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9 juillet 2015 4 09 /07 /juillet /2015 10:51

Arendt voit une contradiction fondamentale qui serait à l’œuvre dans la pensée marxienne.

Marx, nous dit-elle, affirme d’abord que le travail est l’essence de l’homme, que c’est par le travail que l’homme est homme. Mais comment donc en même temps, ajoute-t-elle, Marx peut-il viser un socialisme où le travail aurait été aboli ? Dans cette société utopique de l’avenir, l’homme n’est-il donc plus homme ? Cela n’est-il pas contradictoire, dans la mesure où le socialisme doit être l’éminente humanisation de l’homme ?

Arendt voit une contradiction là où il n’y en a pas. En fait, dans cette situation complexe, de nombreuses distinctions conceptuelles sont présupposées.

D’abord, Marx utilise le terme de travail en deux sens différent dans son œuvre. Il conçoit d’abord le travail comme métabolisation de l’homme avec la nature en vue de la survie, en général. En ce sens le travail est une catégorie transhistorique. Mais le travail est aussi pour lui cela qui produit la valeur des marchandises dans une société capitaliste, et qui se dédouble en travail concret et travail abstrait. En ce second sens le travail est historiquement déterminé, et donc dépassable. Arendt ne conçoit qu’un travail comme métabolisation de l’homme avec la nature. Elle ne thématise jamais le travail comme spécificité capitaliste. C’est pourquoi elle voit une contradiction chez Marx là où il n’y a qu’une distinction.

Lorsque Marx dit que le travail est l’essence de l’homme, il veut bien sûr parler du travail comme métabolisation, et non du travail comme production de valeur au sens capitaliste, ce qui serait absurde (le capitalisme ne saurait être l’essence de l’homme, puisqu’il est historiquement situé). Lorsque Marx dit qu’il faut abolir le travail, il parle avant tout du travail comme catégorie capitaliste. Dans une société socialiste, les hommes continuent bien sûr de transformer la nature pour se façonner un monde d’objets consommables, un monde habitable, afin de simplement survivre et vivre : ils n’ont pas perdu leur essence d’homme, qui renvoie au fait de produire par eux-mêmes leurs conditions d’existence et moyens d’existence. Seulement dans cette société, le travail n’est plus à la source de la valeur, si bien que l’homme n’est plus dans la déprise à l’égard de son produit et du monde qu’il construit.

Dans une société socialiste, on ne peut presque plus parler de « travail » en ce qui concerne ladite métabolisation en vue de la survie. En effet, le travail « tout court » est une abstraction. Le fait de ramener toutes les activités humaines visant la survie à un même concept renvoie au fait d’occulter leur multiplicité a priori irréductible. Dans une société socialiste, chaque « travail » est désormais reconnu dans son irréductible singularité. Il n’est plus un travail, mais une activité concrète, et ce précisément dans la mesure où le travail au sens historiquement déterminé, au sens capitaliste, a été aboli. Pourtant les hommes continuent de transformer la nature, ils n’ont pas perdu leur essence, répétons-le : mais le mot, tout comme la réalité, non plus fondée sur l’abstraction réelle, ont changé.

A l’encontre d’Arendt, il faut bien préciser donc que Marx ne se contredit pas lorsqu’il dit en même temps que le travail (ou l’activité de métabolisation de l’homme avec la nature en vue de la survie) est l’essence de l’homme, et qu’il faut abolir le travail (soit le travail comme abstraction, tel qu’il détermine spécifiquement la société capitaliste).

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