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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:43

Il existe une contradiction inhérente au capitalisme, contradiction par laquelle ce système est voué à s'autodétruire, ou plutôt à agoniser indéfiniment, asymptotiquement, de par sa propre impulsion morbide.

Une telle autodestruction, qui n'en finit pas de se préciser, entraîne avec elle un chômage de masse croissant, nécessaire quoique toujours plus insupportable, des inégalités socio-économiques toujours plus flagrantes, des bouleversements écologiques toujours plus inquiétants, un « double think », au niveau des discours politiques, toujours plus scindant pour les individus ainsi écartelés entre un intérêt général abstrait (maintien et accumulation de la valeur) et leur intérêt qualitatif concret (vie et survie).

Ladite contradiction, que nous allons exposer, Marx l'a énoncée en son temps, et l'on doit affirmer d'abord qu'elle est, aujourd'hui, de façon explicite, plus que jamais agissante.

A vrai dire, Marx, historiquement, se situe encore dans les premiers moments du capitalisme. Or, l'origine est le surgissement des traits explicites et originaux d'un phénomène. Ce que nous ne voyions plus, ce que nous avions banalisé, Marx le voyait quant à lui dans toute sa spécificité aberrante. En outre, l'origine renvoie à la fin, et réciproquement : car l'essence d'un phénomène est au commencement, mais aussi dans son résultat final. Autrement dit, Marx et nous-mêmes, « citoyens » des démocraties libérales de la modernité tardive, sommes en un sens « privilégiés » en ce qui concernerait la formulation d'une critique spécifiante et ciblante du système capitaliste. Ce que nous avions occulté surgit à nouveau, sur le mode désespérant d'une agonie du système, d'une mort imminente, qui dans la douleur ne cesse pas de s'annoncer, et de s'ajourner, simultanément. De fait, il nous suffit d'avoir des yeux pour voir ce que Marx avait prévu (quoique ce « voir » ait été obstrué par une promesse impossible à tenir à laquelle pourtant nous aurions tant aimé croire – un capitalisme « à visage humain », soluble dans une démocratie digne de ce nom ; un Etat-Providence corrélatif).

 

 

 

 

 

 

 

 

I Ce qui détruit extrinsèquement le capitalisme

 

Il faut d'abord préciser, pour clarifier le propos, que le capitalisme est une inversion de la fin et des moyens, une pure folie donc, un monde qui « marche sur la tête ». La médiation de l’échange, qui devrait être un simple moyen pratique pour les hommes de rendre échangeables et d'échanger effectivement les produits de leur travail (fixation des normes de l’échange et moyen de l’échange), devient dans le capitalisme une fin en soi (capital, argent).

Dans les sociétés précapitalistes, la violence qu'exercent les maîtres ou les seigneurs sur les esclaves ou les serfs est certaine, et tout à fait concrète : la chosification réelle du dominé est à l'oeuvre, ainsi que l'exploitation (on extorque la quasi-totalité du produit de leur travail aux esclaves ou aux serfs). Le patriarcat, dans la maisonnée, en outre, suppose une division naturalisée des activités reproductives et productives proprement barbare. Si bien que ce passé humain préhistorique ne définit aucune « vertu » à préserver. Néanmoins, l'argent, ce medium universel, cette abstraction, n'est pas encore une fin en soi. A dire vrai, il n’y a pas encore d’argent au sens strict, car l’argent n’existe réellement que dans la modernité capitaliste, lorsqu’il devient, comme porteur de valeur, une fin en soi. Dans les sociétés précapitalistes, une structure monétaire existe, mais elle n’est pas une fin en soi « économique ». On thésaurise certes ici et là, on pratique la « chrématistique », mais cette monnaie, restée à l'état de trésor caché, séparée du mouvement de l'échange, n'est pas encore la finalité du procès (précisément, il a été exclu dudit procès). Autrement dit, dans les sociétés précapitalistes, esclavagistes ou féodales, les rapports d'oppression sont ultra-violents, et l'aliénation est éminente, mais le monde ne marche pas encore sur sa tête. Par-delà les rapports inégalitaires entre exploiteurs et exploités, le schéma de l'échange paraît conforme à ce qui serait « raisonnable » dans une sphère collective relative aux besoins concrets.

Plus logiquement, Marx envisage deux formes de la circulation. La première forme finit par engendrer la seconde, dans la mesure où elle contient déjà, au moins virtuellement, la forme-argent. Cette première forme de la circulation est la suivante : M-A-M' (Marchandise a-Argent-Marchandise b). Le point de départ est une valeur d'usage concrète (M), satisfaisant un besoin concret, ainsi que le point d'arrivée (M'). L'argent (A) fonctionne seulement comme médiateur pour la satisfaction des besoins individuels concrets : les producteurs-consommateurs aliènent leur produit, via l'argent, pour satisfaire un besoin que leur produit ne satisfait pas mais que le produit de l'autre satisfait. Ce qui compte avant tout, économiquement, c'est de satisfaire un besoin. L'argent n'est qu'un moyen face à cette fin.

Tout s'inverse dans la société capitaliste. Le « bon sens » qui est apparemment présent dans la première formule est aboli. La formule M-A-M' s'inverse en A-M-A' (Argent-Marchandise-Davantage d'argent). Le capitaliste possède une somme d'argent déterminée (A). Il achète avec cette somme des facteurs de production : des matières premières, des instruments de travail, et de la force de travail (A-M). De là découle la production d'une certaine quantité de marchandises, vendues sur un marché « autonome ». De cette vente, le capitaliste (l'entrepreneur) tire une nouvelle somme d'argent, qui est supérieure à la première (M-A'). Cette nouvelle somme d'argent est la finalité que vise le capitaliste : « donner » du travail aux salariés en leur « permettant » de reproduire leur force de travail (de survivre pour travailler), « satisfaire » les besoins concrets des consommateurs, en produisant des marchandises ayant une valeur d'usage déterminée, tout cela n'est qu'un « mal nécessaire » pour parvenir en réalité à l'accroissement de la somme d'argent initiale (A').

La valeur ainsi devenue autonome dans son procès d’accumulation a pour substance le travail abstrait, c’est-à-dire le temps de travail socialement nécessaire pour produire les marchandises. C’est une pure durée abstraite de travail, une moyenne, quantitativement définie, qui vient se coaguler dans les marchandises, et rend possible leur être-valeur. Dans cette gélification du travail humain devenu indifférencié, non-spécifique, c’est l’occultation de la qualité concrète des produits, de leur utilité sociale, mais aussi l’occultation des vécus qualitatifs concrets des travailleurs, qui s’annoncent.

