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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 05:50

Suggestion d'accompagnement

Qu'entend-on primitivement par conscience ? Le fait même de penser la pensée, soit le fait de penser ce qui devient, dans la mesure du moins où cette pensée qui est pensée lors du temps de la conscience, c'est aussi le corps qui se sent lui-même traversé par des intensités, et car intensités signifie : différences dans la grandeur, dans la réalité, dans la relation et dans la manière de la puissance qui est rendue présente par la pensée, c'est-à-dire : sentiment de la transition continue, de la transformation, de la variation, du "de-venir". Mais nous pouvons le dire autrement, de façon plus explicite : la conscience est saisie du devenir, au sens où la clarté qui est sentie en elle devient toujours plus clarifiée. Quoiqu'il en soit, il est certain que la conscience ne peut recevoir ce qui ne devient pas. Cela serait possible s'il n'y avait pas d'intensités, ou si intensité voulait dire : invariabilité quantitative, qualitative, relative et modale de la puissance qui apparaît au cours de la pensée. Mais tel n'est pas le cas.

La conscience contient ce qui devient. Mais devient-elle elle-même, en elle-même ? Est-elle ce qui varie ou bien ce qui ne varie jamais, se confond-elle ou non avec son contenu ? La réponse est simple : nous l'avons dit, la conscience est une pensée qui pense la pensée, un fait qui se reflète lui-même. Cette pensée qu'est la conscience, par définition, est elle-même la pensée qu'elle pense, elle est comprise dans ce qu'elle pense. Disons-le, nécessairement, la conscience devient, puisqu'elle n'est pas autre chose que ce qui se pense en elle. Certes, s'il y avait deux pensées s'écoulant simultanément, il serait possible de dire que l'une, pensée par l'autre, devient, alors que l'autre, pensant la première, ne devient pas. La conscience pourrait se tenir dans l'invariabilité d'un état figé, tandis que son contenu, extérieur à elle, serait soumis à la différence et à la transformation. Mais il n'y a certainement pas deux pensées ; seulement cette seule pensée, incertaine en son évidence.

La conscience est une certaine attention accordée à la manière dont le corps est affecté. Cette manière dont le corps est affecté est elle-même une attention à elle-même, une façon de se sentir soi. Et cette attention à soi est une attention à une certaine attention, puisque le soi est ce qui est attentif. La conscience est une attention accordée à une attention accordée à une attention, etc. à l'infini. La question de la conscience, de l'attention, nous mènerait tout droit en une régression à l'infini. C'est ainsi qu'elle renvoie apparemment à un trou sans fond, ou à un envol privé de sol, c'est-à-dire au malaise lié à la privation de consistance et de direction. Mais cette façon de présenter les choses n'est peut-être pas la seule possible. On pourrait tout aussi bien dire : il y a pensée, il y a conscience. Ou encore : l'idée est, indexe d'elle-même (Spinoza). Point final. Dans ce cas, la réalité de la conscience ne ferait plus aucun doute, dans la mesure où celle-ci serait bien localisée : bien sûr, dirait-on, c'est cela la conscience, ce qui arrive, cette ouverture unique sur la différence, cette seule multiplicité ! Nous la sentirions bien venir.

Souvent, on est tenté, éventuellement à tort, de considérer la conscience comme un mode "parmi d'autres" de la pensée. Dans cette mesure, il y aurait des états conscients et des états non-conscients, simultanés ou successifs, qui se distingueraient les uns des autres pour former des réalités séparées. Examinons les deux options :

1) Supposons d'abord que conscience et non-conscience sont simultanément disjointes. Par exemple, supposons qu'il y a d'un côté la pensée qui pense la pensée, soit l'état conscient proprement dit, et, hors de cette sphère, d'un autre côté, mais dans le même temps, la pensée qui est pensée par cette pensée, soit l'état non-conscient. Il y aurait celle qui sent, jamais sentie, et celle qui est sentie, incapable de sentir, à l'intérieur d'un seul instant. La conscience serait une réalité partielle, contredite par une autre réalité partageant sa présence. Mais cela serait absurde : nous l'avons dit, la conscience est le fait de se sentir soi-même, dans ce seul temps qui devient ; elle est l'identité actuelle du sentant et du senti, la tautégorie, la sensation de la sensation, cette seule sensation ; s'il y a conscience, actuellement, lors d'un écoulement donné, il ne peut y avoir vraisemblablement que la conscience, à l'exclusion de toute autre manière de penser. La conscience, sans doute, ne cohabite pas avec son contraire, puisque son inscription dans la pensée doit bien impliquer sa totale coïncidence avec toute pensée possible, avec tout être possible. Une pensée actuellement attentive est, normalement, absolument attentive, jamais partiellement inattentive. Rejetons ainsi en toute légitimité apparente cette hypothèse qu'envelopperait telle première option.

