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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:48

« C'était demain : lorsque la fin justifie l'origine », conférence de Jacques Arnould au Centre Rabelais de Montpellier (2013)

Introduction

Jacques Arnould, entré dans les ordres à 25 ans, diplômé en ingénierie agronomique, docteur en théologie et en histoire des sciences, et chargé de mission sur la dimension éthique, sociale et culturelle des activités spatiales au CNES, tente d'établir, dans sa pratique et dans sa théorie, les rapports qui existent, dans notre réalité contemporaine, entre la foi et la raison, entre la théologie et la science, entre la question de Dieu et celle de la connaissance rationnelle du monde. Les titres de ses ouvrages tels que Darwin, Teilhard de Chardin et Cie : l'Eglise et l'évolution, L'Eglise et l'histoire de la nature, Dieu versus Darwin, sont éloquents : il s'agit pour lui de confronter la conception théologique (chrétienne) du monde aux avancées de la science moderne. La foi en Dieu est-elle encore justifiable après Galilée et Darwin ? Les progrès fantastiques de la rationalité à l'âge moderne doivent-ils rendre caduque la question de Dieu ? La tradition biblique, avec l'éthique qu'elle apporte, ne peut-elle pas au contraire concerner, encore aujourd'hui, les scientifiques eux-mêmes, dès lors qu'ils se situent face aux limites de leur savoir ? Ce sont ces questions qui orientent constamment les recherches de Jacques Arnould. Conscient de la complexité de sa position, en tant qu'il est à la fois un homme de science et un homme d'église (un dominicain), il déclarait à un journaliste, en 2011 : « Pendant très longtemps, les gens se sont demandés si j'étais finalement une taupe du Vatican dans les domaines scientifiques, ou une taupe de Darwin dans les milieux religieux. Je ne suis ni l'un ni l'autre. » Autrement dit, ni concordiste, ni scientiste, il tente de donner, à deux points de vue très différents sur le monde, deux assises distinctes, mais en tant qu'ils seraient susceptibles de cohabiter harmonieusement, sans que l'un doive nécessairement empiéter sur l'autre.

La conférence de Jacques Arnould s'intitule : « C'était demain : lorsque la fin justifie l'origine ». Arnould évoque une parabole. Au cours de la célébration juive de la Pâque, le plus jeune demande : « Quand ces événements ont-ils eu lieu ? » L'ancien répond : « C'était demain. »

Attentif à cette parole, Jacques Arnould tente de penser, dans le contexte d'un monde désacralisé par les sciences, une temporalité proprement humaine, où se télescopent le passé et l'avenir, la mémoire et le projet, l'origine et la fin. Sur cette question, il s'agira de confronter le point de vue de la raison et celui de la foi.

A dire vrai, nous pouvons considérer cette conférence comme une sorte de réponse au 49ème aphorisme d'Aurore, de Nietzsche, aphorisme que nous restituons intégralement : « Autrefois on cherchait à se donner les sentiment de la majesté de l'homme en invoquant son origine divine : c'est devenu une voie interdite, car sur le seuil se dresse le singe, entouré d'un bestiaire à faire peur : compréhensif, il grince des dents comme pour dire : par là vous n'irez pas plus loin ! On fait donc maintenant des tentatives en direction opposée : le chemin où s'engage l'humanité doit servir à prouver sa majesté et sa filiation divine. Hélas, de nouveau l'effort est vain ! Au bout de cette route se dresse l'urne funéraire du dernier homme, du fossoyeur. Aussi haut que son évolution puisse porter l'humanité – et peut-être se retrouvera-t-elle à la fin plus bas qu'au commencement ! - elle ne peut accéder à un ordre supérieur, pas plus que la fourmi et le perce-oreille ne s'élèvent, au terme de leur « carrière terrestre », à la filiation divine et à l'éternité. Le devenir traîne à sa suite l'avoir été : pourquoi ferait-il dans ce spectacle éternel une exception en faveur d'une vague planète, et ensuite de la vague espèce qui l'habite ! Assez de ce genre de sentimentalité ! »

Nous rendrons compte des points essentiels de cette conférence, et nous nous efforcerons de les commenter, voire de les compléter, lorsque cela nous paraîtra utile.

