Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:19

« Souviens-toi donc que, si tu crois libres les choses qui de leur nature sont esclaves, et propres à toi celles qui dépendent d'autrui, tu rencontreras à chaque pas des obstacles, tu seras affligé, troublé, et tu te plaindras des dieux et des hommes. Au lieu que si tu crois tien ce qui t'appartient en propre, et étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne te forcera à faire ce que tu ne veux point, ni ne t'empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne ; tu n'accuseras personne ; tu ne feras rien, pas même une petite chose, malgré toi ; personne ne te fera aucun mal, et tu n'auras point d'ennemi, car il ne t'arrivera rien de nuisible. » (Epictète, Manuel, I)

La première distinction que nous devons faire, face à un événement qui nous touche ou face à une de nos représentations, c'est la distinction qui sépare ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Les jugements de notre esprit, nos désirs, nos opinions, mais également les mouvements de notre corps, sont des choses qui dépendent de nous. En revanche, la santé, les richesses, les honneurs, la réputation, sont des choses qui ne dépendent pas entièrement de nous : elles dépendent essentiellement des circonstances extérieures, des aléas de la vie, ou des jugements d'autrui.

Les choses qui dépendent de nous sont libres et souveraines : nous avons un plein empire sur elles, nous pouvons les contrôler, les modifier à notre guise, les maîtriser. En revanche, les choses qui ne dépendent pas de nous sont esclaves et dépendantes d'autres choses : elles nous échappent nécessairement, elles ne sont pas en notre possession, elles se retournent souvent contre nous.

L'éthique stoïcienne recommande de ne pas être affecté négativement par ce qui ne dépend pas de soi : si j'ai une mauvaise réputation, cela ne doit pas m'affecter, car cela ne dépend pas essentiellement de mon bon vouloir ; mon désir ne peut rien y changer, je tenterai donc de m'accorder avec la situation ; si je suis pauvre, c'est aussi à cause d'un mauvais concours de circonstances ; or moi-même, je n'ai pas le pouvoir de changer les circonstances extérieures, il faut donc bien que je m'accommode de cette situation, en tant qu'elle ne dépend pas entièrement de moi ; si je suis malade, c'est aussi à cause de la constitution fragile de mon corps, laquelle ne dépend pas de ma volonté ; je dois donc accepter stoïquement cette maladie.

Cela étant dit, le stoïcisme n'est pas un renoncement pur et simple à l'action et la transformation de situations douloureuses : il dépend de moi d'être juste avec autrui, de telle sorte que la réputation que j'aurai dépendra aussi de mon attitude, quelque peu ; il dépend de moi de lutter contre ma pauvreté, et contre celle des autres, puisque les actions de mon corps m'appartiennent ; il dépend de moi de prendre soin de mon corps, de telle sorte que j'éviterai, autant que faire se peut, la maladie. Mais si, ayant fait toutes ces choses, je reste néanmoins méprisé socialement, pauvre, ou en mauvaise santé, je saurai ne pas me lamenter face à de telles situations, car j'aurai accepté le fait que je n'ai pas une emprise complète sur le cours du monde : par-delà mon activisme effréné, le monde reste un monde cruel, dont les "intentions" profondes m'échappent, et où la vertu n'est pas toujours récompensée par la reconnaissance, où la lutte n'est pas toujours récompensée par l'abolition de la pauvreté, et où l'hygiène du corps n'est pas toujours récompensée par la santé du corps. Cela étant, c'est précisément en ayant su distinguer soigneusement la sphère de ce qui dépend de moi et la sphère de ce qui ne dépend pas de moi, que je ne m'illusionnerai plus sur l'efficacité totale de mes actions, et que mes actions, dès lors, dont j'aurai admis les limites irréductibles, pourront être réellement effectives. D'une certaine manière, le stoïcien est aussi celui qui peut lutter le plus effectivement, sans naïveté et sans ambition démesurée, contre le mépris, la pauvreté, ou la maladie, car il aura admis les limites intrinsèques de tout agir, lui conférant dès lors une efficacité plus modeste, mais aussi plus déterminée, plus stricte.

Le stoïcisme n'est donc pas un "fatalisme" passif et résigné. 

Selon les stoïciens, en outre, il dépend de moi de me le lamenter face à une situation désagréable pour moi ou de l'accepter avec sagesse. Car mon opinion sur les événements m'appartient pleinement. Par exemple, si je suis méprisé, pauvre ou malade à cause de circonstances qui ne dépendent pas de moi, il dépend de moi toutefois de supporter avec dignité, sans me plaindre, de telles situations, ou alors de m'effondrer et de me laisser aller à un chagrin impuissant et inutile. Le stoïcien préfère l'acceptation digne au chagrin impuissant et stérile : il accepte son sort, qui ne dépend pas seulement de lui, sans rechigner. Il sait également qu'il possède au moins une possibilité de choix : accepter ce sort stoïquement ou se lamenter face aux vicissitudes de l'existence. Dans le premier cas, qui correspond au choix du stoïcien, l'individu demeure sans trouble, et même les pires événements extérieurs ne sauraient troubler sa tranquillité. Dans le second cas, l'individu se bat vainement contre ce qui ne dépend pas de lui.

