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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 05:46

Suggestion d'accompagnement

La "pensée dirigée", chez Jung, est la pensée "discursive" : elle est le flux intérieur de la conscience tel qu'il se formule en mots, mots qui composent des jugements, jugements qui composent des raisonnements, raisonnements qui résolvent des problèmes. Cette structuration de la pensée est, nous dit Jung, non pas la norme, mais une exception dans le vaste champ de la conscience : de fait, elle requiert concentration, précision, attention, qualités qu'il n'est pas aisé de déployer constamment ! La norme serait donc du côté de la pensée non dirigée, de la rêverie diurne, de l'imagination errante et fantaisiste, qui, si elle peut être composée par des bribes de mots, de phrases, demeure peu articulée, et sera avant tout focalisée sur le percept, sur cela qui advient là-devant, ou encore sur les souvenirs d'enfance, les espoirs, les délires passagers, etc. Cette pensée non dirigée ressemblerait, si elle était dicible, aux monologues intérieurs de James Joyce (Ulysse) : elle est déstructurée, irrationnelle, elle procède par associations libres et gratuites, elle nie les fameuses catégories kantiennes de l'entendement (causalité, nécessité, réalité, etc.), elle est la folie douce qui hante constamment (et le plus souvent) notre esprit. En ce sens, Nietzsche a raison de suggérer, dans la Naissance de la tragédie, que la plus grande part de notre vie psychique est consacrée à une création quasi-infantile dénuée de toute orientation rationnelle. Nous nous prétendons dotés de raison (et telle serait même, selon la tradition, notre différence spécifique), mais sur un plan bêtement statistique (en considérant les durées passées à raisonner ou à dériver), nous sommes essentiellement des doux rêveurs.

Cela étant dit, nous continuons à identifier la pensée à la parole articulée et construite. Ce qui fait problème. Qu'est-ce à dire ? Ma thèse, dans un premier temps, est la suivante : nous survalorisons la pensée dirigée (ou discursive, articulée, logique) à cause de l'angoisse fondamentale que susciterait le constat d'une prédominance de la solitude attachée à la pensée non dirigée ; autrement dit, c'est par souci d'intégrer l'autre en soi que nous occulterions la faible part que représente l'intellection dans notre vie psychique, que nous opterions, sans thématiser ce "choix", puisqu'il s'ignore en tant que choix, cela va sans dire, que nous opterions disais-je pour l'illusion d'une "nature" généralement rationnelle, logique, de l'homme. Cette mésestimation implique alors une scission radicale entre les deux modes de pensée que nous avons distingués : rêverie et discursivité. Dès lors, le problème que je pose, dans un deuxième temps, est le suivant : comment réconcilier ces deux sphères opposées entre elles ?

