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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 05:49

Suggestion d'accompagnement

Nous, potentielle puissance, pour elle-même :

L'être serait le devenir, cette seule temporalité possible actuellement, en tant que la conscience, l'être, ne serait pas autre chose qu'une série d'intensités, une variation continuelle qu'elle réfléchit, une clarté chaque fois transitoire qui se saisit elle-même.

Eux, incertaine impression du dehors, en elle-même :

Non, l'Etre est l'un, l'identique, la répétition, le nécessaire. L'Etre s'affirme d'abord en tant qu'il est l'Eternel invariable ; c'est ainsi qu'il nie le devenir, le temps qui passe, la durée changeante et hasardeuse, tels qu'ils tendent à s'émanciper, tels qu'ils désirent acquérir leur indépendance. L'Etre et le devenir s'opposent comme le Bien et le Mal. Car oui, la négation du devenir par l'Etre est au fond une sorte de Justice Divine, bonne en elle-même. Car oui, par cette négation, l'Etre sauve le devenir, il le rachète, il lui accorde une rédemption. Car oui, le devenir a besoin d'un sauveur ; il est en lui-même injuste, coupable, dans la mesure où il meurt et naît, disparaît, souffre de cette extinction, paie en somme, ainsi châtié, le tribut d'un grave péche. L'Etre, le Bien, absout le devenir, le Mal ; il le prend sous son aile ; le surplombant, il le structure, il lui apporte une forme, un sens, une direction, une situation, bien fermes et bien assurés. Pour tout dire, il lui offre tout ce qui pourra lui faire oublier sa souffrance, afin qu'il finisse par aimer cette souffrance, cette juste liquidation d'une dette, et afin qu'il finisse par accepter sa servitude, nécessaire. L'Etre n'est pas le devenir, le multiple, la série des différences. Il les contient bien plutôt sous lui, par compassion. Il les nie en eux-mêmes pour qu'ils puissent s'affirmer, dans le même temps, en lui-même, ainsi consolés, innocentés, justifiés.

Nous, plongés dans quelque confusion distincte :

Tout ce que nous venons d'entendre n'a pas été entendu, à défaut d'avoir été écouté, et réciproquement. Trop fluide est l'écoulement impossible de votre intuition. Trop sublime, trop belle et trop "moyenne" à la fois est votre splendide mélodie. Il faudrait raconter une très longue histoire, et plus que cela encore, pour peut-être un jour vous comprendre. Mais pour l'instant, nous resterions interdits.

Commençons toutefois par nous montrer conciliants. A dire vrai, nous devons bien accepter le contenu majeur de votre énonciation : certes, l'être est l'un, l'identique, la répétition, le nécessaire, il n'est pas quelque mort-né. Mais il nous semble bien, en vertu de nos étranges principes, que nous devons pour l'instant espérer que vous-mêmes rejetez ces évidences. Etablissons quelque transitoire positionnement qui serait "nôtre" :

1) Pourquoi l'être serait-il l'un ? Parce qu'il serait chaque fois un être, ce seul être, cette seule conscience (le pour soi), cette seule pensée qui se pense, ce seul corps qui se sent, cette seule vie qui se vit. Parce que l'être, la conscience (le pour soi), ne serait pas divisible, et ne serait pas non plus une réalité partielle, une situation parmi d'autres. Oui, l'être serait l'un (ce seul un), car il ne cohabiterait jamais avec quelque dehors consistant. Par exemple, on ne pourrait pas dire : il y a, d'un côté, l'être, l'actif, la conscience proprement dite, le fait de sentir, et, d'un autre côté, l'autre être, le passif, ce qui est pensé par la conscience, le fait d'être senti. L'être, ce serait sentir et être senti, en une seule fois. L'être, ce serait la tautégorie, le coeur d'une certaine automonstration, c'est-à-dire l'unité et non la dualité.

Pour tout dire, nous admettons l'unité de l'être dans la mesure où nous admettons son irréductible multiplicité. En effet, pour nous, il n'est pas contradictoire, apparemment, de dire que l'être est un, et d'affirmer, en même temps, qu'il devient, c'est-à-dire qu'il est une ouverture sur la variation plurielle. Pour nous, l'être n'est certainement pas l'un qui nie le devenir, le multiple, mais l'un qui s'affirme à partir de l'affirmation du multiple, et le multiple qui s'affirme à partir de l'affirmation de l'un.