I Une définition du sacré

Pour commencer sa conférence, Arnould propose une citation d'un texte qu'il a écrit pour l'occasion. Nous la restituons telle quelle.

« Nuit de Pessa'h. Aucune porte ne lui résista, aucune cache ne lui échappa. Aucune supplication ne le toucha, aucun remord ne l'atteignit. Il sillonna la ville et la campagne sans omettre la moindre ruelle, le moindre quartier, le moindre enclos. Tel le vautour attiré de loin par l'odeur d'un cadavre, il sentait celle des premiers-nés, des humains comme du bétail. Plus rien alors ne pouvait l'empêcher de s'en approcher et de les frapper à mort. Des petits de la colombe, encore aveugles dans leur nid, à ceux des buffles d'eau déjà plein de vigueur, du futur roi né dans un berceau d'or à l'enfant du mendiant, langé de chiffons, aucun ne survécut à cette nuit de terreur, aucun ne vit l'astre du matin se lever sur le grand fleuve. Personne ne put arrêter le bras de l'Exterminateur. Nuit de Pessa'h, nuit de mort au pays des pharaons. « Tous les premiers-nés doivent mourir », lui avait enjoint son Maître, « tous, sauf... » La restriction avait été aussi claire que l'ordre : il ne pouvait forcer les portes dont le linteau et les deux montants étaient aspergés de sang ; il devait épargner les jeunes vivants qui s'y trouvaient. Ces seuils lui étaient interdits, frontières infranchissables, clôtures inviolables, tout comme le serait un jour celui du Saint des Saints, dans le Temple de Jérusalem. Sacrée. La vie de ces nouveaux-nés, protégée par le sang d'un agneau sacrifié et partagé entre les membres d'une même famille, d'une même maisonnée, ceette vie donc était déclarée sacrée. L'Exterminateur restait à l'extérieur, tel un profane devant l'enceinte sacrée à laquelle seuls le sacrifié, le sacré, le divin ont accès. »

Arnould entend, avec cette citation, nous livrer le sens intime du mot « sacré ». Sacré, du latin sacer, renvoie à ce qui est mis à part et séparé, ce qui est investi d'une valeur intangible, d'un caractère inviolable, d'une pureté inaltérable. Toucher le sacré, c'est souiller le sacré, et c'est aussi se souiller soi-même. Le sacré est intouchable. Ainsi en est-il de l'espace du temple, mais aussi de celui ou celle qui est mis à part pour servir la divinité. Ainsi en est-il également de la jeune accouchée, qui a approché du mystère même de la vie, et donc du divin.

II Le ciel et la vie

Arnould distingue deux sphères traditionnellement sacrées : le ciel, immuable, et la vie, si fragile et si précieuse. Il précise que l'un et l'autre suscitent dans l'esprit et le cœur humains l'horreur et l'amour, le tremendum (le terrible) et le fascinans (le captivant), l'extase béatifique et l'expérience démoniaque. De fait, pénétrer les secrets du ciel et ceux de la vie a longtemps paru impossible, interdit, sinon par les chemins de l'imaginaire.

