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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:51

Une "bienveillance" écoeurante

 

Introduction :

 

Lorsque l'on parle des « normes », au pluriel, on pense immédiatement à un ensemble de prescriptions, de règles à respecter dans le cadre d'un champ pratique déterminé (vie sociale ou économique, expérimentation scientifique, champ médical, champ linguistique, etc.).

En ce sens, « les » normes seraient à distinguer de « la » norme, au sens statistique, laquelle serait une notion purement descriptive.

Le fait même qu'il y ait une multiplicité de normes signifierait qu'elles sont organisées au sein d'un réseau hiérarchique qui empêche qu'on les ramène à l'unité d'une « norme en général » (les différences hiérarchiques seraient qualitatives ; en ce sens, on ne pourrait les ramener complètement à l'unité). Cela, le principe hiérarchique, serait précisément la spécificité du domaine prescriptif, du domaine du « bien faire » : une action réglée supposerait, pour qu'elle soit réglée, la préséance de certaines règles, et la moindre importance de certaines autres.

Dans le domaine descriptif, dans le domaine de ce qui est simplement observé, en revanche, nulle hiérarchie irréductible, nulle primauté absolue d'un élément parmi d'autres ne pourrait être affirmées : l'objectivité requise par le théorique (ou le scientifique) impliquerait, en dernière instance, un principe d'équivalence de tous les éléments ou paramètres d'un système, incluant la possibilité par la suite de ramener la pluralité des « normes » observées à l'unité d'un phénomène considéré comme étant donc globalement « normal », ou comme étant déviant (comme étant un représentant de « la » norme, ou non).

Les normes, prescriptives, ne seraient pas « la » norme, statistique (descriptive), mais elles ne seraient pas non plus les « lois », juridiques ou morales. Les lois juridiques ainsi que les lois morales impliqueraient un principe de séparation à l'égard des individus qu'elles soumettent (la chose publique, source de la loi juridique, serait séparée du domaine privé ; Dieu ou le Bien seraient des sources transcendantes de la morale). Les normes, au contraire, se veulent immanentes aux sujets qui sont censés les respecter. Ceux-ci doivent eux-mêmes les intégrer, les assimiler, comme si elles répondaient à leurs intérêts les plus essentiels. Surtout, les « foyers locaux de pouvoir-savoir » (famille, médecins, professeurs, tuteurs, etc.), pour reprendre la formule foucaldienne, qui conditionnent l'acquisition des normes, agiraient à même le vécu le plus intime : ils ne renverraient pas à des institutions imposantes ou apparaissant immédiatement à l'individu comme des dispositifs à part (ainsi du système de la Justice, de l'Eglise, etc.)

Néanmoins, si l’on souhaite affirmer que les normes ne sont ni la norme statistique, ni les lois (juridiques ou morales), elles doivent entretenir un rapport intime à ces instances. D'une part, en un sens, les normes comme prescriptions pratiques sont issues d'une conception statistique du réel : ce qui est constatable (le normal décrit ; la distribution normale des individus d'une espèce sur une courbe gaussienne, par exemple) constitue un programme pour ce qui doit être (ce qui est prescrit par les normes), et cela qui doit être doit, à son tour, conditionner une réalité de plus en plus normale sur le plan statistique (les déviances devant être de plus en plus minoritaires, ou, au moins, « encadrées »). En ce sens, les normes tendent à conserver, voire consolider, un ordre théoriquement appréhendé. De ce fait, elles tendent elles-mêmes, par-delà leur multiplicité de principe, toujours plus, à rejoindre l’unité abstraite et homogène, indifférenciée. D'autre part, les normes, en tant que nouvelles formes de prescriptions, impliquent dans leur détermination une réflexion sur les lois auxquelles elles se substitueraient plus ou moins complètement : à l'action libre de l'individu gouverné par les lois juridiques ou morales, elles substituent des comportements relativement prévisibles. A la punition, elles substituent la mise à l'écart. A la condamnation responsabilisante, elles substituent, dans le cas d'un non-respect de ce qu'elles prescrivent, le principe d'une déviance irresponsable à corriger (via le dressage, le soin, l'apprentissage, etc.). Autrement dit, établissant un ordre de prescriptions entièrement différent de l'ordre de la loi, le complexe des normes institue de nouvelles valeurs. On ne saurait comprendre l'ordre des valeurs porté par l'idée de normes sans saisir précisément une telle différence. Pour le dire synthétiquement, cet ordre de valeurs inédit pourrait renvoyer essentiellement à un fait marquant : il semble qu'avec les normes, l'antique distinction entre nomos et physis ait perdu de son évidence (ceci devra être élucidé).

Sur ces bases analytiques, on pourra supposer d'abord que les normes, si elles permettent d'établir une réalité visiblement toujours plus normale, permettent ainsi de limiter l'imprévisibilité d'une diversité de phénomènes aléatoires. Elles permettraient de là de contrôler pratiquement divers champs du réel. Dès lors, elles porteraient éventuellement en elles la possibilité de conserver de façon pérenne des systèmes qui sont pourtant aléatoires, et en constante évolution (le social, le biologique, par exemple). En ce sens, le point de vue naïf pourrait considérer que les normes, plus que les lois, lesquelles sont fondées sur la répression, et sont souvent arbitraires (humaines, trop humaines, par-delà leur transcendance), seraient un vecteur éminemment positif de préservation du donné, qu'il faudrait chercher à maintenir. Et, si nous sommes bien entrés, à l'âge moderne, dans l'ère des normes, cela pourrait bien signifier que, par-delà les « dérives » (totalitarisme, désastres écologiques, etc.), tous les « espoirs » concernant la possibilité d'une correction de ces « dérives » vers un ordre « homéostatique » seraient permis. Néanmoins, la puissance des normes est aussi leur faiblesse : à savoir leur ancrage dans la statistique. Si celle-ci ne traduit pas adéquatement la réalité des choses, alors le projet même de contrôle des systèmes aléatoires et la possibilité d'une conservation pérenne du donné via leur application sont remis en cause.

En outre, il se pourrait bien que le réseau hiérarchique des normes théorico-pratiques ait pour fondement une normativité économique éminente, au sein de nos sociétés capitalistes modernes, et particulièrement destructrice, car aveugle à la concrétude qualitative du monde : la norme qui conditionnerait et orienterait toutes les autres serait la norme établie sur la base d’une réduction du « travail » à l’unité abstraite, indifférenciée, non spécifique. Comme norme théorique, elle est un standard de productivité moyen, une quantité moyenne de travail pour produire une marchandise, qui détermine la grandeur de sa valeur économique. Comme réduction au quantitatif homogène, voilant le qualitatif pluriel et hétérogène, elle est ce que Marx appela, dans la chapitre 1 du Capital, le « travail abstrait », qui n’est rien d’autre que la substance de la valeur des marchandises. La norme du temps de travail socialement nécessaire, qui a des effets concrets dans la production, qui n’est pas que théorique, et qui renvoie au travail abstrait, serait la condition de la valorisation capitaliste, et donc la condition de toute normativité, non seulement sociale, mais aussi finalement théorique, dans la modernité, puisque la modernité est le développement, essentiellement, d’un procès de valorisation marchande qui engloutit toute autre forme de vie qualitative.

Il s’agira de montrer successivement deux points de vue contraires, et de suggérer un dépassement « politique » : nous envisagerons d’abord le point de vue « naïf », qui voit dans la normativité moderne un « espoir » de « contrôle » et d’auto-contrôle humain, et qui n’aperçoit pas la norme relative au travail abstrait comme principe éminemment conditionnant, comme matrice unidimensionnelle destructrice, afin de donner à voir le point de vue idéologique moderne, idéaliste et inversant, et pour montrer tant ses forces que ses faiblesses. Puis nous critiquerons radicalement un tel point de vue, selon une perspective politique et sociale, en faisant intervenir ce critère abstrait-réel, théorico-pratique, du travail abstrait. Et ce, pour envisager finalement des manières de lutter contre de tels nivellements destructeurs, et pour envisager les vecteurs éthiques et sociaux de leur dépassement.

Il faut donc bien voir d'abord dans quelle mesure on pourrait dire, naïvement et idéologiquement, que le système des normes déterminerait une certaine prévisibilité des systèmes aléatoires, et donc leur contrôle et leur conservation, ce qui leur conférerait éventuellement un avantage sur l'ordre des lois. Mais on peut aussi dégager l'impensé d'un tel point de vue immédiat pour le remettre radicalement en cause.

 

 

I Point de vue idéologique : une légitimité potentielle des normes pourrait reposer sur leur capacité à rendre prévisibles les phénomènes aléatoires, et ainsi à rendre possible un contrôle des systèmes en évolution dont dépend la réalité humaine, contrôle permettant leur conservation pérenne.

 

1) Les normes, en tant que prescriptions pratiques, visent à rendre prévisibles les phénomènes aléatoires

 

Les normes sont des prescriptions s'appliquant à des champs pratiques divers. Mais ce qui est commun à ces champs pratiques, c'est que l'objet (ou l'ensemble d'objets) sur lequel ils agissent est aléatoire, ou encore : variable. Autrement dit, il n'est pas immanquablement soumis à des lois universelles et nécessaires, ou encore mécaniques (déterministes). Il n'est pas non plus identique à d'autres objets : il y a une singularité de l'objet soumis à des normes. Là où nous avons affaire à une réalité entièrement déterminée, ou constituée d'objets identiques, nulle norme ne saurait être prescrite : la loi (naturelle) se charge d'imposer sa contrainte nécessaire. Ainsi, des normes ne sauraient prescrire le fait d'être soumis à la gravité. La gravitation universelle « se charge », pour ainsi dire, de soumettre tout corps physique doté d'une masse déterminée.

Les normes conditionnent certaines pratiques humaines en lesquelles s'inscrit la tendance à limiter l'imprévisibilité de phénomènes aléatoires. Ainsi, dans le cadre de la physique quantique, dont l'objet serait intrinsèquement indéterminé, du fait d'une interaction entre le système-objet et l'observateur, il est absolument nécessaire de déterminer des normes très précises pour l'expérimentation, afin de rendre conforme à une causalité au moins statistique ledit système-objet ; afin, par exemple, de pouvoir simultanément prévoir la vitesse et la position d'un électron avec une forte probabilité de réussite. Ces normes de l'expérimentation en physique quantique, Bohr les a pensées en son temps (1929). L'objectivité qu'il vise, qui est donc une objectivité statistique, c'est-à-dire un système-objet aux propriétés probables, se constitue seulement si les outils de mesure sont en adéquation avec le « cadre conceptuel » inédit de la physique quantique, et, surtout, seulement s'il existe une communication non ambiguë de l'expérience dans une communauté d'acteurs partageant le même langage et percevant l'information fournie par l'expérience de la même manière. Ici, certaines normes, réglant l'outillage technique permettant l'observation et l'intersubjectivité relative à l'expérimentation jouent un rôle décisif : l'objet quantique, intrinsèquement indéterminé, imprévisible « objectivement », peut acquérir néanmoins une certaine prévisibilité (d'ordre statistique) dans la mesure où les scientifiques s'accordent sur un certain nombre de règles à respecter, à certains protocoles précis. Si les savants s'entendent sur les mêmes concepts, les mêmes définitions, les mêmes protocoles d'expérimentation, alors ils pourront saisir des constantes statistiques par-delà l'indétermination de fait des phénomènes quantiques.