Explicitons d'abord la thèse proposée. La pensée dirigée est composée de mots, avons-nous dit. Mais les mots ne sont pas venus dans nos consciences ex nihilo. Leur présence en nous dépend de rencontres déterminées, rencontres d'autres hommes, mais aussi rencontres d'autres objets signifiés par ces hommes. C'est dans cette double relation, intersubjective et intramondaine, que la possibilité du langage advient. Ainsi donc, quand je pense à part moi-même, dans la solitude réfléchie, à l'aide de mots, autrui s'affirme en arrière-fond comme déterminant un tel déploiement, en tant qu'il est, pour ainsi dire, sa condition nécessaire de possibilité : nécessaire mais pas suffisante, notons-le bien : le monde aussi conditionne. Dans la pensée dirigée, l'autre est une présence absente ; absente physiquement, mais présente en tant que principe causal. A l'inverse, tandis que je rêvasse, sans but et sans mots, tandis que j'erre dans les limbes de la fantaisie diurne, fantaisie consciente, disons-le tout de suite, car chaque image ici présentifiée est clairement perçue, dans cette attitude, apparemment, je suis absolument isolé, clos sur moi-même, l'autre n'est plus là, même pas de façon fictive, pour affirmer son influence sur moi. Je suis dans le singulier pur, dans l'incommensurable, seul face à moi-même. Certes, dans ces moments-là, je ne suis pas angoissé : la rêverie est associée, à juste titre, au contentement, au bonheur calme et serein. Mais c'est une fois que j'envisage thématiquement l'omniprésence de ce mode, en mots, dans ma pensée dirigée précisément, que je commence à me sentir angoissé. Et là et le point essentiel : notre vie psychique est scindée en deux temporalités apparemment étanches mutuellement, tant sur le plan cognitif (l'imagination errante contre l'intellection concentrée) que sur le plan affectif (la sérénité d'un état est niée par l'état contraire). D'ailleurs, de même, la pensée non dirigée, si elle se voit intrusivement pénétrée par des bribes de dirigisme rationnel, se sentira violée : au monde de l'enfance et de la poésie, qui est le plus souvent le nôtre, voudra se substituer le monde froid, distant, désengagé, formel, logique des adultes ratiocinants, adultes qui, par politesse, et ce n'est que de la politesse, une façon d'être policé, ont constamment ce souci d'intégrer autrui, mais un autrui désincarné, une forme transcendantale neutre, à leur intériorité. Une angoisse de liberté esseulante face à un sentiment de viol intrusif : deux champs de la pensée intégralement séparés (?).

Tentons néanmoins de rapprocher ces deux champs. D'abord, contrairement à ce que j'ai postulé, par souci de bien distinguer, autrui n'est pas intégralement absent tandis que je rêvasse. En effet, les affects indicibles que contient la pensée non dirigée solitaire, qui relèvent éminemment de la faculté esthétique, dépendent d'une certaine manière de mes relations passées à autrui : si j'aime contempler tel coucher de soleil, c'est aussi, par exemple, parce que mes parents m'ont élevé de telle sorte que je puis y être sensible ; etc. Par ailleurs, la pensée dirigée n'est pas totalement socialisée, elle a aussi sa part de solitude et de folie singulière : d'une part, comme nous l'avons dit, la rencontre avec le monde, avec les objets signifiés par les mots, est une condition elle aussi nécessaire de l'aptitude à la parole logique ; or, cette rencontre est solitaire, elle admet un parasitage de l'errance inaudible ; d'autre part, au moment même où autrui me parle, et où il forge en moi cette capacité à déployer, plus tard, des discours intérieurs structurés, je suis également susceptible de le percevoir sur le mode de la pensée non dirigée : il me parle, je le regarde vaguement, je pense à autre chose, j'associe ses mots à des souvenirs lointains, de façon gratuite, etc. Nous sommes entre adultes, mais je fais l'enfant : je le nie, je néantise ce moment où je suis avec lui ; de son côté, lui-même fait peut-être la même chose. Telle est donc ma brève résolution : de fait, pensée non dirigée et pensée dirigée se contaminent mutuellement, la solitude radicale et la reconnaissance polie, et consolante, rassurante, d'autrui se côtoient et se confondent constamment. Mais ni l'un ni l'autre de ces modes de la pensée n'accorde, au moment de son déroulement, c'est-à-dire au moment où il est la dominante, la coloration majeure, il est ici question d'une différence de degré, une attention suffisante à cette contamination pour qu'elle soit pleinement mise au jour. Par ailleurs, la pensée non dirigée demeure le mode le plus fréquent, comme je l'ai dit initialement : il y a malgré tout une guerre à mener, une conquête à réaliser.

