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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 06:41

Suggestion d'accompagnement

J'éprouve chaque seconde la perte d'un être imaginaire : une somme d'idées, de valeurs, de sentiments constitutifs de mon être, à chaque moment s'évapore. Ma vie ne peut donc "exister" que comme une représentation, ou plutôt : elle est un devenir-représentation constant, un édifice branlant composé de spiritualité et de matière, lesquels se détruisent et se construisent réciproquement.

A chaque instant, j'abandonne, sur les sillons d'un chemin trop bien tracé, les images toujours fausses de ce que je suis ou crois être. Les traces que je laisserai au monde, dans l'inscription objective de ma pensée, dans l'absorption par un autre du souvenir de mon "être", ou encore dans l'incorporation de ma sensibilité « culturisable », toutes ces « choses » ne sont que des illusions d'immortalité, qui ne fixent pour la « postérité » que des éléments de la contingence que j'aurais pu être.

Ainsi, oeuvrer pour le monde, ce n'est qu'une façon de me consoler lamentablement d'une pseudo-mort que je sens venir incessamment, c'est une façon de refuser d'affronter la mort véritable qui reste la perte inconnaissable de mon instabilité intérieure... C'est croire que la disparition de mes mythes que je pensais stables est la plus cruelle que je puisse souffrir.

Le fait d'oeuvrer trouve sa signification dans une métaphysique trop rassurante : celle qui me détermine comme un être socialisable, mondanisable, idéalisable ; celle qui me permet de moins craindre la mort, en l'assimilant audit meurtre quotidien de mon "être" illusoire.

Combien je suis touchant et triste, lorsque la réification de mon univers sensitif par "l'art" me persuade que j'ai remporté une victoire sur l'authentique mort ! Quelle faible consolation ! Je ne fais que figer ce que je n'étais, ce que je ne suis, ou ce que je ne serai pas : un bloc d'idées, de sens, d'interprétations, d'intuitions, que l'écoulement indifférent de ma vie déforme et finit par démentir.

Combien je suis touchant et triste lorsque mon rapport à la société et aux individus me persuade que les valeurs que j'incarne, en étant absorbées par une humanité qui me survivra, me confèrent une certaine immortalité ! Car je me console d'une fausse perte, celle de la prétendue unité éthique de la réalité que je présente.

Une mère qui éduque son enfant, un idéologue qui « transforme » le monde, un philosophe qui pratique la dialectique, un prêtre qui transmet son amour de Dieu, tous espèrent combattre et vaincre la crainte de leur disparition en inscrivant dans le monde et pour "l'Homme" l'exemple de ce qu'ils n'ont pas été : à savoir des individus régis par des maximes stables ou fixées d'avance. Il ne s'agit, pour eux, que de rendre immortel un être imaginaire.

Combien je suis touchant et triste lorsque j'imprime, sur les pages de la "vérité", mon amour de la spéculation abstraite, au coeur d'un système de signes peut-être désincarné. Car je crois léguer, de cette façon, mon identité cognitive à "l'Esprit" de l'humanité, alors que je n'actualise en fait que la fixation d'un être qui m'est étranger : une somme de concepts, de quantifications, de classements organisés selon des règles strictes dont la "rationalité" dissimule une contingence fugitive.

Le scientifique, l'écrivant, en oeuvrant dans le sens d'une perfectibilité des structures cognitives humaines, occultent volontairement la relation instable qu'ils partagent avec ladite "vérité" ou adéquation, et ce afin de faire "exister" leur vain espoir de survivre à leur disparition corporelle. Il ne s'agit, pour eux, que de rendre immortel un être imaginaire.

Ces images sensibles, sociales, ou cognitives, dont je ne peux que contempler, impuissant, la fragilité, n'expriment jamais ce que je suis. Les saisir dans leur globalité ne me rapproche en rien de "ma vérité", car mon avenir menace nécessairement de dévoiler la fausseté d'une telle totalité, et car, de toute façon, les outils de cette globalisation, élaborés par le pouvoir certainement séparé de la pensée, ne construisent qu'une représentation partielle du vivant.

La consolation face à la mort est un Pharmakon : le plus doux et le pire des poisons. Elle m'éloigne de ma vie immédiatement vécue en accrochant au mur des illusions les vestiges de sa négation. Elle n'est que la consolation de ce que je ne connais que trop : la perte de mon idéalité stable.

La crainte de la disparition doit rester inconsolable, si la vie se destine à elle-même, et non à son interprétation.

Je connais bien cette mort de tous les jours, ce renoncement permanent à des interprétations de ce que je suis. Mais je ne puis l'identifier à cette mort véritable, qui n'est pas seulement la perte d'un être imaginaire extérieur à moi, mais aussi et surtout la perte d'une complexité instable, qui elle, est définitive...

Je ne dois vivre pour seulement consolider une image transmissible de mon être, ou tel autre concept trop abstrait, trop solitaire dans sa solidarité ascétique. Je dois vivre pour vivre, pour méditer et contempler la beauté du couchant, pour sentir singulièrement la justesse d'un amour, d'une affection, ou encore pour admirer, dans sa fugacité, la finesse d'une révélation.

Tous ces instants, irréductibles et irréversibles, rien ne doit me consoler de leur perte.

Il y a une pertinence d'un certain oeuvrer. Oeuvrer au sens de "fabriquer sans relâche cette vie qui est artisanat pur", cela est adéquat. Belles pulsations, alors, qui décorent mon existence en son insistance. Lâches dérobades, peut-être, mais malice sans gravité exprimant légitimement la volonté de dissocier l'indivisible lien éventuel. Décorer mon cadavre : ma joie !

Il y aura donc une lutte active et indéfinie contre l'Autre, ou ce reflet "infidèle" de ma subjectivité, ou encore cette omniprésence du sapin. Maudite réflexion, maudit dédoublement ! Tout cela m'oblige à me perdre dans un détestable miroir d'un narcissique assoupi.

Il faut rejeter l'autre vers l'extérieur, et le laisser à sa place. Mais il faut aussi être poli avec lui : toujours suggérer qu'il est le premier et le dernier à parler, toujours suggérer qu'il est plus fort que moi...

Egaré dans une forêts d'ombres informes et menaçantes, je sème sur une route qui ne mène nulle part sûrement, des petits cailloux reliés invisiblement, afin d'occulter telle ou telle incarcération carnassière. Plus que tout, j'évite la fixation de mon ombre propre. Cette ombre, c'est l'Autre, dont la présence, rendue nécessaire par le pouvoir peut-être séparé de la pensée, est toujours chaque fois possible.

Ecrire, oeuvrer : île rassurante...mais qui bouillonne aussi.

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Published by ben - dans Actualités inactuelles

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