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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:20

On associe traditionnellement la synthèse du dionysiaque et de l’apollinien au tragique. La tragédie serait le lieu où la musique d’une fusion enivrante rencontrerait la belle apparence sereine liée au principe d’individuation. Le tragique, au fond, pourrait bien renvoyer au fait de ne pas savoir trouver son lieu propre : l’individu tragique est un apollinien, qui est en quête de belles apparences, mais qui sait qu’il découvre à la fois le mystère de l’être dans l’élément dionysiaque musical, lequel est la négation de toute « belle apparence ». Il ne saura où se situer, et cette errance est sa tragédie.

Les amants éprouvent-ils cette errance tragique ? Rien n’est moins sûr. En effet, les amants séduisent Apollon et Dionysos successivement, mais ils ne les fuient pas l’un et l’autre. Cette sorte de séduction qu’ils opèrent est une façon de séduire un être-au-monde à deux. Inutile de dire que ce genre de séduction n’a aucun rapport avec la séduction normalisée et préoccupée que nous avons dénoncée. Non, il s’agit là d’une séduction qui est le délire d’un monde à deux, qui est la poésie inventée à deux, qui est l’amour nommé à deux. Le « Deux » des amants se fait « Un », ponctuellement, pour séduire Dionysos, puis se dédouble à nouveau et inclut de nouveau en soi l’extériorité des êtres divisés, pour séduire encore Apollon, avec en arrière-fond cette musique apollinienne qui narre leurs ébats. Ce passage subtil d’une instance à l’autre est un jeu qui vient tromper non seulement l’ennui, mais aussi et surtout : le tragique de la vie. Car précisément, chaque fois l’amant(e) trouve son lieu propre en cette séduction, son individuation est à chaque fois son caprice voulu, son union est à chaque fois son délire revendiqué. Précisément parce que l’orgasme n’est pas une finalité qui se situerait au niveau de l’un ou de l’autre pôle, mais une pulsation continue qui rythme le passage de Dionysos à Apollon, et d’Apollon à Dionysos, alors nulle tragédie ne se joue là, mais tout le contraire : une forme d’hédonisme à deux, doux et tendre, veut se dire. Tout romantisme a disparu.

Qui veut voir dans la synthèse du dionysiaque et de l’apollinien le secret d’un amour qui serait tragique, qui défend ce genre de pessimisme, sera souvent un éjaculateur compulsif romantico-chrétien. Il conçoit l’orgasme comme un élément parmi d’autres du désir, qui serait sa finalité, il conçoit le désir comme un manque. L’apollinien serait une forme de « préliminaires », et le dionysiaque l’orgasme final proprement dit. Dans cette configuration, le héros tragique serait incapable de trouver son lieu, ne sachant si c’est l’attente de la satisfaction ou la satisfaction elle-même qui vaudrait la peine d’être vécue. Constamment déçu, et désorienté, le héros tragique se réfugierait alors dans l’espoir en un arrière-monde de l’Amour abstrait, c’est-à-dire qu’il finirait par haïr abstraitement.

La musique de Wagner, cette musique romantique qui n’est en rien apollinienne, sera un accompagnement parfait pour l’amour pathétique du héros tragique. L’ouverture de Tristan und Isolde le fait baigner d’emblée dans une atmosphère légendaire et surnaturelle. Un mystère veut se dire, mais dramatiquement et dans le fracas : puis c’est l’explosion du désir. La musique monte constamment vers son apogée, comme tendue vers un point fixe idéal qui ne veut encore se dire. La langueur est à son maximum, le héros tragique reprend confiance, mais il sait aussi que la révélation de ce que cette musique promet sera son extinction à lui, sa mort définitive. La mélodie monte et redescend, épousant le mouvement d’une mer calme avant la tempête. L’inquiétude est toujours là, même si pointe aussi l’espoir, et l’une et l’autre sont indissociables. La gratuité que l’on retrouve dans la musique de Debussy, cette façon de passer d’un thème à l’autre sans annoncer quoi que ce soit, tout cela est le contraire de ce que fait Wagner pour le héros tragique. Wagner épuise son héros en l’assommant sous une tonne d’espoir, de lyrisme dramatisant, et le héros n’en peut plus d’attendre. Le dionysiaque viole constamment la sérénité apparemment apollinienne de cette ouverture de Tristan und Isolde, et le héros est constamment déchiré : ayant perdu sa langue maternelle, il ne sait plus où est son lieu d’origine, et il éprouve l’écartèlement entre deux instances qui sont pour lui contraires, si bien qu’il veut en finir avec la vie, dans l’orgasme dionysiaque définitif et irréversible.

Wagner est la musique chrétienne, romantique, et elle accompagne le vacarme également du complexe militaro-industriel de la société marchande (Apocalypse now).

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