2) Supposons maintenant que conscience et non-conscience sont successivement disjointes. On admettrait alors que ce genre d'état qu'est la conscience n'est pas la seule possibilité de la pensée en tant qu'elle est conçue comme discontinuité dans le temps. Il y aurait, parfois, des états de conscience, puis, parfois, des états de non-conscience. Par exemple, il y aurait d'un côté l'endormi qui ne rêve pas, non-conscient, et de l'autre l'éveillé qui se pense lui-même, conscient. L'absurdité de cette option est beaucoup plus difficile à dévoiler, bien qu'elle soit certaine. Certes, d'un côté, n'importe qui peut admettre qu'il a "vécu" des instants où il ne se sentait plus lui-même : celui qui a été ivre, celui qui éprouvé la transe, celui qui est sorti du coma, etc. Mais en même temps, d'un autre côté, nous ne pouvons raisonnablement nous fier à des témoignages aussi douteux. Car peut-on vraiment "vivre" un temps où s'impose l'absence de toute sensation de soi, c'est-a-dire de toute sensation tout court, l'absence de toute pensée ? Peut-on faire l'expérience de ce qui ne contient jamais ce qui rend possible toute expérience ? De tels moments existent-ils vraiment ? Sont-ils réels ? De prime abord, absolument pas. Dès que cesse la conscience, la pensée qui se pense, alors la pensée en elle-même, tout être, doivent bien cesser. Contredire la conscience dans la succession temporelle est bel et bien une chose visiblement impossible : toute non-conscience ainsi entendue ne saurait être dite ; elle ne saurait être dévoilée par le dit, en tant qu'elle ne saurait se dévoiler elle-même ; comment pourrait-elle contredire quoi que ce soit ?

3) En résumé, une illusion serait ici entendue, en ce qu'elle s'attacherait à l'idée maintenant explicitement impensable que la conscience est une réalité seulement partielle de la pensée, laquelle idée reposerait sur deux préjugés, sur deux croyances bien enracinées mais certainement non fondées : la première poserait une non-conscience réelle extérieure spatialement à la conscience ; la seconde en poserait une, tout aussi réelle, qui est extérieure temporellement à la conscience.

Dans la mesure où il n'y a que la pensée, il faut dire qu'il n'y a que la conscience. En cela seulement, la non-conscience ne serait pas un mode de la pensée, ou de l'être, mais elle désignerait bien plutôt l'absence de toute pensée, de tout être, l'absence de vie. Certaines expressions du quotidien sont éloquentes à ce sujet : par exemple, on considère parfois que tel est "ivre-mort" ; ou encore, on dit d'un drogué en transe qu'il "n'est plus avec nous" ; etc. Dans nos esprits est bien présente la sage idée que tout corps qui ne se sent plus lui-même a cessé d'être un corps proprement dit, est un corps qui s'est absenté. Malgré tout, le doute persiste : en un sens, tout de même, la non-conscience semble bien posséder un certain être, une certaine consistance (après tout, si elle se laisse penser ici-même, c'est qu'elle doit bien se poser d'une certaine manière...). Ce doute renvoie à une certaine prise en compte du regard, de la pensée, de la conscience d'autrui, tels qu'ils affectent d'une certaine manière notre regard, pensée, conscience. Présentons ce doute, et le quelque prévisible rejet de sa teneur :