Pour nous, l'être est l'un qui éventuellement nie seulement la dualité, l'existence d'une temporalité qui serait hors du devenir, extérieure au devenir. S'il y avait deux êtres, s'il y avait par exemple, d'une part, un "corps", séparé en tant que seulement senti, et, d'autre part, une "âme", séparée en tant que seulement sentante, alors oui, il serait possible de considérer qu'un certain être qui n'est pas une unique pluralité peut nier un autre être qui est une unique pluralité. Mais cela est impossible.

Un seul être serait, et tout non-être ne serait pas : il y aurait l'être, cette seule et unique multiplicité.

2) Pourquoi l'être serait-il l'identique ? Parce qu'il ne serait jamais l'être, ou la conscience (le pour soi) d'un autre distinct. Parce que l'être serait ce qui est propre a un seul corps, à une seule pensée, à l'exclusion de tout autre corps ou de toute autre pensée. Si la conscience était double, si elle était la conscience simultanée de deux corps séparés (séparés dans l'espace, par exemple), alors il serait possible de considérer que l'être n'est pas un seul et même être, bien identifié. Mais cela doit être absurde, tout simplement parce que cela contredit visiblement l'expérience la plus banale de tout quotidien. Certes, il nous arrive parfois, lorsqu'un semblable nous parle, nous touche, nous pénètre, de ressentir la curieuse impression que nous rejoignons véritablement sa conscience de corps distinct, soit que deux corps partagent une même pensée, que deux êtres extérieurs l'un à l'autre partagent un même être. Pourtant, cela signifie seulement que, par lui, notre conscience devient plus évidente pour elle-même, plus assurément close (ouverte), en un mot, cela signifie que l'être en tant qu'être identique se confirme, en toute normale logique ; cela ne peut signifier que l'être se dédouble, confusément, puisque de fait, cela n'arrive pas tous les jours.

Disons-le, nous admettons l'identité de l'être, de la conscience, dans la mesure où nous reconnaissons qu'il est une même série de différences. En effet, nous rejetterions l'idée selon laquelle l'identité de l'être nie, contredit sa différenciation dans le devenir. Pour nous, l'être est l'identique en tant qu'il serait la différence, et il est la différence en tant qu'il serait l'identique.

Pour nous, l'être est l'identique qui nierait en puissance une seule chose, à savoir l'altérité séparée. S'il y avait un être autre, par exemple une "autre âme" occupant "le corps" d'une âme donnée, alors oui, il serait légitime de penser qu'un certain être nie la différence identique, le devenir, alors que l'autre l'affirme. Mais cela n'a pas lieu.

Ce même être serait, et tout non-être, tout autre être du dehors, ne serait pas : il y aurait l'être, cette différenciation bien identifiée.

3) Pourquoi l'être serait-il la répétition ? Parce que l'être, la conscience, ne serait jamais une rupture franche, une réalité qui viendrait remplacer une autre réalité. Parce que l'être, la conscience (le pour soi), serait une permanence qui se transforme, une série de changements qui demeure. L'être se répète en tant qu'il serait la conscience toujours déjà affirmée. Certes, on pourrait poser la pensée comme une succession discontinue, soit comme le passage d'un être à un autre être, et il serait possible alors de dire que l'être n'est pas la répétition. Certes, on pourrait dire qu'une certaine non-conscience, succédant à l'être conscient ou le précédant, peut être sentie effectivement, niant la répétition (on pourrait tout aussi bien dire que ce qu'il y a avant ou après la vie se laisse penser véritablement, absurdité qui reste à prouver...). Toutefois, cette position demeurerait irrecevable, elle s'opposerait à l'expérience. Pour le montrer, imaginons tel qui aurait dormi et ne se souviendrait plus de son rêve. Supposons qu'il serait bien présent. Figurons un rêve bruyant, catégorique en apparence, mais problématique et indécis en son fond proprement impropre :

