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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:32

Peut-on encore chanter l’Amour, alors qu’il fut si souvent, comme abstraction rigide et figée dans le marbre, le prétexte de massacres innommables ? Peut-on encore chanter l’Amour, s’il empêche les amants de se reconnaître ?

Pourtant, l’amour, en ce lieu, nous l’aimons, notre intention vient de nous trahir. J’aime l’amour s’il est chaque fois recréé par qui aime. J’aime l’amour s’il est nommé, situé, de façon originale et radicale. C’est mon amour que j’aime, le tien, le sien, les nôtres. Mais quant à personnifier l’Amour, je ne m’y entends pas. Je lutterai pour des personnes que j’aime, jamais pour une idée. Car l’idée recouvre les visages, et projette tout dans l’impersonnel, l’indifférencié, le non-significatif.

Il faut chanter l’amour pour qui sait l’entendre, pour qui sait s’y entendre. Le trop rare aura une oreille assez fine. Mais c’est aussi celui que l’on a élu. Avec les mots que la socialité générale nous fournit, nous pouvons atteindre à la singularité. Sinon, reste le prénom, qui est l’occasion de jeux de langage poétiques intraduisibles.

Mais le plus important n’est pas encore là : le plus important est de savoir cibler son interlocuteur. On ne devrait chanter l’amour que pour celle ou celui qui aurait voulu, à deux, créer ce nouveau mot qui l’aurait enveloppé. Chanter l’amour est un secret qui se murmure dans l’oreille d’un intime, dans une langue incompréhensible, et l’ouïe est d’ailleurs trop grossière, même pour l’intime. En cette connexion, qui serait une forme de « solipsisme à deux », le monde à chaque fois serait recréé, et la plus belle symphonie, ouverte à la publicité du grand nombre, ne serait alors comparativement que pâleur et ennui.

Chanter l’Amour sur la place public, vanter la Famille, l’importance du Soin, de la Reconnaissance, dans un langage technocratique ou télécratique qui en impose à quiconque n’aime pas le singulier, ce geste absurde et laid tue les amours indicibles. Il transmet des « éléments de langage » pour savoir bien aimer, mais alors nous aurons perdu notre langue, même maternelle. Ce dé-placement du chant public qui vante l’amour et viole les amours est une intrusion radicale qui empêche absolument toute liberté.

Un amour singulier sera toujours le lieu critique par excellence. Ce solipsisme à deux, précisément, crée potentiellement un désordre profond au sein de l’ordre social normatif et contraignant. Le chant des amants, quand nul ne le comprend, est une flèche du désir qui toujours atteint son but : une révolution brutale de l’ordre des choses. Roméo doit oublier et renier son nom, car il a été renommé par l’amante : l’ordre de la famille, et l’ordre social qu’il suppose, sont détruits, mis à distance absolument, par un amour que deux adolescents épousent assez pour qu’il soit conforme à ce que tout aimant est en droit d’attendre. Certes ici la révolution est très « locale », et finalement l’ordre violé temporairement est restitué après la mort des deux passionnés. Mais qu’est-ce à dire ? Il y a une dimension extensive de la révolution, et une dimension intensive. La dimension extensive considérera le nombre d’individus concernés positivement par les changements opérés par la révolution. La dimension intensive considère à chaque fois un seul individu dans la manière dont il est lui-même intimement affecté par la révolution qu’il a commise. Très souvent, une forte extension de la révolution signifie un très faible impact intensif, pour chaque individu. Tel est le prix à payer de tout « Grand Soir ». En revanche, une très faible extension signifiera potentiellement une intensité maximale des effets de la révolution. Une situation amoureuse locale appartient à cette deuxième sorte de révolution. Si elle est conforme à la puissance terrifiante des amours concrètes, elle sera une révolution aboutie. Or, le haut degré d’intensité peut ici très bien, de proche en proche, atteindre toujours plus d’aimants, d’amants, de frères et de sœurs, d’amis. L’extension elle-même, en étant à l’origine minimale, pourra croître du fait d’une forte intensité initiale, dès lors contagieuse. Ces longues considérations, de toute façon, nous indiquent ceci, qui doit être clairement posé : un amour singulier sera toujours le lieu où quelque élan révolutionnaire radical pourra se manifester. Il y a là une énergie plus puissante que celle qui unit les camarades qui militent, ou les travailleurs qui s’insèrent dans l’ordre établi. L’intensité maximale qui est atteinte, répétons-le, détermine chaque fois déjà une contagion propice à de plus grands bouleversements.

Mais un amour singulier est bien aussi, de façon générale : l’instant critique. Car, s’il peut être le lieu de la plus radicale dissolution intensive de tout ordre, théologique ou social, il peut être aussi, hélas, le lieu de la plus pure conservation de cet ordre. Cela précisément arrive lorsque l’Amour comme abstraction s’intercale entre les individus qui doivent s’aimer. Ils parlent un langage qu’ils n’ont alors pas inventé, mais qui leur est rendu disponible, dans les discours officiels, à l’Eglise, à la télévision, ou dans leur famille elle-même stéréotypée. Cette façon de rabâcher des mots déjà trouvés au sein d’une sphère spectaculaire séparée du vécu et censée le représenter, nous la répétons tous d’une certaine manière, et c’est non seulement la paresse, mais aussi la détermination impoétique de notre monde qui la conditionnent. Le lieu de la rencontre purement miraculeuse, nous l’avons ainsi a priori banalisé, nous nous sommes privés de la saisie de son authentique teneur. Ce qui aurait pu être révolution intensive devient confirmation de ce qui demeure la norme, extensivement et intensivement.

Ainsi donc il est fort dangereux de chanter l’amour. Nous devrions le chanter à qui est aimé, non sur la place publique. Ainsi le germe révolutionnaire de tout amour serait préservé. Mais encore : si nous le chantons à qui est aimé, trop souvent nous utilisons les mots prononcés sur la place publique, et ainsi nous insérons notre plus intime secret, notre trésor, au sein de ce qui trahit toute singularité, et nous quittons la possibilité de ne pas vivre en mentant continuellement.

Mais encore, de tels conseils ne devraient pas même se formuler. C’est encore sur la place publique, dans le langage du spectaculaire, qu’ils se formulent, au nom de la défense, quoique contre mes intentions, peut-être toujours de quelque « Amour » idéalisé. La position serait tenable, à la rigueur, si mon lecteur était aimé de moi. Ainsi cette abstraction serait projetée vers un amour singulier. Mais est-ce seulement possible ? Puis-je étendre l’amour au prochain sans sombrer dans l’abstraction chrétienne précédemment dénoncée ?

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