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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:21

Epicure développe une conception eudémoniste de l'existence : avec Epicure, ce qui rend heureux rend également vertueux. Certes, Epicure considère que la vertu repose sur une ascèse rigoureuse, sur une restriction des désirs et des impulsions. Epicure fait de la vertu une maîtrise de soi, une maîtrise de ses instincts physiques et psychiques, maîtrise rendant possible le bonheur. Toutefois, le bonheur que promeut Epicure n'est pas exclusivement un bonheur de l'âme, mais un bonheur autant psychique que physique. L'agréable, le plaisir du corps, n'est pas banni par Epicure à la manière de Platon, mais constitue au contraire un critère essentiel de tout bien. Epicure, en effet, est un matérialiste, là où Platon, par exemple, est un idéaliste. En outre, il propose davantage une éthique apte à développer l'individu et ses fonctions vitales qu'une morale stricte, réprimant les désirs du corps, à la manière de Platon. Toutefois, chez Epicure comme chez Platon, persiste l'idée que la quête du bonheur n'est pas incompatible avec la quête de la vertu, mais que l'une et l'autre s'accordent au contraire parfaitement. En un certain sens, on pourrait dire qu'Epicure ajoute une nouvelle dimension à l'eudémonisme antique, il le complexifie : le corps, lui aussi, doit pouvoir jouir au sein d'une adéquation entre bonheur et vertu . Il ne doit pas être délaissé, dans l'esprit du dualisme platonicien (Platon défend l'idée d'un dualisme âme/corps : c'est pourquoi il délaisse le corps au profit de l'âme ; Epicure, au contraire, considère que l'âme et le corps forment une unité : l'un ne doit pas être délaissé au profit de l'autre). Avec Epicure, on avance d'un pas : la recherche d'un bonheur non seulement spirituel, mais aussi physique, peut et doit être compatible avec la vertu. Or cela est rendu possible à une condition bien précise : il faut savoir classer les désirs et les restreindre en fonction d'une telle classification.

« Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que parmi les premiers il y en a qui sont nécessaires et d'autres qui sont seulement naturels. Parmi les nécessaires, il y en a qui le sont pour le bonheur, d'autres pour la tranquillité continue du corps, d'autres enfin pour la vie même. Une théorie non erronée de ces désirs sait en effet rapporter toute préférence et toute aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l'âme puisque c'est là la perfection même de la vie heureuse. Car tous nos actes visent à écarter de nous la souffrance et la peur. Lorsqu'une fois nous y sommes parvenus, la tempête de l'âme s'apaise, l'être vivant n'ayant plus besoin de s'acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni de chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l'âme et celui du corps. C'est alors en effet que nous éprouvons le besoin du plaisir quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; mais quand nous ne souffrons pas, nous n'éprouvons plus le besoin du plaisir.

Et c'est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. C'est lui en effet que nous avons reconnu comme bien principal et conforme à notre nature, c'est de lui que nous partons pour déterminer ce qu'il faut choisir et ce qu'il faut éviter, et c'est à lui que nous avons finalement recours pour apprécier tout bien qui s'offre. Or, précisément parce que le plaisir est notre bien principal et inné, nous ne cherchons pas tout plaisir ; il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs s'il en résulte pour nous de l'ennui. Et nous jugeons beaucoup de douleurs préférables aux plaisirs lorsque, des souffrances que nous avons endurées pendant longtemps, il résulte pour nous un plaisir plus élevé. Tout plaisir ne doit pas être recherché ; pareillement, toute douleur est un mal, mais toute douleur ne doit pas être évitée à tout prix. En tout cas, il convient de décider de tout cela en comparant et en examinant attentivement ce qui est utile et ce qui est nuisible, car nous en usons parfois avec le bien comme s'il était le mal, et avec le mal comme s'il était le bien.(...)