Mais comment donc l'argent est-il devenu capital ? Comment donc s'est accrue la valeur, ou l'argent, dans un tel procès ? Elle s'est accrue car le capitaliste a acheté, avec la somme d'argent initiale, une « marchandise » qui a la propriété d'accroître la valeur de ce qu'elle produit, de valoriser ce qu'elle produit. Cette « marchandise » est la force de travail. Autrement dit, parce que la capitaliste exige du salarié qu'il accomplisse un surtravail, lui extorque une plus-value (le salarié travaille gratuitement pour un temps donné dans sa semaine de travail), alors ce que produit le salarié « vaut plus » à l'arrivée que ce que coûte l'achat de sa force de travail. On donne au salarié de quoi survivre (de quoi reproduire sa force de travail) ; et on garde le reste pour soi, en vue de le réinvestir, au moins partiellement. Les machines qu'achète le capitaliste, quant à elles, n'augmentent pas la valeur du produit : elles épuisent leur valeur dans leur usage. On n'« exploite » pas une machine. On utilise son potentiel, matériellement limité.

Avant de poursuivre, permettons-nous une petite digression, décisive, sur cette question du concept marxien de la valeur comme étant constituée ontologiquement par du travail abstrait, et comme pouvant s’accroître « grâce » au travail vivant (i.e. : c’est le travail comme durée abstraite quantifiable qui serait la source de la valeur, et c’est par la plus-value que s’accumule le capital, soit par l’exploitation du travail vivant). D’une part, les marginalistes libéraux considèrent que c’est l’utilité marginale d’une marchandise qui détermine sa valeur ; ils auraient ainsi résolu le paradoxe de l’eau et du diamant : l’eau est infiniment plus utile que le diamant, mais seulement à la marge, ce pourquoi sa valeur est moindre. Le marginalisme, qui est aujourd’hui la théorie dominante de la valeur en économie, et ce même chez les tenants de la social-démocratie, serait la réfutation de toute théorie de la valeur-travail. Pourtant, Marx lui-même anticipe ce genre d’objections, en thématisant la question du fétichisme de la marchandise dans son Capital : considérer que la valeur d’un produit du travail, dans une société marchande, dépend de son utilité, c’est être victime d’une illusion produite par l’automouvement apparent des objets au sein d’une sphère de l’échange qui serait séparée ; quelle que soit la « subtilité » de l’analyse (utilité « marginale », « différentielle », et autres broutilles), si l’on en reste à vouloir « expliquer » la question de la valeur en se focalisant exclusivement sur la question de l’utilité, on n’est jamais qu’un idéologue, ou un aliéné, ou un fétichiste, qui contemple extatiquement le dieu-marchandise en occultant tout le processus de production qui précède (un marginaliste n’est pas plus conscient, ou critique, qu’un adorateur de totems qui est face à un objet fabriqué par l’homme, mais dont il a oublié qu’il provenait de l’homme et qu’il idolâtre dès lors, ce dernier ayant néanmoins quant à lui, au moins l’intelligence de ne pas prétendre à quelque « objectivité » crétine et impensée). Autrement dit, la théorie marxienne de la valeur comme travail abstrait, par-delà objectivité et subjectivité, est plus complète et plus adéquate au réel que tout marginalisme surmathématisé qui en impose aux faibles d’esprit (mais qui n’en impose pas à tout individu disposant d’un bon sens solide), tout simplement parce qu’elle prend en compte des données profondes, et très peu conscientisées, quoique constatables, que le marginaliste ne voit même plus, en tant qu’agent d’entretien du système. D’autre part, dans une autre perspective, mais dans la lignée aussi du marginalisme, on entend dire aujourd’hui que ce seraient les « idées », ou « concepts », « trouvés » par certains concepteurs de marchandises (en tant que travailleurs spécialisés dans l’activité intellectuelle) qui permettraient d’augmenter la valeur des produits, de constituer une « plus-value ». Ainsi Steve Jobs serait-il l’un des plus grands créateurs de valeur. Cela est assez absurde. Steve Jobs ne « crée » pas de la valeur, car il n’est pas assez exploité pour cela. Un concept marketing efficace, associé à une marque dès lors prestigieuse, n’est rien par lui-même si une force de travail n’est pas exploitée pour réaliser les produits concernés, produits qui, grâce à l’exploitation de la force de travail (et non grâce à quelque « concept », qui relève de la superstructure sans efficience), seront vendus plus chers qu’ils n’ont coûté. Un concept marketing n’est jamais qu’une planification pour la production ; la production réelle, ce sont les travailleurs exploités qui l’effectuent. C’est le fétichiste consommateur, qui ne voit pas que, derrière sa tablette « high-tech » et son « génial inventeur » (ou designer), il y a des ouvriers sous-payés qui travaillent et font fructifier la valeur pour que de tels « génies » puissent s’engraisser, ce sont donc ces aveugles aliénés, qui penseront que les Steve Jobs font fonctionner le capitalisme. Ici encore, Marx anticipe l’objection piteuse, toujours avec son concept de fétichisme. Il est toujours bon de rappeler que Warren Buffet, grand « concepteur » de stratégies boursières, reconnaissait lui-même, alors qu’il reste l’un des plus grands capitalistes du monde, que sa fortune dépendait à 90% du travail humain, demeurant marxien malgré lui, du moins sur ce point (mais il aurait dû dire : 99,9%). Avec ces brèves remarques, la théorie de la valeur comme travail, et de la valeur comme étant accrue par le travail vivant, théorie que nous avons dû convoquer pour élucider les contradictions du capitalisme qui nous intéressent ici, aura, espérons-le, gagné en légitimité. Arrêtons donc là cette petite digression.

