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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 05:56

 

Un compositeur créant un nouveau style nous fait voir, sentir, comprendre le monde différemment. Il produit une nouvelle vision du monde pour ses auditeurs. 

Debussy nous aura appris que la vie est un fait infiniment légendaire et mystérieux, profond, tellurique et enveloppé de miraculeux. Sa musique modale n'est plus narrative mais suggère l'entrelacement de thèmes distincts, quoique fondus au sein de l'unité d'une même intention, d'une même Stimmung sereine et apaisée, et ainsi elle revoie à toute une variété d'instincts ici représentés, qui ne se font plus la guerre mais se composent, se destituent, et se recomposent, par jeu. 

La musique nous permet d'habiter le monde d'une certaine manière, et détermine notre engagement dans le monde. Le sentiment océanique qu'elle provoque, sentiment de fusion, en fait l'art le plus puissant, mais aussi le plus dangereux.

Il y a une portée éthique, pratique, au moins médiate, de toute musique conséquente. Ainsi Wagner, qui nous suggère la sublimité romantique absolue et le vacarme pathétique, conditionne un engagement dans le monde potentiellement extatique, celui d'un adolescent trop enthousiaste qui veut dévorer le monde. Il fascina Hitler, et conditionna une certaine esthétique, devenue politique des masses, puis politique de la terreur.

Le romantique Baudelaire se soumet à Wagner : il reconnaît le caractère insuffisant de ses « correspondances », et admet que l’art total, qui rassemble tous les autres, et qui réalise la poésie même, pourra être l’opéra wagnérien.

Mallarmé, plus prudent, rejette ce vacarme : le murmure d’une poésie autotélique reste toujours plus puissant.

Nietzsche se sépara de lui : c’est un nationalisme vulgaire, un antisémitisme grossier, un christianisme réactif, qui agace aussi des nerfs épuisés, à travers cette musique redondante et fracassante, qui n’en peut plus d’annoncer le « sublime ».

Un auditeur qui s'engagerait pratiquement dans le monde d'abord en tant qu'auditeur de Debussy, serait difficilement capable d’avoir des vues tyranniques. Qui médite intensément une musique purement apollinienne a su voir le monde sans excès d'excitation, et le voudra certainement lui-même plus calme, tout simplement. Mais un auditeur de Wagner, violé à travers tous ses sens, abruti par des leitmotive triomphants, ne cesse d’attendre le « Grand Soir » sublime, le « Grand Midi » ou le « Grand Minuit », qui achèvera son extase. Son ennui mortel, son désespoir triste, trouveront dans cette musique une espérance dangereuse, dont l’aboutissement signifierait le désastre.

Trop de musiques wagnériennes, aujourd’hui, conditionnent ce genre de dissociations souffrantes. Les funestes rythmiques tapageuses, et abrutissantes, redondantes, de nos « boîtes » à musique hypnotiques, qui réalisent dans l’image des synthèses cybernétiques, évoquent trop les saccades des armes, et l’avidité enragée propre à toute misère désolée. Nous cherchons dans cette musique l’oubli, non plus celui, affirmatif, de la transe dionysiaque, mais celui qui opère comme un anesthésiant brutal. Des comportements normés, insidieusement violents, pour soi comme pour autrui, s’ensuivent « logiquement » : insérés dans un ordre téléologique terrible, destructeur, dont la synthèse est constamment ajournée (dialectique négative du sublime, qui toujours échappe en s’annonçant).

Des musiques debussyennes émergent encore par endroits : et Coltrane, ou Keith Jarrett, sonnent comme un souvenir nostalgique.

Ces oreilles pour entendre de tels murmures aquatiques, pourraient un jour adoucir Tristan lui-même. Et le rendre finalement beau, touchant, et non sublime : elles sublimeraient cette attente extatique, pour la réaliser dans un moment tendre.

La soumission baudelairienne, romantique et pathétique, susciterait alors la faveur absconse, tendre et mystérieuse, que suscite une prose mallarméenne, une sottise nietzschéenne.

Ce n’est plus le « son » qu’on accusera, mais celui qui n’aura pas su entendre sa rareté propre.

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