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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 01:51

Les suites officielles et spectaculaire des attentats : des événements à analyser en tant que tels

Janvier 2015

 

 

Sommaire

I Qui pense abstrait ?

 

  1. Emotion de masse, pensée abstraite, esthétisation du politique
  2. La pensée abstraite, esthético-politique, réduit, mutile les êtres, et obscurcit certaines questions épistémologiques et éthiques
  3. La « barbarie », et la fonction conservatrice et obnubilante de l’idéologie
  4. Clarification de certains enjeux soulevés ici : racisme, essentialisme et réductions
    1. La racine du racisme, et ses développements contemporains
    2. Une logique essentialiste
    3. Une logique simplificatrice et manichéenne, qui entretient la guerre
    4. Stratégie antiraciste : un dépassement dialectique de la « racialisation »
    5. Analogies
    6. Fédération
    7. Amalgames cyniques
    8. Horizons
    9. Conclusion
  5. L’extension de la logique essentialiste
  6. Chasseur et chassé
  7. Une personne est plus qu’un « travail ». Notre « devoir de mémoire » ne peut devenir devoir d’oubli.
      1. « Je suis Charlie »
      2. « Je suis policier »
      3. « Je suis un agent d’entretien »

 

II Irresponsabilités

  1. Ce qu’implique a priori l’engagement public ou politique
  2. Un journal « irresponsable » dans le spectacle
  3. Des conséquences inquiétantes de cette « irresponsabilité »
  4. Récupérations et slogans

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I Qui pense abstrait ?

 

  1. Emotion de masse, pensée abstraite, esthétisation du politique

L'oeuvre commune de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe consiste en partie à identifier la spécificité des fascismes et totalitarismes du XXème siècle comme opération de figuration esthétique du politique. Ainsi, le « mythe nazi », matrice du système de la terreur « justifié » par l'idéologie de la « race », mobilisa-t-il des images, des symboles, des figures héroïques, des références artistiques (Wagner), en vue d'affermir une emprise sur les consciences des masses désolées et aliénées, masses extatiques et édifiées, pour lesquelles tout était devenu possible et permis. On retrouve une esthétisation de la chose politique analogue du côté du stalinisme, et de son culte de la personnalité corrélatif.

Dès que des idées générales et abstraites portées en étendard, à la manière d'images édifiantes et immédiatement séduisantes, dès que des symboles opérant synthétiquement comme figures esthétiques de concentration d'une complexité désirée ou vécue, sont brandies dans une perspective de « revendication » ou d'« expression » sur la place publique, et qu'ils tendent à se substituer à la dialectique vivante dans sa richesse et ses nuances, il faut savoir se montrer extrêmement méfiant et circonspect, par-delà l'émotion immédiate qui pourrait avoir envahi les « citoyen-ne-s » que « nous » sommes. Cette méfiance nous est prescrite par un simple bon sens, conjugué à une conscience historique élémentaire, par une mémoire critique demeurant auprès des désastres du XXème siècle.

Suite aux attentats qui se sont déroulés à Paris les 7 et 9 janvier 2015, suite à une affliction « populaire », mêlée à une fascination morbide peut-être malsaine et peut-être inconsciente, ainsi qu’à un amour universel-abstrait re-surgissant « miraculeusement », les idées pures dépourvues de teneur, les symboles « touchants » dépourvus de pensée, ont été des moyens, lorsqu'ils furent brandis dans la rue par les individus s'associant à l'« union républicaine » (dont j’ai pu faire partie), d'exorciser quelque terreur confusément appréhendée.

Face à l'émotion, une telle réaction pourrait être explicable, voire « justifiable » ; elle paraîtra, en tout cas, d’abord plus saine, que les analyses politiques fumeuses dispensées froidement, quoique « à chaud », de façon cyniquement récupératrice, et avec un style assez obscène, il faut le dire. Néanmoins, si par la suite c'est simplement le bavardage inessentiel attaché à interpréter des symboles eux-mêmes vides, ou à discuter sur la pertinence, ou la question d'un contenu légitime, d'idées elles-mêmes abstraites ou dépourvues de contenu, qui se déploie, alors il ne se sera rien passé qui ne soit tautologique (l'émotion comme autoréférentialité développée de façon finalement ennuyeuse... jusqu'à l'oubli).