Cet homme éveillé est actuellement bel et bien conscient, il est, conformément à ce qui chaque fois arrive. En outre, il ne sent pas que cet être, que cette conscience présente, constitue un fait qui pourrait ne pas se poser. De fait, d'un certain point de vue, il se maintient dans l'élément qui a toujours été le sien. Une question se pose toutefois : son sommeil maintenant indicible, oublié, ce qui est désormais un néant passé, change-t-il quoi que ce soit à ce sentiment de redondance ? Réponse : absolument pas, en notre relative perspective. En effet, s'il y a deux options possibles, de toute façon, dans les deux cas, la conscience demeure sûrement une saisie de la répétition :

a) d'une part, il se peut que, contrairement à ce qui se laisse remémoré actuellement, ce sommeil fut traversé effectivement par un rêve, par une pensée perçue, par une conscience, par un être ; et dans ce cas, il est clair que la conscience n'est pas le passage à une autre réalité, il est évident qu'elle est une continuation : il y a eu conscience lors d'un rêve, et il y a encore conscience lors de la veille que constitue cette pensée présente, rien n'a jailli à partir de rien, rien ne s'est évanoui vers le rien ; peut-être dira-t-on que la veille en perspective, parce qu'elle occulte ledit rêve, semble nier cette conscience qui la précède, de telle sorte qu'elle est une rupture radicale, mais on aura tort, car la possibilité de l'oubli n'est pas un argument contre le caractère affirmatif ou répétitif de la conscience, mais plutôt contre son caractère non changeant, soit contre ce caractère dont nous ne saurions constater l'existence justement parce qu'il y a répétition ; nécessairement, de même que certains épisodes passés de notre vie diurne s'échappent hors de notre mémoire sans pour autant que la conscience cesse d'être toujours déjà cette seule présence, de même tout songe nocturne évaporé ne signifie jamais la possibilité d'un surgissement brutal de l'être hors d'une consistance qu'il ne serait pas ;

b) d'autre part, et c'est la deuxième option, il se peut que, conformément à l'état présent de la mémoire, ce sommeil fut absolument dénué de contenu onirique, absolument non-conscient, absolument privé d'être (c'est plus difficile à croire, mais c'est possible...) ; et dans ce cas, il est encore bien certain que la conscience ne saurait être une faille temporelle, un temps qui en remplacerait un autre : car le non-rêve effectif du dormeur, ce non-corps, n'est pas un temps, par définition ; probablement objectera-t-on que cette non-conscience qui s'intercale entre "deux temps" conscients contredit la vie consciente en son sein-même, et donc que celle-ci est discontinue, mais on se trompera, car la possibilité d'un tel entre-deux n'est pas un argument contre la répétition de la conscience, mais contre la présence simultanée d'une conscience et d'une non-conscience, laquelle simultanéité implique précisément un néant géniteur, la non-répétition ; nécessairement, de même que ce qui n'est pas encore né peut bien ne pas être sans pour autant nier la permanence variable de l'être, de même le repos vidé de toute pensée ne saurait vouloir dire qu'il y a éruption de la conscience au sens où elle aurait délaissé un être séparé d'elle.

Posons-le donc en un éventuel maintenant, en toute vraisemblable légitimité : nous constations que l'être est répétition en tant que nous constaterions qu'il y a continuellement miracle, nouveauté, devenir. Pour nous, la répétition de l'être ne renvoie pas à la privation du miraculeux, de l'étonnement radical. Pour nous, l'être serait répétition parce qu'il est évidemment miracle, et il serait miracle parce qu'il est répétition, de façon impossible. Certes, s'il n'y avait pas de miracle, de nouveauté, il n'y aurait pas de répétition, de rengaine, de reprise, de récidive, de récurrence de l'être, il y aurait seulement un état stable, figé, invariable. Certes, s'il n'y avait pas de répétition de l'être, il n'y aurait pas ce sentiment d'une affirmation chaque fois différente, stupéfiante, il y aurait seulement une lassitude banale. Mais de telles suppositions ne doivent pas être vraiment fondées.

De là, de fait, l'être serait bel et bien la répétition qui nie une seule chose, à savoir l'invariable, l'ennui, le probable. Certes, seul un être figé, prévu, seul, par exemple, une saisie effective de certaines conditions précédant l'être (telles : des futurs parents, un rêve oublié, etc.), pourrait rendre juste et nécessaire le fait d'admettre que l'être ne se répète pas, mais qu'il y a bien plutôt un mort-né "parmi d'autres". Mais cet être avant l'être ne serait pas, par hypothèse.

L'être nouveau serait, encore, et le non-être prévoyant ne serait pas, à jamais : il y aurait l'être, cette extase liée à une redite, cette Epiphanie.