 

La folie du capitalisme, qui inverse ce qui devrait être la finalité humaine (la satisfaction des besoins concrets des individus) et ce qui devrait être le moyen (la médiation de l’échange), a des conséquences désastreuses : car ce qui s'accroît, du point de vue de l'individu capitaliste, et du point de vue de la société tout entière qui adopte pour elle-même ce point de vue, est une pure abstraction, une pure quantité. Or la quantité peut croître à l'infini. Cet individu, cette société, ne cessent donc pas de prolonger un procès qu'ils saisissent dans son infinité en droit, abstraite. Ce qui est ici occulté, c'est que de telles quantités, abstractions, sommes d'argent qui s'accumulent, capitaux, valeurs accrues, « profits », ne sont de fait maintenus que sous la condition de l'existence de besoins concrets, de matériaux concrets, de ressources naturelles concrètes, de valeurs d'usage qualitativement définies. Or, ces qualités sont par elles-mêmes limitées dans le temps, finies : par exemple, à la satisfaction de multiples besoins suit une « pause » pour le consommateur, par-delà l'ampleur de sa capacité d'épuisement psychique, ou de sa fuite en avant ; par ailleurs, les ressources naturelles ne sont pas disponibles à l'infini ou éternellement ; etc. Cette tension qui existe entre une finalité abstraite qui voudrait s'affirmer à l'infini et une limitation de la réalité qualitative (réduite à un simple moyen) dont on ne voit pas qu'elle limite par elle-même ladite affirmation à l'infini, en tant que cette dernière dépendrait, quoique à son insu, de celle-là, cela crée, éminemment, toutes les crises que l'on connaît aujourd'hui : crise écologique (menace climatique, etc.), crise politique (« double think », etc.), crise sociale (scission, etc.), crise psycho-sociologique (épuisement psychique du travailleur stressé).

 

II Le capitalisme comme autodestruction

 

Avec ce préambule, on n'a pas dit encore clairement en quoi le capitalisme s'autodétruirait : il est certes précipité vers sa chute, en tant qu'il se trouvera un jour face aux limitations réelles qui devront interrompre son procès abstrait qu'il voudrait infini. Mais il s'agit ici d'une destruction plutôt extrinsèque, et non encore, véritablement, d'une autodestruction d'un système qui en lui-même mobiliserait les moyens de sa propre abolition. A dire vrai, une telle autodestruction renvoie à la destruction extrinsèque que nous venons de considérer. Elle est l'autre face, plus interne, de la pulsion morbide qui habite le capitalisme, et qui précise les crises ici considérées.

Qu'en est-il ? Le capitaliste a besoin d'exploiter de la force de travail : celle-ci est la condition de l'accumulation, de l'accroissement du capital. Mais en même temps, depuis l'origine logique et ontologique du capitalisme, depuis la révolution industrielle, il aura tendance à se passer toujours plus de la force de travail, à avoir recours toujours plus aux machines en tant que moyens de production, c'est-à-dire au travail mort plutôt qu'au travail vivant, pour augmenter sa productivité et être plus concurrentiel sur le marché (pour produire plus de marchandises en moins de temps, afin de proposer des prix plus compétitifs). De la sorte, le capitalisme creuse sa propre tombe sans le savoir (cela se fait selon une logique que méconnaît tout capitaliste). Le capitaliste supprime toujours plus ce par quoi pourtant ses « profits » se font (travail vivant exploité). Ce geste est censé être un « mal nécessaire » pour enrayer la baisse tendancielle du taux de plus-value provoquée par le fait de la concurrence, mais cela aggrave en fait une telle baisse, au niveau global (baisse asymptotique et indéfiniment prolongée, par-delà quelques sursauts), si bien que cela finit par être le facteur majeur de la tendance en question : lente agonie du capitalisme, sous la pression de ses propres armes ; ses remèdes étant aussi ses poisons.

Pour un capitaliste, le « profit » découle d'une valorisation à partir des trois éléments considérés plus haut, mais « mélangés » entre eux, sans distinctions claires (instruments, matières premières, force de travail, confondus entre eux). Le capitaliste ne voit pas qu'un seul élément, isolé parmi les trois autres, distinct, « produit » plus de valeur qu'il n'en coûte : la force de travail. L'exploiteur ne se sait pas exploitant, et agit comme si la valeur pouvait s'accroître magiquement, à partir de l'inanimé. Son recours éperdu aux machines, et sa façon de vouloir supprimer le travail humain, est un suicide qui s'ignore en tant que tel : il ne sait pas lui-même que, dans le système, globalement compris, une machine épuise sa valeur et ne permet pas la transformation de l'argent en capital. Cette occultation est sa perte assurée.

Aujourd'hui, la révolution micro-électronique et informatique semble porter un coup fatal au capitalisme. Ironie du sort : ce qui paraît être son épanouissement absolu (les entreprises informatisées semblent accéder à une compétitivité inégalée), renvoie en fait à une façon de creuser sa propre tombe (le travail humain, source de la valorisation de la valeur, est en voie d'extinction : c'est la pire chose qui puisse arriver au capitalisme, quoiqu'il ne le sache pas, en tant que système non conscient de lui-même).

Pour résumer la chose, on pourra dire simplement que le capitalisme, mécaniquement, est à lui-même sa propre crise, depuis son surgissement, jusqu'à son pseudo-épanouissement post-moderne. Ceci repose sur le fait que les capitalistes eux-mêmes, dans leur notion confuse de « profit », ne voient pas la spécificité de la plus-value, et se sentent « autorisés » (du point de vue de leurs intérêts propres), à supprimer toujours plus de travail vivant au profit d'un recours massif au travail mort.

Un conseiller qui se voudrait bienveillant auprès des capitalistes devrait transmettre cette information : il leur dirait qu'ils doivent reconsidérer la façon dont ils se passent toujours plus de la force de travail (un tel conseiller serait d'un cynisme indigne, soit dit en passant ; nous verrons dans quelle mesure).

Sur la base de cette contradiction essentielle par laquelle le capitalisme s'autodétruit à son insu, se surajoute une autre dimension. La baisse tendancielle du taux de plus-value (ou la dévalorisation de la valeur), dont nous venons de montrer le vecteur éminent, entraîne logiquement une baisse des salaires des travailleurs. Ainsi les travailleurs, globalement, consomment moins. Dès lors les marchandises produites en masse ne trouvent plus de débouchés. Ce dernier fait est d'autant plus vrai que, d'un côté la mécanisation, ayant accru la productivité, fait qu'il y a, quantitativement parlant, toujours plus de marchandises, et que, d'un autre côté, non seulement les salariés ont de moins en moins de pouvoir d'achat, mais aussi l'armée des « chômeurs », au pouvoir d'achat quasi nul, tend à s'agrandir sous la pression de cette mécanisation. Ainsi les crises économiques, au sens classique du terme, sont-elles engendrées : surproduction, crise financière, chômage de masse, dévaluation de la monnaie, etc. Mais il faut bien comprendre que le point de départ est la contradiction essentielle du capitalisme entre travail mort et travail vivant, qui produit une massive dévalorisation de la valeur. Ce renvoi à l'origine logique et ontologique des crises économiques doit nous éclairer dans la considération de ces crises en général.

