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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 01:51

Loi El Khomri : un mouvement de lutte à la mesure du scandale

 

 

 

« Analyser » un mouvement de lutte sociale avec les outils propres à toute expertise journalistique ou universitaire, c’est déjà se situer à l’extérieur de la lutte, la considérer comme un fait qui ne concerne pas vraiment l’analyste. « L’objectivité » que prétendra alors saisir cet analyste ne sera qu’une arme idéologique brandie en vue de faire taire toute démarche critique qui serait davantage engagée dans la lutte.

Ayant moi-même participé activement au mouvement de contestation contre la « loi-travail », je ne saurais proposer ici une lecture « neutre » du mouvement. Et, puisque cet ouvrage se propose de critiquer radicalement la réalité spectaculaire et marchande, il s’agirait de proposer une interprétation du mouvement qui n’en soit pas une : c’est-à-dire, qui ne dissocie pas l’appréhension purement théorique des choses (theoria signifiant spectacle) et la prescription de modes d’action déterminés.

Je proposerai donc un « manifeste » qu’un militant contre la loi El Khomri aura pu écrire pendant la lutte, pour suggérer la légitimité de sa lutte, et son combat contre un appareil idéologique dont les instruments de propagande tendent à faire taire toute critique radicale fondée et sérieuse.

Mais avant cela, il s’agit de revenir sur les points pernicieux de cette loi, et sur la manière dont ses défenseurs « républicains » ont essayé de minimiser leurs impacts très négatifs sur les individus travaillant, et leur façon d’accélérer des phénomènes structurels d’exclusions socio-économiques.

 

    1. Loi El Khomri : voilements idéologiques « républicains » et dévoilements réels d’un cynisme technocratique asocial et calculant

 

      1. Manuel Valls, le 6 mars 2016 (interview au JDD) : «J’entends dire que les chefs d’entreprise pourront licencier comme ils le souhaitent : c’est faux. Cette loi n’invente aucun nouveau motif de licenciement. Elle clarifie des motifs déjà reconnus et appliqués par les juges.»

Commentaire : avec la loi El Khomri, les motifs de licenciement restent liés à des «difficultés économiques », des « mutations technologiques », une « réorganisation de l’entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité », ou à une « cessation d’activité », comme le rappelait déjà Libération le 9 mars. Ce journal « républicain » « de gauche », qui n’est donc pas un journal d’une radicalité totale, et qui aura même pu formuler, en mai 2012[1], un « espoir » timide face à l’arrivée de François Hollande au pouvoir, indique pourtant, dans le même article, l’hypocrisie de fait de M.Valls dans cette affaire : en effet, le projet de Loi El Khomri définira, par exemple, les dites « difficultés économiques » de l’entreprise, « justifiant » des licenciements, « par une baisse des commandes ou du chiffre d’affaires ». Emmanuel Mauger, avocat en droit social, clarifie les choses : «la baisse du chiffre d’affaires d’une société ne saurait suffire, dans son principe, à entraîner la conviction du juge quant au caractère réel et sérieux du licenciement contesté». Car ce seul chiffre ne suffit pas à déterminer la « santé économique » d’une entreprise, comme il va de soi. Plus globalement, ce sont les stratégies patronales cyniques de licenciements, qui n’ont rien d’arbitraire, mais qui supposent une indifférence de fait aux vécus concrets des salarié-e-s, ou exclu-e-s en sursis, qui sont ici dévoilées, ainsi que la dimension asociale et calculante des stratégies politiques-politiciennes de « relance économique » en temps de crise, stratégies qui ne visent plus la reconnaissance positive des membres laborieux et exploités, mais le maintien d’un processus d’accumulation qui profite essentiellement à une minorité d’individus, gestionnaires ou dirigeants. Les « mutations technologiques », les « réorganisations en vue de la compétitivité », les délocalisations ou « cessations d’activité », sont dévoilées ainsi, à leur tour, comme procès irréversible, indissociable du capitalisme quotidiennement en crise, de déqualification toujours plus amorale, et toujours plus aveugle à l’empiricité concrète du monde social, des individus-rouages faisant « fonctionner » la « machine » (frénétiquement déficiente) de l’autovalorisation de la valeur.

 

      1. Manuel Valls, le 6 mars 2016 (au JDD) : «J’entends dire que les heures supplémentaires ne seront plus majorées. C’est faux. Les heures supplémentaires seront toujours mieux payées que les heures normales. Aucun accord, même majoritaire, ne pourra conduire à une réduction de salaire.»

 

Commentaire : « désintox » du journal Libération : « C’est au moins vite dit. Car le projet de loi prévoit bien d’octroyer la possibilité aux entreprises de moduler la majoration des heures sup', tant que celles-ci continuent d’être payées au moins 10% de plus que les heures classiques. Jusqu’à présent, l’accord de branche permettait déjà de fixer une majoration inférieure à 25%. Mais le projet de loi prévoit que l’accord d’entreprise prime désormais sur l’accord de branche et permette de retenir un taux de majoration inférieur à l’accord de branche. Résultat, un simple accord d’entreprise pourra bien permettre de baisser la majoration des heures sup', ce qui, que Manuel Valls le veuille ou pas, revient à une baisse du salaire. Et ce même si les heures sup restent majorées. » Pour compléter l’analyse, on remarquera simplement ici que l’idéologue « exécutant » ou « légiférant » sait s’appuyer sur les « subtilités » juridiques pour proposer un discours équivoque qui n’est « ni complètement vrai », ni « complètement faux », mais qui ne tient plus compte non plus d’une réalité triviale immédiatement vécue : les conditions matérielles de vie d’un grand nombre d’individus travaillant risquent effectivement d’être plus difficiles, dans le même temps où on leur dit que c’est « pour leur bien » et pour le bien de « l’économie nationale » qu’ils devront « se serrer la ceinture ». Le « long terme » ou « moyen terme » ici considéré par le technocrate, ou cette « relance » qui devrait « profiter » aux français, relève d’une projection météorologique floue, même s’il est néanmoins certain que les gestionnaires ou dirigeants publics ou privés ont tout à gagner dans cette affaire, quant à eux (du moins à court terme). Ce que ne dit pas Libération, c’est que cette logique délirante et mensongère n’engage pas simplement des « restructurations » ou des « régulations » néo-keynésiennes qui ne feraient que retarder l’échéance des crises, et rendre apparemment « plus vivable », très temporairement et très localement, le désastre global, mais bien plutôt une critique radicale de l’existant, ainsi que des luttes sociales radicales à la mesure d’un tel désastre asymptotiquement prolongé.