Or, c'est précisément en développant ce genre d'acceptation "active" que le stoïcien, par la suite, pourra agir sur le monde de façon plus vertueuse et plus effective. Face à un deuil, par exemple, le stoïcien qui ne s'effondre pas complètement peut venir épauler ses proches attristés de façon plus effective, car il dispose encore de la force pour cela. Son acceptation active n'est pas résignation passive, puisqu'elle engage un agir plus disponible, qui produit des effets concrets plus heureux que ceux qui seraient produits par un relâchement mutique.

Telle est la condition de la vertu chez les stoïciens : restreindre ses désirs à ce qui dépend de soi. Autrement dit, je dois désirer simplement que mes opinions propres, mes inclinations, mes jugements, mes mouvements, soit toutes les actions qui m'appartiennent et dépendent de moi, soient telles qu'elles ne provoquent pas mon affliction et dérivent de ma libre volonté. Cela signifie que de tels opinions, désirs et actions, doivent être maîtrisés et ne pas être essentiellement modifiés par quelque circonstance extérieure indépendante de ma volonté. Je dois demeurer constamment au sein d'une acceptation active de tout ce qui est et arrive, de mon propre sort comme du cours du monde, qui fait que je ne puis modifier tout à ma guise. Cela signifie également que je ne dois pas trop me réjouir lorsque les circonstances extérieures me sont finalement favorables : si, du fait d'événements extérieurs indépendants de ma volonté, je deviens riche, ou que l'on m'accorde des honneurs, et que je m'arroge alors un mérite imaginaire, que je me vante de mon habileté et de mon talent, en occultant la dimension hasardeuse d'une telle situation, alors je confonds ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi, et je m'expose à l'avenir à de grandes souffrances ; en effet, si la fortune me devient finalement contraire, alors je me lamenterai et me tiendrai illusoirement pour responsable, de la même manière que je m'étais tenu illusoirement pour méritant lors de mon accession à la gloire et à la richesse.

Le vertueux au sens stoïcien s'en tient à ce qui dépend de lui, et accepte l'événement extérieur, pour mieux agir sur lui, autant que faire se peut, en restant au fait que l'événement extérieur appartient, en grande partie, à la sphère de ce qui ne dépend pas de soi. Il est vertueux car il tente de s'accorder avec le cours de chose, et car il recherche une forme d'harmonie avec l'extérieur, sans pour autant renoncer à faire cesser des situations douloureuses ou injustes. Il vit en harmonie avec son entourage, il accepte autrui et la société tels qu'ils sont, sans chercher à les modifier au-delà de ce qu'il est possible pour un individu. Même un entourage méprisant ou envieux ne saurait déstabiliser le stoïcien, et ne saurait le rendre immoral : car face au mépris et à la jalousie, le stoïcien sait qu'il est face à ce qui ne dépend pas simplement de lui, et il s'en accommode donc autant qu'il est possible, tout en montrant aux autres l'exemple d'une indépendance d'âme et d'une auto-suffisance susceptibles de faire taire à l'avenir toute raillerie et toute envie.

Cette vertu du stoïcien est également son bonheur. Epictète précise, à celui qui s'en tient à ce qui ne dépend que de lui-même : « tu ne feras rien, pas même la plus petite chose, malgré toi ; personne ne te fera aucun mal, et tu n'auras point d'ennemi, car il ne t'arrivera rien de nuisible ». En effet, celui qui accepte stoïquement ce qui ne dépend pas de soi, ne saurait jamais souffrir. Même si on coupe la jambe à un stoïcien, à cause d'une infection qui ne dépend pas de lui, il n'en sera pas affligé : il éprouvera certes une douleur physique, mais son âme ne sera point troublée. D'ailleurs, et c'est là la "radicalité" du stoïcien, même si son attitude passée, peu soigneuse ou peu hygiénique, est "responsable" de cette situation présente, il ne pourra plus se blâmer, ou se repentir, car il ne dépend pas de lui de modifier son "moi" passé : mais il tentera à l'avenir de se réformer, et tirera toutes les leçons possibles de cet accident.

 Y a-t-il encore de la douleur si l'esprit ne s'afflige point de la douleur, si l'opinion que j'ai de cette douleur est une opinion qui accepte la douleur, qui s'en accommode comme de quelque chose contre laquelle, de toute façon, on ne peut rien ? Le stoïcien considère que le mal-être dérive du jugement qui accompagne une situation vécue quelle qu'elle soit. Si ce jugement est toujours un jugement d'acceptation active de l'événement, nul mal-être ne peut advenir. En un certain sens, le stoïcien désire que tout ce qui advient advienne : il ne saurait donc jamais être malheureux, au sein de sa vertu (eudémonisme). Et son avenir, dans une telle situation présente, ne pourra que s'améliorer, et abolir toujours plus les accidents fâcheux, puisqu'il sait aussi toujours davantage tirer des leçons avantageuses des événements qu'il ne subit plus "affectivement". Tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort....

Partager cet article

Repost 0
Published by ben - dans Ethique

Présentation

  • : benoitbohybunel
  • benoitbohybunel
  • : philosophie
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Liens