation dévoilée par Jésus, laquelle en effet ne se situe pas sur le terrain de l’intellect « pur », ni du « concept », mais bien sur le terrain de la sensibilité incarnée, invisible et a priori indicible. C’est encore lui, parmi d’autres dominateurs inversants, qui rend toujours plus inaccessibles les gestes et paroles, qui n’ont pas été « vus », d’un Abraham, d’une Sarah, ou d’un Jésus de Nazareth.

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. La vocation érotique et émancipatrice de Jésus

Jésus ici comprendra donc qu’il aura à combattre à son tour les dominateurs patriarcaux : comme esclave dénonçant la domination, à la suite d’Abraham et de Sarah, il attaque les marchands du temple, fétichistes idolâtrant des médiations idéales matérialisées, de même qu’il attaque une tradition fossilisant le « Texte » pour mieux enfouir des vocations initialement libératrices, mais indéterminées, ouvertes, en devenir.

Comme « féministe » encore confus, mais déterminé, il désire s’adresser, avec le « logos » de ses « pères », devenus réactifs, par tristesse et colère déviée, à Marthe, Marie, ou Marie-Madeleine.

La « non-virginité » évidente de Marie-Madeleine, en tant qu’elle ne suscite jamais la « condamnation » de Jésus, bien au contraire, indique peut-être que le culte plus tardif d’une « Vierge » qu’aurait été sa mère, culte vengeur, patriarcal, et définissant implicitement, abjectement, une « souillure » de la sexualité féminine, culte violant la sérénité d’un érotisme généreux et incarné des vivants, l’aurait fait sourire tristement.

On devine par ailleurs que Jésus et Marie-Madeleine firent l’amour : lorsqu’elle lui lave les pieds avec ses cheveux, il est en effet explicite, selon la symbolique traditionnelle, qu’on désigne là un acte érotique. Un acte érotique qui se suffit donc à lui-même, et qui ne « produit » aucune vie, au sens « biologique » ; qui est partagé avec une femme qui aura vécu son sexe sans le soumettre à cette finalité « biologique ».

On comprend à quel point les interdits « religieux » aujourd’hui, sous leur forme patriarcale et économique, « biologiciste », à propos de la contraception ou de l’avortement, ont quelque chose d’insupportablement hypocrites, qui viole la source même des intentions initiales qu’ils prétendent pourtant « défendre ». En tant qu’ils abolissent l’érotisme comme fin en soi, et en tant qu’ils confondent la potentialité « physico-chimique » de la vie avec la vie sensible et consciente, incarnée, elle-même, ces interdits dogmatiques et impensés violent un autre interdit, nazaréen, plus juste et plus généreux, soit celui qui enveloppe et accueille l’ouverture de l’être, sa liberté, sa possibilité d’être ou de ne pas être, d’être tel ou d’être différemment.

Un érotisme qui se vit au présent, sans projection future qui le nierait, fut constamment prôné par Jésus. Jusque dans les actes, échanges, érotiques ou amicaux. L’enfance engendrée qu’il peut désirer, ou convoquer, ne saurait rendre « coupable », ou « redevable » cet érotisme, ou nier son autosuffisance. Elle ne peut être qu’un espoir, un souhait possible, et parfois différé, enrichissant ce seul présent. Mais si elle n’enrichit pas ce présent, si ce présent lui-même ne sait pas l’accueillir, faut-il accuser son absence, ou le désir de son absence ?

Un érotisme qui se suffit à lui-même, et qui n’est pas à justifier « biologiquement », est évidemment défendu par le nazaréen, et fonde certainement le noyau même de la doctrine : faire l’amour avec l’autre, habillé-e-s ou nu-e-s, par la parole ou par les corps silencieux, en effet, est un acte qui ne vise pas simplement l’engendrement « biologique » de la vie, mais d’abord et surtout cet accès plein et affirmatif à l’intériorité inextensive d’autrui, à la certitude que l’autre possède une sensibilité pleine mais impalpable, et qui pourtant pénètre jusqu’à soi, de façon incompréhensible et déchirante.

La création possible d’un être nouveau, dans cette situation, d’une enfance nouvelle, ne serait plus la négation de l’érotisme qui aura été vécu pour lui-même, au présent, mais elle sera d’autant plus belle et accomplie qu’un tel érotisme aura été éprouvé comme fin en soi, lors de son déroulement intensif et recueilli. Elle ne serait plus « production biologique » mécanique, ordonnée ou « gérée » de façon « instrumentale », mais épanouissement de soi dans l’autre, et finalement don de soi par la création d’une vie nouvelle.

Dans cette perspective, d’ailleurs, un érotisme qui ne serait pas exclusivement orienté vers une« procréation » qui le réduit à n’être qu’un « moyen », sera celui qui aura une dimension proprement religieuse : la relation homosexuelle ne peut être condamnée par l’intention nazaréenne, dans ce contexte, bien au contraire ; car elle exprime une pleine liberté, et la pleine possibilité d’accueillir la dimension autosuffisante et pénétrante de l’érotisme relié ; elle permet éminemment l’accès plein à cette déité qui est en soi par l’autre, et en l’autre par soi, puisqu’elle se consacre pleinement à son seul présent, sans projection future relative à la « reproduction ».

 

 

 

 

 

 

 


 

  1. L’autosuffisance de la parole de Jésus, et sa puissance miraculeuse

Ce n’est certainement pas en tant que « magicien » faisant des « tours », ou des « miracles » insensés, violant les lois naturelles, qu’un tel homme, avec de telles intentions relatées, aimerait a priori être « reconnu ». La beauté d’une parole, de sa parole, produit déjà assez de « magie », dans un monde aussi mystérieux et ésotérique, pour qu’il ne soit pas ensuite nécessaire de demander à cet humain de « faire des miracles ». La résurrection « surnaturelle » de sa chair, de même, n’a pas à être exigée, lorsque cet être a montré assez clairement que la sensibilité inextensive qui soutient cette chair corruptible est l’éternité même. C’est faire preuve d’un « réalisme » trivial et bas que d’avoir de telles exigences : en voulant que « le plus grand penseur » (selon Spinoza), que « le plus grand aimant du monde » (selon les croyants), Jésus, viole finalement la légalité naturelle la plus nécessaire, la légalité du monde visible la plus stricte, en « ressuscitant » (ce qui ne le singulariserait d’ailleurs plus, puisqu’Elie et Lazare auraient déjà « opéré » cette « prouesse »), le « chrétien » bassement réaliste, qui exige des « miracles » visibles, des « tours de magie » apparents, insulte une parole très profonde, qui pourtant se suffit à elle-même ; il n’a plus la foi en cette parole, qui pourtant suffit à suggérer la dimension absolument ésotérique, mystérieuse, de tout ordre « naturel » ou « visible » en lequel s’inscrit un amour invisible qui s’auto-affecte (en lequel s’inscrit le « divin », qui n’a pas « besoin » de violer la légalité naturelle pour « s’exprimer », ou s’imprimer, clairement).

