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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 03:23

Un homme sans talent, mais ayant su s'entourer de courtisans fidèles, et dès lors convaincu de son génie, sera toujours accueilli comme une bénédiction par tout cynique ayant le sens de l'humour, et qui ne demande qu'à rire. Tout autre type d'homme fuirait un tel importun. C'est donc là une forme de "charité" bien singulière du cynique, qui cultive ses rapports avec ceux qu'il juge être... ses sublimes bouffons.

Dans notre société spectaculaire, où "l'imposteur" prospérerait, où le dit "simulacre" régnerait, Diogène aurait été au paradis. D'aucuns d'ailleurs aujourd'hui, et ils sont nombreux, s'identifient à ce Diogène, et ne sont pas spécialement malheureux, malgré leur moue désabusée. Ce qu'ils ignorent peut-être, c'est que leur sens comico-critique est certainement une nouvelle bouffonnerie, qu'un autre cynique "plus élevé" saura apprécier à sa juste valeur, lui-même d'ailleurs également ridicule, etc. à l'infini.

Cette situation vertigineuse les différenciera finalement de ce Diogène, d'ailleurs, qui resta unique en son genre. Si bien qu'ils ne seront eux-mêmes que de vulgaires copies, ou que des plates caricatures.

Cette régression à l'infini du mépris satisfait constitue l'une des principales raisons de déplorer la situation qui est la nôtre. Toute sincérité semble désormais être exclue de ce jeu de dupes. Et c'est le "réel", avec ses tensions, douleurs, aberrations, qui ne semble lui-même plus vraiment préoccupant.

C'est aussi, finalement, la gravité et la dignité de la critique sociale, et de la lutte qui l'accompagne, qui sont totalement compromises par de tels processus infantiles.

Note : On verra d'ailleurs fleurir ici ou là, même dans certains "groupes" voulant (peut-être) critiquer "radicalement" le dit "système" (libertaires ou anticapitalistes), un nouveau ton désenchanté, à qui on ne la fait pas, cinglant et ironique (cf. "Les enrageux", etc.) ; des "écrits" qui détournent avec moquerie, des pastiches, des parodies, des caricatures, qui ne proposent rien, mais qui ont pour seule vocation la négation et l'affirmation du mépris. Un tel nihilisme revendiqué, pourtant, n'a rien d'émancipateur, mais relève d'un ethos aristocratique, condescendant, ou encore petit-bourgeois, assumé ou hébété. Selon une autre perspective, il est avant-gardiste, et donc autoritaire, car celle ou celui qui le lit "sans connaître" se sent d'emblée exclu-e, voire subtilement insulté-e, par ces "codes" du mépris, et cet humour communautaire qui n'est pas immédiatement perceptible. C'est l'absence de respect, de volonté, de courage et de force critique qui suscite bien sûr de tels jeux puérils, dont a intrinsèquement besoin le capitalisme spectaculaire pour prospérer, puisque c'est précisément lui qui aura provoqué de telles formes pseudo-critiques, pour mieux les assimiler. Ces "critiques" dérisoires et assez narcissiques exhibent un humour très malvenu : en ciblant, de façon idéaliste et abstraite, d'autres "mots", "textes", "idées", "styles", "formes", comme si ces choses étaient la racine du problème, comme si l'urgence était de les abolir par la dérision, elles ne parlent plus du monde réel et de son désastre, qui est pourtant la seule chose qui importe, et qui ne devrait absolument pas susciter l'envie de faire rire, sauf si l'on est devenu insensible, aveugle, ou inconscient ; sauf si l'on s'en satisfait finalement très bien soi-même, parce qu'on bénéficie d'une situation somme toute "confortable".

Appendice :

 

Voici donc un texte humoristique, à lire au "second degré", du groupe facebook "les enrageux", qui serait a priori un groupe anticapitaliste, mais de façon légère, équivoque, ou "ironique" :

"CASSER (UNIQUEMENT) DES BANQUES, UNE CRITIQUE TRONQUÉE DU CAPITALISME ?

