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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:33

Nous ne pouvons toutefois renoncer à penser les amours que nous vivons, car ce serait quitter la partie avant même de l’avoir jouée. C’est un existentialisme des amours qu’il s’agirait de défendre : l’existence des amours précède l’essence de l’Amour. Cette dernière, indépendamment des amours vécues concrètes, ne saurait avoir de sens, et d’ailleurs son sens est toujours précaire, remodelé, au fil de l’expérience changeante.

Dans l’absolu, chaque nouvel amour surgissant devrait avoir son nom à lui. Il est une réalité entièrement nouvelle, qui ne ressemble dans l’absolu à rien de ce qui fut vécu antérieurement par soi, ou par d’autres hommes. Savons-nous encore nommer notre amour de façon originale ? De même que chaque vertu devrait avoir son petit surnom affectueux, qui la rattacherait à soi de façon intime, au sein d’une complicité que nul autre ne saurait comprendre, de même chaque petit amour nouveau devrait donner lieu à l’invention d’une appellation inédite. Le nom d’ « amour » serait alors le versant social, communicable, de cette réalité, et l’autre nom, inventé, serait le versant singulier, que seules deux personnes seraient à même d’appréhender.

Lorsque je contemple la beauté du soleil couchant, c’est à chaque fois un nouveau soleil, à chaque fois un nouveau couchant. Le mot soleil pourtant renvoie à une abstraction que je partage avec tous. Mais n’y a-t-il pas là trahison ? La fugacité d’un instant solitaire et béni face au soleil qui se dresse ne doit-elle pas parfois recevoir un nom jamais prononcé auparavant ?

De même, deux êtres s’aiment follement, et le regard que la société porte sur eux n’est qu’une pâle projection inessentielle. Se contenteront-ils de vivre cet « amour » qui fut la manière dont un tiers les a nommés ? De fait, ils furent ce seul amour, ce premier amour, à chaque fois : ils furent ceux qui inventèrent l’amour. Mais alors un nouveau mot aurait convenu, peut-être seulement une certaine combinaison sophistiquée de leurs deux prénoms. Cela du moins leur permettrait de vivre authentiquement ce qu’ils ont à vivre. L’Amour, cet être social, théologique, économique, cette invention des poètes et des prophètes, n’aura plus à s’interposer entre eux, tels qu’ils doivent vivre l’inouï.

Encore faut-il, pour affirmer de telles choses, avoir dépassé le solipsisme qui menace. Certes, je ne suis jamais qu’avec moi-même tandis que j’aime l’autre, autre qui ne sera donc, en dernière instance, qu’une affection de mon propre corps. Mon désir de fusion est alors une illusion dont je ne suis pas dupe, même si parfois je le nomme : « Amour ». Car le désir solipsiste est un désir de rejoindre la socialité de l’Amour abstrait, pour ne pas tant se sentir seul. L’Amour, désir de fusion solipsiste, et désir de rejoindre une socialité rassurante, simultanément, est ce qui me coupe du Deux de la relation unique avec l’autre. Pour que soit nommée originalement l’absolument inédite relation, encore faut-il se projeter par-delà ce double écueil. Comment s’y prendre ? A dire vrai, il n’y a pas à « s’y prendre ». Cela se fait en soi, en nous, en eux deux, sans eux. Dans ses bras je sais qu’elle éprouve une intensité analogue, je le « perçois ». Je n’ai pas à le prouver par quelque « jugement d’analogie », ni même à l’apprésenter via quelque « accouplement originaire des egos », je l’appréhende simplement le plus justement du monde, car telle est la condition de mon plaisir. Lorsqu’elle ne m’aime plus, éventuellement, cette certitude s’évapore, et je suis rendu à mon solipsisme essentiel. Les « connexions » ne se font plus.

La certitude de briser le solipsisme en l’autre et par l’autre est ce par quoi mon amour, notre amour, sera nommé de façon originale, par nous deux. En revanche, le retour au solipsisme, ou ma solitude consistant à n’être aimé par personne, est un désir de fusion absurde et non compris qui me transporte vers un désir de socialiser l’« amour » qui ne sera plus mon fait. L’« amour » est donc une abstraction qui est le fruit de la pensée de ceux qui sont sans amour réel. Ils n’éprouvent pas ladite « connexion ». Ils veulent donner des preuves là où il n’y a, pour qui « aime », ou tout autre verbe, que certitude absolue, quoiqu’incommunicable.

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