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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 07:35

Le totalitarisme est un système où la totalité des aspects de la vie est contrôlée par un pouvoir qui se manifeste à tous les niveaux de la société (en cela, il se distingue de la tyrannie, qui renvoie au pouvoir d'un seul homme).

L'idéologie, sur le plan des consciences individuelles, est le phénomène totalitaire par excellence. Qu'est-ce que l'idéologie ? Par définition, l'idéologie est la logique d'une idée poussée jusque dans ses conséquences les plus extrêmes, et appliquée à l'histoire (cf Arendt). L'idéologie nazie développe à partir de l'idée de race une logique produisant un processus historique à l'issue duquel la race supérieure (aryenne) doit l'emporter. L'idéologie communiste développe à partir de l'idée de classe une logique produisant un processus historique à l'issue duquel la classe prolétarienne doit imposer sa dictature. Dans ces deux cas spécifiques, qui sont les deux grands exemples d'idéologies totalitaires au XXème siècle (le totalitarisme étant un phénomène propre au XXème siècle), on pense une fin, une finalité déterminée de l'histoire. L'enjeu pour les dirigeants des systèmes totalitaires est d'accélérer le processus historique, en tant qu'il est régi par la logique d'une idée (race ou classe), de telle sorte que la finalité de l'histoire se réalise au plus vite (cela renvoie à la terreur, à la justification des crimes de masse; qui accélèrent ladite réalisation). Le régime hitlérien extermine le peuple juif pour accélérer la fin de l'histoire telle qu'elle est conçue par l'idéologie nazie, c'est-à-dire pour accélérer la victoire de la race qui doit « naturellement » dominer le monde (race aryenne). Le régime stalinien extermine tout individu faisant obstacle à l'avènement d'une société prolétarienne.

Le totalitarisme est un système qui s'impose à tous les individus constitués en masses. Les individus ne sont plus séparés les un des autres, ni même reliés les uns aux autres, mais ils sont comprimés en masses impersonnelles en lesquelles ils n'ont plus aucune liberté de mouvement, ni de rapports positifs entre eux. L'espace public séparé de la sphère privée, tel qu'il permettrait une rencontre libre d'individus autonomes, a disparu. Privé et public se confondent (société de surveillance). La politique n'est plus une sphère parmi d'autres de l'existence des individus, mais elle a envahi tous les aspects de la vie. L'idéologie est présente à chaque instant, elle pénètre les consciences et les vécus intimes des individus à tous les niveaux. Elle est ainsi elle-même abolie dans sa spécificité. Le processus historique qui doit s'achever et se précipiter vers une finalité absolue est un processus qui engloutit tous les êtres en gommant leurs spécificités, en niant leur liberté individuelle, leur autonomie et leur singularité spécifique. Chaque geste individuel, chaque acte libre, est nié, car il doit s'insérer à l'intérieur d'une logique irréversible régie par une rationalité implacable.

Pourquoi donc le marxisme serait un totalitarisme ? Le marxisme serait un totalitarisme dès lors qu'il serait une idéologie mettant en jeu une finalité de l'histoire à réaliser, idéologie dont l'application supposerait une négation de l'individualité, une négation de la politique comme sphère séparée et libre, et une compression en masses impersonnelles et désolées des individus. Or, certes, il existe une version du marxisme à travers laquelle on pense une fin idéale de l'histoire. Cette fin, c'est la dictature du prolétariat, le prolétariat étant la classe sociale la plus susceptible de réaliser les aspirations de toute la société, en tant qu'elle serait la classe exploitée par excellence. Dans cette version du marxisme, une société achevée, une société parfaite, est une société où l'Etat planifie la production et où tous les individus effectuent la même quantité de travail et sont rétribués égalitairement. Cette interprétation des écrits de Marx peut mener au totalitarisme, car de la sorte on ne considère plus les individus dans leur complexité vécue, mais on les réduit à n'être que les personnifications d'une logique abstraite et impersonnelle régissant le processus historique. Les individus ne sont plus que des moyens susceptibles de réaliser une fin idéale de l'histoire, et la totalité complexe de leur être, leur propension à se considérer comme fin en soi, sont niées.