Certes, pourrait-on dire, le fait qu'il y ait des normes de l'expérimentation scientifique n'est pas apparu avec la physique quantique. Dès la polémique concernant les premières observations de Galilée au télescope (chez Magini, en 1610), incitant Kepler à proposer des normes juridiques et politiques nouvelles garantissant l'autonomie du milieu des savants, l'idée donc de prescrire des règles précises garantissant le bon déroulé de l'expérimentation et l'acquisition de résultats sûrs avait surgi. Néanmoins, on peut dire légitimement que la notion même de normes expérimentales en physique ne trouve vraiment tout son sens que dans le cadre de la physique quantique (1900-1928), précisément parce que son objet est aléatoire du fait d'une interaction avec l'observateur, la notion même d'objectivité scientifique étant réinfléchie dans le sens d'une intersubjectivité réglée au sein d'une communauté de savants. Dans le cadre de la physique classique (newtonienne), l'objet étant intégralement déterminé par des lois nécessaires, et l'interaction entre l'observateur et le système-objet n'étant pas particulièrement problématique, prescrire des normes pour régler l'intersubjectivité savante et les mesures est utile mais pas décisif - l'induction newtonienne repose d'ailleurs sur le postulat d'un rapport plus ou moins direct du sujet sensible à la nature, rendant secondaire le principe même de normes expérimentales.

De façon plus générale, tout système de normes, quel que soit le champ pratique concerné, tend à injecter de la prévisibilité dans les choses qui ne sont pas intégralement prévisibles. Les normes sont des règles de conduite qui permettent de normaliser le réel - ceci n'étant pas un truisme si l'on songe bien que les normes au sens prescriptif se distinguent de la normalité statistique (ordre descriptif). Dans le cadre de l'expérimentation scientifique, ce n'est pas seulement la pratique même de l'expérimentation qui est normalisée, mais bien également, par effet de communication, le système-objet que vise l'expérimentateur (et c'est bien cela qui compte avant tout, quoique l'un ne va pas sans l'autre).

Outre le champ scientifique, on pourra songer au champ social. Dans ce contexte, on ne devra plus considérer une démarche savante - quoiqu'il y ait aussi des normes réglant les pratiques du sociologue, mais ce n'est pas là ce qui nous intéresse ; nous pensons aux « normes sociales » elles-mêmes telles qu'elles s'imposent aux individus vivant en société. Dans ce contexte, la norme normalise immédiatement, et non plus médiatement, le phénomène visé. Dans ce contexte, ce n'est pas le fait d'appliquer des normes à quelque pratique de l'expérimentation, qui normaliserait quelque objet aléatoire observé, qui est en jeu, mais on s'intéressera à des normes qui sont intégrées par les individus mêmes qui devront être normalisés. Ce qui apparaît alors, c'est que, même dans ce cas précis, les résultats sont les mêmes (prévisibilité du champ en question). Les normes de la politesse, par exemple, telles qu'elles sont diffusées via certaines instances locales de contrôle disciplinaire (famille, tuteurs, professeurs) tendent à rendre prévisibles « l'être-ainsi » des rencontres interindividuelles, c'est-à-dire leur « être-cordial-la-plupart-du-temps», ou leur « être-non-violent-la plupart-du-temps ». Qu'on ait affaire à une normalisation médiate, indirecte (expérimentation normée normalisant le système-objet) ou immédiate, directe (normalisation du social par l'application de normes sociales, par exemple), dans les deux cas, l'effet des normes prescriptives est la prévisibilité des systèmes concernés. Autrement dit, que les normes concernent une pratique « contemplative » (expérimentale) ou une pratique « active » (comportementale), leur conséquence sur la prévisibilité du réel aléatoire reste un fait avéré.

Sur cette base, nous serions tentés de poser une question : le réel serait-il a priori « normal », statistiquement parlant, et les normes prescrites viseraient-elles la conservation de cette normalité antérieure de fait, ou bien serait-ce le fait même de prescrire des normes qui rendrait possible la formation d'une réalité correspondant à une certaine normalité statistique ? Mais peut-être que cette question est mal posée, étant donné les conditions épistémologiques nouvelles, par exemple, imposées par la révolution quantique. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que ces deux aspects (un état « normal » statistiquement parlant, et un ensemble de normes prescriptives) se conditionnent mutuellement, le causant étant lui-même causé. Une épistémologie cybernétique, qui aurait renoncé à répondre à la question du fondement, s'appuyant donc sur le concept de « boucle de rétroaction » (Wiener, 1948), rendrait compte parfaitement de cette situation.

Mais l'enjeu est de voir maintenant que la prévisibilité de phénomènes aléatoires ou variables qui serait rendue possible par l'instauration de normes déterminées, de règles de conduite dans les pratiques liées à de tels phénomènes, renvoie à la possibilité très concrète de contrôler un réel intrinsèquement variable.

 

 

2) Les normes, dont l'application rend le réel prévisible, pourraient permettre éventuellement un contrôle concret de systèmes aléatoires

 

Soit un phénomène aléatoire, comme le fait que, lorsque je jette un dé, ce soit le « 6 » qui apparaît. Cet aléatoire, en un sens bien spécifique, peut être ramené à une forme de « logique » saisissable. Si j'applique certaines normes, alors une certaine prévisibilité, d'ordre statistique, concernant une série de coups de dés, pourra être inférée. Expliquons-nous. Certaines normes à respecter, dans le cas présent, seraient par exemple les suivantes : le dé doit être équilibré (non pipé) ; le dé doit rouler suffisamment lors du jet, pour éviter toute tricherie. Le respect de ces normes garantit une équiprobabilité des occurrences possibles lors de chaque jet de dé. Cette équiprobabilité, qui n'est autre que le hasard de l'événement ramené à sa pureté objective, permet de dégager des constantes statistiques, constantes qui se vérifieront de façon de plus en plus précise si le nombre de jets de dé augmente. Par exemple, je puis prévoir, avec un certain degré de certitude, que, si je respecte les normes d'équilibre et de « roulement » du dé susmentionnées, alors, si je jette un dé à six faces 60000 fois, je tomberai, disons, entre 9000 et 11000 fois sur le « 6 ». Ce genre de certitude augmentera lorsque le nombre de coups de dé augmentera.

Cette prévisibilité statistique, garantie par l'application de normes prescriptives dans la production d'un phénomène aléatoire déterminé, permet de contrôler une situation jugée a priori variable ou aléatoire. Par exemple, un joueur de dés qui respecte les normes mentionnées plus haut pourra être sûr que la « loi des grands nombres » s'applique de façon assez exacte dans le contexte de son jeu. De ce fait, il pourra prédire avec des grandes chances de réussite un ensemble d'occurrences s'il joue un assez grand nombre de fois. Et ceci, précisément, lui permettra en un certain sens de contrôler une situation relevant a priori du pur hasard. Par exemple, s'il parie qu'il tombera au moins 800 fois sur le « 1 » en jetant un seul dé à six faces 6000 fois, il a de grandes chances de gagner son pari (il se laisse une marge confortable de 200 coups par rapport à la probabilité idéale, qui est de 1000 occurrences). Au plus le nombre de coups de dé augmentera, au plus le joueur pourra parier confortablement. Or, si les normes d'équilibre physique du dé et de « roulement » régulier n'étaient pas respectées, l'équiprobabilité des occurrences possibles ne serait pas garantie, les constantes statistiques ne seraient plus formellement efficientes, et les paris seraient moins sûrs : tout contrôle s'effacerait de fait. En un sens, et paradoxalement, le contrôle dont il est ici question repose sur la possibilité de conditionner normativement le phénomène de telle sorte que son caractère hasardeux soit garanti dans sa pureté, afin que sa prévisibilité statistique soit possible.

Dans le champ de l'expérimentation médicale, le contexte n'est plus celui du jeu, mais de la prévention ou d'un soin potentiel. Mais la logique est analogue. Par exemple, pour savoir si la cigarette favorise le cancer du poumon, on doit faire des expériences soumises à des normes précises. On doit choisir des individus au hasard (randomisation), pour isoler chez eux les propriétés « fumeur » ou « atteint du cancer du poumon », ou les propriétés « non-fumeur » ou « non-atteint du cancer du poumon ». La représentativité des échantillons ainsi constitués dépend précisément de la randomisation. Il faut s'assurer ensuite qu'il n'y ait pas de biais expérimental : par exemple, un individu atteint du cancer du poumon surestimera éventuellement, à tort, son passif de fumeur, s'il connaît la nature de l'expérience qui est faite à partir de son témoignage ; on devra donc lui dissimuler qu'il est un sujet d'expérience. Sur cette base, on pourra montrer éventuellement, via des interrogatoires précis, que, sur un plan statistique, de façon significative, le fait de fumer est fortement corrélé au fait d'avoir le cancer du poumon, tandis que le fait de ne pas fumer est moins corrélé à ce fait, toutes choses étant égales par ailleurs. Si une telle significativité est avérée, on pourra même parler de rapport de causalité (probabiliste). Ainsi, grâce à l'application de normes précises dans le champ de l'expérimentation médicale, on parviendra à prévoir avec une relative précision ce qui arrive fréquemment pour un fumeur (confirmant de ce fait des opinions « populaires » imprécises quoique justes) et de là à contrôler davantage une situation a priori variable - la manifestation d'une maladie humaine. Concrètement, c'est en toute légitimité que certaines campagnes de santé publique pourront déconseiller très fortement la consommation de tabac.

Mais il semblerait qu'on remonte là un peu trop loin. De fait, ce sont les normes d'hygiènes, par exemple, que l'individu s'impose à lui-même qui semblent permettre pour lui-même une prévisibilité et un contrôle de son état de santé. Ces normes d'hygiènes, il les a intégrées, mais elles lui ont d'abord été transmises au sein de « foyers locaux de pouvoir-savoir » (Foucault) constitués par la famille, les médecins, les diététiciens, etc. Il semblerait donc qu'il faille d'abord s'attacher à la description de ces « foyers locaux » et de leurs influences sur l'individu, pour rendre compte de la manière dont les normes prescriptives rendent le réel « contrôlable » - autant pour les instances de contrôle que pour les « contrôlés », d'ailleurs, puisque ceux-ci participent activement à l'application des normes... ils les assimilent. Néanmoins, il n'est pas inutile de d'abord considérer les normes de l'expérimentation scientifique pour élucider le sens des normes hygiéniques (ou même sexuelles, sociales, etc. ; « comportementales » en général). Car précisément, les foyers de « pouvoir-savoir » sont, comme leur nom l'indique, intimement connectés à un « savoir ». Et ce savoir se constitue lui-même selon certaines normes. C'est même dans la mesure où un certain savoir scientifique (biologique, physique, sociologique, économique) a su se soumettre à certaines normes dans ses procédures d'investigation, acquérant de ce fait constance et régularité, mais aussi précision et assurance, qu'il a pu garantir sa légitimité, et de là, imposer son point de vue aux domaines pratiques-comportementaux. Sur ce point il faut rappeler que c'est précisément lorsque la variabilité des objets étudiés par les sciences a été reconnue que de telles normes prescriptives dans l'expérimentation scientifique sont devenues prégnantes, car nécessaires. Il y a donc un réseau complexe renvoyant la recherche théorique d'une normalité statistique (par-delà la variabilité de systèmes-objets), à la constitutions de normes prescriptives réglant les pratiques scientifiques, et renvoyant ces dernières à un surcroît de légitimité du discours scientifique impliquant la possibilité d'intégrer ce discours dans un champ pratique (comportemental) auparavant étanche. Nous distinguions précédemment, tout en identifiant leur capacité commune à rendre prévisible l'aléatoire, les normes à l'oeuvre dans les pratiques « contemplatives », ou expérimentales (normalisation médiate) et celles appliquées dans les pratiques « actives », ou comportementales (normalisation immédiate). L'idée ici suggérée est que les secondes ne peuvent s'établir indépendamment des premières. Très concrètement, il y a une connexion intime entre, par exemple, la randomisation dans l'expérimentation médicale statistique, et le fait que l'individu se soumettra à des règles d'hygiène, précisément parce que ces règles lui auront été transmises par des foyers locaux de pouvoir-savoir qui tirent leur autorité et leur légitimité de l'existence de telles normes scientifiques expérimentales.

