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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 22:02

Kant, dans les Postulats de la pensée empirique de la Critique de la raison pure, entend réfuter une bonne fois pour toutes l'idéalisme radical. Nous verrons ce qu'il en est de cette réfutation dans son rapport à l'idéalisme « dogmatique » de Berkeley, lequel pose l'affirmation selon laquelle les choses extérieures à nous sont impossibles.

Ainsi donc, Kant veut démontrer que notre expérience interne n'est possible que sous la supposition de l'expérience extérieure : il explique en effet que la perception du permanent (dont dépend la perception de mon existence dans le temps elle-même) n'est possible qu'au moyen d'une chose hors de moi et non au moyen de la simple représentation d'une chose extérieure à moi. L'expérience extérieure est immédiate, l'expérience intérieure est médiate. La conscience de mon existence est en même temps une conscience immédiate de l'existence d'autres choses hors de moi.

Il n'y a là nulle réfutation de Berkeley à vrai dire, et pour le comprendre, il faut tâcher de comprendre ce que Kant entend par « expérience extérieure ».

Dans l'Esthétique transcendantale, Kant expose le concept d'espace : l'espace est une forme pure de l'intuition, autrement dit c'est le sujet, tel qu'il est constitué a priori, qui injecte de l'espace dans les « choses ». Sans sujet, il n'y a pas d'espace, et donc pas d'« expérience extérieure » (de toute façon, il est déjà clair que sans sujet, il ne saurait y avoir d'« expérience », intérieure ou extérieure). L'espace renvoie à une disposition subjective, et n'enveloppe pas quelque constitution des choses en soi. Kant lui-même fait la distinction entre deux types d'extériorité : il y aurait l'extériorité empirique et l'extériorité transcendantale. L'extériorité empirique renvoie à la manière dont les choses sont extérieures au sujet en tant qu'il les expérimente dans l'espace, lequel espace n'en demeure pas moins une forme pure de son intuition subjective. L'extériorité transcendantale renvoie à la manière dont la chose en soi, qui n'est ni dans l'espace ni dans le temps, qui est la chose telle qu'elle n'est pas pour un sujet, mais indépendamment de tout sujet, subsiste. L'extériorité empirique est une extériorité relative : elle s'oppose à l'intériorité du sens interne, mais en dernière instance elle demeure interne à la constitution subjective ; en tant qu'extériorité spatiale, elle est associée à l'intériorité a priori du sujet (c'est dans le sujet seulement que des choses peuvent être extérieures les unes aux autres selon la juxtaposition spatiale). L'extériorité transcendantale est une extériorité radicale et absolue : c'est dans l'absolu que la chose en soi se distingue du phénomène appréhendé dans l'espace et dans le temps par le sujet.

Kant montre donc qu'il y a une intériorité tournée vers l'extérieur (l'espace comme forme pure a priori de l'intuition subjective) qui fonde une intériorité tournée vers l'intérieur (le sens interne). Il ne sort pas une seule seconde de l'intériorité, de ce fait. En fait, il ne sort pas de l'idéalisme « dogmatique » de Berkeley. Certes, il précise que la perception du permanent n'est possible qu'au moyen d'une chose hors de moi et non au moyen de la simple représentation d'une chose extérieure à moi. Il semble faire référence ici à une extériorité transcendantale, et non empirique. Mais en fait, la permanence dont il parle renvoie à une modalité spatiale, donc subjective, et non à une modalité par-delà espace et temps, et non à quelque extérieur en soi. Car le permanent a pour support non pas la contraction infinie du hors-espace, mais bien la substantialité d'une étendue perdurant. Pour tout dire, Kant entend ici réfuter l'idéalisme « dogmatique » en posant le fait que le sens externe conditionne le sens interne (même s'il n'en est pas tout à fait conscient). Mais alors on ne quitte pas le domaine d'une subjectivité close, et donc le domaine d'un idéalisme « dogmatique ».

