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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 12:18

« La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité ? »

« La politique, en minuscule, renvoie à l’action. Alors que le Politique, en majuscule et au masculin, trahissant les séquelles machistes de la langue, suggère l’être agissant, celle, celui qui fait. Quelle liberté face à l’absolu de l’exigence et à l’impérieux de la vérité ? A quelle vérité l’action politique est-elle confrontée ? Celle de Pascal traversée par les Pyrénées ? Celle de Goethe qui, même nuisible est préférable au mensonge utile ? Celle de Kant ferraillant contre Benjamin Constant ? La politique se construit sur la lucidité face à la complexité des situations, des faits, des attentes ; le Politique se rend crédible par le courage d’entraver l’urgence et l’impatience qui sont la marque paradoxale d’une époque où rien n’arrête ni la vue ni le bruit, mais où chacun prétend croire au pouvoir souverain. La politique ne peut échapper à l’exigence de la vérité, mais alors, elle doit savoir affronter l’impuissance pour la conjurer, et l’impossible pour le contraindre. »
Christiane Taubira

Ce texte proposé par Christiane Taubira ayant pris connaissance du sujet de philosophie du bac S de 2015 montre à quel point nos « Politiques », même parmi les plus « cultivés », n'ont plus aucune notion de ce que signifie une distinction conceptuelle rigoureuse, une pensée construite et conséquente. Cela donne à penser. La philosophie consisterait donc aujourd'hui, selon nos « élites », en une accumulation de phrases ampoulées qui en imposent et qui édifient le lecteur. Nul doute ou négativité qui progresse n'est à rechercher ici : une « vérité » prédonnée s'assène, comme si elle était déjà disponible dans les textes « canoniques » conçus pour cela.

D'abord, sur le plan formel, Christiane Taubira fait ici deux fautes graves : elle se contente d'une part de citer des auteurs sans expliciter leur pensée. Comme si le simple fait de convoquer « Kant » suffisait à énoncer une pensée. Cela sous-entend qu'un savoir est déjà consigné en philosophie, et qu'il suffit de renvoyer à son auteur pour qu'on s'entende sur ce qu'il est. Seulement la situation en philosophie est tout à fait autre : c'est dans la reformulation d'une pensée qu'une création de concept est possible, et que le philosopher s'exerce. La manière dont on explique par exemple pourquoi Goethe préfère une vérité nuisible à un mensonge utile indique l'originalité de notre pensée, et c'est cela faire de la philosophie ; l'exemple qui sera choisi pour illustrer cela, le point de départ axiomatique de la reformulation, les inflexions de la démonstration, tout cela est une façon de s'atteler à la pensée de façon efficiente, plutôt que de se contenter d'accumuler de façon pédante, inutile et incertaine, la citation de « grands noms ». Christiane Taubira doit faire preuve d'exemplarité puisqu'elle s'adresse aux bacheliers : son geste doit avoir une vertu instructive, et surtout éducative. Mais quel est le message renvoyé ici aux jeunes gens qui ont tenté de comprendre ce qu'est la philosophie durant toute leur année de terminale ? Le message est le suivant : « la philosophie n'est pas une chose aussi sérieuse que la circonspection et que la patience du concept ; faites bien plutôt semblant de savoir que vous savez, enfumez votre lecteur, mettez-en lui plein la vue, et cela suffira bien ; laissez l'inquiétude réelle du penser aux poètes et aux inadaptés, et contentez-vous de paraître profonds quand bien même vous seriez fumeux et inconséquents ; c'est ainsi d'ailleurs que vous réussirez dans cette société du simulacre et de la simulation ». Tout ce qui relève de l'honnêteté intellectuelle, de la modestie, de la construction patiente d'un discours, est ici balayé d'un revers de main.

