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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:24

Pourtant pour attirer le regard de l’être aimé, il faut bien « entrer en préoccupation ». Autrement dit, il faut se faire séduisant. La séduction est un subtil bavardage, mais elle demeure bavardage. Ses codes sont empruntés à l’espace public, en la séduction sévit bien un peu le « on-dit », qui sera le contraire du recueillement silencieux et résolu, de la marche d’avance vers la mort des amants sincèrement épris.

Tout homme comme toute femme devrait pouvoir déplorer le jeu puéril de la séduction. Dans Belle du seigneur, Solal affirme face à Ariane qu’il ne supporte pas les singeries ou « gorilleries » qu’en tant qu’homme il doit assumer pour séduire. Montrer que l’on a en soi un destructeur, un conquérant, un violent, cela serait selon lui la condition de toute captation d’attention féminine pour l’homme. Suggérer la bête sauvage qui est en soi, prête à tuer tout autre prédateur ou concurrent, cela serait selon lui nécessaire pour pouvoir s’emparer d’une belle désirée. Pourtant, il éprouve quant à lui une pure tendresse pour les femmes qu’il désire, il voudrait n’être qu’un enfant joueur et amusé avec elles, non pas quelque mâle viril en rut, somme toute vulgaire et bouffon. Il voudrait poétiser joyeusement et silencieusement la vie, et non pas humilier quelque « adversaire » fantasmé. Il voudrait que son bestiaire imaginaire séduise Ariane, plus que sa position sociale privilégiée, ses belles dents de carnassier, et son corps d’athlète vigoureux. Hélas, cette envolée touchante de Solal s’insurgeant face à toute « gorillerie » prescrite n’est encore qu’une ultime gorillerie de sa part : c’est à une nouvelle forme de « démonstration » intellectuelle qu’il se livre là au fond, comme pour exhiber l’insuffisance des autres hommes sur ce terrain-là. Dans le jeu factice de la séduction, le vrai est un moment du faux, et toute tentative de sincérité se renverse en son contraire, en calcul et en désir manifeste d’accaparement.

Une femme de même devrait déplorer le jeu de la séduction, qui l’éloigne de son désir. Il existe une Ariane qui aimerait tendrement l’idiotie touchante et enfantine du Solal poète et désemparé. Cette Ariane est elle-même une jolie idiote, qui aime à papoter seule dans son bain, avec son petit Dieu intime, ou avec soi-même, par pudeur, qui aime à s’inventer quelque amitié imaginaire en laquelle l’imagination rarement trouve toute satisfaction. Mais Solal, en bon gorille, ne veut pas cette Ariane : il veut la femme fatale, revendiquant avec orgueil ses formes parfaites, ses cils infiniment recourbés, et sa bouche délicieuse. Il veut celle qui se prend au sérieux : celle que tous les autres mâles en rut désirent, et dont il s’agit de capter désespérément l’attention. La situation est pathétique : deux êtres se cherchent, et pourraient bien vivre un amour recueilli, tendre, beau : Solal le poète fragile et enfantin, et Ariane la gamine effarouchée. Mais la socialité de l’Amour abstrait, qui prescrit certains codes de séduction, leur barre la route. Solal suppose qu’Ariane, comme « toutes les autres femmes » (abstraction indécidable), attend un prédateur carnassier, et se trahit lui-même ; Ariane, contemplant ce spectacle qu’au fond d’elle-même elle trouve touchant, adapte son « comportement » et devient la femme romantique et niaise qu’elle n’est pas. Tous deux trahissent leur poésie. Ils désirent la même chose, mais la contagion d’un désir triangulaire (le troisième terme étant la société), en lequel on aurait bien du mal à localiser l’agent initialement actif, produit des êtres égarés et mélancoliques.

Ce jeu de la séduction peut se produire durant toute la vie des amants, et c’est alors deux trajectoires parallèles qui se feront face, là où une jonction aurait pu être. Transitoirement, il se peut que le jeu et la poésie d’un solipsisme à deux redevienne la norme. Mais certaines habitudes attachées à quelque bouffonnerie séductrice surjouée sont parfois tenaces, et dès lors Ariane et Solal vivront un amour le plus souvent inauthentique. Même la jalousie de Solal face à Ariane évoquant un chef d’orchestre qui aurait précédé n’est qu’une ruse inauthentique, un jeu de rôle pathétique. A dire vrai, pour des amants authentiques, pour des amants tels que Clélia et Fabrice, par exemple, il n’y a pas de jalousie. N’ayant plus de masques et s’étant reconnus, Clélia et Fabrice, si l’un d’eux avait trompé, c’est à un curieux spectacle que nous aurions assisté : le trompé, désarçonné au sens strict, n’aurait rien reproché, il se serait simplement tu, et aurait compris ; il aurait plaint la détresse de l’être aimé, parce qu’alors cet être aurait délaissé le lieu de sa félicité.

Ariane et Solal veulent toujours et encore se « posséder », « avoir » l’autre pour soi. Leur possessivité jalouse indique qu’ils n’ont pas dépassé le jeu pathétique de la séduction inauthentique. Un amour authentique est la jonction de deux êtres-au-monde : tromper l’autre c’est attrister l’autre qui vous aime seulement parce qu’il s’est reconnu comme le lieu transcendantal de votre félicité.

Un amour qui a ses codes, mais qui sait aussi les réinventer constamment, pourrait bien être l’amour homosexuel. La séduction ici doit peut-être se faire discrète, car l’espace social est lui-même un espace hétéronormé, où tous les comportements ne sont pas tolérés. Une forme de reconnaissance peut-être d’abord doit se faire : la subtilité d’un signe inapparent pour tout autre sera la condition, peut-être, d’une séduction réussie, si du moins le lieu de la rencontre n’est pas une enclave en laquelle cet amour serait « admis ». Dès lors ici, certainement plus que dans l’amour hétérosexuel, la séduction devient un jeu que jouent simplement deux êtres en quête d’un tendre partage. Le chemin de « toute séduction » n’étant pas ici balisé, ou institutionnalisé, il se pourrait bien que le moment de la séduction ne soit pas ici le moment de l’obstruction de toute rêverie créatrice, mais bien l’annonce d’une communion entre deux âmes d’enfant. Il ne s’agit bien sûr pas là d’angéliser quelque « autre » fantasmé. La séduction homosexuelle doit avoir aussi ses interdits et ses détermination stéréotypées, en tant qu’elle s’insère au sein d’une communauté déterminée. Néanmoins, parce que l’emprise que la société a sur ces parcours amoureux est moindre, parce qu’au fond toute finalité biologique de l’amour homosexuel est une question qui n’a pas de sens, une forme de liberté peut-être du désir homosexuel, qui devrait pouvoir inspirer les amours hétérosexuelles, s’annonce. L’avènement d’un mariage républicain pour les homosexuels, néanmoins, tend à réinjecter de la « préoccupation » et de la « gestion des affaires amoureuses » au sein d’amours auparavant davantage préservées.

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