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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 05:40

Si Dieu existe, alors il désire nécessairement que nous agissions moralement. Car seule la moralité nous élève à cette dignité qui est la condition d’une participation à la béatitude suprasensible. Or, un acte moral est un acte désintéressé : un acte n’est pas moral si on l’effectue pour obtenir quelque joie, quelque bonheur, quelque plaisir en retour. Un acte est moral si et seulement si on l’effectue simplement parce qu’il est moral, sans se référer à quelque intérêt qui nous concernerait, directement ou indirectement. En outre, même si le malheur ou la mort doivent succéder, ici-bas, à l’acte moral, il faut néanmoins l’accomplir : cet aspect catégorique de la prescription qu’il inclut en lui implique la nécessité de tels sacrifices.

Mais qu’est-ce à dire alors ? Si je suis croyant, et que je suis « persuadé » que je serai récompensé pour mes bienfaits, au cas où je les accomplis, dans un monde supranaturel après ma mort, alors mon acte moral n’est pas totalement désintéressé : je fais le bien non pas pour le bien seul, non pas pour la prescription comme autoréférentialité catégorique, absolue, mais pour soigner mon âme posée comme immortelle, et pour lui garantir une éternité post mortem constituée de toutes les délices de la félicité pure.

En vertu donc de notre postulat de départ, il faut bien affirmer ceci : si Dieu existe, souhaitant que nous accomplissions des actes moraux, soit absolument désintéressés, il désire que nous ne croyions pas que nous puissions pénétrer avec certitude la nécessité d’une après-vie heureuse pour l’homme bon ici-bas. Peut-être même qu’il souhaite, pour que notre acte soit pur, que nous postulions, par précaution, que c’est le néant qui succède à notre vie.

Ainsi, un homme profondément bon et juste, ne mentant jamais, et servant son prochain comme lui-même, pourra être plongé au sein d’une existence terrestre faite de mille tourments : il expérimente l’injustice absolue, le Mal radical, qui le frappe. Mais si alors il veut devenir véritablement le « saint », l’homme que Dieu souhaiterait voir accompli s’il existait, alors il faudra que cet homme, peut-être, soit convaincu, au maximum, qu’il ne trouvera aucune consolation après la vie souffrante, mais juste et droite, qu’il aura vécue : le néant succède à sa misère grandiose, à l’injustice qui l’a frappé, il doit tenter, sûrement, de s’en persuader. Seulement ainsi il aura été absolument moral, désintéressé. Mais alors il doit penser également que Dieu, qui garantirait une consolation post mortem, n’existe pas.

S’il veut même aller plus loin dans son mouvement de purification de l’acte moral, il pourra se dire que Dieu malgré tout existe, mais que, les voies du Seigneur étant impénétrables, il se pourrait qu’à la moralité succède post mortem les souffrances éternelles de l’enfer, les mille tourments de la damnation. Ainsi le désintéressement de l’acte moral serait maximal.

Résumons-nous : si Dieu existe, alors nous devons penser qu’il souhaite peut-être que nous nous persuadions qu’il n’existe pas, ou qu’il réserve à notre moralité une « récompense » atroce : l’enfer (il est alors Satan lui-même selon cette seconde hypothèse, et le Dieu bon, juste et vérace n’est plus). Si Dieu existe, apparemment nous avons tout intérêt à penser qu’il n’est pas, ou que seul Satan est, et ainsi éventuellement, il nous récompensera pour la pureté de notre moralité. Mais ici alors la tromperie devient claire comme le jour : pour purifier notre acte moral, pour le rendre désintéressé, nous avons fait comme si Dieu n’existait pas, ou comme si seul Satan régnait sur le monde ; mais c’était pour séduire Dieu, dont on a supposé qu’il existait. Autrement dit, « Dieu », la condition de départ (« Si Dieu existe ») renvoie déjà au fait de poser l’existence de Dieu comme postulat pratique de base, soit à ce par quoi l’acte moral, précisément, n’est pas désintéressé. L’affirmation de la négation de Dieu ne sera, dans ce contexte, qu’une comédie dérisoire, et surtout elle est finalement contre-productive : Dieu « punira » ceux qui ont voulu se convaincre qu’il n’existait pas ou que seul Satan est, pour en fait le séduire via quelque pseudo-désintéressement exhibé, et ce de façon tout à fait intéressée.

Nous sommes donc dans une impasse : si Dieu existe, alors il ne récompense ni les hommes qui pensent qu’il existe, ni ceux qui pensent qu’il n’existe pas ou que seul Satan est. Il ne récompense donc personne. Il ne nous aime donc pas (nous le dégoûtons peut-être, avec nos petits intérêts mesquins, ou avec notre comédie dérisoire). Mais le non-amour est impuissance, privation. Donc Dieu serait impuissance. Mais Dieu par définition est la puissance absolue, il ne contient nulle impuissance. Donc s’il est impuissance, alors autant dire qu’il n’est pas, qu’il n’existe pas en tant que Dieu.