La défense de la « liberté d'expression », de la « tolérance », les crayons de couleur dans la poche des chefs d'Etat, l'accolade de François Hollande à un homme qui ridiculise régulièrement son monde « républicain », tout cela est certainement « émouvant », et il peut sembler « bon » de s'y attarder lorsque cela apparaît.

Mais cela, ensuite, devient un événement qui donne à penser, comme suite « officielle » de l'événement tragique qui a eu lieu quelques jours auparavant, de même que le traitement médiatique de ces événements devient aussi une série d'événements à part entière, que l’analyste tente également de comprendre, puisque ce « traitement » s’insère finalement dans toute « effectivité publique » en tant que telle.

Après l'émotion, donc, une certaine réflexion doit reprendre le dessus. Si cette « réflexion » se résume finalement à une mise en scène spectaculaire acritique, à une série de commentaires, ou d’« expertises » formelles, « interprétant » les formes esthétiques vides qui se sont manifestées autour de quelque unité rêvée, fantasmée, absolument abstraite, alors la menace que ciblaient Nancy, Lacoue-Labarthe, ou encore Hannah Arendt et Walter Benjamin (une massification déterminée des consciences), nous concerne à nouveau.

Sans aller jusqu’à formuler l’anachronisme malvenu qui verrait, dans certaines formes contemporaines de massifications émotives des consciences, un simple « retour » aux conditions totalitaires du XXème siècle meurtrier, ou un « retour » à des formes immédiatement « fascistes », des manifestations résurgentes d’une « désolation » menaçante pourraient inquiéter néanmoins, et devraient engager un souci critique soutenu. Penser leur originalité, sans plaquer sur elles des « logiciels critiques » périmés, sera le meilleur moyen de cerner leurs dangers spécifiques, et de les prévenir en tant que tels. De même que, saisir une continuité plus générale, au sein de processus typiquement modernes dans lesquels elles émergent, permettra de distinguer ce qui relève d’une rupture stricte, et ce qui relève de structures plus durables : la nouveauté, ou l’inédit, ne se font reconnaître, en effet, que lorsque les processus, historiquement déterminés, sur le fond desquels cette nouveauté se détache, restent clairement définis.

 

  1. La pensée abstraite, esthético-politique, réduit, mutile les êtres, et obscurcit certaines questions épistémologiques et éthiques

 

La figuration esthétique du politique renvoie à une pensée abstraite, c'est-à-dire à une non-pensée, à une non-réflexion. Une forme de célébration collective, organisée par un Etat récupérant, quoiqu'il affirme le contraire, l'événement, pour l'insérer au sein de son « intelligibilité » propre, s'emparera d'individus « sacrifiés », ou « martyrs », en tant qu'ils représentent les valeurs de la « paix », de la « liberté », de la « démocratie », ou de la « République » (elles-mêmes des abstractions vides, dans un tel contexte). Ainsi, si le « sacrifié » est journaliste, on extraira, du fait qu'il a été « sacrifié », une valeur intangible : la « liberté d'expression ». Si l'individu en question se reconnaît d'abord en tant que comique, subversif, ou encore en tant qu'amant, ami, frère, musicien, ou même comme étant tout cela à la fois, cela importe peu : l'unité synthétique « républicaine », sélectionnant ce qui est « significatif » et ce qui ne l'est pas, isolant une propriété du « martyr » parmi tant d'autres, n'a que faire de cette complexité vécue. De même, une personne juive tuée dans un hyper cacher se considère peut-être d'abord comme parisienne, comme lectrice, comme amoureuse, comme peintre, etc. Mais on ne retiendra que sa judéité, brandie selon un sens esthétique mutilant (le sens du sublime), exhibé, romantiquement, d'une façon affligée qui en fin de compte, après l'émotion, donne la nausée.