 

 

 

III Pourquoi l'idée d'une « mauvaise » finance, « pervertissant » l'économie « réelle », est-elle absurde ?

 

On entend souvent dire aujourd'hui, dans les discours politiques, tous bords confondus (en France, du NPA au FN, en passant par le PS et les Républicains), que c'est la sphère financière non régulée qui serait à l'« origine » des crises, et qui les aggraverait. Ainsi, selon la version officielle, c'est la « crise des subprimes » qui aurait déclenché les bouleversements économiques qui nous touchent, aux niveaux global et national, depuis 2008. Il s'agirait dès lors de corriger le « néo-libéralisme », dont on dit qu'il aurait été élevé au rang de dogme mondial depuis Thatcher et Reagan, et de réguler les flux financiers afin de « purifier » l'économie « réelle », laquelle serait saine et bonne en elle-même.

François Hollande déclarait, lors de sa campagne présidentielle, que son « ennemi » était « la finance ». Nicolas Sarkozy, avant lui, envisageait une application stricte de la loi Tobin en Europe (Tobin étant un économiste néo-libéral ayant proposé une régulation rigoureuse des flux financiers pour sauver le capitalisme, et récupéré entre autres par le mouvement Attac, dit « de gauche »). Le NPA, le Front de gauche, ou Syriza, en Grèce, s'opposent fermement à des systèmes financiers qu'ils jugent « pernicieux », transnationaux ou globaux. Le FN en France s'est mis à « taper » sur la haute finance « corrompue », et fait de ce geste l'un des principes centraux de son populisme rance. Il y a donc consensus dans cette affaire. Mais ce que nous avons évoqué précédemment devrait permettre de déconstruire ce consensus idiot et impensé. Voyons cela de plus près.

Prenons un exemple simple et pragmatique, pour illustrer un mécanisme encore agissant aujourd’hui.

Cet exemple se veut « logique », et non historique. Il déduit d’une situation structurelle une relation à l’œuvre entre le capital productif et le capital financier. Mais il s’agira ensuite de réinstaller cette relation au sein de notre modernité tardive, qui est le théâtre d’un « capitalisme inversé », inversion que Marx, par exemple, ne pouvait encore anticiper avec précision.

A l’origine, un entrepreneur a besoin d’une forte somme d’argent pour investir dans les moyens de production, et surtout dans la force de travail (A-M), qui lui permettront de faire des « profits » plus ou moins durables, selon ses compétences de gestionnaire, selon ses compétences en matière de valorisation, pensera-t-il (M-A’). Pour ce faire, il bénéficie éventuellement d’un héritage, ou encore d’une rente, s’il appartient à la bourgeoisie traditionnelle, par exemple. Mais s’il n’a que sa compétence de « dirigeant » disponible pour lui, ce qui arrive au sein de la modernité capitaliste, alors il devra emprunter à un financeur, à un banquier. Le banquier dispose quant à lui d’une forte somme d’argent « à la base ». Nous verrons comment cela se fait. Ainsi donc, disons que le banquier prête 10000 euros à l’entrepreneur en devenir. Mais il faudra dans un an lui rendre 12000 euros. L’entrepreneur a donc un an pour faire « fructifier » son capital emprunté. Disons qu’il désire vendre des fromages. Disons qu’il investit donc la totalité des 10000 euros dans l’achat de matières premières ou de ressources naturelles (lait, vaches, etc.), d’instruments (cuves, louches, moules, etc.) et de force de travail (ouvriers qualifiés et non qualifiés) (A-M). Disons que son entreprise « fonctionne », que ses produits trouvent des débouchés, et que les salaires des ouvriers sont suffisamment élevés pour qu’ils reproduisent leur force de travail, et à la fois assez bas pour qu’un profit réel se constitue (M-A’). Dès lors, grâce à cette exploitation « efficace », après un an d’entrepreneuriat, disons qu’ « il » a « obtenu » un « profit » de 5000 euros (A-M-A’). Il peut rendre au banquier les 10000 euros empruntés, qui lui sont également « revenus », ainsi que les 2000 euros d’intérêts. Et il lui reste 3000 euros, qu’il peut réinvestir au moins partiellement dans son affaire en devenir, afin de dégager des profits toujours plus importants (A’-M-A’’ etc.). Le banquier, de son côté, est dans l’illusion que son argent emprunté a, par lui-même, « fait des petits », et qu’il s’est magiquement accru lorsque l’entrepreneur le lui rend avec intérêts. Le banquier ne voit que cela : une somme d’argent initiale donnée, et une somme d’argent finale rendue, supérieure (A-A’). Il n’est pas conscient que c’est seulement dans la mesure où le capitaliste a exploité de la force de travail (A-M-A’) qu’il a pu, comme il le dit, faire « travailler » son argent. Ceci nous indique le résultat suivant : la finance est totalement soumise à la sphère productive « réelle ». Elle n’est surtout qu’un effet superficiel (A-A’), dont l’économie dite « réelle » (A-M-A’) est une cause éminente et le principe matériel agissant. Les banquiers « exploitent » les patrons, lesquels exploitent les travailleurs pour créer de la valeur. Mais alors, de façon certes indirecte mais néanmoins certaine, les banquiers eux-mêmes exploitent la force de travail ; ou plutôt : ils en dépendent. En ce sens, la sphère de la finance n’est pas une sphère qui serait séparée, elle n’est pas une partie « maudite » en tant qu’autonome du capitalisme, mais elle s’insère parfaitement au sein du capitalisme : le banquier est un capitaliste, indirectement mais certainement, tout comme l’entrepreneur est un capitaliste, immédiatement. Le banquier est seulement au sein d’une sphère plus superficielle, moins efficiente apparemment, disons qu’il ne se « salit pas trop les mains » (il laisse le « sale boulot », qu’il faut bien faire, à son « exploité »-exploitant, l’entrepreneur, lequel d’ailleurs n’est pas même conscient d’effectuer un « sale boulot », mais croit servir le bien commun en « offrant » du travail aux « déshérités » - double think… ou encore, plus généralement, il ne fait que se soumettre à une logique amorale et calculante, quantitative, qui semble se développer malgré lui, et qu’il servira presque « religieusement » : la logique de l’autovalorisation de la valeur).