Le sens du contrôle permis par l'application de normes est donc double : contrôle lié à une observation normée, et contrôle lié à un comportement normé, incité puis assimilé, le second dépendant du premier, et renforçant à son tour la « solidité » du premier. Pour reprendre l'exemple du joueur de dés, et le contexte du pari, ce que nous venons d'exposer correspondrait analogiquement à la situation d'un joueur qui d'abord se soucierait de l'équilibre physique du dé, garant de l'équiprobabilité des occurrences possibles (analogie des normes de l'expérimentation scientifique), et qui alors diffuserait les résultats de ses parties de dés telles qu'elles se seraient donc déroulées conformément à la norme de l'équilibre, constituant ainsi un ensemble de normes « comportementales » réglant toute partie de dés pour tout joueur souhaitant réussir dans le jeu (analogie des normes régulant la vie « active »). Avec cette analogie, on voit bien que, sans les normes « expérimentales » permettant de saisir une normalité statistique, les normes « comportementales » ne s'imposeraient pas aux individus. Les premières sont une condition de possibilité de la prégnance des secondes.

Ainsi aurions-nous cerné les enjeux et les significations impliqués par ledit « contrôle » que permet la diffusion des normes prescriptives.

 

 

 

 

 

 

 

 

3) Les normes, émanant de divers pouvoirs-savoirs, en permettant de contrôler le réel aléatoire, pourraient garantir sa conservation pérenne, et ce de façon plus efficace que l'ordre des lois.

 

Le joueur de dé qui respectera certaines normes « physiques », garantes de l'équiprobabilité des occurrences possibles, et qui aura pu observer le succès fréquent de ses prévisions statistiques, et donc de ses paris (supposant qu'il jouerait régulièrement au jeu fictif envisagé plus haut), prospérera en un sens très précis : il perdra quelques parties (le hasard reste le hasard), mais, la plupart du temps, il gagnera. Il en va de même pour les joueurs qui suivront ses conseils, et qui appliqueront les règles qu'il aura prescrites pour réussir dans le jeu.

Sur un plan plus complexe, les normes scientifiques « expérimentales » permettent de dégager, dans l'observation de l'aléatoire, ce qui arrive le plus souvent, et dès lors de donner des orientations pour agir sur le réel variable et le conserver, tel qu'il devrait se comporter s'il était normal d'un point de vue statistique. Les normes « comportementales », issues des premières, si l'individu les intègre et les applique, sont ainsi une sorte de « pari » raisonnable : les respecter permettra à l'individu de se conserver en tant qu'être social, biologique, économique, etc., si du moins le réel demeure conforme à une certaine « normalité ».

Ainsi, pour considérer plus en détail la question des normes « comportementales », on pourra constater par exemple que certaines normes de savoir-vivre sont en vigueur dans notre société : nos parents, proches, amis, instituteurs, nourrices, nous ont incités à ne pas mettre les coudes sur la table en mangeant, à mettre la main devant la bouche lorsque nous baillons, à dire « merci », « bonjour », « au revoir », lorsque la situation l'exige, etc. Toutes ces règles nous permettent de nous conserver en tant qu'êtres sociaux, une fois devenus adultes, et même dès l'enfance. En toute rigueur, selon ce qui a été posé plus haut, on devrait dire que de telles normes tirent leur puissance d'influence du fait que sont respectées des normes d'expérimentation à un niveau « supérieur » (théorie sociologique). Cela paraîtra « tiré par les cheveux », mais en fait on doit y regarder de plus près : à dire vrai, le savoir-vivre est certainement devenu un ensemble de « normes » contraignantes précisément parce qu'il est au moins possible, en respectant certaines normes méthodologiques, de développer une théorie statistique du social « prouvant » le fait que l'individu ou les groupes d'individus ne se conservent pas socialement, de façon générale, s'ils n'ont pas de savoir-vivre. Avant qu'un discours normé sur la société ne soit établi, on aura certes des prescriptions précises s'imposant à l'individu social : les règles de la politesse, par exemple, ne sont pas apparues avec la sociologie, elles sont bien antérieures. Mais alors on ne devra pas encore parler de « normes » dans ce cas précis : de telles règles de bonne conduite n'auront pas encore l'autorité que confère la référence à un ordre statistique dévoilé par une science elle-même normée. Tel est un sens possible à donner aux pouvoirs-savoirs que Foucault décrit constamment dans toute son œuvre, pouvoirs-savoirs qui encadrent toute discipline individuelle, jusqu'au savoir-vivre élémentaire.

Nul idéalisme, toutefois, ne saurait dériver de cette position originale : la puissance effective postulée de la « théorie » ne suppose pas un rapport d’extériorité réciproque entre le théorique et le pratique, mais une intime imbrication des deux termes, qui signifie plus l’imprégnation théorique de toute activité que quelque action du théorique sur une sphère pratique qui ne serait pas déjà contaminée par lui.

Sur cette base, le rôle de conservation d'un donné aléatoire garanti par la diffusion de normes « comportementales » peut être clairement défini. Des constantes concernant une réalité variable ont été identifiées théoriquement. Une normalité statistique a été dégagée. Les normes « comportementales » vont prescrire ce qui permettra, sur ce fond de normalité probable, une régulation de divers systèmes en évolution dont la réalité humaine dépend. Cette régulation devient auto-régulation une fois que les normes ont été intégrées ou assimilées par les individus ou groupes d'individus auxquels elles s'imposent. On pourra emprunter alors à la biologie la notion d'homéostasie (« rester le même ») pour décrire de façon plus général ce que vise très concrètement tout ensemble de normes prescriptives « comportementales ». Par exemple, une fois que certaines normes d'hygiène (se laver, jeter ses déchets, nettoyer son intérieur, éviter les substances toxiques, manger sainement, etc.) sont appliquées puis intégrées par l'individu, alors, selon une forte probabilité, garantie par un discours théorique normé, il se conservera biologiquement, et même, en partie, socialement ; en outre, si ces mêmes règles sont assimilées par une part croissante des populations humaines, alors c'est l'espèce humaine tout entière qui favorisera sa conservation au sens biologique, voire culturel, c'est-à-dire son « homéostasie » pérenne, en un sens très large.

Toutes les normes « comportementales », de tous les domaines pratiques, ont cette visée « homéostatique », par-delà leurs différences, et ce dans la mesure où elles dépendent intimement de la présupposition d'un ordre normal au sens statistique. Les normes sociales (la politesse, par exemple) visent une auto-régulation du social, une homéostasie sociale. Il est implicitement affirmé, au sein des divers foyers locaux de pouvoir-savoir les diffusant, que leur non-respect remet en cause la pérennité homéostatique non seulement de l'individu subversif, mais même de toute la communauté, celle-ci étant touchée en son ordre dès lors qu'un seul individu s'écarte de cet ordre. Les normes « économiques » (l'accomplissement d'un surtravail par le salarié, par exemple, dans des conditions capitalistes) doivent garantir également une homéostasie collective dans les champs de la production et de la consommation de biens matériels ou de services. Les normes médicales (stérilisation des instruments, par exemple) garantissent une auto-régulation du système de santé. On ne multipliera pas les exemples, car l'analyse même du concept de « normes » prescrivant des comportements suffit à cerner un renvoi explicite à la conservation, à l'auto-régulation, à l'homéostasie de systèmes variables ou aléatoires en évolution. Ce qu'il faut simplement rappeler, c'est que l'homéostasie ici en question (en un sens très large) est d'abord ce qui est constatable a priori, indépendamment de l'application a posteriori de normes « comportementales ». Tout système aléatoire, puisqu'il est précisément régi par des constantes statistiques, est, en droit, a priori auto-régulé. Le principe évolutionniste, en biologie, de la spéciation et de la conservation des espèces ainsi constituées, via une sélection naturelle rigoureuse, indique par exemple que l'ordre du vivant n'a pas attendu la mise en place de normes « comportementales » par quelque espèce distincte pour garantir son homéostasie globale. Néanmoins, ces normes « comportementales » spécifiquement humaines viennent confirmer, voire renforcer, consolider, une homéostasie a priori. Plus précisément, cette homéostasie est d'abord essentiellement hasardeuse. Sans remettre en question la pureté de ce hasard, mais en se basant précisément sur les potentialités d'ordre qu'il recèle, les normes « comportementales » humaines viennent, de façon volontaire, renforcer les lois qui régissent ce hasard pour constituer une homéostasie contrôlée, non plus absolument contingente et aveugle. Les normes « comportementales » doivent garantir le fait que les choses restent telles qu'elles sont (a priori conformes à des lois statistiques renvoyant à la possibilité d'une auto-régulation des systèmes aléatoires), mais elles transforment aussi le donné en lui conférant un surcroît de normalité, un surcroît de possibilités homéostatiques.

En ce sens précis, on pourrait dire que les normes « comportementales », parce qu'elles sont apparemment en correspondance avec une réalité « naturelle » ou « immanente » des choses, avec une réalité empiriquement observable, et ce de façon précise et certaine, sont plus efficaces que les lois, morales ou juridiques, dans le projet de garantir une pérennité des systèmes en évolution dont l'homme dépend.

La loi morale, d'une part, suppose un commandement issu d'une source que l'individu perçoit comme étant extérieure à lui ou à sa réalité. Si cette source est Dieu, alors la transcendance est radicale : et il n'est surtout pas question d'exiger quelque justification du bien-fondé de la loi, car l'intelligence suprême qui la promulgue est bien au-dessus de nos capacités de compréhension. « Tu ne dois pas tuer. » « Pourquoi ? ». « Parce que c'est ainsi. Parce que Je le dis. » L'individu ne devra pas penser qu'il est dans son intérêt d'obéir à la loi divine, ou même que celle-ci concernerait le monde empirique. Il obéit parce qu'il faut obéir, sans justification. La loi morale kantienne, prescrite par la raison pure pratique, s'impose quant à elle en opposition avec les intérêts de l'individu sensible et égoïste : elle est séparée de son instinct de conservation même (Critique de la raison pratique, Analytique). Certes, selon la typique de la faculté de juger pratique, l'application de la loi morale doit garantir potentiellement un ordre harmonieux (universel), analogiquement aussi nécessaire et permanent que l'ordre naturel réglé par des lois universelles, et ainsi il serait dans l'intérêt de l'humanité comme totalité immanente de se moraliser. Mais précisément le fait même d'une exigence d'universalisation des maximes implique aussi de ne pas tenir compte de contextes singuliers, de situations particulières, si bien que la loi morale, même lorsqu'elle serait prescrite par une raison pure pratique que l'homme possède, demeure intrinsèquement séparée du vécu concret des individus ou groupes d'individus. La conséquence de la séparation d'une loi morale, divine ou purement rationnelle, à l'égard de la personne concrète, c'est le fait que celle-ci n'obéira à la loi que par l'aiguillon de la crainte (crainte d'un châtiment divin après la mort dans le premier cas, ou crainte de perdre sa dignité d'homme, ou d'avoir mauvaise conscience, dans le deuxième cas – Kant ayant peut-être minimisé cette crainte, et occulté quelque peu « l'intérêt négatif » qu'il y a à être « désintéressé » moralement).

