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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 11:27

Devenir-un dans son déploiement de la singularité initiale

Suggestion d'accompagnement

Une certaine interprétation du continuum bergsonien, associée à un hégélianisme remanié, devrait nous permettre de penser le devenir des divers secteurs de l’étant.

ऀLe continuum bergsonien, en toute cohérence, implique l’unité de tout ce qui est. L’univers chez Bergson, conçu comme tout, est comparable au vivant en tant qu’individu : il est évolution créatrice, surgissement continuel de l’absolument nouveau. L’univers comme tout, donc, avec Bergson, pourrait bien lui aussi posséder quelque durée pure qui est le propre des données immédiates profondes de la conscience humaine. L’univers pourrait bien renvoyer à une durée non spatialisable, non homogène, à une multiplicité qualitative comparable à une mélodie musicale, en laquelle chaque temps pénètre tous les autres sans que l’on puisse opérer des distinctions tranchées. L’univers, temporellement parlant, pourrait bien être inquantifiable (la physique mathématique étant dès lors apparemment une erreur en soi, car étant incapable de penser ladite évolution créatrice physique).

Une conséquence d’un tel continuum physique qualitatif est la suivante : si l’on veut penser quelque « surgissement » de la matière, alors nécessairement, c’est une seule première matière qui surgira. En effet, au sein d’un continuum qualitatif, deux matières distinctes ne peuvent surgir simultanément. Car pour penser cette simultanéité il faudrait penser ces deux matières distinctes au sein d’un instant t qui serait une sorte d’atome temporel. Mais pour saisir le « moment » de la simultanéité, on est entraîné vers une régression à l’infini. La simultanéité pose une durée simultanée, c’est-à-dire un intervalle de temps en lequel deux étants se manifestent simultanément. Mais il y a là contradiction : tout intervalle contredit l’idée de simultanéité, car il n’est pas instantané. On divisera ainsi davantage le pseudo-atome temporel pour parvenir à ladite simultanéité. Mais encore on tombera sur un intervalle. On cherche l'instant t, mais on ne tombe jamais que sur l'intervalle entre quelque t et quelque t', et ce à l'infini. Une physique rigoureuse, c'est-à-dire ne sombrant pas dans l'aberration logique de la régression à l'infini, pose une première matière surgissante. La physique d'aujourd'hui parle d'ailleurs de singularité initiale de l'univers, conformément à ce point de vue. Là où elle pèche, c'est dans le fait de ne pas voir que le fait de poser cette singularité initiale, ou le continuum bergsonien étendu à la physique, implique l'invalidation de toute mathématisation, de toute spatialisation du temps physique, de toute saisie de la durée du tout physique comme mouvement réduit à quelques intervalles juxtaposés (ou encore : il faudrait penser, si cela est possible, une mathématique de la physique qui serait qualitative, un nombre pensant le mouvement comme mouvement, et non comme intervalle au sein duquel sont juxtaposées des simultanéités).

ऀLa singularité initiale de l'univers signifie que tout est un. Car c'est non seulement dans l'évanouissement, mais aussi et surtout dans le surgissement, que l'être d'un phénomène est donné. Cette unité initiale de tout signifie que sa pluralisation, son effectuation, sa division, sa sortie hors de soi, sa segmentation, son expansion, son devenir-autre-que-l'unité, est une façon de confirmer l'unité de départ, de devenir-un-dans-le-pluriel, de devenir-soi dans le devenir-autre-à-soi, de se contracter dans le mouvement même d'explosion surgissante.

ऀS'il y avait deux matières initiales surgissantes, il n'y aurait pas de réunion du tout possible. Il y aurait une division à l'infini, une pure expansion sans force de rassemblement, une explosion indéfinie se décentrant toujours plus, asymptotiquement, une pure linéarité toujours plus complexifiée désespérante, un progrès sans retour dans soi, sans réflexion dans soi, sans sursomption (Aufhebung). Mais en toute logique, selon une logique qualitative, il y a une seule première matière, une singularité initiale, et donc il y a devenir-unité indéfini, effet de spirale, progrès comprenant un retour en soi, sursomption.

Si tout est un, alors la logique qualitative qui règle la physique est aussi la logique du vivant, de l'histoire humaine, et de l'existence humaine individuelle. Hegel lui-même avait eu cette intuition. Tâchons de retravailler sur cette intuition, avec donc pour fil directeur l'idée d'un continuum bergsonien.