Pour étayer cette remarque, on pourra se référer à l'expérience kantienne du ciel étoilé, laquelle n'est déjà plus une expérience du sacré au sens strict, mais renferme encore l'essentiel des éléments décrits par Arnould. Dans la Conclusion de la Critique de la Raison pratique, le ciel étoilé remplit « l'esprit d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure de la fréquence et de la persévérance avec laquelle la réflexion s'y attache». Chez Kant, le ciel étoilé « étend la connexion dont je fais partie à l'immensité indéfinie, avec des mondes au-delà des mondes et des systèmes de systèmes, et, en outre, au temps illimités de leur mouvement périodique, au commencement de ceux-ci et à leur durée. » Ce spectacle « d'une multitude innombrable de mondes anéantit pour ainsi dire mon importance, en tant que je suis une créature animale qui doit de nouveau rendre à la planète (à un simple point dans l'univers), après avoir été pour un cours laps de temps douée de force vitale, la matière dont elle fut formée. » Le sentiment d'extase, d'admiration, est donc ici bien présent, face à cette double infinité, spatiale et temporelle, que le ciel enveloppe, mais aussi un certain sentiment de terreur qu'accompagne l'idée que je ne suis qu'un être infiniment fragile au sein d'une telle majestueuse immensité. En outre, la référence à Kant est dans ce contexte riche d'enseignement car avec Kant, les deux sphères qui sont selon Arnould traditionnellement sacrées, le ciel et la vie, renvoient l'une à l'autre. En effet, d'après Kant, c'est à l'aune de l'éternité et de l'infinité du ciel que s'évalue la situation précaire de la vie qui fait aussi le mystère de la vie. La vie ne nous fascinerait pas autant, et ne nous terroriserait pas autant, s'il n'y avait ce ciel immuable en comparaison duquel elle n'est qu'une poussière dérisoire. Cela étant, Kant n'emploie pas le mot « sacré » ; il lui préférera celui de « sublime ». Ce terme est déjà une façon de séculariser le sacré. Dans l'esprit de Kant, en effet, les secrets du ciel ne sont plus absolument inviolables. Galilée et Newton sont passés par là, et, quand bien même le ciel demeurerait en grande partie un mystère insondable pour les hommes, ils ont montré que nombre de ses secrets pouvaient être dévoilés. Kant se situe entre une tradition qui sacralise le ciel et la vie, et une modernité qui les rationalise et menace ainsi de les désacraliser. A ce titre, son point de vue éclaire magistralement la perspective d'Arnould, ce pourquoi nous avons voulu le rappeler.

III Galilée : une désacralisation du ciel

Le ciel, jusqu'alors nommé cosmos, tant son ordonnancement et sa beauté paraissaient étroitement liés, fut le premier à être profané. Lorsqu'en décembre 1609, Galilée décida de tourner vers les astres la lunette qu'il venait de fabriquer, il ne mit pas longtemps à affirmer que les taches observées à la surface supposée inviolée du soleil constituaient les preuves que la voûte céleste était, comme notre Terre, soumise aux altérations. Sacrilège. Les esprits, souvent religieux, s'échauffèrent. D'autant plus que, la Terre ayant perdu sa fixité et sa centralité, c'est toute la conception anthropocentrique du monde, défendue par la théologie chrétienne, qui menaçait de s'effondrer.

Pour illustrer ce scandale, Arnould propose une citation de La vie de Galilée, de Brecht. C'est un vieux cardinal qui s'adresse à Galilée : « Je ne suis pas n'importe quel être sur n'importe quel petit astre qui tourne en rond pour quelque temps n'importe où. Je marche d'un pas assuré sur une Terre ferme. Elle est fixe, elle est le centre de l'univers, et moi je suis au centre, et l'oeil du Créateur est fixé sur moi et sur moi seul. Autour de moi, rivé aux huit sphères de cristal, tournent les étoiles fixes et le soleil prodigieux qui a été créé pour éclairer ce qui m'entoure, et moi avec pour que Dieu me voie. Ainsi visiblement et irréfutablement tout dépend de moi, l'homme, fruit de l'effort divin. »