A la fin du chapitre sur la liberté de La crise de la culture, Arendt définit le sens possible d’un miracle de l’être, qui n’est plus violent ou terrorisant : ce miracle ne viole en rien les « lois naturelles », mais constitue au contraire la texture même de tout ce que nous appelons « nature » ou « réalité ». Ce miracle est le surgissement d’événements infiniment improbables au sein des processus mécaniques et déterminés, cycliques et prévisibles, constituant ce que nous appelons la « nature », l’« histoire », ou la « vie ». Un tel surgissement est encore soumis à des « lois » causales déterminées, mais sa dimension infiniment imprévisible le rend extraordinaire.

Par exemple, les conditions initiales de « notre » univers étant « données », il était infiniment improbable qu’un système comme le système solaire se constitue. Un système solaire étant « donné », il était infiniment improbable qu’une planète comme la Terre développe en lui des formes de vies. Des formes vivantes étant « données », il était infiniment improbable qu’une vie consciente, « humaine », finisse par développer une « histoire » spécifique. Une histoire humaine étant « donnée », marquée par la violence et la domination, il était infiniment improbable que des esclaves comme Abraham, Sarah ou Jésus, s’élèvent et se révoltent, dans l’amour, pour promouvoir l’émancipation de tous et de toutes.

Chacun de ces « événements » est un miracle au sens arendtien : il n’est pas la violation des lois naturelles, mais il vient rompre des processus cycliques et prévisibles, pour faire surgir le nouveau comme nouveau, et pour faire émerger une vocation, une intention, une création, qui marqueront irréversiblement le devenir de l’être.

Arendt indique que l’humain est l’être qui sera particulièrement susceptible de faire surgir ce genre de « miracles », en particuliers dans la transformation éthique et politique des communautés humaines. La disposition politique des humains, au sens fort, leur permet, lorsqu’elle est rendue visible et efficiente, de briser des processus historiques et naturels désespérément cycliques et prévisibles.

Mais c’est surtout en tant qu’il est une enfance qui émerge, un être qui naît, et qui sera doué d’une parole potentiellement transformatrice, que l’individu humain peut à chaque fois faire valoir cette nouveauté qu’il est, ce miracle qu’il est, et bouleverser en tant que tel un monde apparemment prévisible. La naissance de l’être qui parle, et qui peut exprimer par cette parole, par cette désignation, sa manière absolument unique et singulière, et donc universelle, d’être affecté, invisiblement, par le monde, est ce par quoi une réalité inattendue, « miraculeuse », inouïe, peut advenir dans le monde. Tout ordre social conservateur, qui veut étouffer cette nouveauté qui le menace, gère et organise le commun, le public, et l’intime, de telle sorte que cette nouveauté soit ramenée immédiatement à du banal, à du prévisible, ou à du « normé ». Mais certains individus sachant résister, nazaréens au sens strict, savent aussi ouvrir des brèches émancipatrices, et rendre visibles un tel miracle qu’ils sont, et que nous pourrions toutes et tous devenir.

« Voyez-vous les bergers à l’entrée de l’étable? Comme toutes les nuits, ils étaient dans les champs environnants à surveiller leurs troupeaux quand, tout à coup, ils virent apparaître un ange. La peur s’empara d’eux. Mais l’ange les rassura. ‘Soyez sans crainte!’ leur dit-il. ‘Aujourd’hui, à Bethléem, est né Christ le Sauveur. Vous trouverez le nouveau-né couché dans une crèche.’ Et soudain arriva une multitude d’anges qui louaient Dieu. Quand les anges les eurent quittés, les bergers cherchèrent Jésus. Ils viennent de le découvrir.

Savez-vous pourquoi Jésus est si important? Qui est-il en réalité? Dans notre première histoire il a été question du premier Fils de Dieu. Ce Fils travailla avec Jéhovah, l’aidant à faire les cieux, la terre et le reste. Jésus est ce Fils-là!

En effet, Jéhovah avait pris dans le ciel la vie de son Fils et l’avait déposée dans le ventre de Marie. Aussitôt un enfant commença de s’y former. C’était le Fils de Dieu. Vint le jour où Jésus naquit dans une étable de Bethléem. Comprenez-vous maintenant pourquoi les anges étaient si heureux d’annoncer la naissance de Jésus? »

(Luc 2 : 1-20)

Un être nouveau, miraculeux, qui dès sa naissance est assigné à cette nouveauté, qui est « attendu » comme « miracle », ou « sauveur », selon une circularité logique douloureuse, sera aboli dès la naissance en tant que nouveauté. Pour devenir cet être miraculeux, il devra résister non pas seulement à l’ordre social prévisible qui voudrait l’étouffer, mais aussi à ses défenseurs, amis, proches, qui l’attendent, et qui voudraient déjà définir sa « mission » avant même qu’il ait pu l’accomplir. Pour devenir cet être miraculeux, Jésus de Nazareth dut lutter éminemment, et plus que tout individu qui porterait ce miracle en lui, mais qui n’était « attendu » par personne. Il dut donc trahir les attentes de ceux qui l’annonçaient, choisir son propre chemin, étonner ceux qui prévoyaient ce qu’il allait accomplir, créer sa propre voie.

L’annonciation du miracle, par définition, abolit le miracle : mais l’être miraculeux sait donner un sens nouveau à cette annonciation, il se l’approprie et lui donne une vie, une orientation déterminée, que personne n’aurait pu prévoir. Il ne se soumet pas à l’annonciation comme si elle était une prescription qu’il devrait suivre, ou un mode d’emploi qu’il devrait respecter. Et en trahissant de la sorte, précisément, il devient fidèle à cette attente : il devient ce miracle, puisque la prévision du miracle n’aura pu prévoir ce qu’il aura choisi de devenir.

