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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 05:43

Pascal apporte de précieux éclaircissements concernant la façon d'affirmer la présence de Dieu, en distinguant la vérité de la raison et la vérité du cœur. L'intelligence rationnelle (ou esprit de géométrie) procède par déduction et démonstration, tandis que le cœur procède par intuition : cette dernière « sent » les choses plus qu'elle ne les prouve. Seul le cœur peut « poser » (certes problématiquement, du point de vue de l'esprit de géométrie), l'existence de Dieu, c'est-à-dire sa nécessité. Face à l'immensité illimitée, spatio-temporelle, de l'univers, face à ce monde désenchanté (après la révolution copernicienne, entre autres choses), face à « cette sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part », face au silence effrayant de ces espaces infinis, Dieu semble s'être absenté du monde : l'homme ne peut absolument plus « prouver » rationnellement que Dieu existe (là où auparavant, une interprétation scolastique de la physique aristotélicienne, posant une finitude de l'univers et un géocentrisme rassurants, pouvait à la rigueur apporter de telles fallacieuses « preuves »). Mais alors l'individu peut « sentir », dans cette disproportion de l'homme s'étant manifestée (d'un homme qui en outre, s'étant abaissé, s'élève dans le même mouvement en tant qu'il peut quant à lui saisir le monde par la pensée), à quel point il est devenu nécessaire qu'un Dieu existe... Pascal entraîne son lecteur rationnel vers le désespoir le plus complet, pour détruire toutes les prétentions d'une théologie rationnelle (cf Anselm de Cantorbéry, Thomas d'Aquin, Descartes, etc.), et c'est pour mieux réhabiliter en ce lecteur le sentiment, le cœur, comme seul mode d'accès légitime à Dieu - en ce sens, la révolution copernicienne, la fondation galiléenne, sont une chance plus qu'une calamité pour quiconque a la foi en Dieu : elles forcent le croyant à renoncer à toute prétention rationnelle dans son rapport à Dieu, et à mobiliser la seule faculté qui soit en rapport avec le divin : la faculté du cœur.

Là où les choses deviennent intéressantes, c'est que l'esprit de géométrie quant à lui n'est pas absolument autonome : il procède par déductions, mais il lui faut un fondement à partir duquel ces déductions s'enchaîneront. Or, ce fondement est nécessairement intuitif, il sera posé par l'intelligence du cœur (exemples : il existe un espace à trois dimensions, une pensée extérieure à moi existe, etc.). Ce fondement est indémontrable, comme les axiomes en mathématique. Ainsi donc, la science elle-même, en tant qu'elle mobilise l'esprit de géométrie, doit recourir à des sortes de « croyances » fondatrices pour développer son discours à partir d'une base déterminée (en physique, depuis Galilée, par exemple, la physique n'a pas vraiment remis en cause le principe cosmologique indémontrable de l'homogénéité de l'univers). Autrement dit, la faculté par laquelle on accède à Dieu (le cœur) est une faculté que mobilise également la science pour établir ses concepts fondamentaux, sur le fond desquels elle produira ses inductions, déductions, explications et prévisions.

Kant pour sa part avait bien compris que les limitations intrinsèques de toute démarche rationnelle d'investigation de la nature impliquait une limitation des prétentions de la science naturelle (l'inconditionné, ou la série totale des conditions, étant en dehors du champ de l'expérience possible, et donc n'étant qu'une simple idée, ne pouvant donner lieu à une connaissance objective). Du point de vue de la raison spéculative, il est possible d'outrepasser ces limites si du moins on reconnaît la dimension régulatrice, et non constitutive, de l'idée mobilisée. Du point de vue de la raison pratique, cette modestie avouée, pour ainsi dire, du sujet connaissant, rend possible le fait de postuler l'existence des objets contenus par les concepts rationnels purs, et ce à des fins morales (Dieu, immortalité, liberté).

Autant chez Kant que chez Pascal, la raison, ou la science, reconnaît ses limites, son incapacité à saisir son fondement ontologique sur un mode rationnel, c'est-à-dire qu'elle reconnaît la façon dont elle est contaminée par la croyance elle aussi (le cœur fondant des principes indémontrables pour des déductions rationnelles à venir chez Pascal, l'idée régulatrice ou hypothèse régulatrice permettant de constituer un horizon pour toute investigation scientifique chez Kant), et ainsi elle ménage un espace pour la foi, laquelle peut affirmer le désir que, ce que la science laisse indéterminé, improuvé, doive exister, et ce, ne serait-ce que pour donner un sens à la moralité, ou à l'existence en général, de l'homme (le Dieu « senti » de Pascal, le postulat pratique de l'existence de Dieu de Kant).

Certes Kant demeure rationaliste jusque dans sa théologie morale, et en cela il se distingue de Pascal : ses postulats pratiques sont bien ceux de la raison pure pratique. Mais n'y aurait-il pas quelque irrationalité du cœur qui se manifesterait en cette raison pratique pure ? De même, chez Pascal, n'y aurait-il pas une « logique » du cœur (cf. pari pascalien) ? Pascal et Kant, si on les confronte, si on opère leur synthèse, pourrait bien s'ajuster mutuellement. Il s'agirait d'extraire la substance précieuse de l'un et de l'autre, et de rejeter les écueils de l'un et de l'autre, chose possible si leur dialogue se produit effectivement.

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Published by ben - dans Métaphysique et ontologie

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