Comme nous l'avons montré dans notre dossier, tout ce qui bouge n'est pas rouge. Entre la nuit de boue et ses néo fascistes chouardiens à la mystique constitutionnaliste et les récupérateurs réformistes/bureaucrates de notre lutte, le combat s'annonce rude et sans pitié. Mais ce n'est pas tout, une mouvance auto proclamée autonome, en vérité disciple du pseudo rebelle Coupat et ses amis du comité des lecteurs invisibles du philosophe nazi Heidegger essaie de s'imposer comme frange radicale du mouvement en cours. Des actions spectaculaires de destruction de matériel leur sont attribuées, pourquoi les critiquer vous demanderez vous ?
À Montpellier, Strasbourg, Rennes, Toulouse, Paris et Nantes des banques ont été attaquées durant les dernières manifestations ... Et presque uniquement des banques. Notons qu'aucune agence du crédit coopératif n'a été visée, ce qui prouve la complaisance des soi disant "totos" vis à vis des anthroposophes, partenaires de Basta mag et la Nef. Mais surtout identifier la lutte contre le capitalisme à la destruction des banques revient à confondre la tyrannie de la marchandise et la finance, autrement dit, l'usure, le "capital apatride", les " banksters ", ça ne vous rappelle rien ? Vieille entourloupe de l'anticapitalisme nazi ! Quand nos autonomes s'en prennent aux banques et pas à l'ensemble de la propriété capitaliste, ils veulent vous faire oublier que la domination bourgeoise est un rapport social TOTAL basé sur le mouvement perpétuel de valorisation de la marchandise et le salariat.
Le journal lundi matin, qui déclare maintenant son amour pour les flics utilise même les tags pour assurer sa promotion.
Récupérateurs, extrême glauque étatiste, anticapitalistes romantiques et crypto nazis hors de nos luttes !
Les enrageux"

 

Commentaire : On notera d'abord que ces groupuscules se constituent sur le medium spectaculaire-capitaliste par excellence : Facebook. Ils n'ont aucune existence en tant que "les enrageux" dans les luttes sociales, bien naturellement, mais n'ont aucun problème pour discréditer avec le sourire certains discours dits "sérieux" portant ces luttes (voir le discours anti-travail lors des luttes du printemps 2016 : un discours qui est partiellement l'héritier de la critique marxienne de la valeur, ici tournée en dérision). Une autocritique radicale devrait donc au moins s'imposer dans un tel contexte, si l'on prétend toujours défendre des principes anticapitalistes cohérents (quoique cela n'est pas évident non plus), et donc, peut-être, une auto-dérision explicite, mais il semble qu'il s'agisse ici de se sentir totalement à l'extérieur de toute critique possible, et de cibler sans trop de complexe, et avec beaucoup de fatuité, des formes discursives ou critiques pourtant très peu spectaculaires, et plus conséquentes (ici, un site consacré à la critique marxienne de la valeur, palim-psao, comme ils le précisent plus loin). "Le medium est le message", comme dirait l'autre, et cette démarche phatique et auto-centrée veut ici trop bien s'adapter à un tel axiome de base.

Concernant le contenu même de l'énonciation, il reste en outre assez pernicieux : sa base critique est assez élémentaire : il s'agirait de "dénoncer", peut-être, un certain jargon militant ou théorique abscons, mais aussi certaines dérives obsessionnelles possibles concernant la critique de l'anticapitalisme tronqué. Mais une fois qu'on a fait ça, on transmet aussi tout un tas de "messages" équivoques, de façon assez inconséquente, et sur des sujets plutôt graves, qui concernent tout de même des projets massivement meurtriers, passés et présents (nazisme, capitalisme, etc.). Si tout le texte est ironique, faut-il penser que le fait de critiquer le national-socialisme antisémite de Heidegger poserait vraiment un problème ? Que la critique populiste et nationaliste de la seule finance, qui peut encourager des formes d'antisémitismes structurels, et qui maintient les formes capitalistes destructrices, en les régulant, n'est pas une chose qu'il faut considérer avec gravité et sérieux ?