 

      1. Le 8 mars, sur France Inter, M.Macron, soucieux de la « popularité » d’un gouvernement qui se voudrait encore « proche du peule » ou « social », affirme que le « raisonnement » du texte de la loi El Khomri n’est pas le suivant : « faciliter le licenciement, ça crée des emplois ». Et il s’agace avec fermeté face au journaliste qui prétend le contraire.

 

Commentaire : « désintox » de Libération, qui cite ici Manuel Valls, à nouveau (le 23 février 2016, sur RTL) : « «Au fond, ce que nous voulons démontrer, et c’est pour cela que ça va dans le bon sens pour créer de l’emploi, c’est que le chef d’entreprise ne doit plus avoir peur d’embaucher parce qu’il aurait éventuellement peur demain de licencier. Et c’est cette absence de confiance, ou cette crainte, tout simplement, des chefs d’entreprise, c’est ce qu’ils disent : "Nous avons peur d’embaucher parce que c’est très compliqué et si demain nous avons des difficultés, nous ne pourrons pas licencier." Et donc nous mettons cette souplesse, et c’est vrai aussi pour ce qui concerne le barème des indemnités prud’homales, pour donner plus de souplesse aux entreprises. Mais ça veut dire quoi donner plus de souplesse aux entreprises ? C’est leur donner la possibilité d’embaucher davantage. C’est bon pour l’emploi !» Valls aura ici plus d’honnêteté que Macron, dans la mesure où il n’a pas encore su bien « évaluer » la « température » de « l’opinion publique » à propos de tels sujets. Il faut donc s’en tenir à ces « aveux » explicites, que les dénégations ou revirements idéologiques a posteriori (Macron) ne font que dévoiler dans leur être-dissocié et cynique. Ainsi, dans un contexte de « troisième révolution industrielle » (révolution micro-électronique et informatique), ces projections pleines d’espoir (relancer l’emploi à l’avenir, en permettant les licenciements aujourd’hui), sont totalement déconnectées de la réalité économique d’un capitalisme menacé quotidiennement d’une crise de valorisation (baisse tendancielle de la plus-value) et de réalisation (crise des débouchés). La seule chose qu’elles assurent à court ou moyen terme, c’est bien le maintien des profits patronaux, et l’encadrement d’une exploitation plus « souple » et dès lors mieux « assurée ». Par ailleurs, ces « logiques » purement quantitatives, qui « s’étudient » sur des graphiques, via l’outil statistique nivelant, ne considèrent dès lors jamais les individus en chair et en os, en leur singularité irréductible : un individu licencié parce que son entreprise estime « qu’il le faut » pour la « santé économique » du « groupe », ne considère pas que c’est une « chance » pour lui que son licenciement ait été « facilité » par une législation « adaptée », dans la mesure où d’autres individus pourraient être embauchés par la suite, au sein d’une logique de « relance » « vertueuse », quoique totalement hypothétique. Par ailleurs, ce ne seront certainement pas les mêmes individus qui seront exclus, puis réintégrés « grâce » à ces exclusions jugées « nécessaires ». Si le technocrate parvient « miraculeusement » à réaliser ses « objectifs », c’est à une forme de « purge » qu’on pourrait assister : de fait, dans le monde du travail, structurellement, il est toujours possible de « contourner », ou de « jouer avec » les règles prud’homales pour licencier d’abord les individus qui ne sont pas « français », les femmes jugées « moins compétitives » sur des postes jugés « masculins », les jeunes « sans expérience », les personnes plus âgées qui ne seraient « plus adaptées », les individus qui ont un handicap, ou qui ont un « passif » de chômeur, de délinquant, ou de RSAste. Naturellement, c’est pour « d’autres raisons », indépendantes de ces déterminations « contingentes », qu’on les exclura gentiment, et avec le sourire. Mais les discriminations en jeu ne sont alors que plus insupportables, car non assumées, et dès lors non reconnues : on ne lutte que plus difficilement contre elles. En outre, lorsque ces individus auront été exclus, ils subiront des formes de discriminations « subtiles », très souvent souriantes et bienveillantes, à l’embauche : là où le type du travailleur-standard, qui rassemble négativement tout ce qu’ils ne sont pas, pourra « bénéficier » enfin, éventuellement, des licenciements « facilités » de ces personnes « non adaptées », et participer à ce « si beau » projet de « relance économique ». On « se débarrasse » poliment, de ce fait, de certaines « ressources humaines » peu « compétitives », selon certaines déterminations tendanciellement discriminantes, et l’on relance la machine avec des agents « adaptés ». Nul conspirationnisme ici ne s’impose pourtant : la « machine » automatisé de la croissance et de l’emploi fonctionne sur le calcul, et sur certaines « sélections » discriminantes qui s’imposeraient, mais aucun technocrate ne « gère » consciemment ou lucidement les restructurations discriminantes qui s’imposent ici ; au contraire, ses résistances « républicaines » et « humanistes » empêchent souvent qu’il tienne compte de ces logiques sociales qu’il ne thématise pas, si bien qu’il croira presque à ses propres mensonges, et participera (presque) malgré lui à un système structurellement patriarcal, raciste, et eugéniste (ce qui fait qu’il sera plus dangereux encore : on combat plus facilement un individu explicitement méchant et destructeur qu’un ahuri hébété plein de « bonnes intentions », mais fou-dangereux presque à son insu). Pour ne pas se contenter de la « désintox » du journal « républicain » Libération, on indiquera simplement ici que c’est le système du « développement économique » et du « travail » en lui-même, qui s’auto-dénonce ici : et qu’il s’agit donc, non pas de « réguler » autrement, de façon « plus vertueuse », ce système, sur un plan simplement national, mais bien de l’abolir au sens strict, et au niveau global.

 

 

 

 

 

 

 

Manifeste pour la lutte

 

« Si les droits des travailleurs et des travailleuses sont remis en cause, le mouvement de contestation sociale qui vient dénoncer cette remise en cause se voit confronté à un problème d'ordre théorique et stratégique.