Les dogmatiques dominateurs qui voudrait considérer que tous les accomplissements de Jésus étaient déjà « existants » lors de la venue au monde de l’enfant Jésus, de façon « fatale », abolissent la nouveauté de l’enfant Jésus, et abolissent finalement tout miracle. Ce sont les mêmes qui exigeront que les miracles qu’il fit ont un sens immédiatement « littéral », et qu’ils violèrent finalement la légalité naturelle. Qu’ils ne sont pas des paroles douces et simples, mais des faits édifiants et terrifiants. Car ils ont voulu d’emblée le figer comme symbole, comme prétexte, dans la mesure où toute guerre et domination a besoin de « symboles » fixes et autoritaires.

Il s’agirait donc d’interpréter le geste de Jésus au sens arendtien : c’est un individu humain et incarné, en devenir, qui apporta une parole simple et puissante, qui doit être considéré. Seule cette parole fut miraculeuse, infiniment improbable, inouïe, et c’est elle seule qui peut encore impacter les aimants, 2000 ans plus tard. C’est comme individu né et nouveau, dont les actes n’étaient pas « programmés », « prévus », dont les gestes ne furent pas des « symboles », mais des intentions sincères, qu’il s’agirait de l’écouter à nouveau.

Miracle, avec Arendt, retrouve un sens étymologique clair (latin : mirus, occulus ; grec : dunamis) : le mirus, l’étonnant, le merveilleux, n’est pas nécessairement violation des lois naturelles, mais il peut être un événement radicalement imprévisible, au sein d’un ordre naturel qui contient en lui, toujours déjà, cette possibilité pleine. L’occulus, qui désigne l’œil, renvoie à ce miracle qui est tout simplement l’inextensif, l’invisible absolument nouveau et singulier, qui dans la parole ou l’écrit, peut se rendre visible, pour provoquer la faveur éblouie et désarmée. Le dunamis, comme puissance, excellence, indique qu’une telle parole, finalement, sublime les forces du corps et de l’âme qui est traversé par un tel souffle, ainsi que celles des individus attentifs qui savent le recevoir.

 

De fait, le respect strict de cette parole consisterait à considérer que celui qui la développe, l’humain Jésus, mortel et éternel, comme être visible-invisible, n’a plus à faire des « miracles » « surnaturels » dans le monde visible, une fois qu’il l’a prononcée, puisque cette parole, raisonnable et sereine, très humaine, a suffi pour suggérer le miracle de fait, très « naturel », très « banal » et évident, mais pas moins désarmant, de tout ce qui est, sans qu’il soit plus nécessaire de violer les légalités du monde visible. Le « chrétien » qui ne se soucie plus du tout de la parole, et de sa réception invisible en soi, et qui se focalise sur des violations visibles, extensives, contingentes, qui auraient été commises par celui qui porte cette parole, ne se contente pas d’ignorer cette parole : il l’insulte même explicitement, car cette parole indiquait l’invisible, et non le visible, et elle indiquait que le dit « miracle », ou la dite « révélation », ne pouvait se rendre manifeste que dans cette sphère invisible, et non dans la sphère de l’étendue, ou de la multiplicité spatiale.

« Jésus subissait les miracles que l'opinion exigeait de lui bien plus qu'il ne les faisait ». « Jésus se fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé pour lui ; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas. Jamais les lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une plus forte dérogation ».

(Renan, Vie de Jésus)

Le sens de la résurrection, toutefois, mérite d’être questionné plus profondément, comme indication ésotérique, ou métaphorique, qu’il s’agit de rendre plus « exotérique » : c’est une force prodigieuse de la vie physique, corporelle, qui semble être soulignée ici. Cette vie du corps sensible et visible, portée par une vocation invisible qui parvient à envelopper toutes les sensibilités, en les reconnaissant, par amour, et qui parviendra à susciter des millions de fidélités futures (quoique parfois atrocement clivées et hébétées), cette vie physique, physiologique, développe nécessairement des forces presque « surhumaines », en tant qu’elle est l’incarnation de la puissance inextensive la plus pleine qui puisse s’imaginer. Sans qu’il y ait là une violation des lois naturelles ou physiologiques, ce corps physique, porté par un « souffle » surpuissant, peut subir les sévices les plus sévères sans périr complètement.

Selon cette perspective, qui considère que la vie visible en devenir, soutenue par l’invisible, est assez miraculeuse pour qu’on n’exige pas en outre des miracles « visibles », violant dans le visible les lois de la nature, et ce de façon autoritaire, édifiante, et terrifiante, non émancipatrice, on pourrait considérer que le « soin » précautionneux apporté au corps apparemment mort de Jésus pourrait ressembler au soin apporté à un être blessé, torturé, convalescent, mais non totalement « inerte ». Le lieu où l’on dépose ce corps pourrait ressembler à un lieu caché, paisible, souterrain, à la manière d’un hospice paisible et préservé, destiné à la convalescence. Ce que nous dirait alors cette « résurrection » ne serait pas vraiment en désaccord avec les pensées que ce Jésus aura prodigué de son vivant : qui a aimé le plus vivant a pensé le plus profond ; et qui a pensé le plus profond, a fait de son « verbe », réintégré à la sensibilité « non-verbale », comme partage et comme déclaration d’amour profonde au monde, le soutien le plus puissant du corps sensible, corps sensible susceptible dès lors de subir les pires blessures sans cesser de persévérer dans son être-corporel.

Dans le même ordre d’idées, on pourrait restituer l’interprétation « hétérodoxe » mais sensée de Renan, concernant la dite« résurrection » de Lazare, et la puissance du verbe et de la présence de Jésus. Selon Renan, la joie de revoir Jésus aurait pu ramener à la vie Lazare, qui était simplement malade :

« Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami entraîna-t-elle ces personnes passionnées [la famille de Lazare] au-delà de toutes les bornes. Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille ». Jésus « désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes, et la tête entourée d'un suaire (...). Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux sœurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter (...). Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint Bernard, que saint François d'Assise, de modérer l'avidité de la foule et de ses propres disciples pour le merveilleux. »

« Fatigués du mauvais accueil que le royaume de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite [de Jérusalem]. La résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait de plus convaincant. »

(Renan, Vie de Jésus)

Avec Renan, on peut ici encore désigner une impiété désolante, associée à une certaine conception du « miracle » sensationnaliste et édifiante, qui s’oppose à une foi aimante et modeste, demeurant auprès de la simple parole de Jésus. Le « miracle » de la « résurrection » « surnaturelle » devient une stratégie de communication vulgaire et mesquine, désirant « massifier » le « message », pour mieux mutiler son fond émancipateur, et c’est le miracle de la parole incarnée et écoutée, de la présence aimante et attentive, qui est alors massacré par lui, miracle vivant et simple qui s’adresse à chaque fois à une seule sensibilité intime, et qui ne produit aucune extase ni aucune idolâtrie, mais qui absorbe l’être tout entier, et lui confère un surcroît de dignité, de gravité, et d’empathie profonde.