D'autre part, la loi juridique, dans le contexte d'une démocratie représentative par exemple, est issue de représentants du peuple. Les représentants (parlements) « renvoient » à l’instance « peuple », mais il y a aussi, par définition, un écart entre ce « peuple » et ces représentants : écart sociologique, écart culturel, écart impliqué par le fait même d'un ordre parlementaire technocratique ultra-spécialisé, etc. Ainsi les individus se soumettent à la loi juridique, le plus souvent, non pas parce qu'ils se reconnaissent systématiquement en elle, non pas parce qu'ils la comprennent forcément, non pas parce qu'elle sert leurs intérêts immédiats, mais bien finalement parce que la violer les exposerait à des sanctions (certes parfois, c'est pour des raisons morales que l'individu ne viole pas certaines lois juridiques, comme les lois qui proscrivent le meurtre ; mais on a bien vu que même la loi morale demeure séparée de l'individu concret et empirique ; donc cela ne change pas essentiellement le principe de séparation ici considéré).

Ainsi donc, les normes « comportementales » se distinguent des lois juridiques ou morales en ceci qu'elles ne seraient pas séparées des individus ou groupes d'individus concrets et empiriques : elles doivent garantir la conservation même des individus, au sens strict, et elles se présentent de la sorte aux individus auxquels elles s'imposent. Un médecin, un parent, un psychiatre, un psychologue du travail, vont suggérer des normes « comportementales » au malade, à l'enfant turbulent, à l'aliéné, au travailleur souffrant, et cela devra se faire dans l'intérêt même de ces individus ponctuellement ou structurellement « déviants ». Ces individus n'obéissent pas à la norme par peur de la sanction, mais ils reconnaissent qu'ils doivent s'imposer à eux-mêmes ces normes « pour leur bien ». Dès lors les normes peuvent être véritablement « assimilées », là où les lois, morales ou juridiques, ne sont jamais que « respectées ». Les normes donc ont tendance à se diffuser plus aisément et plus massivement que les lois morales et juridiques, et ce en toute logique : l'individu reconnaîtrait que son égoïsme même est satisfait lorsqu'il se soumet aux normes, ce qui n'est pas le cas lorsqu'il se soumet aux lois morales ou juridiques. Son homéostasie pérenne serait en jeu.

Sur un autre plan, en relation toutefois avec ce qui vient d'être dit, les normes « comportementales » ne seraient pas séparées du réel au sens où elles découleraient d'une observation méticuleuse et normée du réel et des constantes qui régissent son caractère hasardeux. Elles ne seraient pas étrangères à la façon dont fonctionnent précisément les mécanismes des systèmes évolués qu'elles régissent. Elles agiraient donc sur eux de façon a priori efficace, et produiraient, dans le cas de leur application massive (chose qui n'est pas si malaisée, comme on l'a vu), des résultats constatables et assurés. Les lois en revanche, autoritaires par principe, qu'elles soient morales ou juridiques, ne seraient pas nécessairement issues d'une observation méthodique et rationnelle de la réalité des choses, et en cela résiderait leur séparation, et donc leurs limites.

Les lois relèveraient d'un nomos qui se veut radicalement séparé de la physis : elles seraient en dernière instance arbitraires (injustifiables car séparées), conventionnelles, contingentes, s'opposant apparemment à la nécessité fondée et exposable de la physis. Les normes « comportementales », en revanche, réconcilieraient nomos et physis. En cela résiderait leur force, en cela résiderait leur non-séparation, leur « immanence », en cela résiderait leur efficacité, et leur aptitude à conserver de façon pérenne les systèmes aléatoires dont dépend la réalité humaine, bien mieux apparemment que ne le ferait l'ordre des lois.

Prenons l'exemple de la loi juridique, mais aussi morale, condamnant le meurtre. En tant que loi juridique, elle est imposée aujourd'hui par une institution républicaine représentant le peuple, mais séparée des intérêts privés des individus. Sa légitimité repose moins sur le fait qu'elle profiterait réellement à chaque individu ou au tout social en devenir que sur le fait qu'elle est issue d'une autorité qui aurait posé son caractère « indiscutable » (les représentants du peuple, en démocratie) ; l’analyse même du concept de loi suffit à indiquer cela. En outre, l'intérêt général qu'elle promeut n'est qu'une abstraction : en cette généralité sont occultés les individus concrets dans leur variabilité, et les phénomènes concrets dans leur caractère aléatoire. L'utilité concrète pour les individus concrets d'une loi juridique n'est pas la question fondamentale pour cette loi. L'aveuglement de la justice, revendiqué positivement par la justice, qui est un aveuglement aux situations spécifiques (par-delà même les principes relevant du même type que celui, par exemple, des circonstances atténuantes, lequel renvoie aussi en dernière analyse à une généralité abstraite), est bien cette séparation à l’égard de ce qui intéresse fondamentalement les collectifs et les individus : leur conservation effective. Ainsi donc, l'interdiction du meurtre, dans le cadre pénal, demeure extérieure à l'individu : il s'abstiendra de tuer non pas parce qu'il comprend que le meurtre, indépendamment de la sanction qui l'accompagne, le décomposerait psychiquement par exemple, mais parce qu'une instance répressive s'impose à lui. S'il a des pulsions incontrôlables et qu'il passe à l'acte, une fois sorti de prison, il récidivera probablement s'il n'a qu'un rapport à une légalité juridique, car la pure sanction n'est pas une restriction suffisante pour lui (trop négative). En tant que loi morale, par ailleurs, l'interdit du meurtre est également extérieur à l'individu. Dans ce contexte, c'est une pétition de principe qui fait loi : « il ne faut pas tuer parce qu'il ne faut pas tuer ». L'individu égoïste ne s'y retrouverait pas. En outre la sacralité absolue de la loi morale pourrait être une incitation à la violer pour certains individus pervers qui trouvent leur plaisir dans la profanation du sanctifié. Ce fait s'observe constamment dans l'oeuvre de Sade (à travers la psychologie des quatre personnages principaux des 120 jours de Sodome, par exemple). Les normes « comportementales », en revanche, seraient beaucoup plus suivies, et apparemment beaucoup plus efficaces. S'appuyant sur les lois statistiques qui régissent le réel, elles produiraient des résultats convaincants. Etant admises par les individus auxquels elles s'imposeraient comme servant leur égoïsme privé, et simultanément les intérêts du collectif (les deux étant reconnus comme étant mutuellement dépendants), elles seraient plus systématiquement intégrées. Par exemple, les normes qui seraient imposées ou proposées positivement aux détenus des prisons, dans une perspective de réinsertion (travail, discipline, emploi du temps), voire de « soin » au sens restreint ou large (psychothérapies, ateliers « culturels »), garantiraient peut-être bien mieux leur pacification ainsi que la pacification du tout social que toute loi répressive séparée ou que toute instance morale culpabilisante transcendante. Car le détenu ainsi soumis à des normes pourrait éventuellement comprendre, en les assimilant, que c'est sa propre conservation qui est en jeu, au sein d'une réalité aléatoire mais normalisée dans laquelle il a tout intérêt à s'intégrer, et à laquelle son égoïsme même doit l'inciter à s'adapter.

Les normes « comportementales » prétendent s’adapter aux situations concrètes, elles s'adressent à des individus concrets, et elles doivent conserver la réalité concrètement, en fondant leur autorité sur des bases expérimentales précises. Elles pourraient bien être, en cela, supérieures à l'ordre des lois, auquel elles se substitueraient plus ou moins complètement à l'ère moderne – au sens où, par exemple, les lois morales ou juridiques tendraient de plus en plus à prescrire des normes, précisément pour contourner les écueils dont nous venons de parler.

 

 

 

Bilan : les affirmations idéologiques relatives au système des normes

 

Les normes donc, expérimentales ou comportementales, permettraient de garantir la prévisibilité de quelque système-objet observé (normalisation médiate) ou de quelque champ pratique en lequel lesdites normes s’appliquent directement aux individus (normalisation immédiate). Cette prévisibilité rendue possible par les normes est une prévisibilité d’ordre statistique ; elle permettrait un contrôle de systèmes évolués, aléatoires ou variables, divers (champ du vivant, du social, etc.). Il apparaîtrait également que les normes expérimentales et les normes comportementales, dans ce projet de contrôle, seraient intimement connectées : les normes expérimentales « normeraient » un discours scientifique visant un objet aléatoire de telle sorte que seraient légitimés des foyers locaux de pouvoir-savoir diffusant des normes comportementales (famille, tuteurs, médecins, psychiatres, etc.). Il y aurait des raisons de dire, selon un point de vue idéologique mutilé et clivé, qu’un tel système théorico-pratique possèderait une radicale efficacité, et pourrait éventuellement conserver de façon pérenne certains systèmes dont dépend la réalité humaine (consolidation d’une homéostasie a priori). Cette efficacité serait supérieure à l’ordre des lois juridiques et morales, lequel demeure implicitement ou explicitement séparé des intérêts concrets des individus ou groupes d’individus, et lequel ne se fonde pas sur une observation méthodique et rationnelle des constantes qui régissent le réel aléatoire. Dans cette perspective, une forme d’optimisme devrait prévaloir, une telle thèse étant posée : car précisément nous serions entrés, à l’âge moderne, à l’ère des normes, se substituant à l’ère des lois. Ainsi donc, les pires « dérives » de la modernité elles-mêmes, comme le totalitarisme, ou encore la pollution de l’environnement, pour donner deux exemples marquants, pourraient toujours être contrôlées, au moins a posteriori, grâce à l’ordre des normes, lequel par exemple, s’appuyant sur des prévisions rationnelles précises, s’inscrirait dans la conscience du fait que l’application ultra-violente des idéologies nazie ou stalinienne (application de quelques lois de la nature ou de quelques lois de l’histoire arbitrairement fondées) ou encore que la non-régulation des rapports entre l’industrie et l’environnement, entre l’individu et son environnement, c’est-à-dire le non-respect de règles écologiques, précipiteraient, dans l’un ou dans l’autre cas, la vie des individus et des groupes d’individus vers une précarité insupportable et menaçante.

 

Naturellement, cet optimisme naïf et acritique ne résistera pas à un examen critique de la statistique elle-même, dont les normes comportementales dépendent, et encore moins à un examen de la norme du travail abstrait, qui règle toute conduite humaine de façon morbide et dissociée, au sein de notre modernité désertique.