Qu'est-ce à dire ? Des lois comme la loi El Khomri sont d'abord riches d'enseignements. Le système qui met en avant les finalités que sont la « croissance », la « productivité », la « compétitivité », s'il assure qu'une légalité permettant son fonctionnement n'exclut pas la négation des intérêts vitaux de la classe laborieuse (qui rend possible pourtant la création de la valeur, au sens strict), fait à cet instant un aveu explicite. D'une certaine manière, et de façon paradoxale, ce système s'auto-dénonce. De façon impudique, il proclame que ce qui est pour lui « vertueux » correspond, dans les faits, à une occultation des vécus qualitatifs concrets de ceux qui font « fonctionner » la machine, c'est-à-dire correspond à ce qui est scandaleux en soi.

Cet aveu est une aubaine : la classe qui détient le capital, et l'Etat qui défend ses intérêts, nous donnent le bâton pour qu'on les batte. Un cynisme aussi clair nous indique définitivement que le système n'a absolument rien de « sain » (fait que le mythe des « trente glorieuses » tendait à nous faire oublier). Une démonstration aussi radicale d'un mépris institutionnalisé est un appel à l'insurrection.

Quel est le sens d'une « provocation » ? Celui qui provoque s'attend à une réaction proportionnée à l'ampleur de la provocation. La loi El Khomri sera une ultime provocation, qui appelle une réponse à la mesure du scandale. Dans ce contexte, on ne saurait la réduire à une énième réforme dont il s'agirait simplement d'exiger la « refonte », ou même « l'abolition ». Il y a là plutôt un saut qualitatif qui se joue. Le système de la valeur accumulée montre son vrai visage, et il faudrait savoir saisir cette occasion.

L'inconscient des agents d'entretien du système « républicain » est un vaste champ de ruines que nous pourrions explorer. Ici, des idéaux de jeunesse abandonnés, des renoncements, des abdications. A l'endroit où ils se trouvent, règne en maître une « double pensée » (Orwell) en laquelle il s'agit de formuler, sur un mode phatique, des prescriptions technocratiques désincarnées dont on a pleinement oublié la signification proprement « humaine ». Leur connexion sociale se résume à l'analyse quantitative de « courbes » ou de « graphiques », de « sondages » ou de « statistiques », qui n'a plus rien de tangible. Une parole émerge alors, au sein de ce marasme pathétique : la « vertu » de ce système, nous disent-ils, correspond à la nécessité de piétiner ceux qui permettent son fonctionnement. Et soudainement, ils nous délivrent, indirectement mais certainement, une amère vérité, que nous avions préféré ne plus voir : le système en question, pas une seule seconde, n'a pour finalité la prise en compte et la reconnaissance positive de ses membres laborieux.

Un individu qui reconnaît que sa « vertu » consiste en l'occultation-destruction des autres se dénonce lui-même : sa provocation appelle une réaction proportionnée. De même, un système qui rend possible des lois comme la loi El Khomri est un appel à sa radicale remise en cause, à sa radicale abolition. Inconsciemment, les agents d'entretien du système républicain, en proposant ou en soutenant des projets aussi scandaleusement négateurs de l'humain, savent qu'ils susciteront une réaction proportionnée : ils sont guidés malgré eux par une logique irréversible, qui est la logique de l'auto-dépassement du capitalisme, vers une société post-capitaliste.

 

Il faudrait donc que nous puissions nous situer à la mesure du scandale. Deux options sont à envisager dans ce mouvement de lutte contre la loi El Khomri : ou bien nous revendiquons exclusivement la suppression de la loi (et ainsi, si nous obtenons gain de cause sur ce terrain, nous pourrons retourner à nos activités « normales », nous pourrons continuer à survivre dans un système qui aura pourtant exhibé aussi fièrement son nihilisme intrinsèque) ; ou bien nous profitons de cette occasion pour promouvoir, de façon plus globale, l’abolition radicale du système, et le passage à de nouvelles formes de vie, créatives et intensives.

Les deux options, bien sûr, ne s'excluent pas mutuellement. D'abord, dans un contexte qui n'est pas encore révolutionnaire, il faut bien sûr défendre les droits des travailleurs et des travailleuses s'ils sont menacés, dans la mesure où, tant que le capitalisme n'a pas été détruit, il faut pourtant bien vivre, et ce dans les meilleures conditions possibles. Mais il devrait être possible aussi, et même nécessaire il me semble, de tenir ensemble les deux finalités : dans le temps où nous défendons les droits des salarié-e-s, dans le temps où nous tentons de réduire les inégalités au niveau de la distribution des marchandises et de la valeur, dans le temps où nous souhaitons éviter que la politique politicienne produise des dégâts irrémédiables, nous pourrions préparer l'avènement d'une société en laquelle seraient abolis le travail, la propriété privée des moyens de production, la marchandise, la valeur, et l'Etat. La focalisation présente sur la loi El Khomri (qui n'est pas qu'un prétexte, mais plutôt un détonateur) ne se priverait pas d'un horizon révolutionnaire, et d'un projet post-capitaliste.

 

Etre à la « hauteur » de l'aveu scandaleux qui vient de nous être fait, être à la hauteur d'une provocation qui dévoile le système en son être amoral et nihiliste, ce pourrait donc bien être cela : défendre une lutte plus radicale, défendre une remise en cause fondamentale des règles du jeu économique et social, par-delà tout réajustement cosmétique inessentiel.

La loi El Khomri nous dévoile l'être du travail en régime capitaliste. Sachons retenir cette leçon. Quelle est cette leçon ? Le travail, d'abord, est en crise. La révolution micro-informatique a rendu de moins en moins indispensable le travail vivant. Le recours massif à l'automatisation de la production, permettant des gains concurrentiels, produit une inutilité relative d'un bon nombre de travailleurs et de travailleuses. Mais précisément, cette inutilité n'est que relative : car, fondamentalement, le système capitaliste a besoin, en sous-main, du travail vivant exploité, pour que s'accumule, et même pour que se maintienne, la valeur, la force de travail étant la seule « marchandise » susceptible de créer plus de valeur qu'elle n'en coûte. Face à cette contradiction, le capitalisme se confronte à une radicale et irréversible dévalorisation de la valeur. Le travail, devenu inutile, se met à affirmer son irréductible nécessité. La traduction politique de cette tension inhérente au capitalisme n'est pas une ultime reconnaissance des travailleurs et travailleuses, mais bien plutôt leur précarisation irrémédiable, via une législation appropriée : car l'extraction de plus-value doit se faire plus « agressive », plus « efficace », dans la mesure où le système se confronte à la potentialité de son autodestruction.