 

L’individu meurtrier, quant à lui, se dira d’abord, et sera dit « djihadiste ». Comme meurtrier, il ne peut pourtant pas être un « djihadiste », ni en lui-même, ni pour lui-même : car le djihad, selon les textes qui le définissent initialement, et dont le meurtrier prétend reconnaître « l’autorité », sera, a priori, la lutte, essentiellement pacifiste, contre l’injustice et la violence. L’individu sera finalement défini, essentiellement, comme « musulman ». Mais cette caractérisation réductrice, et douteuse, voile beaucoup plus qu’elle ne « dévoile » : en effet, ce meurtrier, avant son attentat terroriste d'une « barbarie » provocant l'« indignation », sera aussi et d'abord un habitant d'Ile-de-France ayant subi une ségrégation socio-économique typiquement française, relative à une histoire coloniale déterminée, ayant subi certaines violences familiales, scolaires, corrélatives, ayant « logiquement » galéré sur le marché du travail. Ces faits, qu’il faudrait davantage oser expliciter, n'excusent de fait en rien son geste meurtrier, car sa responsabilité morale, ici, se situe par-delà tout déterminisme, sociologique ou psychologique.

 

Il s'agira de déterminer les vecteurs possibles de ces meurtres en considérant le système "républicain" qui les combat, en considérant le point de vue de l'idéologie destructrice que ces meurtriers "défendent" apparemment, de façon romantique et idéaliste, et finalement, en considérant le point du point de vue concret et trivial, désespérant (qui nous fait voir des individus désertés et paumés, investis d'une "mission" qui n'existe pas, finalement abjects, et pris dans des logiques impersonnelles qui les dépassent). Ces trois points de vue, tous traités, mais de façon interchangeable et séparée, par les réseaux médiatiques « officiels », et toujours selon la même perspective nivelante (spectaculaire), devront être articulés, et compris aussi en considérant qu’ils renvoient à des idéologies qui tendent à se matérialiser, et à rendre toujours plus réelles leurs inversions et mutilations.

 

Le penser abstrait entretient délibérément certaines confusions épistémologiques, et éthiques, pour mieux discréditer toute pensée plus complexe, ou plus critique, qui pourrait le rendre vain ou illégitime. Il s’agit donc de dévoiler ces confusions, et de les dénoncer clairement.

Par exemple, comme on l’a indiqué, contrairement à ce qu’affirme la pensée abstraite, le fait d’expliquer causalement, de façon complexe, multidimensionnelle, un fait meurtrier, pour mieux empêcher les destructions à venir, n’est pas justifier moralement le meurtre, ni déresponsabiliser le meurtrier. A ce sujet, il faut réaffirmer une distinction épistémologique, puis éthique, de base. Au niveau simplement épistémologique, en effet, expliquer causalement un geste meurtrier, ce n’est en rien déresponsabiliser l’agent meurtrier, car la liberté de cet être conscient, qui le responsabilise a priori, n’est jamais abolie par ces « déterminismes », qui ne sont que théoriques, et qui ne viennent que se surajouter après coup, comme principe explicatifs a posteriori, à l’agir en tant que tel, sans pouvoir en rien affecter la spontanéité de cet agir au moment de son déroulement : les principes explicatifs théoriques ne sont pas eux-mêmes, et ne peuvent être, des « principes moteurs », pratiquement parlant (la « loi causale » permet de comprendre le « comment » d’un phénomène, a posteriori, selon des modèles idéaux, discutables donc, construits après l’événement, et elle ne peut devenir de ce fait une « cause » réelle, pratique, dans le monde pratique s’actualisant ici et maintenant - un acte humain implique non pas tant des « causes », qui ne l’expliquent qu’imparfaitement, mais bien surtout des intentions, que nul déterminisme n’élucide absolument).

Sans « innocenter » ce geste, donc, le théoricien critique., qui n’est pas qu’un « théoricien pur », dans un monde où l’on tue à cause des mots, devrait revendiquer son droit d’appréhender, après coup, la complexité, la totalité, sociale, économique, politique, qui rend possible formellement ce genre de gestes destructeurs, afin de rendre, de la façon la plus efficiente possible, toujours plus impossibles de tels meurtres, à l’avenir. S’il reconnaît qu’il est aussi un acteur, directement mis en cause par sa propre situation d’« analyste », il doit revendiquer son droit de ne pas collaborer complètement à la confusion idéologique dominante, et donc son droit de dénaturaliser, de déconstruire, de critiquer radicalement, certaines structures précises, socio-économiques, historiques, propres aux Etats-nations modernes, « occidentaux » ou « occidentalisés », (néo)colonisateurs, structures que de tels gestes terroristes, compris également comme gestes réactifs, dévoilent, très clairement, dans leur dimension clivante, plutôt que d’accuser, de façon manichéenne, quelque grand « Autre » « culturel » ou « religieux ».