 

 

II Point de vue critique : critique radicale du travail et de la statistique

  1. La norme du temps de travail socialement nécessaire

 

Selon le point de vue idéologique, on ne peut faire intervenir une norme éminemment agissante, économique, qui viendrait homogénéiser le système des normes, de façon unidimensionnelle et totalitaire, car alors toute normativité moderne perdrait sa vertu apparemment « régulatrice » ou « homéostatique », et de façon trop explicite.

La société moderne, la société capitaliste, est une société qui accumule des marchandises. Une marchandise est à la fois valeur et valeur d’usage. Comme valeur d’usage, elle possède un corps physique et concret de marchandise, satisfait un besoin humain déterminé, et elle est produite par un travail concret, spécifique et différencié. Comme valeur, elle a pour source le travail abstrait, un travail « en général » réduit à l’unité abstraite, qui renvoie à une norme quantitative abstraite : le temps de travail socialement nécessaire, soit un certain standard de productivité moyen. Le capitaliste ne détient des moyens de production et ne s’engage dans la production que pour accumuler de l’argent, soit de la valeur, l’argent étant la manifestation phénoménale de la valeur. Il ne se préoccupe pas de la vertu sociale des biens qu’il fait produire, ni de la concrétude des travaux qu’il emploie, mais il vise simplement l’accumulation d’une pure valeur abstraite, sans spécificité concrète.

La norme du temps de travail socialement nécessaire, comme norme idéale et quantitative aveugle à l’empiricité complexe du monde, est la norme théorico-pratique qui conditionne toutes les autres. Mais elle n’est pas une norme « contrôlée », elle se constitue dans le dos des individus concrets. Comme norme théorique, elle n’est pas « construite » scientifiquement par les gestionnaires/idéologues du désastre moderne. Les individus agissent d’abord, échangent et produisent des marchandises, et le critère du temps de travail socialement nécessaire s’applique à cette réalité sociale dans leur dos, mécaniquement, automatiquement. Ils établissent une règle théorico-pratique malgré eux, par le fait. Au sein même de l’immanence des synthèses sociales, se constitue une norme abstraite-réelle, en constante évolution, qui finit par conditionner le « marché », mais aussi la réalité du travail, la dislocation avancée des individus au travail, la rationalisation de la production, les phénomènes d’exclusion également (technologisation des facteurs productifs).

On ne retrouve pas ici la dialectique « rassurante » entre normes descriptives et normes comportementales par laquelle les premières, elles-mêmes normées thématiquement, conditionneraient les secondes de façon claire et articulée. Au contraire, la norme purement « idéale » relative au travail abstrait ne se constitue qu’après coup, et de façon confuse.

On constate par exemple que la théorie dominante de la valeur, pour les économistes « standards », est le marginalisme : l’utilité marginale des marchandises conditionnerait leur valeur. Ici, l’idéologue n’est plus capable de faire intervenir le standard de productivité moyen conditionnant la valeur, qui est relatif à la production, et non simplement à l’usage dans la consommation, il se montre bêtement « circulationniste », pour tenter de cerner la « source » de la valeur qui le « hante », si bien qu’on peut dire que ses calculs, « expériences de pensée », théorisations, qui interviennent après la facticité sociale et productive, sont profondément inadéquats : ce ne sont pas ses normes descriptives, « objectives », qui pourront réguler ou légitimer la mise en place de normes comportementales dans le champ social, mais c’est au contraire l’errance du social, guidé par une valeur abstraite qui s’impose par le fait, qui conditionne ses tentatives hasardeuses de théorisations, théorisations qui ne sont pas même capables de saisir la complexité du phénomène en question. L’inadéquation fondamentale de la théorisation idéologique qui intervient après coup (marginalisme) conditionne certes en retour la matérialité des affaires humaines, dans la mesure où ces normes théoriques finissent par vouloir prescrire des comportements « normés ». Mais alors, un tel passage de la théorie mutilée et confuse à la « réalité » ne fait qu’obnubiler plus encore cette réalité, pour renforcer son caractère clivé, dissocié, aveugle, et incontrôlable.

L’idéologue « économiste », qui ne contrôle rien et arrive « après coup », en voulant ensuite prescrire des comportements, via sa théorie qui traduit son absence de contrôle, ne fait que renforcer la totale déprise des individus à l’égard de leur propre vie, dans la réalité.

Le travail abstrait, soit la valeur, qui renvoie à la norme du temps de travail socialement nécessaire, est d’abord une accumulation que visent des individus privés recherchant le « profit » : les capitalistes. Ceux-ci se soumettent à un système qui s’est imposé par le fait, sans réflexion « théorique » préalable. Expropriations, colonisations, constitution d’un droit formel bourgeois, se succèdent sans « plan » préétabli, pour construire une réalité sociale où l’on accumule massivement des marchandises, en vue de valoriser une valeur abstraite. Dans l’échange s’impose la norme idéale d’un standard de productivité moyen, mais nul ne « maîtrise » « sournoisement » ces critères de la valorisation. Ils le font sans le savoir. Dès lors, à tous les niveaux, c’est bien tout le système qui échappe aux gestionnaires du système. Parce que c’est une abstraction quantitative qui est visée dans la production, les effets réels, concrets, des biens produits, dans l’environnement social et naturel, ne sont plus pris en compte : des marchandises destructrices mais « rentables » s’accumulent sans que les humains puissent enrayer cette destruction. La violence sociale de l’exclusion et de l’aliénation, et la crise écologique deviennent presque des « fatalités » sur lesquelles on ne pourrait « rien ». En outre, les bourgeois finissent par détruire leur propre système : les crises cycliques du capitalisme, provoquées par les révolutions industrielles successives (l’automatisation de la production rend caduque le travail humain, pourtant condition du profit), ces crises sont engendrées par les contradictions internes du capitalisme que les capitalistes consolident eux-mêmes, et elles s’expliquent par le fait que ce qui s’impose par le fait, pour eux, n’est jamais traduit adéquatement par leurs théorisations idéologiques, et par leurs préconisations pragmatiques, si bien qu’ils vont jusqu’à produire une réalité qui va à l’encontre de leurs intérêts à long terme.

Crises sociales durcies, dissociations socio-économiques, exclusions massives : les capitalistes contrôlent si peu leur système qu’ils provoquent les luttes sociales s’opposant à ces « logiques » sans savoir les intégrer à leurs « calculs » ou projections, luttes sociales qui viennent à leur tour « menacer » le procès de valorisation.

Cette déprise complète est donc bien le fait d’une norme idéale, abstraite, qui finit par avoir des effets réels dans le monde, mais sans qu’aucun théoricien ou gestionnaire « compétent » ne soit à l’origine de prescriptions initiantes : ceux-ci tentent simplement de théoriser et de prescrire après coup, mais toujours de façon inadéquate. S’ils décrivaient adéquatement le système, ils dévoileraient sa précarité irréductible, et préconiseraient le passage au post-capitalisme, ce qui rentre en contradiction avec leur position dans les rapports de reproduction sociale.

Nous avons envisagé, au départ, que les normes pouvaient venir consolider un ordre a priori homéostatique, auto-régulé. Mais ici, l’ordre initial qui surgit avec le capitalisme est totalement entropique, chaotique, et se dissout toujours plus. La norme du temps de travail socialement nécessaire, comme norme abstraite et complètement occultée, qui se constitue dans notre dos, ne fait que consolider une telle dissolution chaotique. Il faudrait donc inverser la proposition : les normes inadéquates qui viendront se surajouter à cette réalité chaotique ne font que consolider son être-chaotique, sa dimension auto-destructrice. Dans un monde réellement inversé, aveugle et automatisé, sans contrôle conscient, la norme ne confirme pas quelque « homéostasie » de fait, mais elle ne fait que rendre plus durables le précaire et la destruction en soi.

Les autres normes envisagées plus haut dérivent de cette normativité économique inconsciente. Les normes sociales qui garantiraient un « bien-être » individuel et collectif, ou quelque « intégration », ne sont prescrites par des foyers locaux de pouvoirs-savoirs que dans la mesure où elles permettent de reproduire la force de travail valorisable économiquement. Mais si cette économie est le désordre en soi, si cette valorisation est le chaos en soi, alors de telles normes comportementales ne feront que rendre plus pérenne, plus durable, ce désordre, ou ce chaos. Les normes médicales visent la santé du travailleur valorisable économiquement, d’un point de vue cybernétique cynique (qui est le point de vue que nos gestionnaires, politiques ou économiques, ont sur le social). Si la guérison advient, c’est un « plus » pour le travailleur, mais elle vise d’abord sa réinsertion dans l’ordre de la valeur. Mais si une telle valeur est la pulsion suicidaire en soi de toute une société, une telle guérison normée ne fera qu’entretenir une telle tendance pathologique en soi. Les normes théoriques scientifiques, à leur tour, ne font que réagir à cette déprise « économique ». Le probabilisme quantique traduit une vision solipsiste, morte-vivante (chat de Schrödinger), du monde, qui s’appuie sur une réduction totalitaire à la quantité. Les applications destructives de cette science « dure », atomiques ou nucléaires, sont en adéquation avec une déprise complète des humains à l’égard de leur monde social. Toute norme issue du champ théorique, en effet, traduit son incapacité à traduire l’intersubjectivité qu’elle veut saisir. L’intersubjectivité savante, même en ce qui concerne les sciences les plus « dures », comme intersubjectivité professionnelle, ne saisit pas son substrat de réalité qualitatif, car elle l’engloutit sous les outils du nombre et de la mesure abstraite, ce qui traduit plus globalement un rapport au monde socio-économique qui est fétichiste et clivé. Toute description physique finit par servir des intérêts industriels qui cristallisent une dimension théorique. Si cette industrie, donc, qui vise la valorisation de la valeur, est le désastre en soi, cette description physique ne peut que traduire ce désastre. Il en va de même, naturellement, en ce qui concerne la théorie « sociologique » ou « médicale », d’autant plus que cette théorie doit opérer à même le social de façon plus directe encore.

Finalement, si le modèle statistique peut être le jeu de dés, on pourrait dire que les joueurs ici veulent contrôler simplement l’ordre quantitatif du jeu, et le contrôlent mal en outre, mais qu’ils ne voient pas que chaque nouveau jet de dés engage à chaque fois la nécessité de destructions nouvelles et concrètes, dans le monde vécu.

Ce n’est qu’idéologiquement qu’on pourrait dire que les normes ici seraient distinctes de l’ordre moral ou légal séparé du monde concret. En effet, le normatif ici, comme valeur abstraite, est également séparé des vécus et désirs concrets, par-delà sa prétention à l’immanence. La valeur, ou le travail abstrait, est le rêve éveillé de l’humanité dépossédée, qui extériorise son activité à l’égard d’elle-même, pour la transposer dans une sphère de graphiques, de mesures ou de courbes, où plus rien de qualitatif ne subsiste.

