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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:52

Crimes raisonnables dans Inglorious Bastard ?

L’homo oeconomicus, rationnel mais déraisonnable

 

  1. Le rationnel et de le raisonnable

 

L’homo oeconomicus de la modernité tardive (dont le type-limite est le trader), développe une forme d’idiotie rationnelle, calculante, qui donne à penser.

Cet idiot rationnel, cet « agent économique », qui renvoie aussi au point de vue bourgeois, se comporterait sur le marché de façon totalement cohérente, et quantifiable (de même que les prix évolueraient mécaniquement en fonction de l'offre et de la demande), disposerait aussi de moyens technico-théoriques élaborés qu'il maîtriserait parfaitement (flux économiques statistiquement appréhendés), mais, d'un certain point de vue, reste totalement dénué de personnalité sensible et de conscience incarnée, en ce qu'il semble mû par une logique abstraite et automatisée (la logique marchande), par une logique dépouillée de toute finalité subjective et concrète ; finalité subjective qui pourrait être, par exemple, l'épanouissement du lien social, la vertu qualitative des créations vitales, etc.

Ce diagnostic bref évoque la théorie marxienne du fétichisme de la marchandise, selon laquelle les individus pris dans les rapports capitalistes, mêmes les individus gestionnaires, auto-réifiés, sont dominés par des marchandises, des fétiches, des produits dont la valorisation dépend de leur capacité à contenir en eux du travail abstrait (le travail moyen, quantifié en durée pure). Chez Marx, la marchandise est cet objet dont l'élaboration exige une rationalité complexe, tant sur le plan technique (production concrète) que sur le plan symbolique (valorisation), mais qui reflète aussi la déconnexion de la conscience humaine intellectuelle à l'égard de la métabolisation avec la nature et de la reproduction sociale. Ici, l'homme est donc bien rationnel, il maîtrise à la perfection une certaine « rationalité instrumentale », mais il n'est pas raisonnable, il est incapable de se projeter, de se poser comme la finalité dernière de ses actions, de se mettre à la place d'autrui, d'engager dans le monde une « causalité selon la liberté ».

L'opposition entre rationnel et raisonnable recouvre l'opposition entre déterminisme (causalité errante) et liberté, ou créativité (finalité d’un projet). Est rationnel celui qui est mû par et peut mouvoir son « environnement » (et ici, il ne s'agit que d'un « environnement » limité), selon des lois mécaniques dénuées d'orientation finale, de façon comportementale ; est raisonnable la personne qui inscrit dans le « monde » (et ici il s'agit bien d'un « monde ») un projet, une direction, de par sa faculté à se poser en fin en soi, en personne morale responsable d'elle-même et des autres ; autrement dit : celle qui peut « signifier » le monde, donner un sens à ses dispositions et intentions, afin de prescrire légitimement des agencements possibles.

Cette distinction éclaire quelque peu la dénonciation constante du rationnel au XXème siècle : chez les philosophes de la première école de Francfort, qui voient dans la rationalité technique propre au moment capitaliste la marque d'une désincarnation de l'humain ; chez Heidegger, également, quoique de façon beaucoup plus idéaliste.

En un certain sens, pourrait-on dire, ces « critiques » ne viseraient pas « la » raison intrinsèquement, mais bien une partie de celle-ci, qui devient une instance fonctionnelle et autonome de la gestion « économique » dans un moment historique précis (capitalisme moderne) : cette partie de la raison serait le « rationnel » de la raison, rationnel qu'il s'agirait alors d'opposer au raisonnable, lequel relèverait d’une créativité responsable et consciente de l’humain.

Mais prenons une autre distinction, plus parlante. Pascal distingue l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse : là aussi, de fait, au sein d’un « désenchantement » moderne émergeant, s'opposent le rationnel et le raisonnable ; d'un côté, la pure faculté intellectuelle d'abstraire, de quantifier, d'établir des rapports (esprit de géométrie, « rationnel ») ; de l'autre, la faculté d'éprouver, de sentir une complexité indicible quoique dite (esprit de finesse, « raisonnable »), faculté qui de là rend possible une ouverture à la création, à la finalisation, à la signification, et à un sentiment de responsabilité à l'égard du monde.

 

  1. Une question transversale : crime et raison

 

Mais pour être plus concret, on pourrait illustrer ce qui vient d'être dit, en posant une question transversale : quel est le lien entre le crime et la raison ?

D'abord, d'après la définition qui est proposée plus haut, il semble que tout crime, ou du moins tout crime « entrepris », est intrinsèquement rationnel : il est la mise en œuvre effective, parfois efficace, de moyens déterminés, mise en œuvre qui suppose une certaine maîtrise technique, et même théorico-technique (savoir-faire), une certaine rationalité à l'œuvre (utiliser un couteau, une arme à feu, etc., cela relève tout à fait de ce qu’on peut nommer : « rationalité instrumentale »).

Cela étant, le crime n'est pas toujours « raisonnable » : il peut être dépourvu de toute finalité (crime gratuit), ou posséder une finalité momentanée mais non assumée par la suite (crime passionnel), ou encore posséder une finalité injustifiable, irresponsable, négatrice de l'humanité (exemple : les meurtriers de masse qui visent une notoriété publique, ou qui commettent un « suicide altruiste » insensé).