La situation, depuis la troisième révolution industrielle, qui émerge dès les années 1980, a évolué, mais certaines structures persistent. Le surdéveloppement de technologies de pointe dans la production produit tendanciellement l’éviction de nombreux travailleurs, tendance qui n’est pas compensée par le développement conséquent de secteurs productifs innovants. La dynamique fordiste-keynésienne montre son vrai visage, et la diffusion de l’industrie financière privée est l’option qui est finalement choisie, dans une situation où il faut empêcher la crise du capital productif. Pour compenser la contradiction entre travail mort et travail vivant qui explose au sein du capital productif, il s’agit d’injecter, dès les années 1980, massivement, de la valeur financière privée. De ce fait, les profits sont maintenus, mais ils sont toujours plus « fictifs », car ils découlent toujours plus du capital fictif, et non de l’exploitation de la force de travail, condition de toute extraction de valeur « réelle ». L’augmentation des profits ici est l’augmentation de la dette, si bien que la nécessité de la crise s’affirme quotidiennement, depuis les années 1980. Les années 2000 seront le théâtre de cette crise nécessaire d’un capitalisme inversé. Les pansements superficiels que l’on voudra mettre sur ce corps à l’agonie qu’est le capitalisme, après la crise de 2008, n’enrayent pas cette inversion, mais tendent souvent à la confirmer (on maintient la possibilité de recourir au capital financier, le plus souvent).

Capitalisme inversé : la valeur fictive, ou financière, dans la dynamique de valorisation capitaliste, est le premier moteur de cette dynamique, là où le capital productif, qu’il s’agirait donc de « préserver », devient un moteur secondaire, et moins effectif, quantitativement parlant.

Les luttes sociales qui s’opposent à l’austérité politique découlant de ces crises, ou à l’extension du chômage, menacent encore davantage ce capital productif, et ne font que consolider le capitalisme inversé. La causalité sociale, ici, néanmoins, ne pourra plus viser quelque « capitalisme à visage humain », de fait, mais bien l’abolition stricte du capitalisme en tant que tel. Car en aggravant l’inversion du capitalisme, les luttes sociales prennent le risque que les conditions de vie des individus se détériorent encore davantage, si elles ne parviennent pas à faire émerger le nouveau comme nouveau, soit des formes d’existence collectives post-capitalistes au sens strict.

Les sciences cognitives postulent que l’encartage cérébral, qui est un effet d’une pensée en elle-même non manifeste dans le monde, « cause » à son tour ladite pensée dans son flux intensif invisible. Cette boucle de rétroaction, propre au paradigme cybernétique, définit un système « autorégulé » : le système de la cognition. Ni la pensée invisible, ni l’encartage cérébral, ne peuvent être définis comme point de départ ou point d’arrivée : l’un et l’autre se conditionnent mutuellement, circulairement, au sein d’une homéostasie plus ou moins pérenne.

Ce paradigme cybernétique est à l’œuvre dans les différentes branches spécialisées de l’économie dite « scientifique », ou du marketing politique. Mais le système global, articulant ces branches entre elles, ne paraît pas saisi selon un tel paradigme. En ce qui concerne l’articulation du tout, on pensera qu’un élément doit s’isoler parmi les autres, parce que « dysfonctionnant » potentiellement, et contaminer tous les autres, en tant qu’entité « dysfonctionnelle ». Tel serait le cas de la sphère de la finance : celle-ci ne serait pas l’expression ou l’effet de l’économie « réelle » (A-M-A’) qu’elle causerait à son tour en tant qu’effet, mais elle serait devenue uniquement une cause libre, autonome, agissant de façon indépendante, de par quelque malveillance « fourbe » de ses acteurs.

Cette illusion, à l’origine de tous les discours politiques dénonçant la « mauvaise finance », provient du fait suivant : il semble qu’au départ du procès capitaliste, c’est le financeur disposant d’une certaine somme d’argent qu’il peut prêter à l’entrepreneur qui impose une impulsion décisive (A). La valorisation par l’entrepreneur (A-M-A’) ne serait que dérivée par rapport à ce prêt fondateur. Mais en réalité, si le financeur peut disposer d’une certaine somme d’argent à prêter, c’est qu’il a lui-même pu, antérieurement, « exploiter » un exploitant. C’est la sueur et l’énergie dépensée par les travailleurs « de » cet exploitant antérieur qui ont rendu possible la constitution d’une somme d’argent assez conséquente pour qu’elle soit prêtée à un autre exploitant, actuellement. Ceci, certes, nous renvoie à une régression sans fin. Mais si l’on remonte assez loin, à savoir au XVIème siècle, une certaine « origine » historique de la création de la valeur peut être définie : c’est le commerce maritime en Europe, indissociable des colonisations, associé à l’usure et aux systèmes des assurances, qui est d’abord un moyen de capitaliser. Cela étant, cette capitalisation, au niveau global, n’augmente pas (et ne maintient donc pas) la valeur : l’usure, par exemple, en tant que « vol », voit disparaître et apparaître la même valeur, sans que celle-ci soit augmentée, dans les mains du lésé et du bénéficiant, respectivement. Ainsi donc, c’est bien plutôt la révolution industrielle, et la « découverte » corrélative d’une nouvelle forme d’exploitation à partir de la constitution d’un « capital industriel » (travail mort que le travail vivant fait « fructifier »), qui est l’origine logique et ontologique du capitalisme : ici, de la valeur, du « profit », ou plutôt de la plus-value, est bien extorquée, et les banquiers, anciennement voleurs, deviennent « prêteurs » (A-A’), ils « contribuent » au procès de valorisation, « épaulent » les entreprises et l’économie « réelle » (A-M-A’).

Il s’agirait d’insérer l’ « origine » historique (A-A’ : la finance) et l’origine logique et ontologique (A-M-A’ : l’économie « réelle ») au sein d’une boucle de rétroaction, en un sens cybernétique, pour éviter de proférer les absurdités que l’on entend partout aujourd’hui concernant les « dangers » d’une « autonomisation » du monde de la finance (absurdités qui justifient jusqu’à la bêtise absolue de l’antisémitisme). Ainsi, de la même manière que les attributs pensables de la substance, chez Spinoza (âme et matière) sont parallèles et s’expriment à la fois mutuellement, ou encore, pour s’éloigner de Spinoza et se rapprocher de Pascal (ou d’Edgar Morin), de la même manière que toutes choses, au sein d’un phénomène unitaire (ici, le phénomène économique), sont simultanément causées et causantes, opérées et opérantes, les unes par ou pour les autres, on devra dire que la finance est une sphère qui exprime les dysfonctionnements de l’économie dite « réelle », que cette économie « réelle » est une sphère qui exprime cette expression d’elle-même par la finance, ou encore que l’une cause l’autre en même temps qu’elle est causée par elle, circulairement (de ce fait, l’aspect « fictif » de la finance exprime l’irréalité de l’économie dite « réelle »). Si donc la finance paraît devenir « folle » ou « menaçante », c’est que l’économie « réelle » est elle-même folle ou menaçante, et cause elle-même ces effets, désastreux pour elle, d’un capital fictif autonomisé en apparence (« autorégulation » déficiente).