Arnould ne commente pas précisément cet extrait, mais nous pouvons tenter de le faire. Le cardinal, qui exprime le point de vue religieux traditionnel, voit d'un mauvais œil les découvertes de Galilée, car elles remettent en cause selon lui la dignité de l'homme, son statut de créature privilégiée et éminente au sein de la nature, créée à l'image de Dieu. Si la Terre n'est plus un point fixe au centre du monde, si elle est décentrée, alors ses habitants eux-mêmes semblent devoir devenir des êtres dérisoires, dépourvus d'importance. Mais le cardinal fait aussi l'aveu involontaire que sa cosmologie anthropocentrique n'est pas un savoir vérifiable par l'observation : il considère qu'elle est vraie simplement parce qu'elle doit l'être, selon une nécessité théologique mais non physique. « Parce que moi je dois être au centre, pour que l'oeil du Créateur soit fixé sur moi seul, il faut que la terre soit fixe et soit au centre de l'univers. » Tel est le raisonnement implicite du cardinal. La centralité de la terre est une preuve, dont le théologien aristotélicien a besoin, d'après laquelle tout dépend de l'homme, tout a été créé en vue de l'homme. La cosmologie chrétienne s'appuie sur le dogme du géocentrisme pour fonder en droit la causalité finale du monde selon laquelle toute chose a été créée par Dieu afin que l'homme y trouve une utilité. C'est l'exigence d'une « preuve physico-théologique », pour reprendre les termes kantiens, soit d'une preuve déduisant d'une certaine perfection de la nature la nécessité de l'existence de Dieu, qui est ici en jeu. Mais on voit dans ce contexte que pour établir une telle preuve, il ne s'agit surtout pas d'appréhender rationnellement le ciel, de tenter de dévoiler effectivement les mystères du cosmos, de percer à jour, patiemment et progressivement, ce qu'il en est réellement de ladite perfection de la nature, mais bien plutôt d'en rester définitivement à la conception physique la plus apte à s'accorder avec ce qui renforce le dogme. Dès lors, nous pouvons davantage comprendre ce que signifie le fait de décréter que le ciel est « sacré » : on le dit sacré parce qu'il faut empêcher toute tentative de dévoiler certains mystères le concernant, parce qu'il faut préserver son inviolabilité, dans la mesure où toute découverte dans ce domaine serait susceptible de remettre en cause le dogme sur lequel reposent une certaine foi, et surtout le pouvoir de l'Eglise. Galilée est sacrilège, car il ne respecte pas le caractère inviolable du ciel : il ne se contente pas d'être fasciné et terrorisé face à cette immensité fixe, il veut aussi la comprendre. Les découvertes qu'il fit, qui confirmèrent Copernic, et ce peut-être malgré lui et malgré sa foi, constituent une déclaration de guerre involontaire quoique certaine à l'Eglise chrétienne.

Pour suggérer encore davantage le caractère sacrilège de l'astronomie des XVIème et XVIIème siècles, Arnould cite l'extrait d'une lettre de Kepler à Galilée : « On ne manquera certainement pas de pionniers lorsque nous aurons appris l'art de voler. Qui aurait cru que la navigation dans le vaste océan est moins dangereuse et plus calme que dans les golfes étroits, effrayants, de l'Adriatique, de la Baltique ou des détroits de Bretagne ? Créons des vaisseaux et des voiles adaptés à l'éther céleste, et il y aura des gens à foison pour braver les espaces vides. En attendant, nous préparerons pour les hardis voyageurs du ciel des cartes des corps célestes, je les ferai pour la Lune, et vous Galilée pour Jupiter. » Des siècles ont passé avant que le songe, le rêve de Kepler ne s'accomplisse : il y a quarante ans, le 21 juillet 1969, Neil Armstrong foulait le sol de la Lune. Quelques mois auparavant, ses confrères astronautes avaient rapporté de leur périple autour de l'astre sélène les premières images d'une Terre réduite à l'état de l'orange bleue imaginées par le poète Eluard.

Ainsi donc, l'homme vivait dans une minuscule clairière, sur une Terre fixe située au centre du monde, mais il a commis le sacrilège : il a violé le ciel, et la clairière s'est considérablement étendue. Désormais, c'est la solitude de l'homme qui est devenue évidente. Arnould reprend ces mots de Teilhard de Chardin : « L'homme a l'homme pour compagnon. L'Humanité est seule. » On songera également au cri d'angoisse de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». L'absence de Dieu dans le monde, le désenchantement du monde, est une menace également formulée par Nietzsche dans le Gai Savoir : « Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l'éponge, pour effacer l'horizon tout entier ? Qu'avons-nous fait, à désenchaîner cette terre de son soleil ? Vers où roule-t-elle à présent ? Vers quoi nous porte son mouvement ? Loin de tous les soleils ? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N'errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? Ne fait-il pas nuit sans cesse, et de plus en plus nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes dès le matin ? »

