Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 07:23

Simone de Beauvoir a posé les bases théoriques les plus solides pour tout féminisme à venir, et ces bases sont encore irréfutables (le féminin est une construction sociale, selon un existentialisme circonstancié, et ne renvoie pas un donné naturel, biologique ou physiologique). Elle annonce les « gender studies », et propose le paradigme le plus efficace pour lutter contre le patriarcat : il n'y a pas un féminin en soi, ni même un éternel féminin, mais un devenir-femme qui implique la possibilité de changer les choses, la possibilité de luttes pour l'égalité, le respect et la reconnaissance d'une dignité de la femme (le patriarcat n'étant pas non plus un donné anhistorique indépassable).

Certes oui, peut-être, ce constructivisme paraît aujourd'hui un peu « facile », tant il a été banalisé, remâché, etc. Mais dire qu'elle ne dit que des choses « insignifiantes », ou « plates » comme on l'entend aujourd'hui trop souvent, est un peu fort tout de même : faire émerger de tels concepts dans un contexte encore très conservateur, et dans un contexte où l'existentialisme n'était pas encore une doxa institutionnalisée, n'était pas une paire de manches (cela relève même de l'héroïsme, politique et intellectuel : Simone de Beauvoir a d'ailleurs été insultée et humiliée à de multiples reprises après la sortie du deuxième sexe). Si l'on pousse à fond la logique de dire que des idées banalisées a posteriori sont « insignifiantes », on pourrait tout aussi bien dire que la théorie platonicienne des idées est « insignifiante », tant elle a été reprise et commentée, et assimilée depuis 2000 ans, jusqu'à l'écoeurement (mais cette logique est la marque d'une totale absence de sens historique).

L'existentialisme (issu en grande partie d'une interprétation de Heidegger), qui est le plus violent coup porté au platonisme depuis des siècles, est un mouvement intellectuel extrêmement puissant et subtil, qu'on ne saurait mépriser aujourd'hui sous prétexte qu'il est devenu une vulgate que l'on rabâche sans conviction. Sartre a eu le mérite de découvrir Heidegger, et de le diffuser en France ; ça n'est pas rien. En outre, il approfondit avec une grande puissance l'ontologie phénoménologique heideggerienne : il sexualise le Dasein par exemple, et surtout il offre des support empiriques à cette ontologie (Heidegger pour sa part se refusait à donner des « exemples » trop concrets), démarche très précieuse du point de vue de la transmission de la pensée, et du point de vue de l'incarnation du savoir. Sartre est objectivement un penseur majeur, indépendamment de ses positionnements politiques foireux.

Simone de Beauvoir, pour revenir à elle, se situe absolument dans sa lignée, et le surpasse même sur la question du féminisme : L'être et le néant par exemple aurait peut-être été moins misogyne par endroit si Sartre s'était davantage penché sur la pensée de Beauvoir - le passage, dans le grand ouvrage de Sartre, consacré à la mauvaise foi de la femme qui se laisse séduire, est ridicule : la « coquette » feint de ne pas voir qu'on lui fait des avances, et intervertit pour ce faire successivement la facticité et la transcendance de la main que le séducteur pose sur sa main ; et comme Sartre prétend ici décrire une structure ontologique, la « femme en général », insidieusement, se voit réifiée dogmatiquement.... Simone de Beauvoir nous aura appris qu'il est tout simplement insupportable de fixer ainsi quelque éternel féminin, quelque comportement « intrinsèquement » féminin, pouvant proposer ainsi elle-même une leçon d'existentialisme au pape français de l'existentialisme... si cela c'est une pensée « insignifiante », alors peu d'auteurs trouveront grâce aux yeux des crétins contempteurs de la pensée radicale de Simone de Beauvoir.

Partager cet article

Repost 0
Published by ben - dans Actualités inactuelles

Présentation

  • : benoitbohybunel
  • benoitbohybunel
  • : philosophie
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Liens