Que la « foi » soit devenue une « foi » de publicitaires populistes et dominateurs n’est pas indépendant de la mise en scène vulgaire de tours de magie thaumaturgiques, ou de la figuration d’un surhomme autoritaire, et il s’agit bien de dénoncer ces obnubilations, s’il s’agit bien de retrouver une intention plus émancipatrice et plus singulière.

  1. Le « sens de la terre » prôné par Jésus

C’est finalement une grande santé du corps, indissociable d’une grande puissance de l’amour et du verbe, de la pensée incarnée, qui aurait été défendue par ce Jésus de Nazareth. Il n’aurait pas voulu que nous fuyions par l’imagination, et par tristesse, le lieu du corps sensible terrestre, en nous projetant déjà dans l’existence inextensive sans corps visible qui pourrait lui succéder. C’est bien un certain « sens de la terre », bien avant un certain « Zarathoustra » nietzschéen, que son histoire tâcherait de nous enseigner : ou, plus simplement, c’est un à amour profond et plein qu’il nous inviterait, pour cette vie, terrestre et inextensive, visible, corporelle et invisible, qui nous est donnée.

Concernant cette grande santé, il s’agirait d’envisager la critique que certains modernes adressèrent à la projection nazaréenne vers un « royaume des cieux » après la mort, récompensant les justes et les déshérités. Marx indiqua qu’il pouvait devenir, idéologiquement, « l’opium du peuple » : les prolétaires se réfugieraient dans cette pensée qui leur promettrait une récompense, après une vie souffrante, et ils s’assoupiraient, ils renonceraient à la lutte, ils consentiraient à la domination. Nietzsche critiqua un arrière-monde halluciné, qui était une façon de ne pas savoir affirmer la vie et le « sens de la terre », de nier tout ce qui est donné, et de haïr le corps et la matière visible existante, par impuissance, désespoir, sadomasochisme, ou par dérangement mental.

Mais ces critiques dénonçaient peut-être d’abord des instrumentalisations modernes du religare, l’inversant, et non ses intentions originales en tant que telles.

Intéressons-nous d’abord aux relations éventuelles entre le message possible de Jésus et les intentions palpables de Nietzsche.

D'une certaine manière, on peut considérer que Jésus de Nazareth, si l'on s'en tient à sa seule parole, qui requiert toujours des interprétations attentives, aurait voulu lui aussi prôner le "sens de la terre", "l'affirmation de la vie", que le prophète Nietzsche-Zarathoustra a voulu réhabiliter beaucoup plus tard.

En effet, les projections suggérées par cette parole, relatives à un "au-delà", à un "royaume des cieux", ne sont pas nécessairement immédiatement « nihilistes » au sens nietzschéen. D'une certaine manière, je puis très bien me projeter dans un avenir désirable sans pour autant nier purement et simplement cette vie présente qui m'est donnée, ici et maintenant. La projection dans un futur souhaitable peut aussi se mettre au service d'une intensité désirante qui se manifeste au présent, à tel point qu'elle ne fera que magnifier, sublimer cette intensité présente, pour la rendre réellement délicieuse et créative, affirmative et épanouie.

Si je vis un amour beau, actuellement, avec une personne que j'aime, alors le fait que nous évoquions avec joie nos futurs enfants, qui n'existent pas encore dans le présent de notre relation, ou nos futurs voyages, qui ne sont pas encore accomplis, peut aussi signifier que ces projections, espoirs, désirs, se mettent essentiellement au service de la joie présente qui se vit, ici et maintenant. Même si ces désirs ne sont qu'illusions, et qu'une perte inattendue rend finalement impossible leur satisfaction, dans le futur, il n'en demeure pas moins qu'ils auront permis des expériences plus riches et plus douces au présent, plus profondes aussi, et qu'ils auront accompli une forme de vocation précieuse, c'est-à-dire qu'ils auront intensifié cette vie qui se donne au présent, ici et maintenant.

Nietzsche ne prend pas assez en compte cette objection. Ni Marx, d’ailleurs. Le "royaume des cieux" dont parla Jésus, par exemple, pourrait bien remplir une fonction analogue à la projection douce des amants, des amantes présentes, qui songent présentement à un futur heureux, mais précisément pour que ce présent soit plus beau et plus intense encore. Dès lors, le nazaréen n'aurait pas voulu nier le corps ou la terre, mais il aurait simplement voulu les magnifier. Foi, espérance, et charité, n'auraient pas été d'abord doutes, impuissances, lassitudes, et déceptions, mais accomplissements joyeux et terriens, au présent. Ceci n’exclut ni l’affirmation du présent, ni donc la lutte des esclaves pour cette affirmation, mais tend au contraire à les rendre encore plus nécessaires : sans projection au sein d’une vie qui se transcende et s’émancipe, au sein d’un futur plus souhaitable, l’incarnation affirmative et le refus radical de la souffrance, ne peuvent exister au présent.

De même, l'annonce par les premiers chrétiens des "temps apocalyptiques" peut aussi être comprise comme une manière de dire que la vie sur terre n'est pas éternelle ; et qu'elle a donc quelque chose d'infiniment rare et précieux, qu'il ne faut pas négliger, qu'il faut soigner et protéger. Nietzsche d'ailleurs aura rappelé souvent que nous ne pouvons plus ne pas savoir, nous "modernes", que l'humain est "éphémère" comme « espèce vivante », espèce qui a une histoire déterminée, et qui finira par s'éteindre. Il sécularise ici une pensée de fait très ancienne, et ses conclusions, favorables à l'affirmation de la vie, ne sont peut-être pas si éloignées d'une intention nazaréenne initiale.