Ce texte ici produit du vide, et même remplit un besoin de vide. Il caricature en outre un discours, la critique de la valeur, qui ne développe pas une seule seconde de telles confusions ici moquées. Car ce discours (Postone par exemple) sait bien à quel point il doit se rendre clair et univoque, tant son sujet est grave, et c'est pourquoi il prend toujours soin de ne pas sombrer dans la confusion, la paranoïa, ou l'amalgame.

Au final donc, ce texte aura gentiment, et de façon "fun", donné envie à 400 "abonnés" de ne surtout jamais lire Postone, mais de pouvoir s'en faire un avis rapide et caricatural, ce qui est sûrement chic dans les dîners mondains, mais ce qui ne fait avancer aucune lutte. Et lorsqu'on parle de Postone, on parle du penseur qui aura su le mieux expliquer la façon dont le nazisme s'insère dans une dialectique capitaliste stricte : on parle d'un théoricien critique qui développe l'une des pensées les plus radicalement anticapitalistes.

Par ailleurs, la critique de l'anticapitalisme tronqué est aujourd'hui une nécessité, face aux replis nationalistes. Mais aussi et surtout : face au pire. Le site "Egalité et réconciliation", qui est le site "politique" le plus visité du moment (6 millions de pages vues par mois), diffuse massivement, auprès d'une jeunesse nombreuse, des thèmes antisémites, sexistes, homophobes, et parfois même meurtriers. En se basant essentiellement sur une critique de la seule finance, se faisant passer, de façon mensongère, pour un anticapitalisme, et pouvant séduire dès lors des individus eux-mêmes exploités ou dominés. Est-ce vraiment l'urgence de tourner en dérision des pensées radicalement critiques susceptibles de démonter point par point toutes les supercheries abjectes de ces discours ? Ceux qui le pensent devraient se remettre en cause une minute, si du moins ils prétendent combattre le pire.

La critique de l'anticapitalisme tronqué ne dit pas une seule seconde que toute critique de la seule finance est immédiatement antisémite. Elle ne dit pas que Lordon, par exemple, serait antisémite, même si elle critique les insuffisances structurelles de son régulationnisme. Elle distingue soigneusement les champs, justement pour être audible, et ce sont des textes inconséquents comme ceux des "enrageux" qui empêchent toujours plus cette transmission critique. Pour proposer quoi en retour, d'ailleurs ? A peu près rien. Juste un sentiment de supériorité vide peut-être, et l'idée que toutes les luttes ou toutes les critiques "se valent", sont risibles et inutiles. Mais ici encore, on fera des suppositions indécidables : on ne peut rien déduire d'univoque de l'ironie, et c'est ce qui fait son caractère autoritaire et violent (elle est toujours réversible, et retombe toujours sur ses pattes, mais ne prend jamais le risque d'affirmer quoi que ce soit). 

Ce qui est aussi navrant dans cette affaire, c'est qu'un lecteur sur deux pense d'abord que le texte est "sérieux", et réagit donc de façon "sérieuse". On pourra citer au hasard la réaction un peu dubitative d'un "liker" à ce texte : " Y'a eu plein d'agences immobilières et d'agences d'intérim de cassées... Cela me semble foireux comme critique, puis tout le monde ne lit pas l'insurrection qui vient, c'est un raccourci vraiment rapide". Et on lui répond : "c'est pour rigoler, c'est pas sérieux".

L'intention même du discours n'est pas explicite, ce qui crée des phénomènes d'exclusions et d'entre-soi, qui reproduisent finalement les dissociations vexantes et tristes qui se trouvent à l'extérieur, dans la "vraie vie".

Si l'auteur de ces lignes était à son tour un "méta-cynique", en vertu de la spirale infinie qui est décrite plus haut, il pourrait dire qu'il a trouvé là à son tour une bouffonnerie remarquable, assez arrogante, et assez fière de son ignorance et de son inconséquence. Mais il faut se garder de porter cette évaluation tranchée, pour ne pas devenir risible à son tour.  

C'est finalement de la compassion que suscite ces discours impensés et creux, qui n'ont pas conscience de leur propre détresse, ni du danger qu'ils représentent.

 

"Dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux".

 

 

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Published by ben - dans Actualités inactuelles

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