Une question se pose alors : existerait-t-il des crimes intégralement raisonnables ? Il semblerait qu’on ait affaire ici à un oxymore.

Certains crimes se disent « raisonnables », mais ne le sont absolument pas, et leurs tentatives d’autolégitimation les rendra d’ailleurs plus abjects et plus délirants encore  : on pensera aux crimes de masse des colonisateurs, des génocidaires, qui prétendent purifier une « race » de « conquérants », ou « réguler » une « économie, au profit d’une « Humanité » organique (finalité prétendument non gratuite, continuée, justifiée, responsable, affirmant la vie humaine), mais qui de fait manifestent une pulsion destructrice gratuite et viscérale, purement affective, qui visera des boucs émissaires, ou des individus considérés comme « parasites », « improductifs », « non-humains » (causalité errante : les affects guident, la raison vient poser des fins a posteriori, de façon cynique et idéologique).

Mais d'autres crimes sont, apparemment, intégralement raisonnables : les crimes qui empêchent les génocidaires, ou les colonisateurs, de tuer des millions de gens, et de soumettre des populations entières ;  ou les crimes commis dans des cas de légitime défense. Est-il bien raisonnable, toutefois, de nommer ces actes du même nom de ce qu’ils empêchent (des « crimes ») ? Contre-violence, auto-défense légitime, seraient des termes plus appropriés. C’est le criminel de masse qui fait, trop souvent, de celles et ceux qui résistent à sa logique, des « criminels » qui seraient semblables à lui.

Néanmoins, le fait de tuer un être, quel qu’il soit, d’un point de vue «éthique » strict, même si l’acte destructeur se veut plus « légitime » qu’un autre, aura toujours quelque chose de décomposant, pour celui qui tue, qui empêche qu’on le qualifie d’acte intégralement « raisonnable ». C’est d’abord se faire une ultime, déraisonnable violence à soi, que d’en arriver à ces extrémités.

Ce qui est sûr, toutefois, c'est que la personnification aliénée du dit « Homme » de notre modernité tardive (idiot rationnel, fétichiste, soumis à une rationalité instrumentale, purement géométrique), cette « figure » commet des crimes (licenciements massifs, pollution, travail inhumain, etc.) qui sont absolument rationnels (déploiement de moyens techniques extrêmement élaborés) mais aussi absolument non raisonnables (tout projet humain a disparu) : des crimes intégralement gratuits, psycho-pathologiques.

Néanmoins, la question d’une résistance contre ces destructions massives ne peut plus, de fait, se penser en termes d’auto-défense qui deviendrait elle-même meurtrière, car ces logiques criminelles sont devenues, aussi, massivement impersonnelles, et les individus qui les développent, remplaçables et amoraux, asociaux, ne sont que des rouages sans conscience et sans projet : les empêcher individuellement n’abolirait pas la logique qu’ils gèrent, puisqu'elle les dépasse et leur survit. Le meurtre devient vain, un sabotage plus ciblé s’impose, déviant la contre-violence vers les outils objectifs (inertes) de la destruction.

Par chance, donc, l’enjeu stratégique des résistances d’aujourd’hui indique que la lutte militarisée, ou meurtrière, outre le fait qu’elle est perdue d’avance, n’est plus de mise, car non efficiente (l’enjeu stratégique d’aujourd’hui, donc, s’accorde avec des valeurs plus « éthiques », qui légitiment encore davantage la lutte, et qui empêchent que le pouvoir de la destruction criminalise ceux et celles qui s’opposeront aux crimes qu’il commet).

Ainsi, par notre question transversale, sera élucidée davantage, je l'espère, le problème soulevé initialement. Problème qui est loin d'être dénué d'enjeux, comme on le devine. La thèse suivante se voit par ailleurs confirmée : il faut à tout prix préserver la distinction entre rationnel et raisonnable pour penser les crimes totalitaires de notre époque, et les réinscrire dans leur être-injustifiable. Mais aussi pour penser les valeurs éthiques et stratégiques d’une résistance qui se développe.

Appendice :   

Une métaphore assez parlante de l'idiot rationnel nous est donnée dans le film Un homme d'exception (2001, de Ron Howard, avec Russell Crowe) : la vie du grand mathématicien américain John Forbes Nash Jr. y est racontée ; l'homme, schizophrène, s'imagine qu'il a été contacté par les services secrets américains en vue d'identifier les traces cryptées d'un complot communiste ; il déploie alors des trésors d'inventivité rationnelle, crée des modèles mathématiques hypercomplexes pour déceler des messages imaginaires dans les journaux, les brochures, les magazines. Voici donc un homme qui possède des moyens techniques et intellectuels surpuissants qu'il met au service de finalités proprement déraisonnables, insensées, à l'image de notre société. Toutefois, lui n’est pas criminel. Mais sa folie est celle d’un monde où les criminels, aussi, ne semblent plus l’être.            

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by ben - dans Actualités inactuelles

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