Néanmoins, par-delà les conséquences tragiques de la désillusion cosmologique, on pourra rappeler l'attitude kantienne (Arnould ne parle pas lui-même de Kant dans son exposé, mais ce dernier nous semble pouvoir éclairer sa perspective). Malgré Galilée, malgré Newton, Kant continue de vénérer et d'admirer le ciel et son immensité. Sûrement perçoit-il le fait que toutes les découvertes scientifiques du monde ne pourront jamais effacer tous les mystères qu'il recèle. Il sait que la connaissance sera toujours bornée, et que la fascination face au ciel, qui est aussi la sienne, est une expérience universelle et indépassable. De la part d'un rationaliste tel que lui, cela signifie certainement que le monde ne sera jamais susceptible d'être absolument désenchanté. Il y aura toujours de l'inconnaissable, et ainsi il y aura toujours de la place pour la foi. S'il n'y a plus de « sacré » au sens strict dans notre monde moderne (ce qui d'ailleurs n'est pas une mauvaise chose, dans la mesure où le sacré est le plus souvent relié à un pouvoir coercitif et obscurantiste), l'expérience du sublime demeure néanmoins encore possible, soit l'expérience de ce qui est plus grand et plus puissant que soi, de ce qui subjugue, de ce qui ouvre un espace pour une croyance profonde et ferme. Kant répond au vieux cardinal de la pièce de Brecht, mais aussi au sentiment de vide qu'éprouvent Teilhard de Chardin, Pascal, et Nietzsche.

IV Darwin : une désacralisation de la vie

Le 24 novembre 1859, Darwin publiait sa première et principale grande œuvre : L'origine des espèces. Dans ce livre, il n'était question ni de l'origine des espèces (mais à strictement parler de leur transformation), ni déjà de celle de l'être humain. Par la suite, il n'a guère plus été question de commencement (« Le mystère du commencement de toutes choses est insoluble pour nous ; c'est pourquoi je dois me contenter de rester agnostique ») ; en revanche, Darwin n'a pas hésité à aborder la délicate question de l'espèce humaine. Il était convaincu que nous descendions d'un être qui, s'il vivait encore aujourd'hui, serait classé parmi les grands singes : « l'homme descend d'un mammifère velu, pourvu d'une queue et d'oreilles pointues, qui probablement vivait sur les arbres, et habitait l'ancien monde. » Un être, précisait-il, qui a probablement vécu sur le continent africain, plutôt que partout ailleurs. Jamais pourtant, il n'a affirmé que notre ancêtre soit un singe actuel, un gorille par exemple : les modèles qu'il a construits récusent une telle vision et avancent plutôt l'existence d'un ancêtre commun à partir duquel se sont produits des processus de divergence. Mais Darwin ne s'arrête pas aux singes : « Si nous prenons le parti de laisser aller notre hypothèse jusqu'au bout, alors les animaux, nos frères et compagnons au point de vue de la maladie, la mort, la souffrance et la famine, nos esclaves dans nos plus grands labeurs, les compagnons de nos amusements, peuvent participer à notre origine en un ancêtre commun. Nous serions ainsi tous fondus ensemble. »

Comme du temps de Galilée, sans recourir fort heureusement aux bûchers ni à l'Inquisition, les esprits s'échauffèrent et les condamnations fusèrent. Tandis que les uns s'accrochaient et s'accrochent encore à une lecture littérale des textes sacrés, jusqu'à écarter toute possibilité d'interprétation, pour défendre l'origine divine de l'homme, la morale et finalement Dieu lui-même, les autres trouvaient dans les découvertes de la biologie moderne du grain à moudre pour les revendications matérialistes et athées.

Ici encore, c'est la « preuve physico-théologique » de l'existence de Dieu qui est atteinte. Si tout indique dans la nature que le vivant constitue une unité insécable, que l'homme n'est plus différent par nature de l'animal, alors il n'y a plus nulle trace visible dans cette nature attestant du fait qu'un Dieu ayant créé l'homme à son image existe. Darwin, comme Galilée, a violé une enceinte sacrée. Cette enceinte, la vie, restait sacrée, précisément parce que l'autorité religieuse reposait sur un dogme créationniste dont la remise en cause aurait signifié la perte potentielle de son pouvoir : de ce côté-là, il ne fallait pas trop chercher, car on risquait de découvrir des choses compromettantes.

Les conséquences des découvertes de Darwin sont aussi tragiques pour l'homme moderne que les conséquences des découvertes de Copernic, Galilée et Kepler. Comme l'affirme Nietzsche dans l'aphorisme d'Aurore que nous citions en introduction, l'origine animale de l'homme est la négation de son origine divine. Dès lors, c'est l'espérance en l'immortalité de l'homme qui se voit ébranlée. Mais c'est aussi sa dignité, sa majesté, son sentiment de supériorité. Plus profondément, l'homme se retrouve, ici encore, seul et désolé : il semble privé de créateur ; l'esprit ne l'habite plus.