« Autrefois on cherchait à se donner les sentiment de la majesté de l'homme en invoquant son origine divine : c'est devenu une voie interdite, car sur le seuil se dresse le singe, entouré d'un bestiaire à faire peur : compréhensif, il grince des dents comme pour dire : par là vous n'irez pas plus loin ! On fait donc maintenant des tentatives en direction opposée : le chemin où s'engage l'humanité doit servir à prouver sa majesté et sa filiation divine. Hélas, de nouveau l'effort est vain ! Au bout de cette route se dresse l'urne funéraire du dernier homme, du fossoyeur. Aussi haut que son évolution puisse porter l'humanité – et peut-être se retrouvera-t-elle à la fin plus bas qu'au commencement ! - elle ne peut accéder à un ordre supérieur, pas plus que la fourmi et le perce-oreille ne s'élèvent, au terme de leur « carrière terrestre », à la filiation divine et à l'éternité. Le devenir traîne à sa suite l'avoir été : pourquoi ferait-il dans ce spectacle éternel une exception en faveur d'une vague planète, et ensuite de la vague espèce qui l'habite ! Assez de ce genre de sentimentalité ! »

(Nietzsche, Aurore, 49)

 

Aujourd’hui, l’enjeu écologique ou climatique « concrétise » la perspective apocalyptique : mais il ne peut être posé pour diffuser nihilisme et renoncement au combat. Au contraire, il nous rappelle que notre passage sur cette terre est éphémère, et qu’il faut d’autant plus lutter activement et affirmativement pour faire en sorte que ce passage ne soit pas marqué par la désolation et l’extinction précoce et désastreuse.

On notera que, d'une certaine manière, au plus les amants sentent que cette projection vers un futur heureux enrichit leur présent et les comble actuellement, au plus ils augmenteront leurs chances de vivre dans le futur un telle projection, pour l'instant virtuelle : leur souhait, leur désir, ou leur foi en leur amour, d'une certaine manière, lorsqu'ils seront posés profondément dans le présent, deviendront plus effectifs, et ils leur donneront plus de chance, ainsi intensifiés, d'accomplir la réalité que cette foi désigne. Cette remarque érotique devient une métaphore pour donner du cœur à la lutte, et de la réalité à l’éternité et à l’espoir.

Certainement en allait-il de même en ce qui concerne le "royaume des cieux" qu'évoquait un certain nazaréen...

 

Nietzsche voudrait donc simplement, peut-être, réorienter le christianisme, qui se serait éloigné de la "source" d'un message qui affirme profondément la vie, et le sens de la terre : il propose quant à lui sa projection affirmative, l'éternel retour du même, mais elle ne fait en fait que radicaliser, ou révéler en son être, en son devenir, en son désir profond, cette idée chrétienne d'un "royaume des cieux".

En effet, si le présent parvient à se projeter dans un futur souhaitable de telle sorte qu'il parvienne à s'enrichir profondément comme présent, alors il comprend qu'il devient lui-même, ce présent actuellement vécu, le seul futur qu'il s'agirait vraiment de désirer. Par un phénomène temporel d'aller-retour réflexif, projectif et réabsorbé, désirant et remémoré, la radicalisation d'une parole nazaréenne favorable à l'affirmation de la vie, comprend que le futur souhaité n'est rien d'autre que le présent enrichi par ce souhait, soit le souhait d’une répétition, une infinité de fois, à l'identique, dans l'éternité, d'un tel présent donné et éprouvé, ouvert et intensifié par cette ouverture.

Autrement dit, Nietzsche fait résonner de façon nouvelle, ou originalement fidèle, cette parole divine, retranscrite dans le L’Apocalypse : "Et voici, je (re)viens bientôt" (22 : 7).

Ces remarques nous engagent à revenir sur les relations entre un christianisme, ou monothéisme, original et primitif, et certaines doctrines grecques antiques, qui tendaient déjà à affirmer l’unité indéfinie de la déité comme principe d’animation, comme souffle de vie.

Dans Ecce Homo, Nietzsche attribue la paternité de la doctrine du « retour éternel » à Héraclite, et l’accorde du bout des lèvres au stoïcisme, qui en aurait « gardé quelques traces ». Pourtant, la doctrine est essentiellement stoïcienne, en tant que doctrine développée et approfondie pleinement (et jusque dans ses conséquences les plus déroutantes).

Le divin, chez les stoïciens, déjà chez Zénon, est un feu à la fois artisan et consumant ; comme âme qui devient et qui donne un souffle à la chair, à la matière, elle détruit aussi ces apparences visibles, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien, ou plutôt : jusqu’à ce qu’elle doive créer encore ces mêmes apparences visibles et incarnées, à l’infini, dans l’éternité. Le déterminisme biologique, l’animation du vivant en devenir, qui se développe selon une nécessité organique, s’articule à une « providence divine » qui fait que les êtres incarnés deviendraient ce qu’ils « sont », éternellement.

L’âme, ou ama, comme animation, qui est aussi amour, qui est aussi mère, celle qui donne la mort lorsqu’elle donne la vie, et celle qui donne la vie lorsqu’elle donne la mort, un tel feu créateur et destructeur, simultanément, ne peut pas ne pas conserver, indéfiniment, les apparences visibles et incarnées qu’il abolit en devenant : il les réaffirme, les réaffirmera, et les a réaffirmées, toujours déjà, dans l’éternelle périodicité de l’être projeté comme devenir. L’ama-lia l’être vivant à lui-même, en le liant à tous les autres, et c’est lorsqu’il le découvre à nouveau qu’il sait son éternité en devenir, implacable et irréversible.

 

Notons au passage qu’on retrouve presque une intention analogue dans le concept de tsimtsoum, qui est un concept de la Kabbale. Du moins si on le désire.

Isaac Louria explique : « Comment Dieu créa-t-il le monde ? – Comme un homme qui se concentre et contracte sa respiration, de sorte que le plus petit peut contenir le plus grand. Il a ainsi concentré Sa lumière dans une main, à Sa mesure, et le monde fut laissé dans les ténèbres, et dans ces ténèbres il tailla les rochers et sculpta la pierre. »[1]

La création divine, ici, n’est pas simplement un acte d’émanation ou de révélation, mais aussi et d’abord un acte de restriction, de dissimulation, de contraction. Une contraction ou concentration crée le vide, ce qui permet l’acte de création, ou de re-création de soi de la déité.

Le tsimtsoum indique que la déité, ou le souffle vivant, se retire de tout lieu, pour faire advenir la réalité de toute localité possible, de toute proximité possible.

Dans ce retirement, elle se retire comme dans un vase, et c’est la lumière qui perce à travers ce vase qui la fait re-surgir, comme devenir animé.