I Extension du continuum bergsonien au champ physique

ऀLa loi de la gravité suffit à énoncer ce qu'il s'agit d'énoncer. Une planète gravite autour du soleil. Elle « tombe » vers le soleil, et simultanément, à l'intérieur d'un champ gravitationnel de forces, elle « fuit » le soleil. Par une compensation des forces, il s'avère que la planète « tourne » finalement autour du soleil. Il y a là, à la fois contraction (chute) et expansion (fuite), et, finalement : ajustement (révolution). Au fil de son effectuation, de sa pluralisation, la planète tend à s'éloigner toujours plus de ce autour de quoi elle gravite. Mais une force de contraction, un devenir-unité de soi, un repli sur soi sursumant, tend à assurer le maintien d'une trajectoire elliptique.

ऀA l'échelle du tout de l'univers, lequel univers est un individu singulier comparable au tout du vivant, ou au tout d'un individu conscient, il y a bien explosion et implosion simultanées, devenir-ajustement, devenir-un de l'unité initiale dans son mouvement même d'expansion et de complexification (surgissement-évanouissement, en une seule fois, toujours déjà, actuellement et de toute éternité).

II Extension du continuum bergsonien au champ biologique.

ऀNécessairement il y a une première vie. La vie au fil de sa particularisation, de sa pluralisation, de son expansion, de sa complexification, de sa spéciation, est aussi devenir-centre, concentration, spécification, réflexion dans soi. Une bactérie donnée engendre une grande variété d'individus. Ces individus se séparent eux-mêmes toujours davantage, au sein d'espèces différenciées. Mais chaque espèce tend à confirmer toujours davantage son être-espèce, tend à préciser ses contours, au fil de la sélection naturelle. Dès lors, la spécification de chaque espèce apparaît comme une manière de confirmer la singularité initiale de la première vie, de rejoindre l'unité primordiale, et de s'identifier au tout du vivant, par-delà les différences qui sont toujours plus, paradoxalement, précisées quoique dissoutes par ce fait même.

III Extension du continuum bergsonien au champ historique

ऀL'histoire commence avec l'écriture. L'esprit des peuples se saisit dans l'extériorité d'un signe tracé, et dans cette reconnaissance d'une effectuation de soi par soi, dans cette expansion re-saisie, dans cette aliénation sursumée, plus conséquente encore que l'aliénation liée à l'apparition du mot parlé, lequel n'est pas encore « objet » ou « chose » visible et palpable, dans ce devenir-autre à soi dépassé et conservé, donc, l'unité initiale historique comme conscience reflétante-reflétée surgit. Cette unité dédoublée dans soi se pluralise, se déchire, durant les conflits ou guerres : ici, le signe comme « objet » a priori re-saisi est réifié, il est aboli comme signifié, il n'est plus que pur signifiant. La parole diplomatique est dès lors supprimée elle-même. Il y a donc bien aliénation de l'aliénation sursumée singulière initiale, soit retour à l'unité physique ou biologique pure initiale (destruction, déchaînement de la violence brute). L'humanité se retrouve « elle-même », avant l'humanité, dans son identité à la matière sans conscience. Elle découvre par là sa spécificité d'humanité qui est l'être-aliéné sursumé, qui est la matière physique ou biologique sursumée et dédoublée, précisément en niant ce dédoublement via la violence déchaînée (lutte des classe, des « races », des religions, des peuples, des hommes et des femmes) : c'est lorsqu'une réalité est temporairement détruite que son existence est attestée pour soi.

ऀLe conflit a une vertu « positive », par-delà l'horreur impardonnable, inqualifiable, du désastre qu'il cause : l'humain se connaît lui-même, car ce qu'il est lui-même (l'écrit) a été aboli : il éprouve sa singularité dédoublée, et sursumant le dédoublement, face à son abolition. Le devenir-unité de l'histoire humaine se calque néanmoins sur celui du physique et du biologique : les conflits, le devenir-autre à soi, est aussi une concentration, un retour sur soi, une expérience par laquelle la conscience d'une unité de l'humain s'avère (ainsi, après la deuxième guerre mondiale apparaît un droit international écrit posant la notion de crime contre l'humanité). Mais l'humain historique est unité dédoublée, à sursumer indéfiniment, déchirure constante : le devenir-unité est, soit suicide désespéré, évanouissement sans rassemblement, soit paix perpétuelle. Rien n'est déterminé à l'avance, par-delà les déterminismes physiques et biologiques. C'est l'écrit comme déchirure, et sa négation, la guerre, la déchirure déchirée, qui façonnent cette liberté terrifiante.

