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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 16:51

Comme nous l'apprend le Phèdre de Platon, il ne faut pas se préoccuper de qui dit telle ou telle chose, mais de ce qui est dit. Certaines sentences magnifiques, ainsi, peuvent surgir d'un contexte inédit, en lequel on n'aurait pas soupçonné que la sublimité pût se manifester avec une telle perfection.

Ainsi, dans l'épisode 7 de la saison 16 de South Park, on entend Cartman, un jeune enfant plein de promesses, énoncer cette maxime insigne, et qui donne à penser : « L'amour, c'est comme d'aller couler un bronze. Parfois ça viens tout seul, parfois il faut pousser un peu. » Une telle concision dans la formule, une telle richesse de sens, la rigueur de la comparaison, tout cela laisse pantois. L'humour ravageur de Cartman fait émerger ici une métaphysique profonde et puissante, qu'on aurait tort de prendre à la légère.

L'amour ainsi donc est fécalité. Ou plutôt : il a en la fécalité son comparable. Par la fécalité advient la vérité de l'amour. La poussée fécale tout comme la poussée du désir amoureux sont des énergies originaires qui dévoilent ontologiquement la réalité humaine.

La fécalité a un passé philosophique prestigieux. Là où il y a de la merde, il y a de l'être, disait Artaud. La merde est ce qui nous ramène simultanément à notre dimension mystique et animale. En une fusion sacrée, l'individu reconnaissant sa merde se reconnaît lui-même, dans sa finitude, mais aussi dans son élévation au-dessus de cette matière qu'il n'est pas seulement (elle le dégoûte à vrai dire). Kundera, dans L'immortalité, annonce que le dernier grand problème métaphysique serait la merde. En effet, par la merde, l'humain se confronte aux limites de ce romantisme qui l'élève au-dessus de toute la création. Tous les totalitarismes édifiants seraient métaphysiquement détruits par une philosophie rigoureuse de la merde. Tournier, dans Les météores, précise que la fécalité est notre dimension de terre : nous retournons, en tant que golems insignes, à notre principe primitif, précisément en chiant. Albert Cohen, dans Belle du Seigneur, présente un couple fuyant la fécalité de l'autre comme la peste : la fécalité de l'autre aimé est le principe destructeur de la passion amoureuse romantique (et niaise). Ce qu'il faut retenir de tout cela, c'est que la fécalité est le fait d'animaux tendant vers le divin. Cette horrible disjonction est notre lot, et elle nous fait souffrir tout comme elle éveille en nous le sentiment de notre sublimité.

L'amour quant à lui est le principe sensible qui nous élève à l'intelligible. Nous contemplons la beauté sensible d'un corps harmonieux singulier. Puis nous nous élevons : c'est la beauté d'une âme que nous aimons. Mais en fait, par abstraction, nous nous détachons de la singularité de l'être qui fait face, et nous atteignons l'idée de Beau en soi, de Beau en général, de Beau universel, l'objet le plus digne d'amour en ce monde. C'est en pratiquant la dialectique avec le singulier aimé dans sa beauté fragile que nous parvenons à une telle contemplation béatifiante.

Comme la poussée fécale, parfois l'amour vient tout seul : parfois, tout naturellement, le cheval noir de l'âme, la concupiscence, est dressé, et l'esprit s'élève dans la grâce vers le ciel intelligible des idées où l'amant s'épanouit. Qu'il y ait ici la fécalité comme point de comparaison nous en apprend sur l'amour. On se déleste de la matière et dans le même temps l'on s'élève. Ce qui sort de l'anus est ce qui rend léger, ce par quoi des ailes poussent dans le dos de l'amant. Ce qui abaisse l'humain au rang d'animal, en sortant de lui, en n'étant plus contenu en lui, le délivre de son Mal (le dégoût de soi).

Mais parfois, « il faut pousser un peu ». La constipation est ce qui empêche l'élévation de l'amant (la libération du cheval blanc de l'attelage-âme). Cartman, en tant que Cupidon revendiqué, est le laxatif des amants éplorés. Il est aussi celui qui dirige l'esclave égaré, dans la caverne des ombres endormies. Il est le dialecticien qui montre l'idée du Beau à l'égaré, au constipé. Il est celui qui montre le chemin, le « Docteur Poppers » en titre.

Par Cartman, donc, la métaphysique occidentale de l'amour, fortement imprégnée de platonisme, se verrait davantage marquée par la matérialité excrémentielle de la chair. Beauté platonicienne et humanité rabelaisienne s'ajusteraient mutuellement. Cartman, un génie de notre temps.

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