Cela étant, tout comme nous avions souligné, en rappelant l'attitude kantienne, que les progrès scientifiques ne sauraient ôter absolument au ciel son caractère mystérieux et fascinant propre à susciter la foi, de même la vie, quels que soient les efforts par lesquels on tentera de l'appréhender rationnellement, conservera toujours nécessairement une part d'inconnaissable susceptible de nous questionner. Darwin lui-même le dit, il ne prétend pas connaître l'origine de la vie, ni son commencement. Le miracle du surgissement du biologique au sein du physique demeure un mystère sublime qui donne à penser.

Arnould ne s'engage pas sur cette voie, mais il semble selon nous que la théologie doit renoncer à la « preuve physico-théologique », qui l'enferme dans des dogmes dépassés, pour envisager un Dieu qui se révèle plus dans les failles du savoir que dans des connaissances assurées.

V C'était demain

Arnould rappelle le contexte d'apparition de cette parole. La nuit de Pâques est célébrée depuis des siècles, des millénaires, par les enfants des enfants préservés, par les Hébreux puis par les Juifs, pour fêter le mystère d'une victoire sur l'Exterminateur, sur la mort. Une nuit au milieu de laquelle le benjamin de l'assemblée se tourne vers l'aïeul pour l'interroger, en des termes polis par le rite : « Ces événements que tu viens de nous raconter, ces merveilles de Dieu en faveur de son peuple, quand ont-ils eu lieu ? » Et le vieil homme de répondre par une formule répétée par tous ceux qui confessent le même Dieu, qui revendiquent le même héritage : « En ce jour-là », « En vue de cela », « C'était demain ». Le récit des prouesses du Dieu des Hébreux, de la folle poursuite à travers la mer Rouge, puis d'un nouveau massacre, celui occasionné par le veau d'or, ce récit devient la mémoire de l'avenir, dès lors qu'il est frappé de ces mots, sortis de la bouche de l'aïeul : C'était demain.

Mémoire. Parce que les actes racontés cette nuit-là appartiennent effectivement au passé, un passé révolu auquel il ne faut ni revenir, ni rêver. Mémoire. Parce que ce récit exige de la part de ceux qui le racontent et de ceux qui l'entendent un effort de fidélité. Avenir. Car les paroles échangées au cours de la fête de Pessa'h constituent une ouverture sur le futur, une prophétie, une espérance.

Comment Arnould peut-il convoquer cette parole énigmatique, « c'était demain », dont la dimension théologique, juive mais aussi chrétienne, est avérée, après avoir décrit et reconnu la désacralisation du sacré dans le monde moderne ? Quel sens donner, après Galilée et Darwin, à cette parole ? C'est pour répondre à ces questions que nous avons tenu à souligner plus haut le fait que, même dans les cadres de la cosmologie moderne et de l'évolutionnisme darwinien, il persiste des failles, des points d'interrogation. La rationalité moderne, dans les domaines de la physique et de la biologie, laisse encore intacte les mystères fondamentaux de l'être. Or, « c'était demain » est précisément une parole qui prend acte de ces mystères toujours inviolés. La mémoire qu'elle convoque renvoie à la question de l'origine, du principe, du fondement ontologique, fondement que nulle science ne saurait pleinement déterminer ou atteindre. C'est pourquoi elle peut nous toucher encore aujourd'hui. En outre, l'avenir qu'elle appelle renvoie à la question de la fin, de la finalité, de la direction qui détermine l'être, direction que nul discours rationnel ne saurait totalement appréhender. Ni Darwin ni Galilée ne rendent caduque la pensée de l'origine et de la fin, de la mémoire et de l'espérance. La foi constante de Galilée, l'agnosticisme circonspect de Darwin en témoignent. A dire vrai, on ne peut dire, que, avec Galilée et Darwin, Dieu est mort. Ni l'un ni l'autre n'a su percer l'inconnaissable dont la persistance impliquera toujours la possibilité du divin, de la mémoire du divin, de l'espérance dans le divin, de la foi en lui. Certes, avec Galilée et Darwin, la « preuve physico-théologique » est mise à mal. Mais en un certain, sens, on pourra ainsi dire qu'ils ont rendu un service à la théologie : car sur cette preuve repose un dogme statique et figé, coercitif et contraignant, une injonction à ne pas connaître, à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas observer, injonction qui, de fait, s'accorde mal avec l'ouverture au monde et au miracle de la vie que suppose la foi.