Avant le retirement, dieu-e est pleine Lumière, pleine éternité qui existe par soi. Mais on pourrait penser que c’est en tant qu’éternité sensible qui devient, qui se perpétue, qui se réaffirme irréversiblement et périodiquement, visiblement et invisiblement, qu’elle est ainsi une plénitude, une pleine Lumière, toujours déjà, avant son retirement. On pourrait penser que cette déité avant le retirement est une déité qui est pleine puissance dans la mesure où elle a déjà consumé tout ce qu’il est possible de consumer, pour le réaffirmer, indéfiniment, à travers une série infinie de retirements, de concentrations, de dissimulations éphémères.

C’est ainsi que le tsimtsoum, qui engagerait une séduction peut-être désirée avec une pensée grecque archaïque, stoïcienne, suggérerait une conciliation possible entre Thomas d’Aquin et Spinoza ou entre la thèse et l’antithèse de la première antinomie cosmologique kantienne, de la Critique de la raison pure (le monde a-t-il ou non un commencement dans le temps ?).[2]

 

Si l’on revient donc au stoïcisme, des parentés étonnantes entre ce concept kabbalistique de tsimtsoum et ce « retour éternel » peuvent apparaître plus précisément encore, maintenant avec Chrysippe :

« Le processus qui conduit à l’embrasement du monde selon Chrysippe n’est guère différent de celui décrit par Zénon. Dans le traité Sur la providence (traité où il décrivait aussi le retour à l’identique des individus), Chrysippe décrivait un processus de consumation de la matière. L’âme du monde s’accroissait aux dépens du corps, en consumant toute la matière contenue dans le monde. Il en tirait la conséquence que la destruction de l’univers n’était pas la mort de l’univers, puisque la mort est la séparation de l’âme et du corps : là, au contraire, il y avait absorption du corps par l’âme. Cette description est assez cohérente avec la description du pneuma de l’âme comme exhalaison (3ναθυμBασις) du sang : l’âme se nourrit d’une partie du corps ; aussi, l’âme du monde, à force de se nourrir de la matière du monde, finit par l’absorber tout entière en elle. Elle confirme que le principe divin a un aspect dévorateur et consumant, consubstantiel à son aspect créateur et ordonnateur, comme dans la doctrine de Zénon (…).

Dieu se retire en son âme : il « se consacre à ses pensées ». Dieu ainsi retiré en lui-même n’étant plus que providence, on ne s’étonnera pas que, lors de la restauration du monde, tout soit reformé selon un plan très précis. »

 

(« Eternel retour et temps périodique dans la philosophie stoïcienne », par Jean-Baptiste Gourinat, in : Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2002)

 

Les premiers auteurs chrétiens refusèrent souvent cette doctrine stoïcienne, qui leur semblait bizarre, absurde, et peu fondée, et qui menaçait surtout une certaine interprétation déterminée du « royaume des cieux ». Tatien indiqua que c’était une « thèse » qu’il « faut rejeter » (Tatien, Oratio ad Graecos). Origène, le Père de l’exégèse biblique, affirmait que, si elle était vraie, cela supprimerait ce qui est en notre pouvoir (Origène, Contre Celse, IV, 67).

Néanmoins, l’attitude des premiers interprètes chrétiens face à cette doctrine cosmologique et théologique stoïcienne est aussi ambivalente : Origène, contre Celse, l’utilise pour suggérer le fait que la résurrection n’est pas si absurde, puisqu’elle peut avoir un versant « cosmique » au moins pensable. Lactance la trouvait « plus recommandable » que la doctrine de la métempsychose pythagoricienne (Lactance, Divinae institutiones, VII, 23).

Cette ambivalence se retrouve d’ailleurs au sein de l’école stoïcienne elle-même : par exemple, le stoïcien Panétius eut honte de cette doctrine « bizarre » et la rejeta. D’autres la discutèrent, la modifièrent, voulurent réfuter ses « incohérences » éventuelles.

Mais il s’agirait de se pencher davantage sur le cas d’Origène, qui fut le penseur chrétien à « admettre » le plus pleinement la possible résonnance de cette doctrine (malgré beaucoup de réserves). Il tira toutes ses conséquences strictes :

« Socrate sera de nouveau fils de Sophronisque et Athénien, et Phénarété épousera de nouveau Sophronisque et l’enfantera de nouveau. [...] Socrate ressuscitera, issu du sperme de Sophronisque ; il sera formé dans l’utérus de Phénarété, il sera éduqué à Athènes et deviendra philosophe et sa philosophie antérieure ressuscitera et pareillement ne sera pas différente de sa philosophie antérieure. Et Anytos et Mélétos ressusciteront aussi, de nouveau accusateurs de Socrate, et le conseil de l’Aréopage condamnera Socrate. [...] Socrate portera des vêtements qui ne seront pas différents de ceux de la période précédente, dans une pauvreté qui ne différera pas, dans une cité d’Athènes qui ne différera pas de celle de la période précédente. »

(Origène, Contre Celse, V, 20)

 

Origène n’admet pas la doctrine stoïcienne de la réaffirmation périodique du même. Mais son intérêt prononcé pour cette doctrine donne à penser. Elle pouvait produire en lui, comme chrétien, un certain écho.

Origène distingue trois sens à dégager, pour l’interprétation du texte biblique : le sens littéral, le sens moral et le sens spirituel. Ces trois sens, ou significations, orientations herméneutiques, correspondent aux trois dimensions de l’humain incarné : le corps, l’âme et l’esprit.

 

 

« Il faut donc inscrire trois fois dans sa propre âme les pensées des saintes Écritures : afin que le plus simple soit édifié par ce qui est comme la chair de l’Écriture – nous l’appelons ainsi perception immédiate - ; que celui qui est un peu monté le soit par ce qui est comme son âme ; mais que le parfait … le soit de la loi spirituelle qui contient une ombre des biens à venir. De même que l’homme est composé de corps, d’âme et d’esprit, de même l’Écriture de Dieu a donné dans sa providence pour le salut des hommes. »

 

(Origène, Traité des principes IV, 2, 4)

 

La vie et la parole de Jésus s’adresse d’abord à une pure sensibilité désirante : cette énergie du désir acquiesce au texte comme dire qui désigne un amour simple et charnel pour d’autres êtres sensibles. Puis ce dire désigne l’animation invisible, l’inextensif, comme âme que je protège, et c’est sa signification métaphorique qui apparaît. Puis, porté par l’euphorie métaphorique, je m’élève à la signification indéfiniment « une », spirituelle, de ces mots qui ne sont plus simplement perçus, mais qui transpercent tout l’être : ils désignent une seule et même déité en devenir, dans la compassion, qui s’affirme éternellement.