1) Prenons un premier exemple pour illustrer cette situation déroutante d'un doute : un homme qui a été ivre apprend le lendemain par ses amis qu'il a quitté sa conscience, qu'il a cessé d'être, à un certain moment de son ivresse. Lors de cette révélation, il est bel et bien conscient, il est, il vit. Et c'est ainsi que la certitude d'avoir éprouvé la non-conscience devient elle-même sentie, consciente pour lui. Autrui a vécu pour lui sa non-conscience, et il finit par la lui faire vivre, grâce à la transmission d'un tel vécu. Pour tout dire, par autrui, la non-conscience semble devoir perdre un peu de son inconsistance. Cela est vrai pour la non-conscience temporellement séparée (ivresse, rêve oublié, mort, etc.) mais aussi pour la non-conscience spatialement séparée : en effet, un médecin peut bien nous apprendre la présence d'une maladie sans que nous ayons senti cette présence avant une telle annonce ; il a pu déceler par exemple l'existence de certaines substances toxiques dans notre sang (lesquelles restaient alors invisibles et encore indolores pour nous, c'est-à-dire non aptes à engendrer leur sentiment, leur conscience), et ce pour nous révéler, a posteriori, cette existence. La maladie était une non-conscience, un non-être, cohabitant apparemment, de façon simultanée, avec l'être, qu'autrui, le médecin, a pu vivre pour nous et ainsi nous dévoiler. Ici encore, c'est bien autrui qui fait l'expérience de notre non-conscience et nous la transmet, comme pour compenser un manque. Ici encore, autrui semble devoir rendre manifeste une singulière teneur de la non-conscience.

2) Bien sûr, cette objection, ce doute, n'est pas négligeable ; il faut bien reconnaître que le fait de dire : "il n'y a que cette pensée, cette pensée consciente, et toute non-conscience n'est pas", peut bien nous conduire vers cette autre dangereuse proposition : "il n'y a que ma pensée, la pensée d'autrui ne compte pas, n'a pas d'être réel". Pourtant, notre inquiétude, notre manque d'assurance, ne seraient pas vraiment justifiés. Et c'est ce qu'il s'agit de bien montrer maintenant. Réfléchissons : qu'est-ce qui serait si choquant, au fond, dans le fait d'admettre que finalement, inévitablement, s'il y a bien toujours un "il y a", c'est qu'il y a encore ma pensée et seulement ma pensée, soit dans le fait de nier la non-conscience ? Ce qui nous choquerait, c'est la violence apparente d'une solitude radicale, fatale, indépassable. Ce qui nous choquerait, c'est la découverte d'une situation d'enfermement absolu, de clôture totale. Ce qui nous choquerait, c'est l'affirmation d'une distance infinie qui nous sépare d'autrui, lequel semble pourtant tellement proche, presque fusionné, tel qu'il présente son visage, son expressivité, sa significativité, sa voix, sa parole. En un mot, ce qui nous choquerait, c'est de devoir constater une perception consciente d'autrui en tant qu'elle ne peut jamais renvoyer qu'à une auto-affection, impudiquement repliée sur elle-même. Mais il n'y aurait là peut-être qu'une présentation bien dramatique et bien peu juste de considérer la chose. Nous n'aurions pas tant de raisons d'être ainsi choqués. Dire que seule compte ma pensée, à l'exclusion de toute autre pensée extérieure, nier la non-conscience, cela pourrait aussi vouloir signifier la quiétude d'un lien extrême me connectant à autrui. En effet, contrairement aux apparences, celui qui croirait connaître une consistance réelle de la conscience d'autrui telle qu'elle serait extérieure, serait celui qui doit sentir le plus son absence, son évaporation angoissante dans le plus lointain, dans la mesure où cette reconnaissance ne pourrait avoir effectivement lieu. Seul celui qui accepterait l'évidence selon laquelle autrui comme instance séparée n'est pas réel pour soi pourrait se mettre véritablement en quête d'autrui, en tant qu'il aurait décidé de se conformer à la seule manière d'accéder à autrui, courageusement, mais poursuivant aussi ses intérêts les plus profonds, à savoir sa joie d'être conscient d'autrui, avec autrui. Certes, si nous avions fait l'expérience, dans une autre vie passée, d'une conscience réelle d'autrui pleinement accessible, laquelle nous serait devenue inaccessible au sein de cette vie actuelle ontologiquement solitaire, nous aurions de bonnes raisons de gémir, de nous plaindre, d'être choqués, car nous sentirions effectivement une privation, un manque, une mutilation. Mais nous n'avons encore jamais su si une telle expérience a eu lieu, ce qui veut dire que, pour l'instant, elle n'a certainement pas eu lieu. Oui, par-delà pessimisme et optimisme, il faut bien dire : autrui ne pourrait être ni plus proche ni plus loin, ni plus ouvert ni plus fermé, pour l'instant.