4) Pourquoi l'être serait-il le nécessaire ? Parce que la conscience (le pour soi) ne pourrait pas ne pas affirmer son affirmation. Parce que, oui, puisqu'il y a la comscience, l'être, il y a nécessairement la conscience, l'être. Dans le cas impensable où l'être aurait la possibilité de ne pas être à un moment donné du temps, il serait envisageable de reconnaître qu'il est non nécessaire, non indispensable. Mais tout être est, et tout non-être n'est pas, assurément. Oui, toute conscience se pense, et toute non-conscience ne se laisserait jamais penser. L'être ne saurait être une possibilité parmi d'autres possibilités. Peut-être voudrions-nous toutefois reconnaître qu'"il y aurait" un avant et un après pour l'être, par lequel il ne serait pas essentiel. Par exemple, nous pourrions dire que l'ayant à naître où le cadavre sont des étants non-conscients. Mais de telles suppositions ne sauraient s'ajuster au seul fait qu'il est possible d'attester pour l'instant, au seul événement qu'il est nécessaire de constater de prime abord. Explicitons cette ivresse songeuse, ici assertorique et actuelle, quoique toujours négation à venir :

Qu'est-ce que le pas-encore-né, qu'est-ce que le mort, pour celui qui est né pour mourir, pour ce seul qui naît et meurt, c'est-à-dire dans l'absolu ? Si nous partons de ce seul point de vue problématique, ainsi fidèles à la nécessité de l'être, cela n'est rien du tout qui concerne en propre la conscience qui se vit, non, rien du tout, du moins dans une certaine mesure : un non-encore-né ne se sent pas, ne pense pas, pas plus qu'un cadavre, pas plus qu'une poussière de mort, et ce jusqu'à preuve du contraire. Pourtant, toujours de ce point de vue, peut-être semble-t-il bien que la naissance ou la mort d'un autre possède une certaine consistance, mais aussi que la naissance et la mort qui frappent le corps non-autre renvoient à une réalité bien assurée, c'est-à-dire à un corps passé ou à venir extérieur à lui. Et certes, en un certain sens, cette double, voire triple énonciation serait tout à fait adéquate. Mais en même temps, nous ne pouvons la valider complètement, car elle est une façon de présenter la chose qui peut nous induire en erreur :

a) D'une part en effet, si l'apparition de la naissance ou de la mort d'autrui qui est au coeur de cette seule conscience présente qu'est "la" conscience, est bien réelle, bien vécue, si elle est bien l'être, si elle consiste bien, malgré tout cette réalité n'implique jamais, de fait, sa possibilité de contaminer, d'affecter la non-conscience irréductible de l'autre qui serait mort ou presque né, laquelle non-conscience demeure alors non-conscience, par-delà toute considération extérieure qui serait déjà ou encore posée.

b) D'autre part, si l'apparition de la mort ou de la naissance du corps peut-être propre, au coeur d'une conscience autre, est bien un étant authentique, malgré tout cette réalité distincte ne saurait altérer un tel non-corps, lequel doit rester alors dans l'élément indifférent du non-être.

c) Enfin, si l'apparition d'un témoignage d'autrui relatif à quelque naissance ou à quelque mort de la pensée proprement souillée est tout à fait consciente, réelle, cela ne veut pas forcément dire que cette pensée dite propre se sentira telle qu'elle serait née effectivement ou telle qu'elle se dirigerait vraiment vers le néant :

- en effet, dans le cas où un dire d'autrui désigne et communique cette naissance, il ne s'agit pas pour autrui de réveiller une mémoire partagée, mais seulement de manifester le devenir de sa seule mémoire, à l'exclusion de celle qui "est" née, et donc ce dire ne saurait produire l'impression d'une non-conscience consciente,

- en outre, dans le cas où une parole autre montre la mort du corps propre (un non-corps improprement dit), il s'agit pour ce corps ici énoncé propre d'anticiper un dialogue passé à venir (analogiquement relié à un certain dialogue présent pensé par ce corps), soit d'anticiper un dialogue entre deux corps probablement autres seulement possibles, lequel dialogue, ainsi visiblement futur et peu clair, implique une perception autre de ladite mort, mais aussi sa communication absente présentement, soit implique ce qui ne saurait, a fortiori, créer la sensation actuelle de cette mort, telle qu'elle serait pensée du non-être.

Pour tout dire, il faudrait éviter de poser, confusément, ceci : il semble que la mort et la naissance, de l'extérieur, sont consistantes, et ce en un sens certain. Car cela pourrait nous guider vers l'illusion selon laquelle mort et naissance renvoient à un non-être étant inenvisageable en ce lieu dubitatif. Il vaudrait mieux dire, plus précisément, ainsi masqués : la mort et la naissance sont des étants en tant qu'elles sont seulement une situation de communication vécue, et non un non-être vécu.