Au sein de cette boucle de rétroaction, on doit préciser une chose qui a son importance : s’il y a expression mutuelle, ou causalité réciproque, ou encore, va-et-vient sans fondement, ici à l’œuvre, on peut toutefois définir une « réalité » plus éminente que l’autre. Ainsi la pensée invisible est-elle plus éminente, plus vécue, que les manifestations cérébrales qui l’accompagnent (lesquelles relèvent en dernière instance d’un « savoir » anatomique saisissant donc ce qui est déjà mort) : la pensée invisible seule est l’intensité éprouvée. Ainsi, en outre, la matière vécue est-elle plus éminente que l’âme : car elle gouverne l’affectivité invisible essentielle, là où l’âme ne renvoie jamais qu’à la saisie de l’apparence, du superficiel. De même, le geste d’entreprendre (A-M-A’) est plus éminent, plus « profond » (ontologiquement parlant) que le geste consistant à spéculer. Car en lui le vécu du travailleur, vécu souffrant et aliénant, producteur de valeur (M-A’), s’affirme directement, là où, du côté du financeur, seule une spéculation abstraite, éloignée de la contexture vivante, se pose immédiatement (quoique ce « vécu » soit lui-même contaminé par l’aspect spéculatif de son « autre » pôle, fictif, qui le complète).

La cybernétique moderne a eu le mérite de penser une causalité complexe, circulaire, et indique la vacuité du geste consistant à tenter de fonder. Mais elle ne prétend pas hiérarchiser, comme a pu le faire Spinoza, en privilégiant la matière. Ou encore elle opère les mauvaises hiérarchies (par exemple, les sciences cognitives privilégient les manifestations cérébrales apparentes, et laissent trop tomber le vécu psychique invisible : absurdité folle, qui revient à ramener du vivant à du mort).

De deux choses l’une : ou bien les vedettes de la politique ou de l’économie dite « scientifique » (cf. Tobin, Lordon, etc.) ignorent le paradigme cybernétique, et postulent que l’origine historique du capitalisme serait son fondement : ils seraient alors au sein d’une pensée illogique et absurde, soumise à la régression à l’infini. Ou bien ces mêmes vedettes supposent ce paradigme acquis, mais hiérarchisent mal : ils poseraient la finance (A-A’) comme réalité éminente, et l’économie « réelle » (A-M-A’) comme réalité moins éminente, moins vécue, moins essentielle. A dire vrai, les deux options confondues sont en vigueur aujourd’hui, au sein d’une pensée mutilée et confuse. D’abord la notion d’économie « réelle » indique que c’est elle qui devrait avoir la préséance. Mais cette économie « réelle » « subirait » un « fondement » historique « mauvais en soi ». Mais à la fois ce « fondement » est saisi cybernétiquement (absurdité contradictoire) : et alors il renvoie à une mauvaise façon de hiérarchiser les éléments pris au sein de la boucle de rétroaction. Nous avons une pensée qui affirme un « fondement » « mauvais », tout en niant l’existence de ce « fondement » dans sa régression circulaire : elle est tout simplement sans consistance, sans contenu. Le « fondement » s’effondrant est bien ceci : le « méchant » financier, que l'on voudra souvent « juif » d'ailleurs – une méchanceté, en somme initiale, que le capitalisme au sens strict, ontologiquement parlant, devrait, selon les tenants d’une idéologie stupide, renverser en un système « sain ». Bêtise circulaire qui s’ignore et tente de se « fonder » (en vain).

Tous ces développements sont peut-être inutiles étant donné ce qui a été posé concernant le capitalisme comme omni-détruisant, détruit, et autodétruit, en tant que mouvement tautologique et autoréférentiel : A-M-A’. C’est-à-dire en tant qu’économie dite « réelle ». En effet, nous avons vu que ce mouvement rencontre non seulement une limite extérieure (réalité limitée), mais aussi s’abolit lui-même, de l’intérieur, au sein de la contradiction, occultée par les capitalistes eux-mêmes, entre travail mort et travail vivant. La finance qui s’emballe n’est jamais que l’expression, en superficie, de l’agonie asymptotique du capitalisme « réel », ou de la crise du travail vivant. Ainsi, la crise des débouchés, la surproduction, qui dérivent de la contradiction originaire entre un travail mort surdéveloppé et un travail vivant toujours plus amoindri, entraîne-t-elle des mouvements financiers délirants, sur le marché des actifs, qui ne sont jamais que l’expression fidèle de cette contradiction au niveau de l’économie « réelle ». La folie de la sphère financière cause alors certes à son tour des dérèglements plus importants encore dans l’économie dite « réelle ». Mais cela ne dérive pas de quelque irresponsabilité autonome des banquiers, ou des traders : car ceux-ci, en tant qu’agents rationnels sur le marché, ne font que réagir à une logique plus « profonde » que leur logique, laquelle logique est proprement la folie en soi (A-M-A’ : l’économie « réelle »).

 

IV L’Etat-Providence

 

Ces considérations peuvent nous aider à démonter le mythe de l’Etat-Providence.

L’Etat est d’abord un agent du capitalisme : il garantit les structures nécessaires à la formation, à la structuration disciplinaire, de la force de travail qui produit de la valeur. Il garantit un droit déterminé, qui est un droit à la propriété privée, rendant possible et permis le pseudo-contrat entre entrepreneur et salarié, mais aussi la « possession » de marchandises pour les producteurs-consommateurs, afin de permettre aux biens produits de trouver des « débouchés ». Les travailleurs improductifs (fonctionnaires), dont on dit qu’ils constituent un service public « préservé » (non- marchand), ont en fait pour « fonction » essentielle de rendre possible le travail productif (le travail exploité, auquel une plus-value est soustraite) : ces fonctionnaires sont indirectement, mais certainement, productifs (l’idée de « préserver » le service public, lequel serait pensé comme autonome, non contaminé par la sphère marchande, est d’un cynisme, souvent inconscient d’ailleurs, terrifiant ; l’Etat n’étant jamais que l’autre face du capitalisme, sa gestion au niveau de techniques de gouvernementalité dont les fins sont explicites – « croissance », « emploi », « santé » (du travailleur), et tout autre euphémisme pour désigner l’accumulation destructrice et aveugle du capital).