Certes, un certain égalitarisme résulte du projet marxiste ainsi défini (égalité dans le travail, égalité dans la rétribution). Mais il s'agit d'une définition abstraite de l'égalité, c'est-à-dire d'une égalité nivelante, d'une égalité qui nie les différences individuelles et les spécificités concrètes des individus (ceci étant proprement totalitaire : la totalité de l'individu concret est réduit à un concept abstrait). Surtout, ce qu'il y a de totalitaire dans cette version du marxisme, c'est le fait de mettre l'Etat au-dessus de tout, ainsi que le fait de considérer le travail comme le concept fondamental régissant les rapports sociaux. L'Etat tout-puissant et omniprésent renvoie à une façon de politiser tous les aspects de la vie, phénomène totalitaire par excellence, comme nous l'avons déjà dit. Le travail comme activité dominante renvoie à une façon de réduire la diversité des activités humaines à un concept général et abstrait niant toute spécificité concrète (une société totalitaire est une société basée sur des concepts abstraits, comme l'idée de « travail en général » ; c'est à travers l'effectivité de ces concepts abstraits que se joue la compression en masses des individus, comme chacun peut le comprendre). L'Etat et le travail sont des abstractions qui sont la finalité du processus historique tel qu'il est défini par l'idéologie communiste totalitaire. En tant qu'abstractions, ils sont totalitaires : il n'y a plus qu'une idée générale de la citoyenneté, et non plus des citoyens individuels ayant telle ou telle conception spécifique ; il n'y a plus que des travailleurs rassemblés sous l'idée générale de travail, et non plus telles ou telles activités concrètes et spécifiques de tels ou tels individus qui seraient reconnus en tant que tels. La totalité du vécu concret et diversifié des individus est niée (c'est sur la base de cette notion spécifique de totalité que l'on pourra parler de totalitarisme). Et c'est précisément parce que la finalité elle-même du processus historique au sens communiste est une finalité idéale, abstraite, que ses produits, que la réalité qu'elle promeut (Etat et travail), est une réalité abstraite, totalisante, totalitaire.

Cela étant, les écrits de Marx eux-mêmes conditionnent-ils nécessairement un totalitarisme ? Rien n'est moins sûr. Car Marx est très vite revenu sur son idée (héritée de Hegel) d'une fin de l'histoire. A vrai dire, le stalinisme et le maoïsme, les deux grands totalitarismes communistes du XXème siècle, n'ont retenu que des éléments de l'oeuvre de Marx sur lesquels Marx est lui-même revenu. De façon général, ces systèmes ont pris un simple moyen, un simple moment, une simple étape dépassable en droit, pour une finalité. Avec Marx, il ne faut voir la dictature du prolétariat, la toute-puissance d'un Etat prolétaire, la mise au travail du tout social, que comme un moment, comme une étape, étape qu'il faut ensuite dépasser au profit de l'abolition pure et simple de l'Etat, du prolétariat et du travail. Stratégiquement, le prolétariat doit d'abord conquérir le pouvoir. Mais ceci, dans le cadre des écrits marxiens, ne saurait se confondre avec la fin de l'histoire. La dictature du prolétariat doit préparer l'avènement d'une société dans laquelle l'abstraction, l'idée abstraite de fin de l'histoire, l'idée abstraite de classe prolétaire ou l'idée abstraite de travail, ont été abolies. Une telle société qui fait suite à la dictature du prolétariat ne saurait être confondue avec l'idée abstraite de fin de l'histoire, car cette société est encore en mouvement, elle est encore prise dans un devenir. Mieux, c'est seulement au sein de cette société que le mouvement, le devenir historique, peuvent commencer. Avec Marx, il ne faut pas dire que le communisme ou le socialisme serait la fin de l'histoire. Il faut dire bien plutôt que les hommes, à travers l'esclavagisme antique, le féodalisme, et le capitalisme, n'en sont encore qu'à leur préhistoire, et que le dépassement de la société du travail et de la société de classe est en lui-même la véritable entrée dans l'histoire pour l'homme. Marx annonce le début de l'histoire, la fin de la préhistoire, et non la fin idéalisée d'un processus historique abstrait basé sur une idée abstraite mutilant les individus et leur spécificité. La société que promeut Marx est une société où chaque individu a une activité plurielle, diversifiée. Il fait par exemple de la philosophie le matin, de la maçonnerie le midi, de la danse l'après-midi, et des activités domestiques le soir. L'idée d'un « travail en général » n'a plus de sens, si bien que les individus eux-mêmes ne sont plus réduits à des simples personnifications de catégories abstraites. Chacun est reconnu pour ce qu'il est, dans son irréductible spécificité. La société est enfin devenue une universalité concrète, diversifiée, vivante et dynamique.