D'autre part, Christiane Taubira, dans ce texte, est éminemment dogmatique. Or tout dogmatisme est le contraire de la démarche philosophique, du moins depuis Kant. Sans avoir nullement préparé le terrain pour avancer une telle chose, sans avoir fourni aucune preuve ou démonstration de ce fait, Taubira finit son texte ainsi : « la politique ne peut échapper à l’exigence de la vérité, mais alors, elle doit savoir affronter l’impuissance pour la conjurer, et l’impossible pour le contraindre. » Dans quelle mesure la politique ne peut-elle échapper à l'exigence de vérité ? Pourquoi ? Comment ? Ce qui fonderait cette phrase, les valeurs qu'elle sous-tend, les moyens supposés pour produire la réalité qu'elle pose, tout cela n'est absolument pas thématisé. C'est la pure gratuité de la proposition qui s'impose ici. Comme un cheveu sur la soupe, l'exigence de vérité en politique devient comme un fait nécessaire. On devine bien que la seule position qui justifie ici cette assertion est le politiquement correct. Degré zéro de la pensée : partir d'un « on-dit », de préjugés, de ce qui fait plaisir à entendre, et en rester là, jusque dans les conclusions.

On pourrait dire que Taubira ne prétend pas faire une dissertation, mais qu'elle propose juste quelques « remarques ». Cela étant, dans la mesure où l'objet, en tant qu'objet philosophique, suppose qu'on le manipule avec un minimum d'égards pour le domaine qui le circonscrit, il est injustifiable de faire preuve d'étalage pédant et de dogmatisme. Redisons-le encore, une « élite » politique se doit d'être exemplaire, et lorsqu'elle s'adresse à la jeunesse, elle doit assumer une telle exemplarité jusqu'au bout, surtout lorsqu'il s'agit d'éducation (et l'enseignement de la philosophie est éducation par excellence : éducation à la pensée critique, soit à la citoyenneté). Un fait est assez grave : ce qu'enseigne un professeur de philosophie à ses élèves de terminale est la pensée dialectique, l'honnêteté intellectuelle, la modestie d'une pensée à construire patiemment ; or le texte de Christiane Taubira est exactement l'antithèse d'un tel enseignement ; si un élève propose ce genre de « travail » à son professeur, on lui dira qu'il ne fait pas de la philosophie, mais de l'idéologie. Autrement dit, une « élite » politique se permet aujourd'hui de proposer des « remarques » concernant un examen dans une discipline donnée, en se posant nécessairement comme point de référence, alors que ces remarques vont absolument à l'encontre des règles élémentaires de cette discipline. Cela ne choque pas car il ne s'agit là que de « philosophie ». Seulement cela devrait pourtant nous choquer : car précisément la philosophie nous apprend aussi qu'il n'est pas d'éducation complète, de société saine, de politique complexe et réfléchie, précisément sans philosophie. Et cela, la politique, la société, l'éducation elles-mêmes, également nous l'apprennent. Qu'une « élite » politique soit incapable de produire un discours argumenté sur un problème de philosophie politique fondamental est tout à fait inquiétant. On a l'impression que Taubira est ici extérieure à son dire : il ne s'agit ici « que » de philosophie, convoquons donc les auteurs poussiéreux, prenant un ton pédant et entendu, accumulons les termes « techniques », produisons une syntaxe « complexe », assénons des vérités édifiantes, et la contrat sera rempli. La Chose importe peu au fond : que l'on parle de politique (quand bien même on en fait soi-même), de désir ou d'épistémologie, ce qui compte, puisqu'on a affaire à la « philosophie », discipline élitiste par excellence, est l'exhibition d'un vernis culturel qui montre que l'on a su accumuler pour soi un capital scolaire conséquent légitimant une certaine position sociale privilégiée. Le message implicite renvoyé aux jeunes est lamentable, même s'il s'ignore comme tel.