Berkeley affirme que l'être renvoie à ce qui perçoit et ce qui est perçu. L'étendue, la forme, le mouvement, comme les sons, les couleurs, etc., constituent des idées des choses par lesquelles ces choses existent. Concevoir que les choses pourraient exister sans ces perceptions serait absurde, car cela reviendrait à supposer qu'une idée pourrait être hors d'un esprit, en dernière instance. Kant, absolument conscient de cela, ne fait que clarifier ce genre d'idéalisme, et c'est en cela que consiste sa « révolution » : dire que l'espace renvoie à la constitution du sujet, c'est dire comme Berkeley, contre tout idéalisme empirique, contre tout réalisme transcendantal, que toutes les propriétés des choses appréhendées par un esprit, jusqu'à la spatialité et la temporalité, renvoient à des propriétés de ce sujet.

Pour réfuter Berkeley, Kant aurait dû prouver que la chose en soi existe bel et bien, et non affirmer, en un certain sens, et malgré lui, qu'il existe une extériorité spatiale fondant l'intériorité du sens interne. En effet, affirmer cette extériorité spatiale n'est absolument pas réfuter Berkeley. Kant met simplement l'accent sur l'idée d'extériorité et de réalité des choses spatiales (réalisme empirique), là où Berkeley mettrait l'accent sur le fait que cette extériorité dépend de la constitution du sujet, qu'elle est en dernière analyse une idéalité. Mais l'un et l'autre sont d'accord pour dire que l'existence des choses extérieures renvoie de fait à quelques propriétés intrinsèques de l'esprit.

Kant n'utilise pas, dans le différend qui l'oppose à Berkeley, le véritable « argument » décisif. A vrai dire, Berkeley définit la matière comme une idée fausse : l'esprit va supposer une substance qui supporte l'étendue indépendamment de tout sujet susceptible de la percevoir, par excès d'abstraction. Cette abstraction n'a rien de légitime selon lui. Autrement dit, Berkeley ne réfuterait absolument pas l'extériorité spatiale, si celle-ci n'est jamais qu'une extériorité relative, renvoyant en dernière instance à une intériorité transcendantale telle que Kant la pose. Mais Berkeley réfuterait bien plutôt l'idée qu'il existe quelque « chose en soi » derrière les phénomènes. Certes, à un moment donné, Berkeley envisage la possibilité qu'il puisse exister effectivement une chose indépendante de toute perception, une sorte de « matière » inconnaissable (en cela d'ailleurs, il est plus critique que dogmatique, soit dit en passant). Mais il ajoute que de toute façon, qu'une « matière » indépendante existe ou qu'elle n'existe pas, qu'une chose « en soi » existe ou qu'elle n'existe pas, cette hypothèse est absolument inutile : si elle n'existe pas, il faut continuer, en toute légitimité, à réduire l'être à l'être perçu, comme le bon sens nous l'enseigne ; si elle existe, nous ne pouvons de toute façon l'appréhender de la sorte, et donc si dans ce cas précis nous continuons à réduire l'être à l'être perçu, nul changement n'interviendra pour nous, et nous serons toujours dans le « vrai », étant considérées les limites qui sont le nôtres. Ainsi, il est toujours possible que notre vie soit le rêve d'une licorne, d'un singe ou d'un fou, puisque nous ne pouvons prouver le contraire ; mais quand bien même l'une de ces hypothèses serait vraie, devrions-nous nous y attacher ? Certainement pas, car, la vie nous étant donnée comme elle nous est donnée, il est plus utile d'écarter ces lubies.

C'est donc sur une question de valeur, et non de vérité, que Kant et Berkeley s'opposent. Ils combattent tous deux l'idéalisme empirique, le réalisme transcendantal, mais leur « choix » final diffère : Kant pose une chose en soi malgré tout, une « extériorité transcendantale » (étant peut-être une sorte de « matérialiste », donc, au sens radical de Berkeley), là où Berkeley, plus radical, refuse par principe, sans pour autant dire qu'il connaît la « vérité » de cette non-existence, la réalité de toute « extériorité transcendantale ».