Il se trouve que l’éternelle réaffirmation stoïcienne n’est pas incompatible avec cette troisième forme de dévoilement herméneutique qui apporte et qu’apporte le message biblique. Mais pour l’envisager, il s’agirait de dépasser certaines limitations contingentes de ces réceptions archaïques.

 

Origène ne peut admettre la doctrine stoïcienne du « retour » car elle nous priverait de liberté, et s’opposerait au message nazaréen, qui dévoile la liberté de la vie, et son ouverture imprévisible pleine, sa dimension miraculeuse. Tatien la rejette complètement, car il considère que la résurrection n’a lieu qu’une seule fois : pour le Jugement dernier, qui est lui aussi unique.

Néanmoins, face à ces objections légitimes, on peut envisager plusieurs possibilités.

D’abord, le recommencement périodique envisagé ici n’implique pas nécessairement que le temps « revient en arrière ». Le temps peut demeurer irréversible, faire surgir continuellement l’absolument nouveau, et développer néanmoins des formes vivantes identiques, éternellement. La temporalité inextensive et continuellement enrichie, par exemple, d’un Bergson, et qui implique la liberté créatrice de tout être sensible et conscient, n’est pas nécessairement contredite par l’idée d’une renaissance périodique des êtres et des choses, puisque celle-ci peut très bien se dérouler dans un flux continu et irréversible.

Ainsi, on peut formuler la version la plus stricte du retour éternel à l’identique des êtres tout en conservant l’idée selon laquelle il y a encore, au sein de cet « identique » ou de cette « réaffirmation », une dimension de différence irréductible, qui est temporelle.

Des agencements spatiaux peuvent très bien revenir à l’identique, par le feu ou par l’amour, mais sur un plan temporel, ces agencements identiques resteront irréductiblement différents, car ils resteront dans des temps différents.

Il se peut toutefois que la réaffirmation d’agencements spatiaux identiques, dans des temps différents, signifie aussi la réaffirmation de la qualité la plus intime de l’âme sensitive, ou de « l’identité personnelle » propre, quoique cela reste « indémontrable ». Mais c’est précisément au sein de cette possibilité, ou « désir » improuvable que se situe une dimension spirituelle et érotique qui relierait une intention grecque et une attention nazaréenne : dans la réminiscence, dans le signe, dans le verbe qui transperce la chair et « annonce » quelque chose, dans un « déjà-vu » qui obtient une faveur folle et belle, dans un pressentiment indicible, l’être incarné sent qu’il a peut-être déjà vécu ce qu’il vit, que les agencements visibles autour de lui ont déjà été perçus ainsi, et que c’est son identité personnelle la plus intime qui semble se conserver au cœur de cette dynamique de persévérance et de réaffirmation indéfinie.

Ce sentiment n’est pas une certitude « rationnelle ». Chrysippe, d’après Lactance, disait de cette renaissance périodique : « Ce n’est pas impossible ». Il ne voulait pas l’imposer « dogmatiquement ». Il projetait ici un désir, une intuition possible. Mais dans un moment de grande béatitude, l’être veut savoir qu’elle trop belle et trop bonne pour ne pas avoir à se réaffirmer éternellement, et ses pressentiments, cette synchronicités qu’il a aperçue depuis longtemps, il leur donne un sens qu’ils semblent réclamer. Dans un moment de pur amour pour la vie, on pourrait vouloir qu’elle se maintienne telle qu’elle est, dans l’éternité.

Le raisonnement est simple : il y a des moments de vie qui sont si beaux et vrais qu’on les vit comme un Don total et entier. Mais un Don entier ne peut disparaître, s’évanouir, devenir « rien » ou « néant », sans quoi il serait la moitié d’un Don. Seulement, dans cette vie-là, chaque moment, même joyeux, passe, coule, puis semble s’évaporer. La mémoire qui le conserve semble devoir à son tour l’abolir, dans l’amertume, ou dans la mort. Mais pourtant, ce moment a semblé plein, généreux, et non cruel ou vengeur, lors de son déroulement. « Nécessairement », donc, selon une nécessité désirée, séduite, un tel moment qui devient, doit posséder un être qui perdure, doit se conserver comme ce qui s’offre pour toujours, dans l’éternité. Pour qu’un Don, ou une félicité, qui toujours devient, dans cette vie en devenir, soit effectivement ce Don plein et entier que l’on accueilli comme tel, il faut que tout l’être recommence périodiquement, que tout revienne à l’identique périodiquement, au sein de la perpétuité irréversible, non seulement les agencements spatiaux, mais aussi les qualités intimes ici manifestes, de telle sorte que ce qui s’est donné aussi intensément offre la certitude qu’il est bien donné pour toujours, et à jamais.

Pour deux raisons, donc, et pour répondre à Oreste, une telle projection ne nie pas la liberté de l’être vivant, sensible et conscient :

  • Cette projection est une possibilité, un souhait, qui se manifeste dans la joie, et qui peut très bien disparaître lorsqu’elle devient accablante ; elle n’est pas un dogme qui s’impose dans l’absolu, et ne définit pas une facticité implacable à laquelle les individus seraient immanquablement soumis.
  • Si cette projection désigne une « réalité » véridique, alors elle ne dit pas que « tout est déjà joué », car elle ne dévoilera jamais un « futur » qui aurait déjà été « vécu », dans la mesure où elle n’offre que des réminiscences suggestives et vagues, et dans la mesure où elle continue à se développer sur un fond temporel irréversible et à chaque fois miraculeux, absolument nouveau : si chaque fois se répète une infinité de fois, chaque fois reste pourtant, à chaque fois, une première fois, éprouvée comme telle, au sein de la plus simple liberté, de la plus stricte ouverture de l’être (à ce titre, l’affirmation spirituelle et charnelle ici en jeu, qui est le plus beau des risques, sera très bien exprimée par la suggestion érotique de Barbara, « A chaque fois »[3]).

 

  • Liberté et déterminisme qualitatif sont compatibles : grâce de la danseuse (cf. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, I).

 

  • La croix comme acquiescement sans défense, innocent, indique cette ouverture dans la grâce.