De là, la réponse à notre question pourrait s'affirmer : le pas-encore-né, le mort, seraient des fictions au sens strict, à savoir des paroles, des témoignages d'autrui figurant un certain épisode passé (notons : aucune fiction ne naît présentement de rien, toute fiction doit bien être un témoignage, soit continuer un passé qu'elle exprime, de façon plus ou moins explicite) ; certes ces fictions seraient bien réelles, puisqu'elles seraient senties dans le temps de leur affirmation, et puisque les souvenirs qu'elles évoqueraient renvoient à un certain devenir d'une conscience réelle ; mais le pas-encore né ou le mort que serait une pensée située dans le néant, dans l'absence de toute vie, serait impensable. Le pas-encore-né, le mort, serait (il se pense) en tant qu'il est peut-être (en tant qu'il se laisse remémorer et communiquer consciemment), et il ne serait pas (il ne sent rien) en tant qu'il n'est assurément pas (en tant qu'il est un vide ou un cadavre non percevant).

Maintenant donc seulement nous pourrions clairement saisir ce que veut signifier l'être comme nécessité et dire à nouveau, dans la lumière d'une situation honnêtement ajustée : puisque tout ce qui est avant ou après une vie serait un étant seulement en tant qu'il est vécu, autrement dit puisqu'il n'y a proprement pas d'être avant ou après l'être, il faut dire que l'être serait nécessaire (notons : cette nécessité signifierait bien aussi que le corps présent ne pourrait pas non plus être autrement dans l'ordre de la simultanéité ; rappelons-le, l'ordre de la succession, que nous avons considéré ici, commande, précède la spatialité qui lui est propre).

A vrai dire, nous affirmerions la nécessité de l'être parce que nous affirmons son hasard absolu, son caractère arbitraire, le fait qu'il serait totalement non causé par quelque élément extérieur prédonné, et non dirigé vers quelque autre fin à venir. Certes, s'il n'y avait pas de hasard, de caprice de l'être, de devenir, il n'y aurait pas nécessité de l'être, il y aurait seulement une possibilité d'être parmi d'autres, un être hypothétique, précaire, mal assuré, relatif. Certes, s'il n'y avait pas nécessité, il n'y aurait pas de caprice de l'être, il y aurait seulement une lancée et une projection figées, mouvant l'être à partir du dehors. Mais de telles suppositions ne nous parleraient pas encore. Pour nous, et pour l'instant, la nécessité de l'être nierait donc une seule chose, à savoir l'éventualité d'un autre régime du nécessaire, soit l'éventualité d'une nécessité hypothétique, relative, conditionnelle.

Oui, pour nous, la nécessité de l'être nierait ceci et seulement ceci : toute causalité séparant la cause de l'effet, ainsi que toute téléologie déchirée...en un mot toute réaction. Certes, si l'être réagissait, s'il était soumis à une condition réelle qui le précède sans être lui, ou encore s'il devait obéir à un autre être qui serait après lui, oui, si l'être n'était qu'une hypothèse radicale, une possibilité parmi d'autres possibilités, soit une réalité attendue, calculée, retombée, alors il serait tout à fait impossible de poser sa nécessité, son caractère indéfiniment improbable, son inscription dans une somme indéfinie de possibles. Mais, parce que l'être agit simplement, selon notre actuelle position justement restreinte, parce qu'il serait en lui-même la seule condition qui lui confère une certaine puissance, parce qu'il serait insoupçonnable, incalculable, impossible (ce seul possible), et inattendu, il est, disons-le encore une dernière fois, absolument nécessaire, de fait.

L'être serait, par lui-même contraint, et le non-être ne serait pas, cette hypothèse inconsistante : il y aurait l'être, nous agissons.