D’ailleurs, la loi juridique n’est pas distincte de cette norme, puisqu’elle doit garantir, essentiellement, la propriété privée des moyens de production, condition nécessaire de toute valorisation économique. Le meurtrier, le délinquant, le criminel, le voleur, sont punis parce qu’ils menacent le procès de valorisation, essentiellement. Le prisonnier est réinséré pour servir à nouveau ce procès. Mais si ce procès est le délire en soi, même de telles punitions ou réinsertions deviennent les délires en soi. L’écart entre le monde vécu et la loi juridique n’est pas aboli par le système des normes, mais il ne fait que se confirmer au contraire, dans la mesure où celle-ci ne peut rester indépendante de ce système.

La loi morale, de même, finit par dériver de la norme relative au travail abstrait : on ne tue pas, on ne vole pas, dans l’absolu, en respectant une loi morale qui finit par s’accorder avec la Nature hypostasiée qui est projetée par un système normatif idéalisé, mais au fond aveugle et incontrôlable. La moralité est toujours séparée des vécus concrets, et elle l’est même encore plus, mais désormais parce qu’elle reste soumise à un ordre normatif lui-même transcendant. Que le normatif revendique l’immanence ne fait qu’aggraver un tel effet de transcendance : l’abstraction transcendante finit par contaminer le vécu immanent, au point de l’empoisonner, de le contaminer, jusqu’à ce qu’un sentiment d’irréalité pénètre toutes les vies individuelles, jusqu’à ce que chacun mette radicalement à distance ses expériences propres.

Les « lois » processuelles posées par les idéologies totalitaires, finalement, les « lois de l’histoire » staliniennes, ou les « lois de la race » nazies, montrent qu’elles dérivent d’une déprise proprement moderne à l’égard du monde. Cette déprise renvoie à la loi travailliste moderne, capitaliste, qui fonde une dépossession générale, une incapacité humaine à ordonner consciemment le monde humain. La norme associée au travail abstrait, qui se fait par soi mais malgré soi, traduit toute cette dépossession.

 

 

 

 

 

 

2) Par-delà toute approche statistique normalisante, on peut décrire le réel, avec un certain recul, comme étant constitutivement déterminé par des événements infiniment improbables, que nulle causalité probabiliste ne saurait saisir

 

C’est finalement la prétention du normatif moderne à vouloir contrôler, rendre durable et pérenne, l’auto-destruction en soi, la dépossession généralisée, qu’il s’agirait de critiquer radicalement. C’est donc l’idée même de « prévision » moderne, sur fond de destructions imprévisibles et imprévues, qu’il s’agit de remettre en cause radicalement, en réaffirmant la nécessité positive de l’émergence de nouveautés en tant que telles.

Si le nouveau comme nouveau peut émerger consciemment, non pas de façon subie et inconsciente, au cours de l’histoire humaine, alors on peut anticiper le fait que la gestion statistique du désert social peut aussi être transformée consciemment, afin de désigner un horizon qui se situe au-delà de la civilisation capitaliste. Le nouveau ici défendu s’opposerait à la catastrophe provoquée de façon inconsciente, au désastre non prévu, puisqu’il serait projeté et anticipé de façon délibérée.

 

 

Arendt, à la fin du chapitre de La crise de la culture consacré à la liberté, détermine quelque « miracle » qui ne serait pas de l’ordre d’un événement surnaturel, mais qui serait un événement s’insérant dans l’ordre légal de la Nature, étant néanmoins « infiniment improbable », quasiment imprévisible selon une causalité probabiliste. Et ces « miracles » seraient à l’origine des grands processus dont nous dépendons et en lesquels nous sommes jetés, en tant que vivants, en tant qu’humains, actuellement. Ainsi, un donné physique étant donné, il était infiniment improbable qu’une vie se manifeste. Un donné biologique étant donné, il était infiniment improbable qu’une vie consciente, humaine, se manifeste. Une espèce humaine étant donnée, il était infiniment improbable qu’un ordre bio-technologique s’institue, etc.

L’observation de constantes statistiques, rendue possible par des expérimentations scientifiques normées, permet de prévoir avec une certaine exactitude ce qui se passe à l’intérieur des processus déclenchés par certains éminents événements infiniment improbables (processus physiques du système solaire, processus biologiques, processus historiques ou sociaux déterminés, etc.). Néanmoins, précisément, le caractère infiniment improbable, et quasi insaisissable pour la statistique, des événements originairement déterminants pour les processus, n’est pas pris en compte dans ce contexte. Et tel est bien le « problème », pour ainsi dire.

Précisément, cette incapacité, pour la statistique moderne, à saisir les phénomènes d’émergence, renvoie bien à l’ordre unidimensionnel et subi, non contrôlé, purement quantitatif, relatif au primat, dans le monde social, du travail abstrait. Toutes les sciences spéciales, fonctionnelles et séparées, traduisent cette déprise, et cette impuissance à saisir le nouveau comme nouveau, parce qu’elles finissent par servir, directement ou indirectement, une normativité sociale qui adjoint la quantité à la quantité, sans conscience et sans orientation, et sans pouvoir identifier le passage hétérogène du qualitatif comme qualitatif.

Il y a des manières différentes d’envisager un événement contingent, humain par exemple, selon le point de vue où l’on se place. Soit le fait qu’un ancien fumeur ait le cancer du poumon. Ou bien l’on considérera que, par exemple, le fait qu’il fume régulièrement étant donné, il était relativement prévisible, selon un ordre statistiquement défini, qu’il développe un cancer du poumon. Ou bien l’on considérera que ce qui était d’abord donné était simplement constitué, par exemple, pour remonter au plus loin, par les conditions initiales de l’univers, et que, ces conditions initiales étant données, il était infiniment improbable qu’un tel être tel qu’il est déjà simplement humain, conscient, ait pu se manifester, l’émergence même du système solaire sur fond d’univers, d’une vie sur fond de système solaire, d’une conscience humaine sur fond d’un ordre biologique, étant chacune à leur tour en soi infiniment improbable. Tout ce que fera cet individu, selon cette deuxième perspective (fumer, être malade, se soigner, mourir, etc.) sera marqué par l’empreinte de telles infinies improbabilités. L’ordre statistique circonscrit un processus et occulte l’origine du processus (qui lui échappe). Si on ne sort pas du processus, ses résultats sont assez exacts, ses prévisions sont valables. Mais à un niveau supérieur, au niveau d’une contingence intrinsèquement irréductible de ce qui constitue originellement la texture des processus émergents, cet ordre est tout simplement inapproprié.

L’absence de communication entre les sciences spéciales, leur cloisonnement pour ainsi dire, indissociable de leur fonctionnalité sociale et économique, ainsi donc, ne fait que renforcer leur incapacité à saisir l’émergence qualitative.

La prévisibilité statistique a des limites importantes. Il se pourrait que les normes expérimentales réglant les sciences appréhendant un tel ordre ne soient elles-mêmes pertinentes que dans un contexte assez spécifique, et ne renvoyant pas à l’ordre essentiel des êtres et des choses. La randomisation, dans le champ de l’expérimentation médicale, par exemple, tente de dégager un hasard pur du phénomène observé pour que des constantes statistiques s’appliquent. Mais l’équiprobabilité des occurrences possibles ne démontre son « efficace » que si un processus a été circonscrit, sans considérer le « miracle » (en un sens arendtien, non surnaturel) qui l’a produit. Une fermeture de la perspective serait donc en jeu, avec l’outil statistique et les normes expérimentales avec lesquelles il est en relation.

 

3) La normalité statistique ne renvoie qu’à un point de vue limité et superficiel, si bien que le contrôle « permis » par la diffusion de normes comportementales est lui-même une illusion de contrôle

 

A l’intérieur de processus réglés par des logiques, des constantes, des lois statistiques, les normes comportementales, diffusées par des foyers locaux de pouvoir-savoir, lorsqu’elles sont massivement diffusées, et le plus souvent appliquées voire intériorisées, sont associées à des résultats apparemment « convaincants ». Une forme de contrôle serait « de fait » rendue possible.

Mais si l’on considère que de tels processus peuvent être marqués en leur structure, en leur ordre, par des événements infiniment improbables, « miraculeux » pour ainsi dire, les modifiant intrinsèquement, et donnant lieu à de nouveaux processus a priori quasi imprévisible, ce genre de « contrôle » dévoile toute sa relativité et toutes ses limites.

La normativité qui règle la modernité capitaliste, qu’on peut renvoyer au critère productif, émerge sur fond de violence expropriatrice et invasive meurtrière. La logique qu’elle déclenche est associée à une indifférence aux individus concrets, de ce fait, et à la réduction de l’humain à une pure « ressource » exploitable. Mais l’outil statistique ne questionne pas cette émergence, ici aveugle et inconsciente : il ne fait qu’enregistrer les données quantitatives qui succèdent à cette émergence, comme si rien n’avait émergé, comme si de telles données traduisaient une « nature » en soi des êtres et des choses, immuable et éternelle.

Au bout du processus, ce que ne saisit pas non plus cette statistique, c’est le fait que des événements infiniment improbables peuvent venir interrompre un tel développement. De façon inconsciente et incontrôlée : catastrophes naturelles, sociales, militaires. Ou bien, ce qui est le plus souhaitable, de façon délibérée et consciente : luttes sociales débouchant sur de nouvelles formes de vie, sur des synthèses sociales autonomes et libres (chose qui n’a jamais encore vraiment existé).

Prenons les normes disciplinaires attachées au monde du salariat dans une société où règnent les conditions modernes de production. Les stratégies proposées par les managers, les emplois du temps, les divers codes de conduite, s’ils sont assimilés par le travailleur, permettent de contrôler l’aléatoire et de garantir un minimum de déviances, de remise en cause du système. Mais ce contrôle ne serait viable que si les processus sociaux, politiques et surtout économiques, dans lesquels s’insèrent de tels individus au travail étaient eux-mêmes absolument stables et garantis dans leur normalité. Or, le simple fait que ce qui les a déclenchés constitue de fait un ensemble d’événements infiniment improbables indique que l’on doit s’attendre à leur radicale et régulière restructuration par des événements infiniment improbables à venir analogues. Dans ce contexte, les normes comportementales telles que celles qui s’imposent par exemple au salarié instaurent un ordre temporaire, dont les résultats positifs sont vérifiables à court ou même à moyen termes, mais elles sont également pernicieuses : car elles diffusent l’illusion d’un contrôle à long terme, ce qui ne saurait être le cas. Ainsi les individus sous « contrôle » sont tout à fait adaptés à et intégrés dans un ordre, dans des processus temporairement constatables, mais cette adaptation et cette intégration temporaire rendra pour eux extrêmement difficile le passage, nécessaire, à de nouvelles formes de processus, suite à quelque événement imprévisible - il faut noter que dans ce cadre, le quasi imprévisible, le « miraculeux », devrait être une chose à prévoir, une chose qui arrive « régulièrement », ce qui pourra paraître contradictoire ; mais en fait, cela signifie simplement que les individus doivent anticiper le fait élémentaire qu’il arrivera des événements qu’ils n’auront pu anticiper ; ce genre d’anticipation, précisément, fait défaut à l’ordre des pouvoirs-savoirs qui prescrit des normes comportementales ; c’est en ce sens qu’il faut relativiser fortement leur capacité de « contrôle ». Un travailleur parfaitement adapté au monde du travail, respectant les normes du salariat policé, et adhérant aux valeurs qu’il induit, aura lui-même un plein contrôle de son devenir d’être social si du moins l’ordre économique, politique et social en place se maintient. Mais si toutefois un tel ordre est ébranlé (licenciement, guerre, ou encore : luttes sociales) il sera totalement démuni et sans repères. Un tel ébranlement est pourtant, toujours déjà, à prévoir, étant donnée la précarité de notre modernité productiviste et « travailliste ». De même, à une échelle supérieure, les instances de pouvoir-savoir qui diffusent ces normes comportementales exercent de ce fait un certain contrôle sur le tout social dès lors qu’il n’est pas intrinsèquement modifié. Mais ce contrôle disparaît aussitôt que les conditions changent radicalement, ce qui finit par arriver nécessairement. Ainsi, un ordre politique, social et économique extrêmement normé, s’il finit par être renversé par quelques révolutions ou bouleversements radicaux (crise économique, restructuration politique, etc.), donnera lieu à une nouvelle société où les individus seront sans repères, et seront prêts éventuellement à toutes les violences, les lois morales, en droit universelles et éternelles, ayant été elles-mêmes contaminées par le normatif. Les phénomènes totalitaires du XXème siècle indiquent certainement ce fait (ils pourraient être, en tant que déchaînements d'une logique de la terreur, le fruit d’un dérèglement de l’ordre capitaliste ultra-normant, ordre n'anticipant de ce fait que sa perpétuation illusoire idéologiquement affirmée, et jamais ses crises systémiques mécaniquement nécessaires pour lesquelles nul « contrôle » n’est prévu ; en ce sens, ces totalitarismes « sauvages », « déchaînés », ne seraient pas seulement notre passé, mais pourraient bien être, potentiellement, notre « avenir », si le système normatif en place n’est pas aboli).