Galilée et Darwin désacralisent le ciel et la vie, parce qu'ils pénètrent dans ces sphères traditionnellement interdites, en les examinant et en les questionnant. Mais après eux, malgré tout demeure tout un pan du réel encore inviolé, et qui devra le rester toujours. Cette réalité séparée de notre connaissance, pure et absolue dans son mystère, n'est-elle pas par définition sacrée ? Non pas sacrée en tant qu'elle serait intouchable en droit, car notre tendance moderne à tout questionner n'admet plus ce genre de sacré, mais sacrée en tant qu'elle restera éternellement intouchable, de fait ?

Selon nous, la parole « c'était demain », que rappelle Arnould, n'est peut-être pas à écouter dans le contexte de son apparition. Mais pourtant, ce Dieu des juifs primitifs, qui inspire fidélité et espérance, doit aujourd'hui encore donner à penser. Une fidélité au principe du surgissement, une foi dans la possibilité de voir apparaître l'absolument nouveau, que nous soyons agnostiques ou croyants, doivent encore pouvoir nous concerner aujourd'hui, par-delà tout désenchantement.

VI L'origine et la fin

Nous voulons savoir de quoi l'avenir sera fait, nous projeter dans un ailleurs, dans un autre espace et dans un autre temps. Nous avons peur de la mort : témoins de la mort des autres, nous imaginons la nôtre. Cela nous terrorise. Comment pouvons-nous connaître ce qui nous attend ? Nous espérons en un paradis, en un au-delà. Les expériences de mort imminente semblent nous indiquer des réponses. Mais au fond, nul ne sait rien de la mort.

Une option pour se consoler consiste à se dire que tout est inscrit dans un destin : un certain fatalisme nous apporte un peu de quiétude. Mais cela détruit aussi la liberté, ainsi que l'espérance.

C'est la question de l'origine qu'il faut encore convoquer pour penser la fin, la fin de la vie, la fin de tout. Arnould cite Edgar Morin, qui écrivait dans Le Monde : « L'espérance vraie sait qu'elle n'est pas certitude. C'est l'espérance non pas au meilleur des mondes, mais en un monde meilleur. La métamorphose serait effectivement une nouvelle origine ».

L'origine n'est pas le commencement au sens chronologique. Le commencent au sens strict, le temps T=0 d'une vie, on ne peut rien en dire. Cela ne nous apprend rien, et cela demeure de toute façon insaisissable. L'origine au contraire nous définit. Elle concerne nos racines, notre ancrage, notre assise ontologique. Elle renvoie à notre originalité, à notre singularité. Ainsi, lorsque surgit l'espérance, lorsqu'une autre fin est formulée, c'est l'origine qui se renouvelle. La fin justifie l'origine.

Ne pas connaître l'avenir, l'après-vie, ne pas cerner absolument l'origine, la singularité, c'est au fond une bénédiction. L'espoir et la foi sont permis. L'un et l'autre peuvent se déterminer mutuellement au centre d'un choix, d'un projet, qui m'appartient en propre.

La fin justifie l'origine : c'était demain.

VII Mais demain sera-t-il ?

L'ancien directeur scientifique de l'Agence Spatiale Française, M.Blain, décrétait il y a quelques années que nous avions toutes les raisons de nous dire que demain ne sera pas. Dès lors, l'échappatoire dans le rêve était recommandé par lui. Nous aurions atteint un seuil critique. La catastrophe totale serait imminente.

Mais par-delà ces prévisions d'un désastre, nous devons continuer à nous poser cette simple question : qu'est-ce que nous voulons être ? Il est vrai que demain n'est pas certain. Mais une chose encore est en notre pouvoir. A savoir poser cette question : qu'est-ce que nous pouvons être aujourd'hui qui puisse leur servir à eux à être demain ?

Arnould invoque donc cette parole archaïque, « c'était demain », qui est aussi une parole qui concerne Dieu et notre foi, pour tenter de résoudre une situation des plus concrètes et des plus actuelles. Nous devons aujourd'hui nous poser la question de notre origine, de notre originalité, et de notre fin (au double sens de finalité et d'évanouissement), car notre condition nous l'impose. Même le non-croyant saura y puiser une inspiration.