Si Dieu ne récompense que l’homme moral en tant qu’homme absolument désintéressé en son être moral, alors Dieu n’est pas. Mais nous continuerons à supposer qu’il existe malgré tout. De deux choses l’une donc : ou bien la moralité n’est pas désintéressement absolu ; ou bien Dieu ne récompense pas la moralité, mais son contraire. Mais selon cette deuxième option, Dieu récompense l’immoralité : il n’est pas ou il est Satan. Donc si Dieu existe, la moralité ne saurait être désintéressement absolu.

Dieu exige donc que nos actes moraux ne soient pas totalement désintéressés : nous pouvons croire en lui, et espérer légitimement que nos bienfaits recevront une récompense dans l’au-delà. L’autre option d’un « désintéressement absolu » simulé (postuler le néant ou Satan) sera ici rejetée, car elle est feinte et ruse, tromperie : Dieu ne doit pas aimer être trompé.

A vrai dire, postuler Dieu et un au-delà juste, consolant, ne renvoie pas vraiment au fait d’agir, pour le sujet moral, de façon « intéressée », car toujours le doute subsiste. Ici, l’on fait comme si Dieu et sa justice, comme si Dieu et la possibilité d’un souverain Bien post mortem pour une âme progressant à l’infini sur le chemin de la vertu (âme acquérant dès lors une bonne conscience toujours plus pure, toujours plus sainte, toujours plus satisfaite d’être vertu et bonheur connectés), l’on fait comme si donc une consolation pour le malheureux vertueux ici-bas était envisageable selon des postulats justes mais conscients de n’être que postulats, et donc ce n’est finalement jamais que l’espoir, la foi, et non la certitude ou le savoir, qui guident l’être moral sur le chemin de son agir moral. Un moyen terme entre le désintéressement absolu et l’intérêt égoïste, est l’espoir, la foi en Dieu : l’acte ici n’est pas totalement pur de tout intérêt, mais à la fois, comme il s’agit là non d’une vérité apodictique, mais d’une vérité problématique de Dieu, la consolation en perspective, dans sa possibilité, dans l’absolu, de ne pas être, renvoie à une forme de détachement à l’égard de l’intérêt immédiat.

Si Dieu existe, il récompense celui qui a la foi, mais qui doute aussi, qui n’est pas certain de l’existence de Dieu : ainsi son acte n’est-il pas absolument désintéressé, mais il l’est autant qu’il peut l’être pour un homme. Dieu « punit » en revanche celui qui prétend avoir une certitude absolue de son existence, d’autant plus s’il s’agit d’une connaissance qui se veut « démontrée », rationnelle (Descartes, Thomas d’Aquin) : « démontrer » Dieu, c’est vouloir le dévoiler radicalement, et c’est rendre impossible tout désintéressement. Il faut poser Dieu comme postulat se sachant postulat. Dès lors, s’il existe, il récompensera une telle façon de postuler. Celui par ailleurs qui veut séduire Dieu en postulant le néant ou Satan seul, celui-là est fourbe dans son agir « moral », qui n’est pas même désintéressé, ni donc moral.

Mais alors s’affirme une autre possibilité, induite par l’acte de postuler Dieu, de le poser dans la foi et non dans la certitude ou le savoir : Dieu peut ne pas exister. Si Dieu n’existe pas, alors l’agir moral, qui postule qu’il doit exister mais que cela n’est pas certain, est dépourvu de perspective rassurante. Et celui qui s’élève à la dignité du bonheur, en étant vertueux, pourrait ne pas même connaître un tel bonheur, de toute éternité. Si Dieu n’existe pas, et que le néant succède à la mort de l’individu, alors le Mal radical, l’injustice absolue, soit le malheur ici-bas du vertueux, ou le bonheur ici-bas de l’immoral, de l’assassin, du menteur, du fourbe, ne seraient pas renversés, de toute éternité. Les sacrifiés ne seront pas récompensés, et les sacrifiants ne seront pas « réajustés », ou "punis pour leurs crimes".

Cela étant, si Dieu n’existe pas, alors apparaît le désintéressement absolu de l’agir moral : l’individu bon et malheureux affronte son malheur avec dignité, et il sait qu’il pourrait ne pas le voir « renversé » par une justice divine, puisque celle-ci peut tout aussi bien ne pas être (elle est simplement postulée : sa réalité objective fait encore problème, par-delà sa « nécessité », d’un point de vue pratique). Si Dieu n’existe pas, alors les victimes justes, les héros sacrifiés sur l’autel de la vertu, peuvent définitivement être sanctifiés. Autrement dit, pour qu’existe le « saint », l’humain objectivement désintéressé (quoique peut-être malgré lui, puisqu’il espère encore une justice divine pour simplement persévérer dans le bien), il faut que Dieu n’existe pas.

