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9 juillet 2015 4 09 /07 /juillet /2015 11:46

« Aimez-vous les uns les autres ! » Le ton sur lequel cet ordre, ou ce conseil, a été prononcé, est une question peu débattue, mais pourtant décisive. S'il s'agit d'un ton tendre, ironique, amusé, joueur, voire humoristique, ou bien s'il s'agit d'un ton prophétique, sentencieux, colérique, voire vengeur, nous avons deux attitudes radicalement différentes, et donc deux significations fort distinctes d'une même phrase, deux façons de la comprendre. Dans le premier cas, nous avons affaire presque à une forme d'hédonisme, de joie de vivre, qui ne requiert quasiment pas le postulat de quelque arrière-monde consolateur, et la question du divin se poserait presque en termes « non-chrétiens ». Dans le second cas, l'idolâtrie extatique et dogmatique face à l'Homme-Dieu est à l'oeuvre.

Un écrit ne transmet pas le ton. C'est là une limite très importante. Car dans le ton, c'est la manière d'obéir à l'injonction qui est en grande partie déterminée. Néanmoins un écrit peut indiquer ou sous-entendre un certain ton. Les Evangiles semblent aujourd’hui sous-entendre, trop souvent, un ton prophétique et exalté, voire sentencieux, du Nazaréen. En lisant les Evangiles, décidément, on a le sentiment que Jésus se prend au sérieux, qu'il n'a aucun humour, aucune légèreté, ou encore : que même dans l'humour ou la légèreté, il est d'une lourdeur accablante, ne laissant pas les mots venir et s'en aller, mais désirant presque les figer dans une éternité de marbre assommante (à dire vrai, il paraît étonnant que certains individus aient pu songer se faire l'ami ou le disciple d'un tel importun).

Le mystère des Evangiles est peut-être celui-ci : le ton n'aurait pas été bien restitué. Ou encore : dans une société « logistique » et froide, mettant à distance toute joie et toue souffrance incarnées, « on » recevrait ce ton sur un mode sentencieux, prescriptif, autoritaire. Ce ne seraient plus les Evangiles qu’il faudrait accuser ici, mais leur réception moderne.

Dès lors la religion chrétienne « moderne », romantique et marchande, serait une erreur en soi, elle dériverait d'un manque d'écoute de la manière possible dont les mots ont été prononcés par Jésus.

 

Certainement Jésus ne fut ni exclusivement vengeur, ni exclusivement tendre, lorsqu'il conseilla, voire ordonna l'amour. Selon le contexte, il était l'un ou l'autre, parfois un peu des deux. Ce sens de la nuance fait totalement défaut aux exégètes modernes, qui d'ailleurs ne thématisent même pas la question du ton.

 

Le problème du ton mal restitué à l'écrit se pose d'ailleurs également en ce qui concerne un autre prophète, plus récent. Si le Zarathoustra de Nietzsche est réellement prophétique et édifiant, alors il ennuie, et paraît aujourd'hui ridicule, ampoulé, et dépassé, ou bien fou dangereux. Mais s'il est ironique, parodique, humoristique, s'il est dérision et auto-dérision, alors il est d'un comique indépassable, et transmet le message le plus formidablement destructeur qui soit. Sa praxis situationniste, voire dadaïste, parodiant les discours les plus bouffons de la modernité, pourraient aujourd’hui encore inspirer certaines luttes poétiques.

Si un prophète « messianique » apparaissait à l'ère des enregistrements audio ou vidéo, de telle sorte que les inflexions de sa voix, et la manière dont il transmet son message seraient audibles et visibles pour les générations à venir, certainement serait-il beaucoup plus difficile de le trahir. Mais ne serait-il pas dès lors infiniment plus dangereux ? Comme « prophète », de toute façon, il serait certainement anachronique, et donc pernicieux en soi.

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