Permettons-nous un petit complément au propos d'Arnould. Même sans être catastrophiste comme M.Blain, même sans prévoir une apocalypse imminente, nous avons besoin de cette appel à penser, à questionner. Car, comme l'indique le titre du 49ème aphorisme d'Aurore, le fait nouveau est que nous nous savons définitivement éphémères. Un jour, l'Humanité ne sera plus, au même titre que toute espèce vivante sur Terre. Ceci est désormais une certitude. Et cela ne signifie pas que le Royaume de Dieu doive alors nécessairement advenir. L'extinction de l'espèce humaine sera semblable à l'extinction de toute autre espèce animale. Dès lors, que la fin de l'homme soit proche ou qu'elle soit éloignée dans le temps, dans la mesure où toutefois elle est un moment nécessaire dans l'avenir, nous avons besoin, plus que jamais, de toute façon, de cette parole : « c'était demain ».

Dire « c'était demain », c'est combattre la terreur, le désespoir, voire le nihilisme attachés au sentiment moderne d'une solitude accablante. C'est s'appuyer sur un passé qui nous a construit, et c'est rester ouvert à la nouveauté, pour tâcher de préserver la vie, infiniment fragile et précieuse, par-delà toute conscience de son caractère éphémère.

Conclusion

Ainsi, Arnould se réfère d'emblée à la vie sacrée des enfants du peuple élu. Mais plus profondément, toute vie, comme le ciel, est sacrée.

Face au ciel, précisément, Galilée découvrit certains secrets. La « preuve physico-théologique » de l'existence de Dieu, le dogmatisme rigide et intolérant de l'Eglise, furent menacés. Mais est-ce à dire que Galilée dévoila absolument le mystère du cosmos, son origine ou sa fin ? Loin de là. Face au vivant, en outre, Darwin découvrit le vecteur de la transformation des espèces. Ici encore, le discours religieux traditionnel fut mis à mal. Mais Darwin l'admit lui-même : le miracle de la vie n'était pas révélé par là même en son sens ontologique. S'il y eut certes avec Galilée et Darwin une forme de désacralisation, une violation (du point de vue surtout du pouvoir religieux en place), le caractère sublime et fascinant, et inviolable de fait, du ciel et de la vie, ne fut pas aboli.

Arnould nous dit : la raison ne peut tout saisir. Ni la physique ni la biologie modernes ne résolvent tous les mystères de l'être. Et il nous dit aussi : il faut laisser le mystère. Il faut accepter qu'on ne maîtrise pas, qu'on ne sait pas le commencement, l'origine ou la fin. Dès lors, une place pour la foi reste disponible. Et, pour ceux qui ne croient pas, une place pour la mémoire, la créativité. A eux aussi s'adresse cette parole : « c'était demain ».

Pour finir, nous proposerons une réflexion personnelle. Une affirmation des mathématiciens intuitionnistes nous paraît éclairer le discours d'Arnould. Selon eux, d'un point de vue mathématique, scientifique, logique, après la mort, une infinité de mondes est possible. La science ne dit donc pas : le néant absolu est ce qui suit nécessairement le trépas d'un individu. Elle dit qu'absolument tout est possible après la mort. Le néant est une possibilité parmi une infinité d'autres, tout comme le paradis, l'enfer, ou la réincarnation. Seuls des idéologues dogmatiques peuvent prétendre que la rationalité scientifique implique nécessairement un néant absolu dans la mort. Ce ne sont pas des scientifiques. La science conséquente, rigoureuse, nous autorise à déployer une imagination sans fin relativement à la question eschatologique. L'espoir y trouve sa place. Cela étant, on pourra reprocher également aux croyants fidèles à la doctrine chrétienne de fermer cette infinité de mondes possibles : l'immortalité de l'âme qu'ils postulent n'est qu'une option parmi une infinité d'autres, et pourtant ils s'y attachent comme si elle était la seule envisageable. Rester ouvert face au problème de la mort, rester face à cette infinité de mondes possibles que la science elle-même reconnaît, accepter donc une certaine indétermination : voici la conduite que nous a inspirée, d'un point de vue personnel, le propos d'Arnould.

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Published by ben - dans Actualités inactuelles

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