Ce qui est amusant, c'est de voir qu'en lisant les textes de près, on découvre que le « critique » (Kant) est peut-être un dogmatique, et que le dogmatiquement désigné comme étant « dogmatique » (Berkeley) est peut-être un critique. En effet, Kant ne doute pas de l'existence d'une chose en soi, d'une extériorité transcendantale, alors que cette existence est problématique (Kant dit certes que la constitution de la chose en soi, telle qu'elle peut être connue, est problématique, mais aussi que son existence est une nécessité absolue, alors que tout un chacun devra reconnaître que cette existence n'est pas sans poser quelques problèmes, quelques incertitudes). En outre, Berkeley n'affirme pas que la matière n'existe pas, mais qu'on ne peut rien en dire, et qu'il est même plus utile de faire comme si elle n'existait pas (il reconnaît qu'il y a là une question d'utilité, de valeur, et non une question de fait, là où Kant prétend affirmer l'existence de la chose en soi comme si elle était un fait avéré).

Il faut suivre la manière de Berkeley dans cette affaire, car elle est plus raisonnable, plus critique, plus nuancée. Autrement dit, pour savoir s'il faut donner raison à Kant ou à Berkeley, il faut opposer une valeur à une autre valeur, et non un fait (inconnaissable de toute façon) à un autre fait (également inconnaissable). Autrement dit : est-il plus utile de poser l'existence d'une chose en soi ou de considérer que l'être se réduit au percevoir ou au perçu ?

Kant pose l'existence d'une chose en soi pour ménager une place pour la morale, pour la théologie morale. Si une chose en soi perdure derrière les phénomènes, on ne peut certes rien en dire, mais on peut postuler certaines choses (Dieu, l'immortalité) qui rendront conséquent un agir moral libre. Berkeley ne propose pas une morale mais c'est un fidèle croyant : les idées des choses sont en Dieu, c'est ce qui leur confère leur suprême réalité. A dire vrai, il devient maintenant clair, avec cette dernière remarque, que Berkeley lui-même, sans être pour autant matérialiste (tout comme Kant ne saurait l'être d'ailleurs, pas même au sens de Berkeley), postule malgré lui une chose en soi « accessible » : Dieu. Et ici, Dieu est posé dogmatiquement. Les choses de ce point de vue se renversent à nouveau : Kant est le critique de nouveau, Berkeley le dogmatique. Berkeley bénéficie de la chose en soi au sens kantien (il pose l'existence de Dieu), sans la thématiser comme telle (il sort de son idéalisme malgré lui, lequel devrait impliquer que rien hors de soi n'existe), et sans précautions (il pose Dieu, ne le postule pas).

Aucune de ces deux options n'est satisfaisante théoriquement, et il faut d'abord affirmer ceci, au nom du principe que Berkeley a posé, tel qu'il serait quelque peu modifié : rien hors de mon esprit n'existe, ni matière ni esprit, c'est-à-dire nulle réalité en soi. Ce solipsisme serait conforme au bon sens, à ce que l'expérience nous apporte. Mais alors serait-il « utile » ? Rien n'est moins sûr : car nier l'existence d'autrui est suprêmement nuisible : cette solitude radicale, comme cela se comprend de soi-même, serait l'extinction du désir, du plaisir, et la naissance de la folie, de l'égocentrisme, de la cruauté, de la souffrance en soi. Ainsi donc il faut trahir l'idéalisme de Berkeley, mais pas à la manière de Kant ou de Berkeley lui-même. A dire vrai, c'est une manière de trahir l'idéalisme radical qui est décisif dans le cadre d'une métaphysique construite. Kant le trahit pour fonder une morale sur les postulats de Dieu et de l'immortalité. Berkeley ne veut pas le trahir, mais le fait, pour poser dogmatiquement l'existence de Dieu. L'un comme l'autre ont oublié la seule façon efficiente, utile et conséquente, de trahir tout solipsisme cohérent mais délirant : il suffit de rappeler, tout simplement, que mon prochain existe, que lui est une réalité en soi ; sans cela nulle éthique n'est possible, sans considérer la question morale ou théologique. Toute trahison autre se fonde sur cette trahison originaire du « bon sens » solipsiste.

Et qui demande des « preuves » pour cette trahison est un fou furieux qui ne mérite pas qu'on s'adresse à lui. Kant voulant « prouver » qu'il n'y a pas d'idéalisme dogmatique tenable : une stupidité, au fond (la stupidité d'un « grand esprit » peu instinctif qui répondrait à une déclaration d'amour par un syllogisme tout à fait correct).

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