Constatez donc. Nous sommes beaux joueurs. Nous acceptons de rire, de nous amuser avec les jouets que vous nous avez généreusement prêtés. Nous voulons, comme vous-mêmes, les affirmer, et d'ailleurs nous ne nous en privons pas ! Ainsi, certes oui, nous l'admettons : il y a l'être, un, identique, répété, nécessaire. Car oui, conformément à votre énonciation, nous reconnaissons que l'être ne naît ni ne meurt : il est absolument vide (non-autre), soit absolument plein (même), il est absolument superficiel (multiple), soit absolument profond (un), il est absolument clos (impossible), soit absolument ouvert (nécessaire de fait). Seulement, vous-mêmes ne nous donnez pas le bon exemple : vous semblez bien las en jouant, avec votre regard dramatique et sérieux, et peut-être même doit-on dire que vous êtes des "mauvais" joueurs. En effet, vous avez l'air de devoir détruire vos jouets pour les reconstruire, puis pour vous réjouir finalement à leur contact. Ce qui vous amuse apparemment, c'est un jouet qui a été déprécié et qui a pu ainsi obtenir, après coup, une appréciation distincte, autonome, c'est, en bref, une évaluation renvoyant à quelque façon de jouir personnellement d'un désastre causé, surmonté, puis en fin de compte valorisé, et ce chaque fois par le jouissant-même. Pour tout dire, vous accusez le jouet, vous lui reprochez de ne pas encore être tel qu'il "devrait" être dans un passé ou dans un à venir encore relativement possibles, et c'est ainsi qu'il deviendrait impératif d'altérer ce jouet, de tendre vers sa justification, sa rédemption, sa consolation, sa réévaluation. Pourtant, le jouet en question, la matière, l'être, ne saurait devoir rejoindre, en tant qu'initialement coupable, quelque potentialité encore inconsistante, il ne saurait être effectivement altéré, séparé, déchiré, rendu autre, pour la seule raison qu'il est, après tout, cette nécessité absolue et semblable d'un fait, tel un innocent égal à l'innocence que peut traduire la clarté rare et indispensable d'une étoile brillante. Autrement dit, ce jouet est divertissant en lui-même et par lui-même (soit : pour lui-même), et c'est ainsi qu'il serait vain, stupide, bien étrange, de vouloir le briser en deux comme vous essayez de le faire, pour le recoller ensuite, au coeur d'un plaisir malsain, puisque tout divertissement qui se contraint lui-même ne possède justement aucun "morceau" susceptible de se détacher effectivement. Reconnaissez-le : vous les simulacres de casseurs, vous qui jouez les bûcherons, vous êtes probablement des originaux avides de reconnaissance, des comédiens malhonnêtes, des copies dubitatives, et en cela vous refusez de jouer complètement le jeu, de tomber les masques, d'admettre la plasticité de votre hache par-delà son tranchant.

De là, nous-mêmes, au fond, nous sommes préoccupés à votre contact, nous sommes inquiets ; car vous avez pâle mine, et votre regard éteint. Oui, au fond, ce n'est pas par un mépris gratuit que nous vous considérons de la sorte, mais bien par une certaine tendresse, soucieuse en ce qu'elle est aussi amusée. Avouons-le, les seules questions qui nous occupent vraiment sont les suivantes, et elles sont pleines d'empathie, pleines de notre péché mignon. Les voici donc ces questions, dures et brutales comme la sauvagerie aimante du vivant, mais aussi douces et précautionneuses comme sa grandiose faiblesse : "Qu'est-ce qui a bien pu vous arriver, pauvres enfants terribles et décadents, pour que vous soyez ainsi jetés dans la confusion ? Qu'allons-nous faire de vous ? Pourrons-nous vous faire retrouver le droit chemin ?" Reconnaissons-le toutefois dès maintenant, pour le confirmer plus tard : certainement avons-nous affaire à une erreur de visée, soit à une façon de se tromper de destinataire. Un indice peut nous le faire comprendre : celui qui s'inquiète, compatit, ou s'attendrit, accuse, de fait, et de là casse lui-même...

Eux, reconnus apparemment, coupant notre parole :

Et bien nous voyons que nous y arrivons tout doucement. Nous savons que vous allez retrouver ce "droit chemin" qui certes était au départ celui que vous pensiez nôtre.

Mais pourquoi toujours parler au conditionnel ? Vous venez de le découvrir, le "pas", la négation, n'est jamais que la plénitude d'une marche qui "est" vers sa différence.

Oui, vous l'avez dit, l'Etre est l'un, le multiple, donc le deux, mais aussi il est l'identique, le différent, donc la séparation, mais aussi il est répété, miraculeux, donc discontinu, mais encore et enfin il est nécessaire, hasardeux, donc possible et contraint au coeur d'une finitude réactive.

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Published by ben - dans Métaphysique et ontologie

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