Ce sont les normes expérimentales permettant l’observation d’une « normalité » probable du réel aléatoire dont il faut aussi relativiser la pertinence, puisque, comme nous l’avons dit, les normes « comportementales » sont intimement liées à elles. Les normes expérimentales garantissent l’équiprobabilité des occurrences possibles dans le cadre d’une expérimentation donnée visant un système-objet variable ou aléatoire déterminé, et de là permettent la saisie de constantes statistiques. Néanmoins, elles ne prennent pas en compte le fait qu’une telle équiprobabilité va se détacher sur fond d’infiniment improbable, de quasi imprévisible. La régularité et la systématicité des normes expérimentales sont leur force et leur faiblesse : à l’intérieur d’un processus donné, les résultats qu’elles permettent sont assez exacts et précis. Mais considérant l’ensemble même du processus, appréhendé extrinsèquement, elles ne sont pas adaptées à la réalité « miraculeuse » des choses surgissantes.

Dans le champ de l’expérimentation médicale ou biologique, les enjeux sont importants : le surgissement du miraculeux, de l’infiniment improbable, même s’il est rare, est néanmoins possible, dans la sphère du vivant ; ne pas savoir l’anticiper peut mener au pire, même du point de vue du seul « soin ». Dans le champ des normes méthodologiques ou expérimentales des sciences humaines (économie, sociologie), les enjeux seront décisifs : la randomisation dans le cadre d’une expérimentation sociologique par exemple apporte avec elle une façon de « croire » en la permanence en soi de processus historiques ou sociaux qui sont tout sauf permanents. Les normes comportementales liées à cette théorisation (qui visera souvent, explicitement ou implicitement, thématiquement ou non, une application pratique) renverront ainsi, comme on l’a vu, à un contrôle temporaire, précaire, qui est immédiatement lié à une totale absence de contrôle à long terme.

4) Les normes ne permettent donc une régulation ou auto-régulation des systèmes en évolution que dans le cadre de processus bien délimités qui en eux-mêmes ne sont pas pérennes.

 

Arendt indique explicitement, à la fin du chapitre sur la liberté (La crise de la culture), que l'homme est la créature qui est capable de produire des « miracles » dans le monde, dans le sens où nous venons de le définir. La vie végétale ou animale est a priori d'une relative stabilité : les processus biologiques, via la reproduction et la nutrition, se conservent assez durablement, ce pourquoi, déjà dans son chapitre consacré à l'histoire, Arendt précisait que ces processus ainsi conservés définissaient une temporalité circulaire quasi-inaltérable (immortalité des espèces vivantes en tant que « zoé »). Le monde de la matière brute, le monde physique, quant à lui, est le lieu d'une pérennité quasi-absolue des systèmes concernés : l'infiniment improbable y est une exception absolue. Mais le monde humain, précisément, le monde historique ou culturel, est le monde où le « miracle » surgit régulièrement, précisément parce que l'humain est cet être doté de la faculté d'agir, en un sens éminent, d'agir de façon libre, sans être soumis à quelque nécessité vitale (reproduction ou nutrition), et surtout d’enclencher de nouveaux processus. En ce sens, l'individu humain est une singularité irréductible, il est une « bios » (au sens du « biographique »), et l'espèce humaine elle-même définit un ordre temporel non plus circulaire mais linéaire.

 

Les normes comportementales (appuyées sur une description statistique normée) reflètent un ordre de valeurs, une vision du monde qui ne tient aucunement compte de cette spécificité de l'humain. Elles seraient efficaces si l'humain était une espèce stable et inscrite dans la circularité de la « zoé », mais elles ne sauraient l'être précisément parce que l'individu humain est une « bios », et l'histoire humaine une linéarité, un devenir imprévisible. C’est la modernité travailliste, qui biologise le social, en ramenant le devenir linéaire historique aux cycles de consommation et de production, qui recèle cette illusion : le différent comme différent surgit continuellement, mais de façon inconsciente, et souvent catastrophique, tandis que la gestion du social prétend régir un ordre répétitif et stable, « homéostatique », en se mentant à elle-même, produisant des désastres certains, mais en les niant constamment.

Certes, il existe des processus historiques, des logiques répétitives qui s'insèrent à l'intérieur du cadre linéaire du tout historique humain (le processus historique déclenché par la révolution française, par exemple, déclenche un ordre relativement prévisible « de l'intérieur », en tant qu'il serait soumis à une certaine « logique » économique et sociale). Néanmoins, ces processus n'ont rien de commun avec les vastes processus biologiques ou physiques : ils sont éminemment temporaires. De nouveaux « miracles » viennent les restructurer, voire les abolir. Mais ici bien sûr, parler de « miracles » a quelque chose de profondément cynique. Car ces « miracles » n’ont rien d’un conte de fée, jusqu’à aujourd’hui : comme événements infiniment improbables, ou plutôt : non anticipés consciemment, on les nomme « révolutions industrielles », extension de la marchandisation du monde, extension massive de la misère et du chômage, prolétarisation du monde, guerres, totalitarismes, mondialisation destructrice, colonisations, néo-colonialisme, barbarisation du patriarcat, crise écologique, etc. Mais d’autres types d’émergences, néanmoins, pourraient aussi être anticipés, même si celles-ci n’ont jamais eu la continuité qu’elles revendiquent : des émergences conscientes et prévues, découlant de luttes sociales résolues, désignant un horizon émancipateur, post-capitaliste au sens strict. En un certain sens, l’incapacité, pour les gestionnaires, à anticiper le nouveau comme nouveau, est d’abord une calamité, mais on devrait pouvoir en faire, aussi, un avantage stratégique : comme calamité, elle nous précipite quotidiennement vers des catastrophes non anticipées ; comme avantage stratégique, elle est la possibilité d’organiser la lutte vers l’émancipation sans que ce pouvoir soit vraiment capable de prévoir cette émancipation, qu’il ne sait complètement intégrer à ses calculs.

Ainsi, les normes comportementales apportent avec elles une vision du monde selon laquelle ce qui serait vrai en un sens très temporaire et très relatif dans le monde humain (un ordre prévisible à l'intérieur de processus donnés) serait valable dans l'absolu et éternellement. Deux conséquences possibles de ce fait :

  • Pour l’instant, donc, cette erreur diffuse une illusion de contrôle, de conservation, mais nous précipite peut-être vers des crises d'autant plus profondes qu'elles n'auront pas été anticipées. Lorsque le précaire en tant que précaire est consolidé par tous les moyens, c'est tout ce qui est durable qui est menacé. C'est finalement la pérennité du monde humain qui sera éventuellement menacée, et ce par le système même qui aura le plus voulu la garantir (le système des normes).
  • Mais si l’on songe à lutter contre cet ordre, on peut aussi faire de la déprise de ses gestionnaires à l’égard de ce qu’ils gèrent un avantage stratégique : parce qu’ils n’anticipent pas une transformation résolue et consciente, du donné social, par des luttes émancipatrices, ces luttes trouvent dans cette situation une voie libératrice certaine ; l’effet de surprise, elles peuvent toujours déjà le créer, condition de toute victoire, quel que soit le combat considéré.

 

De façon plus générale, le système des normes comportementales prescrit, précisément, des comportements. Il est bien indiqué par-là que l'action humaine, la possibilité de faire surgir de l'absolument nouveau, est occultée. Ici, l'individu humain n'est pas intrinsèquement distingué d'un autre animal qui se « comporterait » de telle ou telle manière dans un « environnement » ou « milieu » donné. Parce que le système des normes comportementales ne distingue pas la circularité du biologique de la linéarité de l'historique, ou même ramène la seconde à la première, il est en soi dangereux et pernicieux.

Cela est d'autant plus dangereux que, comme Arendt le souligne par ailleurs (dans La crise de la culture), l'être humain, à l'ère de la modernité tardive, n'est plus l'animal rationale, ni l'homo faber, ni même simplement l'animal laborans, mais bien aussi l'être capable, en un sens éminent, d'action (et ce non plus en un sens spécifiquement politique). Autrement dit, c'est au moment où l'humain est le plus apte à remodeler radicalement son monde, qu'il se soumet à un ordre de « normes » reposant sur le postulat contraire d'une régularité durable des processus. Pour tout dire, dans ce contexte, l'humanité se met extrêmement en danger : elle établit des règles pratiques, normant les comportements, qui sont en totale inadéquation avec la puissance nouvelle qu'elle déploie.

Cette nouvelle capacité d'action concerne la modification de processus physiques ou biologiques auparavant préservés dans leur permanence. La fission nucléaire sur le plan physique, permettant une déstructuration radicale de systèmes physiques, ou encore les applications bio-technologiques, menacent la circularité même des ordres physiques et biologiques. La linéarité de l'historique tend à emporter avec lui l'ordre naturel, qui devient lui aussi pris dans une histoire (l'histoire du réchauffement climatique dû aux conséquences environnementales de l'industrie humaine étant un exemple significatif). Et ce, dans le même temps où une telle linéarité, nouveauté catastrophique constante, est niée quotidiennement, dans l’inversion idéologique.

L'aveuglement consubstantiel à tout système normatif est dû au fait que cette nouvelle capacité d'action de l'humain de la modernité tardive (action sur les processus naturels a priori permanents et circulaires) n'est pas associée à une capacité d'action « politique » « consciente » telle que les anciens Grecs, dans le cadre de la démocratie athénienne par exemple, pouvaient l'exercer. Au contraire, les ordres socio-techniques régis par cette normativité sont proprement inconscients, non décidés collectivement : ils dérivent du travail abstrait, qui se constitue dans l’immanence des relations sociales dépossédées, dans le dos des individus.