Concernant le contenu de l'énonciation, il y a peu à en dire tant il est pauvre. D'abord, la distinction conceptuelle que fait Taubira entre la politique comme activité et « le » Politique comme acteur est inepte. A vrai dire, la seule distinction conceptuelle conséquente en la matière est la distinction entre « la » politique comme activité (dont le Politique comme acteur est une composante) et « le » politique comme espace commun, c'est-à-dire comme horizon de la politique en tant qu'activité. Taubira ne voit pas cette distinction, mais imagine une pseudo-distinction au sein même de la politique comme activité. Autrement dit, elle occulte purement et simplement la question du bien commun, de la finalité intrinsèque de la politique, de ce qu'il y a entre les hommes (l'espace public) qui les sépare et les relie simultanément. Cela signifie tout simplement qu'elle est obnubilée par la politique politicienne et qu'elle a oublié depuis longtemps, tout comme se semblables, la question de la cité comme lieu où se réalise la liberté, c'est-à-dire la publicité (la vérité rendue visible) des paroles et actes citoyens. L'absence de détermination topologique par Taubira, son occultation du politique comme tel, fait qu'elle ne peut dans ces conditions poser la question de l'exigence de vérité dans la politique comme activité de ses acteurs (citoyens) de façon conséquente. En effet, la vérité du politique c'est la possibilité d'apparaître en public pour énoncer des paroles ou produire des actions qui seront susceptibles d'enclencher des processus historiques ou sociaux absolument nouveaux. Qu'un personnel politique doive dire la « vérité », dans son activité politique, c'est-à-dire doive être au clair, face aux citoyens, en ce qui concerne le règlement des affaires communes, cela est suspendu à la condition d'une telle existence de la vérité-apparition-action dans le cadre du politique comme espace public.

Ce qui est extrêmement choquant, c'est que Taubira semble sous-entendre que le sujet signifie : « nos » Politiques (les agents d'entretien du système républicain) doivent-ils nous dire la « vérité » ? Cela sous-entend que la politique ne renvoie qu'à ce personnel politique limité et clos sur lui-même, et qu'elle ne concerne le citoyen que de façon indirecte. Cette mutilation du problème est induite par l'absence de distinction conceptuelle rigoureuse entre la politique et le politique. Certes après tout, on questionne Taubira, une « Politique », parce qu'elle serait une « spécialiste » de la politique. Il est donc logique qu'elle déploie un discours lui-même induisant que le citoyen « lambda » ne fait que de la politique indirectement, de façon moins éminente. Mais ce qui est inquiétant dans tout cela est que Taubira, si elle était consciente des conséquences philosophiques véritables de son discours, ne produirait pas ce discours : car affirmer de façon aussi éhontée, à la face des citoyens ou futurs citoyens, que la politique est une affaire qui ne les concerne pas, est tout à fait contre-productif pour un politique qui cherche à flatter son électorat potentiel. Autrement dit, l'élitisme républicain stupide se joue dans l'inconscient de Taubira : le discours prémâché qu'elle recrache sans y réfléchir à l'occasion du bac philo de 2015 exprime cet élitisme sans qu'elle s'en rende compte. Et ici, on reviendra sur ce que la situation a de grave en ce qui concerne la vertu « éducative » de la démarche : Taubira, sans qu'elle le sache elle-même, produit en exemple un discours qui devrait être philosophique, alors qu'il est mû par une logique inconsciente renvoyant à un désaccord non thématisé avec soi-même ; or, ce qu'un enseignant de philosophie apprend toute l'année à ses élèves de terminale est qu'une pensée philosophique est une pensée en accord avec soi-même, laquelle implique de savoir penser par soi-même, sans préjugés (ce que Taubira ne fait pas) et de savoir penser en se mettant à la place de l'autre, en faisant varier les points de vue (ce que Taubira ne fait pas non plus : elle ne sait pas se délester de son point de vue élitiste « républicain », quoique malgré elle).

De toute façon, demander à une « Politique » de notre temps de parler de philosophie était déjà une démarche absurde. Car ces individus produisent constamment un « double think » : ils sont scindés entre ce qu'ils disent, ce qu'ils aimeraient être, les valeurs qu'ils professent (l'égalité, par exemple), et leurs actions et attitudes anti-égalitaires. Or, la philosophie est non seulement la dénonciation de tout « double think », la sincérité, l'honnêteté d'une pensée modeste et patiente. Elle est aussi et surtout une pensée en conscience, cohérente et conséquente.

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