L’Etat-Providence, en outre, est apparemment l’aide la plus précieuse que l’on puisse apporter aux capitalistes. Un individu rusé, qui croyait avoir su identifier le capitalisme comme autodestruction, mais qui voyait dans ce système quelque chose de positif à préserver (quelque « libéralisme » vague), décida de livrer son « secret ». Keynes, donc, s’adressa aux hommes politiques, mais aussi à certains patrons « vertueux » (ou : « de bonne volonté »). Il s’agissait pour lui, peut-être malgré lui, de sauver ce système. Ainsi l’Etat pouvait-il, avec les finances qu’il avait constituées en captant une partie de la valeur « valorisée » de façon capitaliste, réinjecter cet argent dans l’économie « réelle ». Le patron « vertueux », de son côté, pouvait augmenter les salaires de ses salariés, afin d’éviter toute crise des débouchés. Suivant une logique analogue, les travailleurs devaient acquérir toujours plus de « droits » : salaire minimum, 35 heures, etc. (droit à la réification plus « libre », plus consentie, à vrai dire).

Mais l’individu en question ne détenait pas en fait le bon « secret ». De fait, aux « trente glorieuses » succédèrent l’« ultra-libéralisme » à la Reagan, puis la « crise des subprimes ». Le problème n’était pas « politique » (cette « politique », comme la finance, n’est qu’une sphère superficielle par rapport à la sphère recouverte par la formule A-M-A’, et elle dépend de toute façon de cette sphère). A vrai dire, c’est la surproduction que cet individu reconnaissait comme renvoyant au facteur autodestructeur du capitalisme. Soit la crise des débouchés. Or, nous l’avons vu, celle-ci n’est que dérivée par rapport à l’opposition fondamentale : l’opposition entre le travail mort et le travail vivant. Ainsi, régler uniquement l’aspect superficiel, dont on aurait postulé quelque autonomie, et ignorer l’aspect profond et essentiel, c’était laisser pourrir ce deuxième aspect, le laisser, lentement, silencieusement, développer ses aberrations et ses folies.

On rencontre le même phénomène à travers les Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC) : on tente ici de modifier uniquement le comportement, la pantomime pour ainsi dire, mais on délaisse la question des troubles psychologiques qui interviennent en profondeur, dans cette sphère invisible que seule une parole mobilisant une mémoire obstruée peut convoquer (on délaisse la question psychanalytique). Dès lors, « guérir » en superficie les troubles comportementaux, c’est accroître la tension qui existe entre le superficiel et le profond, l’extérieur et l’intérieur, le visible et l’invisible. Un « phobique administratif », par exemple (tel Thévenoud), qui parvient finalement à ouvrir son courrier après une TCC « efficace », mais qui n’a pas réglé les causes profondes de sa phobie, via une thérapie par la parole, éprouve une dissociation entre son comportement modifié et son psychisme : il aggrave son mal, paradoxalement, et se rapproche toujours plus de l’implosion interne.

On pourra dire que l’Etat-Providence, ou le keynésianisme, est une TCC pour le capitalisme. Cette TCC se passerait de l’outil psychanalytique.

Une « psychanalyse » du capitalisme identifierait sa profonde contradiction, certes invisible, mais éminemment agissante : la contradiction entre un surdéveloppement du travail mort (machines), et un besoin de travail vivant, malgré tout, pour valoriser la valeur. De cette psychanalyse découlerait un diagnostic strict : il y a là une pulsion morbide en jeu, une volonté d’en finir, un désir de suicide, qui se précise toujours plus. Ce diagnostic ne saurait déboucher sur la préconisation de quelque « Etat-Providence », comme cela se comprend de soi-même : cela reviendrait à vouloir entretenir une pulsion morbide en tant que morbide, et à prolonger une souffrance suicidaire, qui en outre s’achèverait finalement par ledit suicide effectif (suicide d’autant plus cruel qu’il aura été précédé par l’espoir de quelque « guérison » providentielle).

La TCC keynésienne a bien abouti à une implosion dévastatrice. Thatcher, Reagan, la « crise des subprimes ». C’est à partir de cette implosion que l’illusion des « dangers » d’une finance absolument autonome se serait réaffirmée. A cette illusion succédera peut-être une nouvelle forme d’Etat-Providence, etc., indéfiniment ; jusqu’à l’extinction finale, asymptotique, l’humanité voyant, durant les périodes de crise, entre deux « Providences », s’accroître les tensions, les inégalités, les scandales politiques, etc. ; et continuellement, elle voit et verra (en l’absence de « cure » réelle) les éco-systèmes se détériorer toujours davantage…

 

V Une perspective de lutte

 

Si l’on reprend la métaphore de la cure psychothérapeutique, une « psychanalyse » du capitalisme digne de ce nom devra se fonder ainsi : d’une part, le capitalisme est une fuite en avant qui détruit tout sur son passage, il est un procès abstrait, quantitativement défini, infini pour lui, mais condamné à se confronter à la limitation de la réalité qualitative, naturelle et humaine, dont il dépend malgré lui (destruction « extrinsèque ») ; d’autre part, le capitalisme s’autodétruit, il est une pulsion morbide, qui suce le sang des agneaux dont sa permanence dépend, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, et qu’il agonise indéfiniment, toujours plus assoiffé.

N’importe quel psychanalyste, face à un individu qui à la fois « fonce droit dans le mur » sans s’en rendre compte, et mobilise tous les moyens possibles pour s’autodétruire, parviendra à des conclusions certaines : « c’est parce qu’inconsciemment, lui dirait-il, vous savez que votre comportement est suicidaire, que vous voulez vous supprimer en tant que suicidaire, précisément pour ne plus être suicidaire. Il y a là au fond une saine envie de vivre ; prenez-en conscience. »

Autrement dit, si l’on confronte la destruction extrinsèque du capitalisme et son autodestruction, un espoir légitime peut émerger : le capitalisme s’autodétruit parce qu’il « sait », inconsciemment, qu’il n’est pas viable à l’infini, qu’il « fonce dans le mur », pour ainsi dire. Si les individus qui portent le capitalisme, souvent malgré eux, prennent conscience de ce fait, alors il cessera d’être un procès qui se voudrait infini d’accumulation de la valeur, abstraite. Cela suppose que les finalités de la production soient requalifiées (l’activité productive ne doit « valoir » qu’en tant qu’elle est qualifiée socialement, et engage un dialogue démocratique direct et horizontal) ; que ce ne soient plus le travail abstrait, ou la valeur, qui soient la finalité de la production, mais bien la satisfaction concrète des besoins réels et conscients des individus concrets. Autrement dit, plutôt que de vouloir « purifier » indéfiniment les catégories capitalistes que sont la valeur, l'argent, le travail, la marchandise (et même l'Etat), il s'agira de les abolir, dans la mesure où chacune de ces catégories contient des contradictions internes irréductibles.