De façon générale, Marx lui-même ne saurait promouvoir un système totalitaire, car il s'oppose au totalitarisme capitaliste précisément en ce qu'il a de totalitaire. Le capitalisme, tout comme les totalitarismes nazi, stalinien, ou maoïste, pose une idéologie, soit la logique d'une idée appliquée au mouvement historique. Il pose une finalité idéale pour le processus historique, et fonctionne, à partir de là, sur la base de concepts abstraits réduisant les individus et leur singularité. Le capitalisme est une société totalitaire car il est une société de l'abstraction par laquelle les hommes sont comprimés en masses impersonnels. La finalité de l'histoire au sens capitaliste est l'accumulation du capital. Certes, cette finalité est dynamique, elle se régénère sans cesse. Mais pour autant, elle demeure une finalité idéale, abstraite, analogue en cela à l'idée abstraite d'une société sans classe. De ce fait, le capitalisme, malgré sa dynamique, est une société morte, qui répète inlassablement sa propre fin.

Le « travail en général » est l'abstraction qui meut le capitalisme. Il est ce par quoi les marchandises sont dotées de valeur. En lui, toute individualité est niée. Il est ce par quoi la « masse » des travailleurs se constitue, impersonnelle et abstraite, abolissant tout lien et toute séparation entre les individus. De façon ironique et significative, l'abstraction qui meut le processus social dans le capitalisme (le travail en général) est la même que celle qui meut la société communiste totalitaire (stalinisme, maoïsme) : historiquement le bloc de l'est et le bloc de l'ouest n'étaient que deux concurrents poursuivant une même fin (une société synthétisée abstraitement par le travail). En ce sens, la critique marxienne du totalitarisme capitaliste s'applique très bien à la critique du maoïsme et du stalinisme. Paradoxalement, c'est Marx lui-même qui peut nous fournir les outils les plus puissants pour critiquer les dérives du marxisme au XXème siècle.

Remarque : Marx lui-même ne parle pas explicitement de « totalitarisme » (pour des raisons historiques évidentes). Mais, sur la base de la définition qu'Arendt donne du totalitarisme, on peut considérer que Marx critique le capitalisme dans ses aspects totalitaires (cf critique de l'abstraction-marchandise chez Marx ou critique du travail abstrait ; Capital, Livre I, Ière section, chapitre 1).

Arendt et sa dénonciation implicite du capitalisme comme totalitarisme (?).

"L'homme isolé qui a perdu sa place dans le domaine politique de l'action est tout autant exclu du monde des choses, s'il n'est plus reconnu comme homo faber, mais traité comme un animal laborans dont le nécessaire "métabolisme naturel" n'est un sujet de préoccupation pour
personne." (Arendt, Le système totalitaire, chapitre 6)

Cet homme sera donc dans la désolation (aliénation destinale au monde).

Un système politico-économique fondé sur les "travailleurs", comme le système de la valeur accumulée, pourrait être, dès lors, automatiquement, un pouvoir sur des hommes désolés et non simplement isolés, et tendrait à devenir totalitaire.

La spécificité du totalitarisme capitaliste.

Il s'agit d'un totalitarisme "soft", qui ne s'engage pas explicitement dans la terreur. Cela peut s'expliquer par le fait que sa politique téléologico-théologique renvoie à un messianisme indéfiniment posé, et simultanément, indéfiniment ajourné, se réglant sur une accumulation de valeur en droit infinie, mais limitée par des bornes réelles (d'où un déchaînement hyperviolent de forces (auto)-destructrices, quoique dissimulé et latent, en sous-main, posant des problématiques écologiques, politiques et sociales décisives) : "le spectacle - de la société marchande - est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne" (Debord, La société du spectacle). Sa violence symbolique, psychique et physique est insidieuse : elle est administrée comme mille petits coups d'épingles quotidiens à l'individu contemporain et à son environnement, qui n'en finissent jamais de finir, au sein d'une histoire achevée en tant que dynamique.

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Published by ben - dans Actualités inactuelles

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