Autre enseignement : le travail ne vaut pas en tant qu'il produit des valeurs d'usage concrètes, susceptibles d'avoir une vertu sociale concrète, mais il ne vaut qu'en tant qu'il permet une « croissance » quantitativement et abstraitement appréhendée. Avec la loi El Khomri, c'est l'idée de « travail en général », de travail « tout court » qui émerge radicalement : peu importe votre activité, la manière dont vous vous reconnaissez en elle, et la manière dont elle sert le bien commun ; ce qui importe, c'est d'abord le fait qu'elle soit activité salariée productrice de valeur abstraite. Car la « croissance » qui inquiète tant les Politiques n'est elle-même qu'un enjeu désincarné, par-delà tout projet raisonnable ou authentiquement humain.

La loi El Khomri nous dévoile l'être de l'Etat en régime capitaliste. Sachons retenir cette leçon. Quelle est cette leçon ? L'Etat n'est que le gestionnaire du capitalisme. Ses finalités (productivité, compétitivité) peuvent toutes être ramenées à la notion de profit (profit qui concerne une infime minorité de la population). La manière dont il définit sa gestion du tout social renvoie à une façon de privilégier systématiquement un ensemble d'intérêts privés négateurs du bien-être commun. La « double pensée » qu'il porte consiste à faire passer certains enjeux vagues et mal définis (croissance) pour des questions concernant quelque « intérêt général » abstrait et immédiatement séduisant. Mais tout universel-abstrait, pourtant, recouvre un particulier concret à tendance totalitaire se faisant passer fallacieusement pour le tout là où il n'est qu'une partie non représentative de ce tout. Avec des lois comme la loi El Khomri, l'Etat républicain nous fait un aveu : pour lui, la liberté n'est jamais que la liberté d'entreprendre (ou de consommer) ; mais cette liberté est le contraire de la liberté politique au sens strict, qui est une liberté positive en actes et en paroles ; pour lui, l'égalité est une égalité quantitative qui concerne la sphère de la circulation des biens ; mais cette égalité repose sur le principe inégalitaire par excellence (l'exploitation). Prendre acte de cet aveu, c'est prendre acte d'un fait important : l'Etat qui affirme lui-même la nécessité de défendre les principes « démocratiques » est en train d'affirmer lui-même qu'il revendique sa propre abolition, dans la mesure où il défend le contraire de la démocratie réelle. Telle est la conséquence de la « double pensée » en milieu démocratique : les individus qui sont des « représentants » du « pouvoir » « démocratique » exigent eux-mêmes, certes inconsciemment, qu'on les renverse, et que l'on fasse cesser leur mascarade. S'ils étaient conséquents, et s'ils comprenaient réellement ce que signifie leur défense de la « démocratie », ils voudraient eux-mêmes ne plus gouverner, et reconnaîtraient la légitimité de tout mouvement de désobéissance civile. Sur ce point donc, écoutons-les, et soyons conformes à leur souhait inconscient : abattons leur système, puisqu'ils paraissent tant le désirer (quoiqu'ils ne le sachent pas eux-mêmes...).

 

Il serait absurde de vouloir sauver ce qu'on appelle « l'économie réelle » en s'attaquant à la loi El Khomri. Car ce qu'on appelle idéologiquement « économie réelle » en milieu capitaliste est en réalité le règne de l'abstraction, la négation de toute qualité et de tout projet conscient. L' « économie réelle », c'est le mouvement tautologique et autoréférentiel A-M-A' (Argent-Marchandise-Davantage d'argent). Le capitaliste achète des facteurs de production (A-M), puis voit sa valeur de départ augmenter après la vente de ses produits (A'), dans la mesure où le travailleur ou la travailleuse, qui sera le facteur subjectif de production, aura effectué un surtravail. Dans ce procès, c'est l'argent en tant qu'abstraction quantitative qui est au départ et à l'arrivée du mouvement. Ne compte que l'abstraction en tant qu'abstraction. Le fait que les produits du travail aient une certaine utilité sociale (ou inutilité) ne compte absolument pas ; le fait que la personne au travail se « reconnaisse » dans son activité, ou dans sa fonction sociale, ne compte absolument pas, elle n'est jamais qu'un agent de la valeur, une partie aliquote d'un tout numériquement défini. La croissance, donc, que promeut l'Etat gestionnaire du capitalisme, cette croissance qui concerne quelque « économie réelle » confusément appréhendée, n'est en réalité que la négation d’une dimension concrète et consciente (soit réelle) dans les sphères de la production et de la circulation. Si le mouvement qui s'oppose à la loi El Khomri ne remet pas en cause ces règles du jeu (l'argent pour l'argent, en l'absence de tout contrôle conscient des sphères économique et sociale), s'il ne s'agit que de rendre « plus vertueux » le système du salariat, du travail abstrait ou indifférencié, ou de la valorisation des biens, nous n'aurons pas su nous situer à la hauteur du scandale et de l'aveu (auto-dénonciation) dont il est ici question.

 

Certains « penseurs officiels » du mouvement parisien ne sauront jamais se hisser à la gravité du scandale ici dévoilé. Frédéric Lordon, en se focalisant trop souvent sur la dénonciation du système « pernicieux » de la finance, indique qu'il se satisferait très bien d'ajustements cosmétiques (donner plus de pouvoir à l'Etat, réguler les flux financiers, etc.). Mais la finance n'est jamais que la manifestation, en superficie, des folies provoquées par ladite « économie réelle » (A-M-A'). Déplorer les dits « ravages » de la finance sur un mode indigné est stérile et inefficace (et cela peut même donner lieu à un antisémitisme rance, dans le pire des cas). La finance ne produit des ravages que parce que « l'économie réelle » est en elle-même folle et absurde (elle est un monde qui marche sur la tête, un système qui inverse la fin et les moyens). La finance ne produit ce qu'elle produit que parce qu'elle est dépendante d'une sphère productive en elle-même folle et absurde : système du travail abstrait, de la valeur, et de la marchandise. Donc si l'on déplore la folie financière (chose stratégiquement et éthiquement dangereuse), on est en train aussi, implicitement, de critiquer les catégories du travail, de la valeur, de l'argent, de la marchandise, mais on reste coupable de ne pas thématiser cette critique, et de ne pas tirer les conséquences pratiques, radicales, qu’elle engage. Il faudrait dès maintenant s'en prendre immédiatement à la racine du problème, et commencer par dénaturaliser et critiquer radicalement ces catégories « ontologisées » par les économistes « bourgeois » (chose que Lordon, toujours inconséquent, ne fait pas sérieusement).