Par ailleurs, sur un plan juridique et social, les formes mêmes qui régissent les valeurs et les prescriptions à l'oeuvre dans nos sociétés, n'ont pas essentiellement été modifiées depuis la révolution française de 1789, par-delà les bouleversements technologiques, économiques, et environnementaux, par-delà même les phénomènes totalitaires, car ces formes doivent garantir la continuité d’un procès de valorisation qui fondera leur normativité de principe. C’est ainsi que l’individu aura tendance à « se comporter » de telle ou telle manière sur les plans social, politique ou juridique, plutôt qu'à agir au sens strict. C'est donc bien la relative circularité des comportements sociaux (depuis la révolution de 1789), reposant sur une certaine soumission au niveau politique, qui put donner l'illusion qu'un système de normes comportementales était on ne plus adapté à la situation, les révolutions permanentes des conditions technologiques étant par exemple plus ou moins délibérément occultées. Or, c’est précisément sur un tel terrain (juridique, politique, social) qu’il s’agirait de penser enfin une transformation radicale et consciente, délibérée, émancipatrice, qui projetterait les individus dans un monde réellement durable, chose que nul idéologue/gestionnaire n’est capable de penser ou d’anticiper aujourd’hui, dans la mesure où il tentera quant à lui de consolider les structures sociales qui font que le précaire et la destruction en tant que tels ont encore un avenir.

 

 

III Penser un mode d’action émancipateur

 

  1. Agir dans l’immanence, et durablement

 

 

Tâchons de penser maintenant le mode d’action émancipateur qui ferait surgir consciemment le nouveau comme nouveau, pour projeter le monde humain dans une durabilité immanente, épanouissante et concrète.

Il s’agirait de ne pas être absolument soumis au hasard des événements en anticipant le fait que tout ne peut être anticipé (des processus nouveaux peuvent être déclenchés par des événements imprévus et quasi imprévisibles) ; ainsi, une certaine souplesse ou flexibilité éthique et pragmatique serait adoptée.

Sache changer quand les circonstances l’exigent, et l’orientation de ton action ne changera pas.

Il y aurait là en jeu une observation méthodique et rationnelle d’une réalité aléatoire : mais il ne s’agit pas d’une observation en relation avec une science de la nature (physique ou biologique) désignant idéalement la « normalité » probable des choses, systèmes ou comportements.

Il s’agirait, avant d’agir, ou au sein de l’action émancipatrice, d’observer spécifiquement le monde humain, dans sa singularité : la fortune, ou l’événement extérieur qui vient bouleverser les affaires humaines, serait reconnu comme puissance importante dans les champs politique ou historique, dans la mesure où ces champs sont très sensibles aux modifications infimes.

Ainsi, partir d’une observation du donné humain, social et politique, c’est rester dans l’immanence, mais c’est aussi pouvoir constater que les processus humains sont sans cesse remaniés, et ainsi pouvoir anticiper les crises, pour mieux lutter contre le système qui les rend possibles.

La faiblesse du système des normes est qu’il insiste trop sur une observation rationnelle et normée de la nature. Le système des normes ne change pas de perspective lorsqu’il s’agit d’observer des « comportements » humains : il n’a donc pas su observer l’humain en tant que tel, car le socio-politique n’est pas son point de départ, ni, pour ainsi dire, pour lui, la « mesure de toutes choses ».

Du point de vue de la lutte émancipatrice, le socio-politique reste la réalité qu’il s’agit de prendre en compte prioritairement : il est ce qu’il faut d’abord observer, dans sa singularité, ce qu’il s’agit « d’intégrer », pour mieux s’en extraire ensuite, pour mieux le transformer.

Il faut s’attendre particulièrement au surgissement de l’infiniment improbable dans la sphère des affaires humaines.

On conjuguerait une observation précise du monde humain dans sa singularité, à une projection émancipatrice durable.

Dans le contexte d’une modernité tardive où l’homme agit concrètement sur les systèmes naturels eux-mêmes, réhabiliter cette vertu éthique et tactique serait décisif : la réalité à prendre en compte serait d’abord humaine, mais elle concernerait finalement un ensemble plus large que le strict ensemble social ; cet ensemble élargi renverrait à un ordre technologique, industriel, et même plus globalement, économique, en lequel les crises et bouleversements majeurs sont monnaie courante (une telle prise en compte permettrait d’anticiper, de façon réfléchie, tout bouleversement majeur et subi dans ces domaines, pour préparer soi-même des formes de luttes politiques réellement construites, permettant d’éviter les déchaînements de violence pure et irréfléchie liés à l’absence d’anticipation – fascisme, guerres, crises, etc.).

D’un point de vue plus fondamental, le système des normes renvoie à l’écueil d’une certaine « réverbération naturaliste ». La réalité humaine partirait de quelque « monde naturel » idéalisé, dit « stable » et « homéostatique », pour seulement ensuite se définir elle-même (pour se fixer, se doter de qualités essentielles « naturelles » a priori). Nous ne percevons plus l’irréversible, l’historique, le surgissement de l’hétérogène en tant que tel, de ce fait, tant que nous restons normatifs ou « normés ». Une vertu éthique et tactique devra contourner l’écueil de cette « réverbération naturaliste », en tenant compte des transformations constantes qui ont lieu dans le monde social et naturel. Elle permettrait le développement d’une faculté révolutionnaire précieuse, puisqu’elle serait une forme radicale de réappropriation de soi. Elle viendrait abolir, dans l’immanence des relations sociales, le critère agissant du travail abstrait, et ce par le fait.

 

 

 

2) L’immanence de ce mode d’action émancipateur s’adresser aux intérêts intimes des individus en chair et en os.

 

L’ordre des normes prescrit une intégration au sein d’un processus donné (processus précaire) ; les intérêts immédiats sont sauvegardés, mais les intérêts à long terme sont ignorés.

 

La lutte émancipatrice produit, en revanche, un certain détachement à l’égard de l’ordre présent, détachement qui permet d’anticiper les bouleversements catastrophiques, mais aussi et surtout de développer une capacité à produire soi-même des transformations autonomes.

Ainsi, l’individu normé sera davantage compris et accepté par les membres de la société que l’individu qui lutte pour l’émancipation. Ce dernier violera certaines normes, et même certaines lois morales, voire juridiques, que l’idéologie en place défend, et ce pour dépasser l’ordre destructeur dans lequel elle s’insère.

Mais précisément c’est le fait d’être dégagé de toute normativité immédiate qui rend possible la défense d’intérêts sociaux réels : dépasser une normativité qui consolide la destruction, en effet, c’est promouvoir une réalité humaine émancipée plus durable et plus épanouie, très concrètement.

Il s’agirait donc, pour que cette lutte soit collective, et pour que toujours plus d’individus se joignent à cette lutte, de montrer que la violation des normes immédiates, condamnée par l’ordre chaotique en place, ne s’oppose pas aux intérêts réels des individus, contrairement à ce que l’idéologie présente affirme, mais qu’elle va au contraire dans le sens des intérêts les plus concrets de ces individus, relatifs à leur vie et survie durables, épanouies, individuelles et collectives.

Une difficulté s’annonce : si le normatif contamine le légal et le moral, alors les individus qui s’en extraient pourraient aussi rejoindre l’illégalisme et l’immoralisme, contre leurs intérêts sociaux et spirituels présents. Mais en affirmant toujours plus la légitimité plus haute de ce qui vient subvertir ce pseudo-légal et ce pseudo-moral, en montrant toujours plus que c’est bien une vie humaine plus épanouie et plus durable, moins désastreuse, qui est visée ici, les luttes gagnent en fermeté et en constance, et les individus craignent moins de les rejoindre.

 

 

3) La virtuosité

 

Il s’agirait d’imaginer, au sein des luttes, un mode d’être au monde qui, dépassant les destructions des systèmes des normes ou des lois, synthétise une forme de prudence et une forme de créativité, d’improvisation.

Les deux ne sont pas incompatibles : être prudent, dans des conditions gouvernées également par l’imprévisible, ou plus généralement par la contingence, c’est se préparer à ne pas être préparé à tout, c’est donc se préparer à devoir, à certains moments, improviser, être créatif, être « virtuose ».

L’improvisation s’apprend. En musique par exemple : faire ses gammes, apprendre la théorie de la musique, les harmonies, écouter des grands improvisateurs, est un prélude à toute improvisation effective. Ainsi donc, savoir improviser, « ça ne s’improvise pas ». C’est en ce sens que nous pourrions associer prudence et virtuosité.

La virtuosité a des enjeux politiques et sociaux importants, dans la lutte, comme cela est maintenant explicite. Mais elle aura aussi, plus globalement, des enjeux existentiels pour l’individu : le système des lois tout comme le système des normes l’oppressent, ils menacent sa vie intime infiniment singulière, et tendent à l’engloutir au sein d’une généralité abstraite où il n’est plus reconnu, ni par lui-même ni par les autres (il devient prévisible pour lui-même et pour les autres : son individualité singulière est abolie de ce fait). Dans ce contexte, être virtuose, c’est se détacher de l’ordre nivelant, normatif ou légal, en lequel tout devient probable, normal, au fond ennuyeux, et saisir tout événement précisément en tant qu’événement : dans son caractère « miraculeux » et inattendu. Le virtuose règle son action sur le fait que tout est « miraculeux », et qu’il est lui-même « miraculeux » ; d’ailleurs, s’il arrive à un certain degré de conscience de son être créatif de virtuose, il concevra même jusqu’à ses exercices destinés à le rendre bon improvisateur, comme étant eux aussi des formes d’improvisation. C’est de la sorte qu’il conquiert son individualité, qu’il affirme son intimité irréductible, à l’encontre de tout nivellement par le système des normes ou des lois.

Un tel individu, puisqu’il est précieux pour les luttes sociales, disposant de la vertu éthique et tactique qu’elles supposent, parviendra ainsi à concilier ses intérêts existentiels singuliers et les intérêts collectifs au sens strict. Son « égoïsme », ou son intérêt à développer sa créativité individuelle, ne sera plus incompatible avec l’altruisme et le désintéressement que supposent les luttes sociales, mais il les impliquera au contraire.

Un miracle qui se reproduit cent fois ne cesse pas pour autant d’être un miracle. Le ou la virtuose s’imprègne du sens de cette idée, et reproduira avec joie le miracle ; là où l’individu normé, « moral », ou simplement « honnête », aura banalisé le miracle, ne le verra même plus en tant que miracle, et s’engouffrera dans l’ennui, l’esprit de lourdeur, le sérieux pontifiant… or cet état d’esprit de ce deuxième type de personne, comme on l’aura bien compris, même sur le simple plan pragmatique de la conservation de soi, sera de surcroît totalement contre-productif, voire pernicieux, dans la mesure où « ne pas être révolutionnaire » soi-même, « ne pas être miraculeux » soi-même, est autodestructeur dans un monde où la transformation continuelle est la loi (loi subie, pour l’individu normé, loi choisie, pour l’individu virtuose qui s’émancipe).

Autant sur le plan social que sur le plan existentiel d’un « art de vivre », autant sur un plan pragmatique que sur un plan « esthétique », nous avons tout intérêt à nous détacher, au moins relativement, du système des normes (ainsi que du système des lois), en développant une certaine virtuosité révolutionnaire.

Et la révolution elle-même ne saurait se penser sans ces dimensions « existentielles », en un sens très large.

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