 

 

 

 

 

 

  1. La « barbarie », et la fonction conservatrice et obnubilante de l’idéologie

Ici doivent se croiser les trois points de vue déterminés plus haut : point de vue « républicain », point de vue « théologico-politique » fantasmé, et supposé, des tueurs, et point de vue trivial et social, considérant des individus dont le sentiment d’exclusion provoque un désir de vengeance dérisoire et abject, tels qu’ils sont pris au sein d’assignations contradictoires et dissociées.

 

Le barbare, c’est celui qui croit à la « barbarie ». Mais, plus concrètement, le barbare, c’est celui qui ne voit plus que ce sera sa propre barbarie fondamentale, qu’il appelle « culture », « civilisation », ou « histoire », qui provoquera nécessairement d’autres formes qu’il jugera « barbares », réactives, lesquelles finissent par s’opposer à lui, mais perpétuent aussi une logique qu’il entretient, en tant qu’elles restent soumises intrinsèquement à l’ordre qu’il impose. Tel Etat-nation qui se dit « civilisé », qui est aussi un « civilisateur », n’existe en tant que tel, aujourd’hui encore, que « grâce » à sa propre barbarie initiale (expropriations, colonisations, guerres), qu’il prolonge ensuite plus « discrètement », ou de façon plus « lointaine » (droit formel bourgeois, néocolonialisme, militarisation « ciblée » des enjeux « économiques »). Quand cet ordre bureaucratique et technocratique impersonnel, soumis lui-même à une logique sociale-abstraite qu’il ne contrôle pas, ne « voit » plus que les attentats touchant, sur « son » sol, des individus civils, qui ont le malheur d’être « représentés » par « lui », qui ont le malheur d’être « nés quelque part », réduits à n’être que des symboles d’un « occident décadent », sont des meurtres dont « il » est aussi responsable, et lorsqu’« il » affirme que ces meurtres n’engageraient plus que la culpabilité absolue d’un grand « Autre » assigné à une « culture » « barbare » « en soi », son absence d’autocritique radicale devient cette fois-ci réellement coupable : en effet, lorsque cet Etat-nation, qui défend une « économie politique » nationale et internationale déterminée, ne s’auto-dénonce pas ici radicalement, lorsqu’« il » ne dénonce pas sa propre barbarie de principe, lorsqu’« il » n’emploie pas tous les moyens pour l’abolir, pour s’auto-abolir en tant que tel, donc (et cela pourrait se faire au nom même de ses propres principes, « démocratiques » ou « républicains », d’égalité, de liberté, et de fraternité, qui ne seraient plus vidés de toute substance concrète), lorsqu’« il » omet donc de se remettre radicalement en cause, « il » accepte que le désastre global et la violence globale se maintiennent, « il » accepte même, de fait, que se perpétue la violence qui touchera et tuera celles et ceux que « sa » « police » et « son » « armée » sont censées « protéger » et « défendre ». Déplorer ces désastres en superficie, du point de vue du « civilisateur », comme s’il était radicalement « impuissant » face à ces violences, comme si la destitution de ses propres structures meurtrières n’était pas un moyen efficace pour les faire cesser, moyen qui de fait est à sa portée, c’est faire preuve d’un cynisme effrayant (certes, ce cynisme de la realpolitik est fort banalisé aujourd’hui, et le critiquer paraîtra fort « naïf » ; mais certaines portes ouvertes sont trop peu enfoncées aujourd’hui, ce qui tend à obstruer certaines voies stratégiques intéressantes).