ऀAujourd'hui, au XXIème siècle, « notre héritage n'est précédé d'aucun testament » (René Char). Les traces du passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres. Le signe n'est plus que « communication », et non transmission d'un héritage mondain solide. Le conflit est spectaculaire, la violence est essentiellement symbolique et psychique (chez « nous » du moins). Dans le meilleur des cas, nous ne percevons plus que la beauté, par exemple, de la Résistance, mais non les mots qui l'accompagnent : car ces résistants n'ont pas su les dire, ou nous n'avons pas les oreilles pour les entendre. Cela étant, nous sommes dès lors capables de dépasser toute téléologie hégélienne pernicieuse et potentiellement totalitaire, par le fait même de notre déroute.

ऀCette parabole de Kafka s'adresse à nous, et nous avons à la résoudre pour avancer et ne pas périr sous peu : « Il y a deux antagonistes : le premier le pousse de derrière, depuis l'origine. Le second barre la route devant lui. Il se bat avec les deux. Certes, le premier le soutient dans son combat contre le second car il veut le pousser en avant et de même le second le pousse en arrière. Mais il n'en est ainsi que théoriquement. Car il n'y a pas seulement les deux antagonistes en présence mais aussi, encore lui-même, et qui connaît réellement ses intentions ? Son rêve, cependant, est qu'une fois, dans un moment d'inadvertance - et il y faudrait assurément une nuit plus sombre qu'il n'y en eut jamais - il quitte d'un saut la ligne de combat et soit élevé, à cause de son expérience du combat, à la position d'arbitre sur ses antagonistes dans leur combat l'un contre l'autre » (HE).

ऀLa force qui pousse de derrière, le passé, est le principe du surgissement : le biologique comme absolue nouveauté au sein de l'éternité physique. La force qui barre la route, le futur, est la physicalité, dont l'éternité signifie notre finitude ; elle est le principe de l'évanouissement, la force qui « inscrit » sur la pierre tombale du dernier homme : « rien de ce qui est humain ne m'est étranger ». Si nous comprenons que ces deux sphères, qui sont pour l'instant deux modalités temporelles différentes pour nous, mais non en soi, sont prises dans le même devenir-un (celui de la matière en général), alors nous pourrons nous ménager un espace au sein de la brèche en laquelle nous tentons de lutter, plutôt que de vouloir quitter le champ de bataille (ce fait de fuir étant idéalisme, lâcheté, nihilisme, négation de l'existence et de l'être ; cf. Hegel, et un certain marxisme). Nous ne serons plus l'élément perturbateur créant une scission temporelle, car les deux modalités du temps que notre existence oppose seront réunifiées dans leur devenir-synthèse, précisément. C'est finalement la durée pure, le continuum bergsonien, qui sera la loi de tout ce qui est (joie, non-scission). Nous aurons su « lire » l'héritage sans testament. Nous aurons su lire ces mots : Celui qui « a épousé la Résistance a découvert sa vérité. »

ऀLes peuples humains à travers l'histoire se pluralisent toujours davantage : mœurs de plus en plus diverses, communautés de plus en plus nombreuses, croyances de plus en plus variées. Mais en même temps, chaque groupe en particulier tend à confirmer ses caractères propres spécifiques, à se centrer. Cette sur-spécification est une façon de rejoindre le tout-un de l'humain. Toute communauté développe toujours plus à fond ses différences propres,et dès lors rend toujours plus possible la rencontre avec d'autres communautés. Dans le réseau en question, le devenir-centre correspond à la multiplication des embranchements reliant les points mis en réseau.

ऀDes groupes d'hommes fanatiques ou violents n'ont pas développé à fond la spécification de leur communauté (ainsi des fanatiques musulmans, des intégristes chrétiens, ou des sionistes ultranationalistes, qui ne savent pas lire les textes sacrés). Mais ces hommes pourtant, éventuellement, dévoilent l'humain déchiré à lui-même, et signifient une volonté de sursomption (volonté peut-être jamais satisfaite néanmoins).

IV Le continuum bergsonien dans le cadre d'une existence individuelle

ऀLe saut qualitatif qu'est la naissance d'un individu détermine son identité de vivant animé. La continuité qui détermine l'acquisition du langage est une singularité initiale qui est également conditionnante.

ऀMais l'essentiel reste l'amour. Le premier amour, la mère, le père, ou l'amant(e) initial(e), conditionne une tonalité affective globale. Chaque nouvel amour est la quête de la disposition et de l'intensité du premier. C'est à la fin de ce nouvel amour que l'on découvre ce qu'était le premier, toujours déjà : une épiphanie. L'extase peut être forte. Une certaine déception également. Il faut savoir épouser la grâce : la continuité du mouvement, un geste en anticipant un autre, au sein d'un espace-temps courbe et ouvert, non fragmenté...

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