Ma solution au problème posé étant donc élaborée avec les moyens du bord, je me propose d'en poser un autre, dont l'élucidation s'appuiera sur les résultats obtenus plus haut. Voici la question : dans ce cadre philosophique, que veut dire le langage, au fond ? A première vue, il ne dit rien de concret, il est, en tant qu'il est censé signifier, la négation même du vécu concret intérieur. Expliquons-nous. Tandis que vous me lisez, d'autres pensées, souvenirs, rêveries, vous viennent à l'esprit. Vous êtes là, et vous n'êtes pas vraiment là. Mais cette dimension singulière de votre vécu, je l'occulte purement et simplement. Pour moi, les mots ici utilisés ne sont pas accompagnés de rêveries autres que les miennes. Ainsi donc, notre espace commun est purement logique, désincarné : vous me comprenez, vous saisissez les mots que j'utilise seulement dans la mesure où ils possèdent une somme déterminée et finie de prédicats analytiques qui ne renvoient qu'à des règles mécaniques apprises par cœur (catégorisations), prédicats qui eux-mêmes renvoient à d'autres prédicats, etc. à l'infini... jusqu'à la vacuité du sens : l'être... ou le néant, ici, c'est la même chose : "l'universel abstrait" au sens hegelien. Donnons un exemple. Je dis le mot "mot". Très certainement, nous nous entendons là-dessus, et uniquement là-dessus : "mot est signe, est référence, est logos, est discours, est étant, signe est sens, est renvoi, est étant, référence est rapport, est relation, est étant, logos est raison, est principe, est dévoilement, est étant, etc. à l'infini". Dans ce procès vertigineux, pas une seule fois je n'ai fait référence à votre expérience singulière du réel. Ainsi donc, par ailleurs, le mot "mot" renvoie à toutes les expériences spécifiques que vous avez faites de sa prononciation par d'autres dans votre vie, mais aussi à toutes les expériences que vous avez faites de cette réalité signifiée par le mot "mot" (lectures, écriture, etc.), et ce condensé, je l'appelle "contenu concret, existentiel", du mot "mot" (la rêverie y a sa place). Mais en ce qui me concerne, le contenu concret, existentiel du mot "mot", est tout à fait différent du vôtre, et jamais vous ne pourrez le connaître dans sa complétude tout comme je ne connaîtrai jamais le vôtre dans sa complétude. Nous nous "entendons", nous sommes l'un pour l'autre des entendements, seulement relativement au rien que constitue la régression à l'infini, régression propre à la logique, que je viens d'expliciter. De là, nous ne nous écoutons pas, nous ne sommes pas attentifs l'un à l'autre.

Une seule façon de sortir de cette impasse : parler, échanger avec et écrire pour ceux qui sont présents dans nos vies, en chair et en os ; c'est dans l'expérience commune que se constitue une compréhension des contenus concrets et existentiels des mots d'autrui. Par exemple, lorsque je rencontre l'être désiré et que je lui dis, très tôt, que je l'aime, le mot "amour" n'a pas encore un sens compréhensible pour lui, ou pour elle. Il ou elle a vécu des amours singuliers dont j'ignore la spécificité, de même de mon côté. Je lui dis "je t'aime", mais nous nous entendons seulement sur des prédicats analytiques, empruntés à la chimie (phéromones) ou à la littérature (passion romantique, bovarysme). Mais sitôt que j'apprends à connaître ses histoires singulières, et surtout, que je vis avec cette personne ledit amour en question, nous pouvons réinjecter dans cette abstraction initiale un peu de vécu, de vie : nous nous reconnaissons. Est-ce à dire que l'écriture, qui se destine le plus souvent à des inconnus, est une aberration ? D'un certain point de vue, probablement : la critique platonicienne du Pharmakon, de l'écrit, dans le Phèdre, devient dans ce contexte une dénonciation légitime de ce qui est à la fois un remède, un moyen technique pour la mémoire, et un poison, une façon d'occulter la mémoire vive, de fuir la dialectique véritable, qui se pratique en chair et en os. Mais, d'un autre point de vue, pas forcément : car nous faisons des expériences communes, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés. L'écrivant qui saura le plus intensément, le plus multiplement être affecté, traversé, pénétré par son époque sera éventuellement capable d'accéder et de faire accéder autrui (son lecteur) à un certain contenu concret et existentiel des mots qui serait devenu collectif.

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Published by ben - dans Métaphysique et ontologie

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