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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:23

La sexualité, comme toute technique, renvoie à la « préoccupation » soucieuse. Certains Don Juan, qui savent « s’y prendre », connaîtraient ainsi tous les « secrets » de la jouissance féminine, en tant que techniciens doués. Certaines « prédatrices », de même, sachant tous « les rendre fous », posséderaient un savoir-faire instrumental déterminé qui serait jugé par d’autres femmes comme une précieuse disposition. Les plus grands « jouisseurs » de notre société seraient dès lors bien identifiés, et tout un chacun serait en droit de les envier. Leur « compétence » néanmoins, en tant que rationnelle, serait transmissible ; et un bon « coaching en séduction » serait la promesse d’une démocratisation de la jouissance, les âmes fragiles et timides étant dès lors susceptibles de trouver leur place sur un « marché du sexe » impitoyable.

Mais qu’est-ce à dire ? Ici encore, la différence entre l’extensif et l’intensif doit se faire. Extensivement parlant, le Don Juan est le roi du monde : son « tableau de chasse » est impressionnant. Mais intensivement, il ne dépasse pas le niveau de la sexualité des huîtres : trop occupé qu’il est à compter ses victimes, il a désappris de jouir intensivement. Son rapport sexuel n’a à chaque fois que la valeur intensive d’une masturbation, et il pourrait tout aussi bien se passer de ses proies inessentielles, s’il était conscient de la situation. Seulement une forme de vanité, ainsi qu’une volonté de puissance mal dirigée, sont ses moteurs : ressentant en lui-même un vide d’existence constant, il se sentira davantage vivant, ou du moins « reconnu », si d’autres constatent sa piteuse victoire extensive. Les âmes timides qui s’engageront dans son coaching en séduction, s’il se fait coach et enseignant, seront alors entre de bien mauvaises mains : leur affectivité à fleur de peau, en quête d’intensités originales, ne rencontrera ici jamais que des considérations bassement extensives qui ne la concernent en rien.

Un Don Juan s’approprie, possède le corps de l’autre, mais c’est sa jouissance solipsiste qu’il perpétue : il se masturbe en l’autre, et éprouve simplement sa propre puissance en constatant ce qu’il juge être la « défaite » de l’autre. Dès lors il est privé de la plus pure joie, condition de la plus pure jouissance intensive : la joie d’un solipsisme à deux, où le corps de l’autre est aussi le mien, et où sa jouissance est immédiatement la mienne.

Une sexualité non don juanesque, c’est-à-dire le contraire de la sexualité qui est valorisée dans le monde marchand, pourrait s’enraciner dans la résolution silencieuse dont il a été question. Le miracle de la nudité dansante de l’autre tendrement aimé serait l’accomplissement d’un Don à dimension mystique, et faire l’amour serait une prière. L’intériorité se déployant pour mon petit Dieu intime s’adresserait, sans qu’aucun mot soit prononcé, à l’intériorité de l’autre, et dès lors une rencontre se ferait : la rencontre de deux petits Dieux qui n’en feraient plus qu’un seul. L’Amour abstrait de façon concrète se muerait en amour absolu partagé à deux (à quatre).

Lorsque deux êtres qui s’aiment font l’amour, la jouissance du sexe de l’un produit la jouissance du sexe de l’autre, au sein d’une synchronicité délicieuse. Le plaisir a priori solipsiste devient contagieux, et il sera la condition de possibilité d’un autre plaisir, comme par magie. La médecine n’expliquerait que partiellement ce phénomène étrange. Il se produit là autre chose : une connexion ; l’abolition définitive d’un solipsisme purement solitaire. Un Don, donc, avec ses conséquences réflexives, que l’on connaît. Mais alors on peut aller plus loin : le plaisir de mon sexe n’est-il pas une sorte de « pensée » ? Certes si. Et donc une forme de télépathie ne vient-elle pas d’être prouvée ? Certes si. Ainsi donc, si, durant l’amour, je produis un discours intérieur plein d’amour, poétisant ma félicité, si je lui dis mille fois que je l’aime, ne suis-je pas en train de lui donner du plaisir, d’une certaine manière, de même que la pensée attachée au plaisir de son sexe a déterminé ma pensée attachée au plaisir de mon sexe ? Certes si. Les mots d’amour qui ne font aucun bruit, si elle ne les connaît pas dans le détail, lui font pourtant un bien fou, ici et maintenant. Elle éprouve leur impact dans sa chair, sans même qu’elle puisse le dire. De même les mots d’amour qu’elle pense dans sa solitude intérieure, et qu’elle destine à son petit Dieu intime, ils me font du bien, d’une certaine manière. Nous communiquons avec des mots, sans les entendre, à travers nos sexes et notre corps, qui est pure intensité délicieuse.

Mais quels sont les mots que pensera un Don Juan tandis qu’il « baise » frénétiquement ? Nous pénétrons ici une sphère particulièrement odieuse. La pire bassesse est bien de ce monde, et elle se concentre très certainement dans les mots qu’un fucker prononce en lui-même durant ses rapports sexuels. Gardons-nous d’imaginer ces mots, car il faut aussi savoir détourner le regard quand cela s’impose. Toutefois, ce qui est certain, c’est que ces mots traduisent une exultation vulgaire et narcissique où le mépris de l’autre et de soi-même, inconsciemment, se manifeste. Or, la « proie » qui est entre les bras du Don Juan ressent d’une certaine manière ces mots, elle est traversée par eux. Ce qui en ressort pour elle est un dégoût de soi et une tristesse insondable. Elle finira par rejoindre la haine abstraite de ceux qui sont déçus temporairement par le désir et la vie.

Aimer le sexe de l’autre, ce n’est pas aimer une partie de son corps parmi d’autres. Seul le Don Juan, qui reste sur le mode de l’avoir, veut posséder cette partie qu’il jugera privilégiée. Aimer le sexe de l’autre, c’est découvrir un nouveau sens du Don amoureux : une télépathie est possible, et précisément la connexion se fait par le sexe, du moins dans la mesure où le sexe est lui-même rattaché à l’intégralité du corps propre et de l’affectivité propre. Cette télépathie indique définitivement que le solipsisme solitaire est une folie, elle est sa réfutation définitive et irréversible. Dès lors un petit Dieu protecteur plane au-dessus, au-dedans des deux amants, il est leur petit Dieu qui protège leur solipsisme à deux. Une telle sortie hors de soi, hors de son solipsisme initial, permet alors une sortie hors des limites temporelles de sa vie propre, vers l’éternel Don répété, puisqu’il n’est pas la moitié d’un Don.

Le Don Juan ignore tout du Don : partant il meurt seul et comme un chien, et c’est tant mieux. Puisse-t-il revivre éternellement cette mort solitaire et lamentable. Telle sera, du point de vue des individus capables d’aimer, sa juste punition. Il est celui qui précisément se console de son affectivité d’huître en se projetant vers la Femme idéale romantiquement désignée, vers l’Amour absolument abstrait chrétiennement et crétinement déterminé, vers quelques arrière-mondes où il espère vivre enfin une vie qu’il est incapable de vivre en celui-ci, car il est celui qui n’aime pas la vie, et qui serait offusqué de savoir qu’il pourrait bien la revivre éternellement. Qu’un tel individu soit considéré comme étant le jouisseur est assurément fort ironique : à dire vrai, on n’a jamais vu pareil peine-à-jouir.

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