 

  • Cette proposition n’est finalement pas incompatible avec la projection d’une âme qui est « plus » que le corps, et qui poursuit une voie intensive continue, pour se faire chair, perpétuellement, périodiquement, mais ponctuellement ; la grande affirmation et la grande consolation s’unissent, pour faire émerger le sens d’un aller-retour réflexif du présent vers et le futur et du futur vers le présent, qui fait émerger une nouvelle énergie qui désigne une « autre » projection dans l’inconnu(e) à venir.

 

D’ailleurs, on peut penser que c’est finalement le bouddhisme que Nietzsche "réoriente", plus qu'il ne l'abolit. Puisque le christianisme n'aura lui-même que radicalisé une intention bouddhiste, selon Nietzsche. Cette méditation au présent, ce désir spirituel se désirant lui-même, ne se projetant plus vers un objet qui manque, et que les bouddhistes auront protégé, contre toute avidité, sera finalement "préservé", ou sublimé, au sein de cette pensée fluctuante et vibrante de l'éternel retour du même, qui est pensée du futur dans le présent, et pensée du présent dans le futur. Nietzsche veut empêcher donc un certain "bouddhisme" de dégénérer en nihilisme, mais c'est bien pour préserver un certain noyau radical bouddhiste, profondément affirmateur.

Cela étant, ce que Nietzsche n’a pas aperçu, c’est la spécificité radicale de la parole nazaréenne, sa plus grande sagesse : Jésus ne se contente pas de prolonger Héraclite

Marx à son tour permet de définir la transcendance et l’espérance visée par la foi nazaréenne comme émancipation de tous et de toutes, par la lutte, et vers la liberté, l’égalité, la paix et la justice cosmopolitiques. L’intention nietzschéenne, le « retour éternel », n’est pas nécessairement incompatible avec cette intention marxienne, mais peut même la compléter, certes sur un plan « éthique » insuffisant, mais néanmoins enrichissant : en effet, si ce retour éternel est simplement un état d’esprit dynamique, qui permet d’envisager le caractère décisif de la vie, puisqu’elle se répéterait, comme désir sélectif, éternellement à l’identique, et ainsi le caractère absolument insupportable de l’aliénation, et si cette éternité n’est plus elle-même réifiée de façon statique, dogmatique, solipsiste, ou mégalomane, si elle est une simple perspective qui permet aux individus des souhaiter une installation vraiment sereine sur terre, qui n’est plus accompagné par l’oubli aristocratique des désastres du passé, mais qui se fonde sur une mémoire attentive et soucieuse de ne plus reproduire le pire, alors il n’est pas un obstacle pour la lutte vers l’émancipation, mais il peut même lui donner un sens singulier, quoique très personnel, à chaque fois.

Quoi qu’il en soit, il est devenu clair aujourd’hui que ce « Dieu » qui était désigné par un tel homme, Jésus, ne peut être rien d’autre que la vie telle qu’elle possède une dimension inextensive, qui la transcende en tant qu’elle l’exprime aussi, ou plutôt les vies, qui s’émancipent, et qui accèdent ainsi toujours plus à l’unité de cet inextensif, et à l’invisibilité de chacun et de chacune, telle qu’elle ne peut se diviser ou se fragmenter, telle qu’elle ne peut être réifiée, dans l’absolu (empathie, compassion, amour).

On l’appellerait dieu-e, sans majuscule, et avec un « e », car ce n’est plus une hypostase, une instance personnifiée, un logos masculinisé, mais un principe dynamique, interne à chaque être, qui rend possible leurs liaisons, leurs compositions, leurs créations et leurs unions, mais aussi leurs luttes et leurs résistances contre ce qui empêche ces unions, compositions, créations et unions.

Notes :


[1] Cité par G. Scholem, dans La Kabbale, Le Cerf, 1998

[2] Sur ces questions « cosmologiques » et érotiques : voir les annexes 3 et 4, à la fin de cet ouvrage.

[3] On pourrait considérer que Barbara s’adresse ici autant à la vie elle-même qu’à son amour, puisque c’est son amour qui aura rendu aussi désirable sa propre vie :

« Chaque fois qu'on parle d'amour, /C'est avec "jamais" et "toujours", /"Viens, viens, je te fais le serment /Qu'avant toi, y avait pas d'avant, /Y avait pas d'ombre et pas de soleil. /Le jour, la nuit c'était pareil./Y avait pas au, creux de mes reins, /Douce, la chaleur de tes mains.", /A chaque fois, à chaque fois, /Chaque fois qu'on parle d'amour.
Chaque fois qu'on aime d'amour, /C'est avec "jamais" et "toujours". /On refait le même chemin /En ne se souvenant de rien /Et l'on recommence, soumise, /Florence et Naples, /Naples et Venise. /On se le dit, et on y croit, /Que c'est pour la première fois,

A chaque fois, à chaque fois, /Chaque fois qu'on aime d'amour. /Ah, pouvoir encore et toujours /S'aimer et mentir d'amour /Et, bien qu'on connaisse l'histoire, /Pouvoir s'émerveiller d'y croire /Et se refaire, pour pas une thune, /Des clairs d'amour au clair de lune /Et rester là, c'est merveilleux, /A se rire du fond des yeux. /Ah, pouvoir encore et toujours /S'aimer et mentir d'amour.
Ah redis-le, redis-le moi, /Que je suis ta première fois. /Viens, et fais-moi le serment /Qu'avant moi, y avait pas d'avant, /Y avait pas d'ombre et pas de soleil. /Le jour, la nuit, c'était pareil. /Y avait pas, au creux de tes reins, /Douce, la chaleur de mes mains. /Ah redis-le, redis-le moi, /Que je suis ta première fois. /Ah, redis-le moi, je te crois. /Je t'aime, c'est la première fois, /Comme à chaque fois, /Comme à chaque fois, /Comme à chaque fois... »

On notera que « bar » en hébreu peut signifier enfance, dont peut découler la demeure, le fait d’être installée comme jeunesse protégée ; Barbara connut l’horreur d’une enfance meurtrie, mais elle a sublimé, de façon résiliente, cette blessure, dans le chant et dans le pardon (L’aigle noir)

Dionysos répond à Ariana :

 

 

"Mais tu le sais bien :
ce que tous haïssent,
ce que je suis le seul à aimer,
tu sais bien que tu es éternelle !
que tu es nécessaire !
Mon amour ne s'enflamme
éternell