Un mouvement de lutte radicale ne doit pas s'approprier les catégories établies par le système qu'elle combat pour simplement viser leur « purification ». Elle doit créer de nouveaux points de vue, si elle se veut réellement transformatrice. Car c'est au sein de la logique de ces catégories que se situe le point critique : par exemple, la logique de la valeur comme fin en soi, inséparable de la catégorie du travail comme abstraction, produit une totale absence de contrôle de la part des gestionnaires de la production ; ceci est en soi une pourriture du système, et ce n'est pas en « modifiant » de l'intérieur de telles catégories que l'on pourra sortir du marasme que nous déplorons (ceci pose, par exemple, de façon très précise, un problème écologique de premier ordre : l'automouvement de la valeur, qui rend impossible toute limitation consciente de la production, nous engage vers une fuite en avant désastreuse écologiquement parlant). Certains qui se diront « communistes » aujourd’hui, en s'engageant dans le mouvement, voudraient aujourd'hui faire passer leur petit message : il s'agirait de revendiquer une distribution plus « égalitaire » des catégories capitalistes (valeur, marchandise, argent, travail), mais d’un point de vue simplement formel. Autant dire qu'il s'agirait d'embourgeoiser les prolétaires (mais alors, ils ne seront plus jamais susceptibles de lutter par la suite). En outre, toute égalité simplement formelle, même se voulant « communiste », n’entretient jamais qu’une inégalité réelle, du fait que les individus ont toujours des dispositions et désirs différents, comme le rappelle Marx lui-même dès les premières pages de sa Critique du programme de Gotha. Ce n’est pas en « restructurant » le droit formel bourgeois que nous dépasserons la société bourgeoise, mais en l’abolissant. En nous réappropriant les catégories capitalistes, nous ferions vivre l'esprit capitaliste d'une façon dangereuse, soit cet esprit par lequel aucun contrôle humain dans la sphère économique n'est possible. Trop d’autoproclamés « communistes » aujourd'hui font vivre l'esprit du capitalisme (Front de gauche, PCF, NPA, etc.). Etre à la hauteur du scandale et de l'aveu que constitue la loi El Khomri, ce serait donc critiquer radicalement les catégories de base du capitalisme, plutôt que de revendiquer leur « purification », dans la mesure où leur caractère fondamentalement destructeur et inconscient aurait été ici dévoilé.

Bernard Friot, de son côté, propose précisément un système de la valorisation et du salariat qui serait « purifié ». Il ne remet pas en cause le système de la valeur ou du salariat, mais tend au contraire à les magnifier. Par ailleurs, en maintenant une logique étatiste, dans son utopie niaise et irréalisable, il oublie que la logique de l'Etat, historiquement, est celle des Etats-nations. Il n'y a pas d'étatisation sans nationalisme. Et, par ailleurs, il n'y a pas de nationalisme en dehors du cadre du libre-échange. Les Etats-nations se sont constitués dans le cadre d'une économie de marché qui tendait à se mondialiser, dans laquelle les Etats, partenaires ou concurrents, devaient souscrire aux injonctions associées à l'accumulation de la valeur. Il est proprement impossible, dans cette mesure, de proposer une remise en cause des règles du jeu capitaliste dans un cadre étatique, c'est-à-dire dans un cadre nationaliste. Un anticapitalisme conséquent vient abolir la forme-Etat et la forme-nation (indissociables), et développe un internationalisme strict sur cette base. C'est bien là l'écueil de tout « communisme réformiste », s'il est possible d'employer ce terme : en dernière instance, les règles du jeu productiviste sont admises, et l'on se contente de modifier superficiellement, et localement, un système global qui dès lors verra ses aberrations et ses folies, en profondeur, se consolider. Par ailleurs, Bernard Friot définit « théoriquement », et seul, un modèle de société très précis que des millions de gens, après avoir risqué une révolution violente, seraient censés appliquer sans broncher : la domination du théorique sur le pratique, le risque d’un culte de la personnalité corrélatif, ne semblent pas trop inquiéter cet ancien membre d’un parti stalinien. Quoi qu’il en soit, s’il faut risquer une révolution, il ne s’agira plus de se contenter de ces réformes radicales pensées par des gestionnaires économicistes qui sont à mourir d’ennui. Ce ne peuvent être de tels individus, poussiéreux et nostalgiques, trop bien installés dans une institution qui ne voit pas en eux un bien grand danger, qui pourraient porter un discours alternatif ou révolutionnaire à la mesure des enjeux soulevés par le mouvement de lutte sociale contre la loi El Khomri.

Nous ne saurions non plus revendiquer l'avènement d'un nouvel Etat Providence. L'Etat Providence promulgue des lois qui rendent plus vivable l'aliénation au travail, mais il accroît aussi la servitude attachée à l'esclavage moderne. Par ailleurs, l'Etat Providence aura tendance à purifier la logique de la valeur, soit à consolider le système économique par lequel nul contrôle humain conscient n'est possible. L'Etat Providence est bien souvent, certes paradoxalement, d'abord une aubaine pour les capitalistes (lesquels, inconsciemment, ont tendance à détruire leur propre système). Pire, l'Etat Providence, outre le fait qu'il ne peut jamais être durable, selon une mécanique cyclique inexorable, tend à retarder la crise, et à faire oublier les aberrations et les folies qui se développent souterrainement. Nous ne pouvons souhaiter un retour aux trente glorieuses : car les trente glorieuses, mécaniquement, ne peuvent pas empêcher la crise de 2008.

Des simples réformes politiques, formulées dans le langage de la politique (dans le langage du pouvoir séparé de la pensée et de la pensée séparée du pouvoir) ne sont absolument pas utiles. Ce genre de projet est même pernicieux, dans la mesure où il tend à réduire le point critique à des pseudo-enjeux de souveraineté citoyenne, là où le problème se situe aussi et surtout au niveau des rapports de production matériels. Mélenchon, avec sa sixième République, sa nouvelle Constitution, est inepte, outre le fait qu'il développe un populisme rance, un communisme-capitaliste, et un nationalisme déguisé : en se focalisant sur la superstructure politique, il suppose que la politique politicienne serait le terrain sur lequel se situeraient les enjeux principaux de la lutte ; il oublie que le système auquel il appartient ne saurait jamais avoir le moindre « impact » immédiat sur la destitution radicale du pouvoir économique, vers l’abolition de l’économie en tant que telle (vers l’abolition du désastre qu’il prétend bouffonnement « dénoncer », à longueur de temps). Occultant complètement les bases de tout matérialisme historique, il produit un discours abstrait inefficient qui se dissout dans le bavardage spectaculaire en lequel on marchande à bon prix diverses marchandises idéologiques indifférentes.

