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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:25

Si la mort comme néant absolu était la seule possibilité qui nous était donnée, après cette vie éprouvante, alors l’angoisse seule, qui nous mettrait face à notre mort singulière de façon insigne, serait certainement l’unique moyen de voir s’effondrer le monde de la préoccupation.

Mais qui ne voit comme « salut » que l’angoisse manque lui-même d’amour, puisqu’il ignore peut-être que la saisie de quelque être-vers-la-mort qui serait proprement à soi pourrait tout aussi bien être un événement en soi réjouissant et apaisant.

Ma mort doit devenir ma mort, et dès lors c’est la déchéance tourbillonnante du monde préoccupé qui est abolie, ceci est le premier point. Affrontant la mienneté de ma mort, je rejoins le sol d’une singularité pure et absolue, très concrète et très vivante, de mon existence que nul ne peut vivre à ma place. A l’avoir dérisoire se substitue un être qui est aussi une marche résolue devant soi-même, dès lors que je comprends à quel point c’est moi qui meurs.

Néanmoins, le moment où ma mort devient ma mort n’a pas nécessairement pour nom l’angoisse, et cela est le deuxième point. Ce moment peut être : félicité. Fabrice dans cette tour Farnèse apprend qu’il va mourir, car, précisément, il aime. Son absence d’amour passée déterminait pour lui une forme d’errance qui empêchait toute marche d’avance résolue vers la fin pleine de son être. Encore hanté par tout bavardage préoccupant, par quelque ambition vague et confuse, il ne se savait pas mortel avant la tour Farnèse, car il n’avait pas atteint le but. Or, face à Clélia il atteint le but, il sait qu’il y a but. Disons-le, un seul chaque fois atteint le but. Et cette singularisation extrême que connaît ce seul qui atteint le but est aussi un savoir relatif à l’être de la mort. Dans l’amour sincère et vrai je me sais mortel, mais cela est ma félicité. Car le sens de cette proposition, que la préoccupation avait déterminée comme justifiant une fuite désespérante, est modifié : « je n’ai jamais qu’une seule vie ». L’amour délivre le savoir selon lequel le « un » de cette « seule » vie est un plein d’être éternel et total, qui jamais ne disparaît, qui est la loi de la répétition à l’infini de tout ce qui est, puisque l’amour est un Don qui ne peut être que l’entièreté même.

Dans la félicité de l’amour qui me délivre le savoir de l’éternel retour, ma mort enfin est mienne, et je marche résolument au-devant de mon destin qui est ce seul destin possible. Ce devant quoi j’éprouve la félicité au sein de cet effondrement du monde préoccupé, n’est pas tel ou tel étant déterminé situé à l’intérieur du monde. Ce n’est pas une « chose » existante dans le monde qui me procure la joie de mourir (pour revivre), ce n’est pas tel objet ou tel être qui est présent là, « devant » moi, qui me délivre le mystère du mourir, mais c’est l’être-au-monde en tant que tel. Une région du monde, l’être aimé, procure un sentiment océanique de l’existence qui enveloppe tout, à la manière d’une musique détruisant tout principe d’individuation, et dès lors il n’y a même plus d’intérieur et d’extérieur, d’essence et d’apparence, de perception et d’être, mais bien une seule libre nécessité de voir le monde qui sera le monde sien se précipiter vers quelque redite inéluctable. De même, ce pour qui ou pour quoi je me réjouis n’est pas un étant intramondain. Il n’est pas là, « placé » devant soi. Je me réjouis de l’existence de l’aimée, qui est mon destin, et j’aime son amour, mais alors c’est son être-au-monde, à l’endroit où il fait la jonction avec le mien, c’est son être-au-monde comme condition de possibilité de toute apparition qui m’importe, qui sera ce pour quoi je me réjouirai. Découvrir la mortalité de l’autre aimé est une félicité, de même que découvrir la sienne propre : la loi ésotérique du temps, la loi de la répétition, s’affirme partout à même ce qui rend possible le fait que notre monde soit ce monde.

Dans l’angoisse, sentiment solipsiste par excellence, je n’ai pas encore dépassé l’Amour abstrait et la haine abstraite, car l’être aimé est encore trop lointain, et son être-au-monde n’est pas subtilement imbriqué dans le mien de telle sorte qu’en surgisse la félicité attachée à une redite. L’angoissé trop souvent rejoindra le Dieu de la place publique, pour ne pas tant se sentir seul, et dès lors il délaissera son petit Dieu intime, ainsi que son destin, qui est d’aimer, conditions pourtant de toute abolition de la préoccupation et de tout devenir-concret d’une existence éprouvée en première personne.

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