Ainsi, dans cette continuité idéologique, trop souvent, les « intellectuels médiatiques », les « journalistes politiques », ou les « politiques » eux-mêmes, massivement visibles, galvaudant donc le terme de « djihadiste » (ils utilisent le langage inepte, mensonger, de leurs « ennemis »), penseront qu'il faut là traiter, de façon séparée, abstraite, mutilée, la « question musulmane ». Considérer la question sociologique, économique, ou politique, « française », ou européenne, ou encore la division internationale du travail, néocoloniale, cela reviendrait, selon certains de ces idéologues obscurs, à « excuser » ces crimes impardonnables, et cela serait donc une « obscénité », voire une façon de « manquer de respect », aux victimes et à leurs proches. Pourtant, répétons-le, tout ce qui se situe sur le terrain explicatif complexe, multicausal, multidimensionnel, laisse intacte la question de la responsabilité morale, de la spontanéité des actes, de l’imprévisibilité des intentions individuelles, laquelle n’est, par définition, jamais niée par une approche complexe, et transcende, par définition, tout déterminisme « théorisé » a posteriori. En outre, l’explication monoïdéiste qui se réfère simplement à l’argument « culturel » ou « religieux » (l’islam comme religion « guerrière », etc.), ne contourne pas du tout l’écueil que prétendent dénoncer de tels « experts », ou représentants « républicains » puisque, selon leur perspective, toute explication causale exclut la liberté, et donc la responsabilité morale : selon leurs propres critères, faux et impensés, qu’ils appliquent à ceux qui les critiquent, mais qu’ils n’appliquent pas à eux-mêmes, leur façon de considérer que ce sont des simples déterminations « culturelles » qui expliqueraient ces gestes criminels, qui reste donc une façon de recourir à un déterminisme strict, serait ainsi une façon de déresponsabiliser complètement ces crimes. Pire, l’explication monocausale, simplificatrice, qu’ils tendent à développer, et qui interdit des explications complexes, tenant compte d’un système-monde totalisant dans lequel tous les secteurs destructifs se conditionnent mutuellement, cybernétiquement, paraît abolir, encore plus que toute autre approche analytique, la possibilité d’une responsabilité morale des meurtriers, car l’idée d’une cause unique entretient l’illusion d’un déterminisme absolu, n’autorisant aucune liberté, beaucoup plus que la détermination de causes multiples, dans la mesure où cette dernière n’exclut pas le facteur de l’autodétermination responsabilisant l’agir. Ils n’ont eux-mêmes, donc, aucun « respect » pour les victimes, selon leurs propres points de vue dissociés. Ils en ont d’autant moins qu’ils ne voudront pas une seule seconde remettre en cause un système plus complexe, plus totalisant, qu’ils entretiennent largement : leurs prétentions à « guérir » le « mal » devient le cynisme qui serait celui d’empoisonneurs qui feraient passer leurs « médications » pour des « remèdes » « sûrs ». Ils annoncent avec « fatalisme », à la manière de météorologues qui annoncent du mauvais temps, que des attentats, plus « durs » encore, sont à « prévoir » en Europe et « ailleurs » : ce fatalisme est aussi celui de destructeurs qui auraient admis, comme une fatalité, qu’ils sont trop soumis eux-mêmes à l’ordre destructeur qu’ils gèrent aveuglément, pour pouvoir simplement interrompre son processus d’ensemble (la situation devient ignoble lorsque de telles « prévisions », « fatalistes », sont « confirmées » : Paris, 13 novembre 2015 ; Nice, 14 juillet 2016).

 

 

 

 

  1. Clarification de certains enjeux soulevés ici : racisme, essentialisme et réductions

 

Avant de poursuivre l’analyse des faits concernés, il s’agit d’élargir provisoirement la perspective, et de saisir certains aspects plus généraux des idéologies modernes de la destruction. Cet éclairage structurel ne fera que déterminer plus largement les caractéristiques du « penser abstrait » qu’il s’agit de critiquer radicalement dans notre contexte, mais aussi les dynamiques théoriques et pratiques susceptibles de s’opposer à lui de façon conséquente.

On verra clairement, à la fin de ce propos, que de telles précisions ne sont pas simples « digressions ».

 

Les trois points de vue différenciés, mais entrecroisés, considérés d’emblée pour traiter de cette « question meurtrière », qui implique trois « champs » précis, recevront leur élucidation propre, à travers ces remarques, ici nécessaires.

 

 

 

 

      1. La racine du racisme, et ses développements contemporains

 

Historiquement, et généalogiquement, le racisme, tel qu’on le connaît, est l’instrument de domination, théorique et pratique, de « l’Homme » qui s’est lui-même assigné à l’identité « occidentale », ou « blanche », jugée « supérieure », pour mieux coloniser et pour mieux définir des tutelles et des dépendances, d’abord matérielles.