Etienne Chouard, qui fut une « référence » parfois dans nos AG, dont la pauvreté intellectuelle, pourtant, n'est plus à prouver, en bon confusionniste rouge-brun, mélange populisme, nationalisme, et socialisme, dans un imbroglio incongru. Telle la poule épatée par un couteau, il a peut-être lu Arendt, ou toute autre pensée nostalgique, et aurait redécouvert par ce biais lesdites « vertus » de la cité athénienne. Ses idées, qui se comptent sur les doigts d'une main, font non seulement l'impasse sur le matérialisme historique, mais sont en plus totalement absconses : ne compte que l'acte d'apparaître pour manifester sa petite originalité. Pourquoi ne pas relire Arendt, qui formule beaucoup plus clairement ce genre d'idées (et sans l'arrière-fond fasciste) et pourquoi diffuser ce genre de conneries dangereuses, qui n'aident en rien la lutte à avancer ? Ces moments de contestation sont trop importants pour que nous continuions à donner la parole à de tels clowns dangereux. A ce dont se satisfait l'esprit, on peut mesurer l'ampleur de sa perte !

Faisons donc taire ceux qui voudraient être les « penseurs officiels » du mouvement qui est en train de naître. S'il s'agit d'un mouvement autonome, s'il s'agit de la création d'une brèche, d'une alternative radicale, nous ne devrions pas avoir besoin d'intellectuels spécialisés, ou médiatisés, qui appartiennent à l'ancien monde, et qui consolident un rapport de maître à disciple, de « fans » à « stars », de prolétaires symboliques à « people » (rapport spectaculaire par excellence, qui s'oppose à toute forme d'émancipation).

 

Je n'ai fait ici que parler en mon nom. Et, si je dis « nous », c'est que j'ai cru, en dialoguant avec certains camarades, qu'il pouvait y avoir des préoccupations communes. J'assume néanmoins mes propos en première personne, et considère que ce « nous » est plus une communauté que je souhaite qu'une réalité figée et définitive.

 

Personnellement, j'aimerais me situer à la hauteur du scandale et de l'aveu que dévoile la loi El Khomri. Cela signifie pour moi : m'insérer dans la lutte en revendiquant l'abolition du travail, de la valeur, de la marchandise, de l'argent, et de l'Etat, pour préparer une société communale et cosmopolitique, où l'auto-organisation et la démocratie directe régneraient.

Cette lutte, de fait, n’est pas simplement « nationale ». Elle s’inscrit dans un contexte de crise du capitalisme global, et n’a de sens que dans un cadre internationaliste. Ce ne sont pas simplement les travailleurs ou travailleuses « français-e-s » qu’il s’agit de « protéger », mais c’est le travail-marchandise, qui est une donnée universelle, qu’il s’agit d’abolir, au profit de tous les hommes et de toutes les femmes de tous les pays subissant la folie d’une accumulation aveugle et incontrôlée.

En Europe, donc, la contestation contre la loi-travail française, serait à penser en relation avec une critique radicale des réformes Hartz allemandes (2003-2005), du Jobs act italien (2015), de la loi Peeters en Belgique (2016), des formes altercapitalistes induites par le Brexit, Syriza, ou Podemos, des situations intenables en Grèce et en Espagne, et dans les pays européens exclus « économiquement ».

Mais en dernière instance, critiquer une loi comme la loi El Khomri ne saurait se faire dans un cadre simplement « européen » : cette loi questionne une division internationale néocoloniale du travail, mettant en concurrence les salarié-e-s, bientôt ou déjà précaires, de tous les pays du monde, selon un standard de productivité général en constante accélération, devenu moyenne mondiale, et la prolétarisation des personnes exploitées dans les centres impérialistes doit questionner immédiatement celle qui se poursuit, de façon plus agressive encore, dans les « périphéries ».

Elle questionne des formes de racismes structurels, donc, également, qui se retrouvent à l’intérieur même des divisions nationales du travail de nos pays dits « développés ».

On ne saurait non plus se restreindre à un cadre critique simplement « ouvriériste » : car ce mouvement de contestation questionne aussi une logique patriarcale : il est très clair que les travailleuses ou précaires femmes sont beaucoup plus défavorisées par cette loi que les hommes.

Ce mouvement questionne aussi une logique de la misère : qui nous oblige, en tant que travailleurs et travailleuses menacés, syndicalistes, conseillistes révolutionnaires, ou militant-e-s anticapitalistes, à intégrer les intérêts des chômeurs et chômeuses dans la lutte, mais aussi ceux des personnes exclues en tant qu’elles sont sans-papiers, réfugiées, migrantes, précaires, sans domiciles fixes.

L’aveu que nous fait l’Etat (qui n’est jamais qu’en solidarité avec un principe économico-politique transnational), en finissant par imposer une loi comme la loi El Khomri, est donc tout simplement l’occasion, une nouvelle fois, et de façon toujours plus précise, de nous fédérer, en tant que sujets objectivement réifiés par un système productiviste aveugle, c’est-à-dire en tant que sujets potentiellement révolutionnaires : travailleuses, travailleurs, disloqués et précarisés dans la production, chômeurs, chômeuses, exclu-e-s, individus assignés à un « genre », à une « race », ou à une « sexualité » discriminants et dévaluants, individus dont on nie la « conscience » ou la « sensibilité » pleines et entières, nous pourrions tous envisager le fait que de telles luttes réaffirment nos intérêts communs, contre un système qui fonde des formes d’aliénations différenciées, mais synthétisées par son unidimensionnalité ultra-violente.

 

 

 

Le traitement médiatico-spectaculaire de ce mouvement social

 

Le point de vue fédérateur et internationaliste de ce « manifeste », qui défend des formes démocratiques directes et réelles, une égalité et une liberté réelles des personnes humaines, une reconnaissance et une prise en charge qualitative des individus, qui défend même un principe écologique cohérent, et qui condamne des formes d’ultra-violences économiques, policières, voire militaires, des formes de discriminations sociales, patriarcales ou racistes, est celui de beaucoup de militant-e-s que j’ai pu côtoyer dans la lutte. Il faudra bien reconnaître qu’il est loin d’être un point de vue franchement « extrême », ou encore un point de vue de « terroriste » asocial.