Mais alors si Dieu existait, il aimerait pleinement ces êtres absolument désintéressés à leur insu, tels qu’ils agiraient moralement dans un monde sans Dieu. Une conclusion possible de notre parcours est donc maintenant bien claire : si Dieu existe, il doit souhaiter qu’un monde sans Dieu soit, que son existence postulée ne soit qu’une ruse pour que surgisse l’acte désintéressé absolu, le sacrifice au nom de la vertu ici-bas précédant un néant total.

Mais cela n’est encore qu’une idée, une hypothèse, ou plutôt un postulat : c’est l’individu moral raisonnant qui en arrive à cette conclusion : à savoir à la conclusion selon laquelle Dieu, en tant qu’idée présente en la conscience humaine, se supprime lui-même pour pouvoir rendre dignes de son amour des hommes dès lors absolument désintéressés.

Mais ce qui joue à même ce parcours, depuis le départ, est peut-être l’éminent « moteur » simplement physique du monde, qui détermine nos corps et nos esprits de telle sorte qu’à leur extraction hors d’eux-mêmes (vers le divin) succède une réintégration intensive pleine. Ainsi le désintéressement absolu peut-il devenir joie pure ou béatitude terrestre, et non plus sacrifice de soi, si du moins l’ensemble des hommes prennent conscience de cette « animation » en tant qu’elle s’extrait fallacieusement (ascétisme) pour mieux se réincarner dans le vivant et dans la terre, immanents (hédonisme vertueux). Mais alors les êtres vertueux, désormais satisfaits jusque dans leur sensualité, saisissent le souverain Bien qui est la marque d’une justice divine en acte. Une coïncidence aussi signifiante indique peut-être que Dieu, en tant qu’idée, qui a d’abord « exigé » que nous le niions, puis que nous le postulions, puis qu’il « se suicide » en notre conscience, de fait existe, et ruse avec nous pour mieux nous faire sentir la joie de se retrouver soi, intégré et centré, simultanément.

Cette dernière forme du divin est plus qu’un postulat. Comme sentiment en soi, il est semblable au fait de poser l’existence d’une conscience humaine extérieure à la sienne propre : les coïncidences, les analogies, les signes, corrélés à quelque empathie indicible, sont si prégnants, que l’on accède là à une forme de certitude. Telle est certainement la foi véritable : une certitude qui ne se démontre pas, mais qui se sait. Non un postulat. Une vérité du cœur, maintenant réhabilitée. Pascal contre Kant et Descartes (inutiles et incertains). Dieu doit donc bien exister, de la même manière que mon lecteur doit bien posséder une conscience dont les intensités invisibles pour moi sont pourtant certainement semblables aux miennes.

Mais ce Dieu doit peut-être nous consoler ici-bas, et non pas dans quelque au-delà. Le néant post mortem reste une possibilité, par-delà l’existence certaine de ce Dieu. Nous pourrions, par notre bonne conscience joyeuse et intensive, nous-mêmes être l’au-delà des sacrifiés du passé, victimes d’une injustice maintenant corrigée en notre souverain Bien possédé. Pascal aurait alors croisé Spinoza. Et la rencontre eût été fructueuse, pour l’un comme pour l’autre : en un ajustement réciproque, le premier aurait posé la transcendance certaine par son cœur, et le second le fait de « demeurer-immanent », par son intuition intellectuelle de Dieu, soit par son amour de Dieu : des individus mortels, selon notre synthèse ici en perspective, seraient en outre « protégés » par ladite transcendance (le judéo-christianisme comme animisme).

Si Dieu existe (et cela est certain, quoique non démontrable), il doit sûrement vouloir le néant nous succédant. Son amour serait d’une infinie sagesse, d’une infinie tendresse, mais aussi d’une infinie tristesse. On pourrait en déduire qu’il est mort de compassion. Pour ma part, je n’en suis pas certain. Car tout n’est pas encore permis. Et car l’éternité, ne durant pas, ne périt pas non plus, par-delà son infinie mélancolie.

Mais cette conclusion pourrait tout aussi bien être une ruse de ma part, une ultime tentative de séduction. Qui saurait le dire ? Cela se ferait en moi, sans moi. Cela ne me gênerait pas, d’autant plus si cette ruse, non maligne, était porteuse. L’idée que les sacrifiés du passé ont subi une injustice dont la correction ne se passe jamais que dans mon corps, et non dans le leur, à vrai dire ne me convient pas. Mais ici nous quittons le terrain de la logique d’une idée ou d’un sentiment, pour pénétrer sur quelque "sol" métaphysique incertain. Ce pourquoi je préfère m’arrêter maintenant.

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Published by ben - dans Métaphysique et ontologie

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