De tout cela, la sagesse est le principe et le plus grand des biens. C'est pourquoi elle est même plus précieuse que la philosophie, car elle est la source de toutes les autres vertus puisqu'elle nous enseigne qu'on ne peut pas être heureux sans être sage, honnête et juste sans être heureux. Les vertus, en effet, ne font qu'un avec la vie heureuse et celle-ci est inséparable d'elles. »

(Epicure, Lettre à Ménécée)

Comme on le voit, le point de départ d'Epicure est la détermination des conditions d'une vie heureuse, vie heureuse qu'il définit comme : tranquillité de l'âme et du corps. Chez Epicure, la vie heureuse étant garantie, la vertu et la moralité doivent s'ensuivre.

Une des premières condition de la vie heureuse et bonne repose sur la classifications de désirs : les uns sont sont naturels et nécessaires, les autres sont naturels et non nécessaires, et les derniers enfin sont non naturels et non nécessaires (vains).  

Exemples de désirs naturels nécessaires : désir d'une nourriture suffisante pour renforcer le corps, désir d'amitié, désir d'un amour chaste et philosophique.

Exemples de désirs naturels non nécessaires : désirs d'un repas copieux et raffiné, d'un accouplement frénétique et immodéré.

Exemple de désirs non naturels non nécessaires : désirs du luxe, des honneurs, des richesses.

Le sage doit savoir s'en tenir aux désirs naturels nécessaires. Ces désirs étant faciles à satisfaire, et leur satisfaction permettant une tranquillité durable du corps et de l'âme, celui qui s'en tient à eux saura vivre une vie heureuse, dénuée de troubles et d'insatisfaction. En revanche, l'individu qui formule des désirs vains ou non nécessaires se condamne au trouble, aux tourments, car ces désirs sont beaucoup plus difficiles à satisfaire, et car leur satisfaction n'implique pas nécessairement un bien-être durable du corps et de l'âme.

En outre, la restriction épicurienne des désirs possède un autre sens : il s'agit, avec Epicure, de ne pas satisfaire les désirs qui impliquent un plaisir momentané à court terme et une souffrance durable à long terme. Précisément parce que le plaisir durable est le critère de tout bien, tout plaisir n'est pas bon à prendre (exemple : le plaisir de prendre une drogue). De même, tout déplaisir n'est pas à rejeter, s'il implique par exemple un bien-être durable à long terme (exemple : une médication efficace dont les effets secondaires sont temporairement désagréables).

La restriction des désirs chez Epicure repose donc sur une classification des désirs et sur un calcul des plaisirs et des peines.

Une question se pose maintenant : dans quelle mesure le sage qui restreint ses désirs, c'est-à-dire qui se limite à ne désirer que le naturel et le nécessaire, et qui rejette les plaisirs immédiats impliquant une douleur durable à long terme, sera-t-il plus vertueux (au sens éthique, non moral), en plus d'être plus heureux, que les individus qui ne restreignent pas leurs désirs (car c'est la thèse eudémoniste d'Epicure : « les vertus ne font qu'un avec la vie heureuse ») ?

Ne désirer que le naturel nécessaire, c'est savoir se maîtriser soi-même, maîtriser son âme et son corps. C'est connaître précisément ce qui s'accorde avec soi-même et ce qui ne s'accorde pas avec soi-même. Par exemple, le sage qui restreint ses désirs, en se limitant au naturel nécessaire, sait qu'un mode de vie simple, humble, s'accorde avec sa nature, ainsi qu'une nourriture en moindre quantité, peu de boissons, et un habitat modeste. Il sait également qu'il a besoin d'amitié et de philosophie (l'une et l'autre sont indissociables) pour assurer le bien-être de son âme. Ayant garanti un tel accord en lui-même, le sage vit harmonieusement parmi ses semblables. Et il ne saurait être injuste envers eux : ayant reconnu l'amitié comme désir naturel et nécessaire, il ne saurait vouloir nuire à son prochain, car il comprend que cela consisterait à se nuire à soi-même. Ayant renoncé aux désirs vains tels les désirs d'honneurs, de richesses, de luxe, il est bon pour son prochain, car il ne se sent pas en concurrence avec les autres. Etant prêt à renoncer aux plaisirs immédiats qui provoquent un désagrément durable à long terme, il n'est pas corruptible, et demeure toujours honnête et droit.

Avec Epicure, donc, le bonheur s'accorde avec la vertu.

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Published by ben - dans Ethique

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