Si la défense élémentaire du droit que devrait avoir chaque être humain de ne pas être piétiné par un système amoral et aveugle renvoie aujourd’hui à un point de vue jugé « officiellement » et massivement comme « minoritaire », « marginal », « extrémiste », alors les mots ne veulent décidément plus rien dire, et la propagande médiatico-politique finit décidément par développer un cynisme toujours plus décomplexé.

 

Manuel Valls, ainsi, en juin 2016, se disait prêt à « dissoudre » les groupes dits « d’ultra-gauche » qui menaceraient les « institutions de la République », et qui seraient responsables des « violences » commises « en marge » du mouvement social contre la loi El Khomri.

A ce stade, c’est un pouvoir dissocié et séparé de la vie, perpétuant, à l’intérieur comme à l’extérieur, des formes d’assignations et de destructions désastreuses et massives, instrumentalisant l’idée de « république » pour mieux la vider de toute substance concrète, qui dénoncera de façon obscène des formes dérisoires d’une certaine auto-défense comme si elles étaient des actes « terroristes ». Cette contre-violence « militante » ou désespérée, est pourtant largement insignifiante par rapport à ce contre quoi elle se manifeste.

Cette « République » qui se dit « menacée » aura été historiquement, jusqu’à aujourd’hui, un emprisonnement de fait pour les individus se voulant libres, car elle n’aura jamais été authentiquement un espace public commun où pourraient se manifester des actes et paroles libres, au profit d’une égalité effective et vécue. Elle n’est encore qu’une « fonction » spécialisée du pouvoir, censée gérer formellement les intérêts privés de dirigeants capitalistes : elle n’est qu’un organe non autonome de la sphère économique. Voyant sa « publicité » constamment parasitée par des enjeux individuels et privés, cette anti-« République », ou « économie politique », n’est donc, selon la conception arendtienne par exemple, rien d’autre qu’une forme tendanciellement totalitaire, asociale et apolitique au sens strict, où se confondent, de façon désastreuse et désertique, privé et public, égoïsme « naturel » et « citoyenneté » (société de masse).

Le désobéissant civique combattant cette instrumentalisation idéologique de l’idée de « République », puisqu’il le fait pour combattre une forme potentiellement totalitaire, le fait de façon légitime, si du moins la résistance qu’aura défendue par exemple, toute sa vie, une Hannah Arendt, contre toute forme de pouvoir totalitaire, est bien légitime.

La violence absolument massive, étatico-économique, et s’insérant au sein d’une interconnexion formelle-matérielle globalisée, organisant le désastre du capitalisme mondial, dès lors, est la violence au sens strict de notre « ordre » contemporain ; celle d’un dit « casseur » ou d’une « casseuse », militant-e anticapitaliste ou révolté-e, est aujourd’hui la piqûre d’un moustique sur le dos d’un taureau furieux et incontrôlable.

 

Parlons donc légalité et légitimité.

  1. La légalité étatique au sens actuel est la défense d’un système économique inégalitaire et destructeur avant tout : défense de la propriété privée des moyens de production fondant l’institutionnalisation de l’exploitation ; « protection » de la permanence d’un « territoire national », qui s’inscrit dans une guerre économique mondiale, et qui l’encourage, guerre provoquant la mise sous tutelle ou la misère de la plupart des individus vivant sur terre.
  2. La légalité républicaine au sens strict, au sens non idéologique ou instrumentalisé (et cette légalité n’a encore jamais existé historiquement), serait quant à elle une légalité qui permettrait la préservation d’une « chose publique », d’un espace commun et partageable, sans que les intérêts d’ordre privé n’interviennent dans cet espace pour le décomposer.
  3. La légitimité morale, quant à elle, est du côté de la personne qui combat toute forme d’exploitation subie, même si elle est institutionnalisée, toute forme de servitude, de tutelle ou de misère, mais aussi du côté de la personne qui combat toute instrumentalisation d’idées en elles-mêmes émancipatrices (« chose publique », « commun », « démocratie ») favorisant, dans la réalité, le contraire de ce que désignent ces idées… cette morale élémentaire affirme simplement que toute personne est d’abord une fin en soi et non un pur moyen « exploitable », et qu’elle vaut infiniment plus que les objets inertes (et il n’a pas fallu attendre les Lumières bourgeoises pour établir cette morale, qui est d’abord la morale millénaire des esclaves).
  4. Conclusion : la contre-violence dérisoire qui sera donc celle de certain-e-s militant-e-s dont on dit par exemple qu’ils ou elles seraient « d’ultra-gauche » pour leur coller une étiquette réductrice (mais qui sont tout simplement des personnes qui aimeraient juste que l’humanité vivante ait un avenir hors de la destruction), cette contre-violence qui fait face à une violence massive, déterminée, organisée, économique, policière ou militarisée, qui se dirait aujourd’hui, de façon mensongère, « républicaine », est en fait doublement juste et justifiable, outre le fait que les échelles de la destruction sont ici absolument incomparables :
  • une telle auto-défense, ou contre-violence, sera légale du point de vue d’une chose publique ou « commune » à défendre contre toute confusion public/privé propre à l’économie politique étatique ;
  • elle sera légitime d’un point de vue moral, contre un pouvoir qui menace aujourd’hui toujours plus constamment, physiquement et psychiquement, un nombre croissant d’individus dans le monde, réifiés et réduits à l’état de « ressources ».

 

A la lumière de ces remarques, on peut voir que la manière dont fut traité, dans les médias de masse, le mouvement social contre la loi El Khomri, fut globalement idéologique, c’est-à-dire abjecte et mensongère. La mise sur le même plan des violences policières et des violences des « casseurs », dont on dit qu’ils menaceraient la « paix sociale », fut une manière pour mieux empêcher que soit prise au sérieux une critique radicale légitime, de criminaliser des personnes qui pourtant dénoncent généralement un système globalement meurtrier. Ce fut donc la pseudo-légalité étatique, illégitime moralement, anti-républicaine et anti-démocratique au sens strict, aliénante et inégalitaire, et dont les moyens destructeurs sont surdéveloppés, qui se fit passer massivement pour le principe fragile et frêle d’une liberté à défendre, et ce fut la légitimité morale dépourvue de moyen et d’organisation conséquente, visant le plus souvent l’émancipation réelle de tous, que l’on fit passer pour le principe destructeur, terroriste, ou menaçant en soi.

