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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 07:45

L'aliénation et la bêtise cumulées

La cybernétique, théorie de l'information établie par Norbert Wiener (1948), permet d'unifier une grande diversité de champs, à partir du seul principe de boucle de rétroaction à l'intérieur d'un système dès lors auto-régulé, ou homéostatique (système constitué par une émission, une réception, et une « boîte noire », l'effet de feedback étant l'information donnée en retour par le fait de la réception) : ainsi, en vrac, la génétique, l'informatique, les neurosciences, la linguistique, la thermodynamique, le marketing, une certaine sociologie, peuvent-ils relever d'une même logique, du point de vue d'un formalisme rigoureux. A l'intérieur d'une telle logique, les analogies de fonctionnement entre le cerveau et la machine sont non seulement constatables, mais les expérimentations pratiques qui en découlent fonctionnent. Seulement, là où il y a une difficulté il me semble, c'est qu'on ne s'en tient pas à une pure description théorique dans ce contexte (je précise que « cybernétique », étymologiquement, signifie pilotage, c'est-à-dire contrôle, en un sens pratique). En effet, outre une analogie entre le réseau des neurones et le réseau informatique, un réductionnisme sera d'abord insidieusement opéré : celui qui réduit l'esprit au cerveau.

Sur la base de ce réductionnisme, la connaissance cybernétique rendra possible apparemment un contrôle efficace des esprits, de même qu'une régulation efficace d'un réseau informatique est possible, si du moins on en connaît le fonctionnement mécanique. Ainsi, une application radicale de la connaissance neuroscientifique cybernétique sera le neuromarketing : puisque le cerveau est une machine complexe comparable à une machine informatique, il « réagit » à l'information selon des déterminations strictes, de même que la machine informatique, et ainsi il serait possible d'induire des comportements en le stimulant de telle ou telle manière (slogans efficaces, couleurs efficaces, messages subliminaux = consommation probable, avec un haut degré de certitude). Certes pourrait-on dire, le neuromarketing est un faible danger, puisqu'il présuppose un réductionnisme erroné (il ne modifierait en fait que la motricité, au niveau comportemental, et non l'esprit dans toute son amplitude). Mais malheureusement, il me semble que ce réductionnisme, au départ erroné, tendra, par ses effets pernicieux, à se rendre véridique dans la réalité - le cerveau, en tant qu'organe de l'action, du choix, s'il est trop mobilisé, tend, je pense, à résumer de plus en plus l'esprit tout entier, et à recouvrir cette mémoire intégrale que Bergson convoque pour affirmer l'autonomie du spirituel par rapport au matériel.

De fait, il ne me semble absolument pas anodin de comparer, comme cela est fait aujourd'hui, le cerveau – des souris, pour l'instant - (mais bien vite l'esprit humain) à internet : les scientifiques qui s'y intéressent sont certainement de purs chercheurs, et non des manipulateurs sans scrupules ; et leurs méthodes sont rigoureuses, a priori neutres, et non immédiatement idéologiquement déterminées. Mais la recherche fondamentale est guidée (parfois malgré elle), le plus souvent, vers des applications pratiques possibles : ses méthodologies sont parfois intimement connectées à un souci de contrôle, à un niveau plus pragmatique. C'est ainsi que j'entends une façon de saisir le concept foucaldien de pouvoirs-savoirs. Je vois d'un très mauvais œil cette science du cerveau qui est fascinée par le modèle informatique : les techniques de manipulation publicitaire, médiatique, politique, n'en seront que plus efficaces.

La question à poser serait : Pourquoi nous posons-nous ce genre de questions ? (la question d'une analogie possible entre machine et vivant). Les réponses sont peut-être très élaborées, précises, rigoureuses, vérifiables. Mais si la question de départ était à la base inepte, à côté de la plaque, ou encore dangereuse ? Pourquoi vouloir absolument ramener l'animé à de l'inanimé (à du mécanique, du physico-chimique) ? Désir morbide ou peur de la liberté ? Peut-être un peu des deux...

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Published by ben - dans Actualités inactuelles

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