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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:28

Face à la souffrance, on peut laisser l’imagination s’envoler, et fuir : la souffrance serait l’expiation d’un lourd péché, qui nous rendrait « purs », et qui nous ouvrirait finalement les portes de quelque « paradis » espéré.

Quiconque fuit de la sorte n’affronte pas sa souffrance, et ne sait pas aimer sa vie. Les arrière-mondes qu’il a projetés hors de lui sont autant de haines abstraites, qui le détruisent progressivement. Il veut continuellement en finir avec la vie, pour « passer à autre chose ».

Mais pourtant il devrait réfléchir à une chose qui a son importance : une fois arrivé à son « paradis », il ne saura pas non plus en jouir, et il souhaitera peut-être encore un autre monde derrière cet arrière-monde. Car sa complexion psychique est telle qu’il est l’éternel insatisfait : il ne sait pas séjourner, il ne sait pas demeurer auprès des choses sans les nier, sans se projeter vers quelque ailleurs fantasmé. L’ailleurs étant finalement atteint, il songera à un autre ailleurs, etc. à l’infini.

Imaginons une chose terrible pour cet insatisfait, chrétien le plus souvent : en fait, dans la réalité physique des choses, il se pourrait qu’il ait à revivre éternellement la même vie, sa vie. Dès lors, ses lamentations, son envie de quitter ce monde, se manifesteraient à l’infini, dans ce monde, pour toujours. Sa punition n’aura pas été d’avoir trop joui de ce monde, mais de s’en être trop plaint, et d’éprouver dès lors la plainte pour l’éternité.

L’Amour absolument abstrait est l’Amour pour l’arrière-monde qu’un Dieu de la place publique aurait constitué en vue de quelque consolation absurde : il est la tension quotidienne vers le néant de l’idéalité pure. La déception qui l’accompagne toujours est aussi désinvestissement : le chrétien qui s’accroche à son arrière-monde se détache corrélativement du seul monde dont il peut être certain, à savoir le sien. En choisissant de ne prendre aucun risque, il prend tous les risques : car il se pourrait que ce monde qui est pour l’instant le sien soit en fait le seul monde possible pour lui.

Le romantique de même espère peut-être que cette Femme qu’il chérit tout en dénigrant les femmes singulières, il la retrouvera derrière les phénomènes, au sein de quelque Vitalité en soi de l’être, après la mort, ou dans l’extase mystique. Il rejoint ainsi le lieu de sa haine abstraite. Tenant parfois son amante entre ses bras, ce n’est qu’un fantôme qu’il aperçoit, et qu’il voudrait peut-être déjà évanoui, pour que son Essence absolue et pure, relevant de quelque « éternel féminin », se dévoile enfin à son pur entendement séparé.

La société marchande est une société matérialiste, dit-on, qui aurait dépassé la question de Dieu et des arrière-mondes. Mais il n’en est rien : de fait, ce travail abstrait qui s’accumule indéfiniment, c’est cette déception liée au fait de ne jamais pouvoir contempler cette idée dans la pureté statique d’une Marchandise sanctifiée fidèle à son être-marchandise, c’est cette haine abstraite qui tend vers une réalisation de l’idéalité pure au sein de quelque au-delà souhaité. La société marchande, épanouissement du christianisme originel, c’est-à-dire : société de l’abstraction, rend on ne peut plus nécessaire l’hypothèse d’arrière-mondes où l’idée pourrait être contemplée de façon absolue. En elle, on n’aime qu’abstraitement, ce qui signifie que l’on hait, abstraitement.

Une pensée de l’éternel retour qui aurait rejoint sa radicalité initiale détruirait autant la haine chrétienne que les haines romantique et marchande. Quiconque aurait épousé cette pensée et cette possible réalité s’aimerait déjà lui-même plus que quiconque en ce monde, et de même pourrait aimer son prochain, son proche, son ami, son amant(e).

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