Indépendamment de ces faits, les phénomènes de contre-violence, ou même le fait instrumentalisé concernant la casse de l’hôpital Necker à Paris, le 14 juin, ne sauraient résumer un mouvement social qui fut essentiellement dialogique, et qui vit naître aussi des formes festives, des formes de vie différentes, qualitatives et incarnées ; soit une certaine façon d’affirmer une valeur irréductible de la vie, intensive et joyeuse dans la lutte, s’opposant à la sinistre « valeur » économique, faisant de la « misère » ce qui serait « réel » en soi. Un traitement médiatique de masse ne peut qu’être incapable, fondamentalement, de saisir l’esprit d’une telle dynamique constructive, et se rabattra, de façon pathétique, sur des phénomènes d’affrontements « guerriers » créant l’émotion massive, l’effroi ou la paranoïa, ce qui rendra possible un contrôle plus durable de la plupart et confortera une mise sous tutelle « pacifiée ».

Si bien qu’aucun (télé)spectateur qui ne fut aussi acteur n’aura pu accéder finalement à ce qui se passa parfois en termes de désirs, parfois aussi en termes d’échecs, mais simplement en termes d’humanité vibrante, lors de ce mouvement ; mouvement qui d’ailleurs est loin d’être fini, et qui a commencé depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit…

 

Note sur l’affaire du cassage des vitrines de l’hôpital :

« On se contentera simplement de restituer les mots du parent d’un enfant soigné le 14 juin à l’hôpital Necker :

Hier, il y avait des centaines de milliers de manifestants dans les rues de Paris. En tête, des milliers de personnes, cagoulées ou non, syndiquées ou pas, se sont retrouvées pour tenir la dragée haute à un dispositif policier hors norme.

Je comprends facilement ce qu’il peut y avoir de désespérant là-dedans pour le gouvernement. Alors que l’on pouvait imaginer qu’au fil des semaines et des mois, la rue se fatigue et la violence soit de plus en plus isolée, c’est tout le contraire qui se passe : la peur de la police ne dissuade pas.

Hier, les manifestants ont commis de nombreuses dégradations. Pour celles que j’ai pu constater, elles étaient toutes « ciblées » : banques, assurances et publicités. Je ne suis pas sûr que cela nécessite beaucoup de débat. Il n’est pas certain que le monde de la finance tremble à chaque fois qu’un distributeur de billet est vandalisé mais que la jeunesse y voie un symbole, je le comprends parfaitement. Qu’une assurance doive appeler son assureur et demander le coût de la franchise, je dois avouer que lorsque j’y ai pensé, ça m’a fait rigoler. Ces gens engrangent des milliards en ponctionnant la solidarité. Quant aux publicités détruites, c’est — malgré la méthode—, la meilleure chose qui puisse leur arriver.

Au milieu de tout cela, quelques vitres de l’hôpital Necker ont été brisées. Bien que les vitres en question n’aient pas d’autre rôle que celui d’isolant thermique : j’en conviens grandement, ce n’est pas très malin.

Certes, briser les vitres d’un hôpital, même par mégarde, c’est idiot ; mais sauter sur l’occasion pour instrumentaliser la détresse des enfants malades et de leurs parents pour décrédibiliser un mouvement social, c’est indécent et inacceptable. Et c’est pourtant la stratégie de communication mise en œuvre depuis hier, par MM. Cazeneuve et Valls. Allègrement reprise par la droite et relayée sur un plateau doré par tous les médias.

Je le dis d’autant plus volontiers que l’hôpital Necker, j’y ai passé beaucoup de temps et que la détresse et l’angoisse des parents d’enfants très malades, je vois particulièrement bien ce que c’est. Instrumentaliser cette souffrance à des fins aussi bassement politiciennes est abjecte.

Cette indécence est d’autant plus choquante lorsque l’on connaît la situation de l’hôpital public aujourd’hui. MM. Valls et Cazeneuve, « révoltés » du fond du cœur par cinq vitres brisées, le sont-ils autant par les conditions de travail effarantes des personnels hospitaliers ? Lorsqu’un généticien clinique doit travailler 70h par semaine car la direction de son hôpital n’a pas les moyens d’employer un nouveau docteur ni même une secrétaire, quelles en sont les conséquences sur tous ces gentils petits enfants malades au chevet desquels nos ministres accourent depuis hier ? Quand les aides-soignantes et les infirmières sont épuisées, usées jusqu’à la moëlle et rémunérées au minimum, qu’en est-il de la qualité des soins et de l’attention nécessaires à ceux qui passent des mois voire des années dans des couloirs d’hôpitaux ?

Lorsqu’ils mettent sur le même plan « émotionnel » des plaques de verres cassées et ces centaines de milliers de familles éprouvées, MM. Valls et Cazeneuve, n’ont-ils pas honte ? Et tous ces journalistes qui ont titré sur cet horrible assaut contre l’hôpital des « enfants malades », prennent-ils la mesure du sens de leurs mots ?

La palme de l’infamie revient évidemment à M. Cazeneuve qui a tout de même réussi à ajouter à l’équation le fils des deux policiers tués avant-hier.

Des centaines de milliers de personnes défient le gouvernement dans la rue. Une ou deux cassent le double vitrage d’un hôpital. Une ordure tue deux policiers à l’arme blanche. Leur fils de trois ans est en soin à Necker. M. Cazeneuve établit un rapport émotionnel, affectif et psychique entre ces deux séries de faits : la lutte contre la Loi Travail et son gouvernement, le choc produit par la brutalité de ce double meurtre et la situation dramatique de cet enfant. Si les jeunes émeutiers qui ont cassé les vitres de Necker ont été idiots, MM. Valls et Cazeneuve, eux, sont obscènes.

Plutôt que de courir les plateaux télés pour dire des conneries pareilles, retirez la loi travail, financez correctement les hôpitaux et épargnez aux enfants et à leurs parents votre ignoble instrumentalisation. Merci d’avance.

Un parent d’enfant très malade de l’hôpital Necker. »

Source : lundi matin

« L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout ».

 

Guy Debord, La Société du Spectacle, I, 30

 

[1] Cf. par exemple : « Hollande président : le jour de gauche est arrivé », article du 6 mai 2012

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