3) Nous rendrions donc les armes, une bonne fois pour toutes, en déclarant : "Avouons-le, au moment de la non-conscience, pour le non-conscient, qui est toujours ce seul non-conscient, soit dans l'absolu, il n'y a rien, aucune vie, aucun il y a, cela est indubitable. Autrui, déployant sa conscience distincte, insondable, peut bien la considérer dans tous les sens, de la façon la plus lucide et la plus précise possible, cela, tant que cette non-situation durera, ne pourra rien changer à l'affaire. Certes, plus tard, celui qui "fut" non-conscient, ayant retrouvé l'être, la sensation de la sensation, pourra rencontrer cet autre en question qui a éprouvé son non-corps ; la qualité du regard passé de cet autre, et une certaine aptitude à la communiquer clairement, seront alors cette fois-ci, dans ce contexte nouveau, bien peu indifférentes pour celui qui fuyait furtivement hors de la pensée ; elles rendront même peut-être possible une manière positive de comprendre, d'intégrer à l'être, un néant, une faille apparente dans le temps. Mais cette expérience tardive de la non-conscience n'est jamais la possibilité d'une consistance réelle de la non-conscience : même si la non-vie est racontée plus tard par des témoins extérieurs, elle ne saurait être ressuscitée en cela ; peut-être, le souvenir qui appartient au soi, à la rigueur, est une forme de résurrection, car il est la répétition, atténuée mais fidèle, d'un certain devenir ancien de ce seul corps qui se laisse sentir ; mais le souvenir du non-corps provenant d'une pensée autre ne peut opérer nul retour de la vie, puisque le remémoré n'a lui-même jamais été inscrit dans cette vie. Toutefois, et c'est le bon côté de la chose, la nécessité d'autrui, de son récit, ne s'affirme pas moins pour autant. En effet, sans autrui, sans cette conscience singulière qu'il pénètre, la saisie de l'inconsistance du néant, de la non-conscience, serait impossible ; car seule l'infidélité criante de son témoignage, son inadéquation, rend évidente cette inconsistance, laquelle inconsistance n'aurait pu être soupçonnée en l'absence totale de témoignage (adéquat ou inadéquat), puisqu'elle aurait alors concerné un non-corps dénué de toute attention, même a posteriori, même vaine. Oui, sans autrui, ce qui est nécessaire pour la vie, consciente, ne se poserait pas, à savoir la certitude de l'irréalité de sa négation, la certitude de la pleine légitimité de son affirmation, la certitude d'elle-même. L'autre, qui narre le rien sous son masque trompeur, après coup et hors du coup, est ma conscience absolument lucide, dés que j'accepte de jouer dans les règles. En ce qu'il est reconnu comme non séparé, réel pour moi en tant qu'irréel hors de moi, nous fusionnons proprement dans une pensée claire comme le jour, qui a retrouvé le site qu'elle n'avait jamais quitté. Il n'y a que la pensée, il n'y a que la conscience pleine et assurée, il n'y a qu'autrui, juste en tant que non ajusté, confirmant le non-être du non-être, de la non-conscience ".

Conclusion

Nous avons pu établir assez précisément les raisons qui font que l'on peut être séduit par le projet d'isoler deux modes distincts de la pensée, à savoir le mode conscient et le mode non-conscient, mais aussi déceler les écueils envisageables de la soumission à cette tentation (perte probable d'autrui et de soi). Pour ainsi dire, il est maintenant évident que c'est l'égarement assurément inquiet et plaintif d'une volonté de reconnaître autrui par l'autonomisation-réification de sa pensée en ce qu'elle serait pensée du dehors, qui fonde les deux préjugés constituant l'illusion visible d'une non-conscience consistante : oui, c'est elle, cette pensée d'autrui sans doute mal reconnue, sans doute mal perçue, semblant séparée, qui serait extérieure spatialement et temporellement ; c'est elle l'autre pensée, le deuxième genre de pensée. Ajoutons que ces deux préjugés en formeraient, fondamentalement, un seul : en effet, l'exemple du malade qui s'ignore, puis parvient a posteriori à la conscience de son état, grâce à l'annonce inadéquate du médecin, nous a bien montré que l'affirmation d'une dualité spatiale, simultanée, de la pensée, est au fond l'affirmation de sa dualité temporelle, soit d'une dualité ancrée dans l'ordre de la succession, de même que l'exemple d'une ivresse passée reconnue a posteriori en la personne d'autrui nous aurait indiqué que tout redoublement de la succession ne serait qu'une intuition inscrite dans une simultanéité spatiale. Posons-le en ces termes : la non-conscience renverrait à l'entente rétrospective et non ajustée d'une expérience immédiate du non-corps qui n'a pas été éprouvée en elle-même. Cette non-conscience qui nous hante serait un récit présentement insondable qui vient toujours trop tard.

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Published by ben - dans Métaphysique et ontologie

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