Le capitaliste doit « comprendre » que son recours éperdu aux machines et sa façon de se passer toujours plus de la force de travail qui rend possible, pourtant, le « profit », renvoient à une manière de vouloir en finir, afin peut-être, inconsciemment, d’éviter la destruction extrinsèque qui le menace. Il « comprend » dès lors qu’il est dans son intérêt de s’abolir, de disparaître comme capitaliste.

Dans cette dynamique d'auto-dépassement inconscient du capitaliste, à rendre conscient, les luttes sociales jouent un rôle de détonateur. Au fil de son autodestruction, le capitalisme détruit tout sur son passage, et piétine toujours plus les masses laborieuses, ou les individus qu'il réifie, réduit, ou assigne à des tâches dévaluantes (classisme, racisme, patriarcat, validisme, anthropocentrisme). La classe profitante, malgré son inconscience et sa totale absence de contrôle sur la production, déclenche néanmoins la colère des individus lésés, exploités, ou réifiés, qui subissent cette domination objective de l'économie sur les "masses" comme une domination de certains individus (les capitalistes) sur d'autres (les prolétaires). Dans son combat contre la « bourgeoisie », la personne prolétarisée, précarisée, réifiée, ou exclue, en tant que « sujet potentiellement révolutionnaire », devient la conscience réelle de cette société qui s'autodétruit, et porte les intérêts réels de cette société : parce qu'elle subit elle-même la réification impliquée par l'économique séparé des individus, elle est apte à dévoiler la logique morbide et suicidaire de cette société pour mieux la dénoncer, la combattre, et pour mieux révéler le potentiel d'auto-renversement qualitatif de cette logique, qui pourrait devenir pulsion de vie. Le combat des individus réifiés dans la production capitaliste, s'il est combat pour abolir les catégories capitalistes (et en tant que tel, il n'est que ce combat), et non pour exiger leur redistribution "moins inégalitaire", est le combat qui révèle le projet inconscient de la société capitaliste, qui ne peut plus se souffrir elle-même.

Qu’en est-il ? Il y a actuellement assez de savoir technique dans le monde pour que les individus cessent d’effectuer des travaux aliénants. Ce savoir pourrait nous libérer du travail. Mais comme pouvoir et domination des choses sur les êtres, ce savoir nous aliène, et nous menace d’une destruction extrinsèque en tant qu’il n’est pas maîtrisé, dans la mesure où il est la propriété privée de « gérants » capitalistes, esclaves aliénés de l’autovalorisation des objets, soucieux de capter un « profit » plus symbolique que réel (leur consommation même n’est qu’une accumulation de « signes » sociaux). Le capitalisme s’autodétruit pour que, peut-être, cette aliénation devienne toujours plus consciente d’elle-même, autant du côté des individus réifiés, que du côté des capitalistes ou des politiques (lesquels devraient bien un jour dévoiler leur désir d’auto-abolition, sous la pression des luttes légitimes). Mais cette conception, non téléologique, n'est qu'une visée politique ici, qui définit un possible, un souhait, et non une nécessité "mécanique". Sur cette base, une transformation révolutionnaire, dans le contexte d’une fédération internationale de communes, par exemple, des structures permettant la création des conditions de la vie, pourrait être envisagée, sous l'impulsion d'un mouvement de luttes politiques et sociales s'étant globalisé et radicalisé : abolition de tout fonctionnalisme "productiviste", auto-organisation, démocratie directe, abolition des techniques destructives au profit d'un rapport instrumental au monde qualitatif, déterminant des besoins conscients et réels à satisfaire – sans en passer par quelque « nationalisation » ou « étatisation » de la "production", qui renvoie à une logique productiviste analogue à celle du capitalisme.

Une telle modification sera liée, précisément, à une forme de prescription "thérapeutique" faisant suite à une certaine psychanalyse du capitalisme.

Les luttes actuelles pourraient donc approfondir la psychanalyse du capitalisme, au lieu d’être (sous l'impulsion de « réformistes » petit-bourgeois), trop souvent un comportementalisme-nationaliste mal digéré (le comportementalisme étant l’organe du pouvoir capitaliste par excellence). Elles iraient dans le sens d’un « intérêt profond du capitalisme » qui est de s’abolir en tant que tel pour rendre possible des vies subjectives sociables ou incarnées au sens strict (s’épanouissant au sein d’une activité multiple et complexe). En même temps, réfutant toute téléologie simpliste, elles s’opposeraient rigoureusement à l’ordre existant, qui tend à accepter le long suicide capitaliste, et qui pourrait bien s’effondrer dans un déchaînement de violence. Elles s’opposeraient en outre à toute pseudo-lutte, à toute pseudo-critique, aux agneaux se prenant pour des loups : à toute dénonciation dégagée, indignée, du monde de la finance (Lordon, Syriza, Podemos, Besancenot, Hollande, Sarkozy, Le Pen, Tobin, etc. : belles âmes) ; à tout « espoir » naïf en un retour aux « trente glorieuses » ; etc.

Rien pourtant n’indique que de telles luttes deviendront majoritaires. Cela se passe peut-être au sein de quelque ZAD isolée, dans une commune du Mexique, d'Argentine, d'Espagne, ou ailleurs. Mais l’insurrection n’est pas un Zone d’Autonomie Temporaire (inefficience de la chose). De telles brèches toutefois, faisant des petits, pourront éventuellement provoquer, par effet d’ « accumulation », une implosion progressive et positive du système, implosion consciente annulant peut-être, souterrainement, cette implosion folle et inconsciente à laquelle nous assistons, quoique confirmant aussi éventuellement le potentiel d’auto-renversement d’une telle autodestruction continue et délirante.

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Published by ben - dans Economie politique

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