Cette auto-assignation, ou auto-réduction, de l’ordre dominant, apparemment seulement « culturelle », voire « biologique », ne fut à vrai dire qu’un écran de fumée idéologique, pour que se développent plus efficacement des structures de domination essentiellement matérielles, économiques, sociale, et politiques, et sans spécificités « anthropologiques » concrètes, car amorales, cyniques et calculantes.

Le raciste d’aujourd’hui ne fait que défendre un tel projet de domination impersonnelle, qui est donc un projet se disant « occidental », dans la réduction idéologique.

Néanmoins, dans la mesure où un tel projet, d’abord fonctionnel et social, indissociable de la structure marchande, s’exporte aussi progressivement, au fil du développement international du capitalisme, et de « l’occidentalisation » des synthèses sociales régulant désormais, de façon unidimensionnelle, presque toutes les économies nationales du monde, on devra dire également que ce racisme, intrinsèquement moderne, même s’il est d’abord géographiquement très situé (Europe coloniale), devient lui-même un ordre de domination matérielle présent dans toujours plus de pays, qui sera fondé sur l’opposition centres/périphéries, opposition relative à une division internationale du travail désormais multipolaire, et toujours plus complexifiée, par-delà ses « recentrements » monopolistiques nécessaires.

 

 

Cela étant, il faudrait aussi revenir sur l’évolution du racisme « occidentaliste », qui donne à penser, et qui détermine encore tous les autre type de racismes, exportés ou dérivés.

 

Ce racisme « occidentaliste » aura défini, au XIXème siècle, des différenciations « biologiques », pour « légitimer » son projet impérialiste, à l’extérieur, et son projet de gestion « fonctionnelle » - ou meurtrière -, des minorités « non-nationales », à l’intérieur (cf. Gobineau[1], Chamberlain[2], etc.).

 

 

Mais le raciste, ou le « racialiste » (le raciste « théorisant ») à qui l’on donne la parole, aujourd’hui, ne produit plus immédiatement de réductions « biologiques », il semble devenu trop « rationnel » pour cela. Il sera plus difficilement « démasqué », de ce fait, en sachant jouer des confusions ambiantes, même si ses intentions discriminantes et excluantes ne sont pas moins avérées, si l’on se penche attentivement sur son « cas » (et surtout sur son passé, ou sur ses héritages, toujours accablants).

Son racisme, ou son « différentialisme » clivant, plus subtilement « hiérarchisant », se présentera comme un « culturalisme » déterminé : il considérera que certaines propriétés accidentelles de la personne, non choisies intégralement par elle, concernant sa couleur de peau, sa religion, sa nation, son « ethnie », renverront elles-mêmes à quelque « culture » fixe et essentialisée, et la définiront dès lors ontologiquement, structurellement, ou « organiquement ». Des hiérarchies implicites, économiques, politiques, ou sociales (idéologie du « développement »), viennent se surajouter à cette base « culturaliste », sans qu’elles soient toutefois trop thématisées par le raciste contemporain, lequel nivelle ses « évaluations », superficiellement et explicitement, pour mieux affirmer, mais discrètement, la « nécessité » de maintenir des inégalités matérielles qui s’imposeraient « objectivement ».

 

 

Ainsi, le raciste Alain de Benoist, ancien « camarade », dans les années 1970, au sein de la Nouvelle droite, de nostalgiques du fascisme français et du courant collaborationniste, ou d’héritiers de l’Action française, ancien défenseur de l’Algérie dite « française », également, ou de l’apartheid en Afrique du sud, défend explicitement, aujourd’hui, un certain « relativisme culturel », à la suite d’un Claude Lévi-Strauss instrumentalisé (quoique déjà très équivoque[3]), et ce pour mieux défendre implicitement le projet de maintenir « l’être-civilisateur » « pugnace », qui serait relatif à son « organicité » propre, d’une Europe « blanche » « traditionnelle » et patriarcale.

Un troisième terme envisageable qui pourra permettre de médiatiser la relation entre un racisme vulgairement « biologique » et un racisme « culturaliste », plus dissimulé, et apparemment plus « acceptable », sera une sorte de « darwinisme social » spécifique, celui d’un Gustave Le Bon[4], par exemple, dont Alain de Benoist fait l’éloge dans son ouvrage Vu de droite, et dont la Psychologie des foules fut aussi une référence pour de nombreux grands « républicains » : De Gaulle, Roosevelt, Serge Moscovici, Freud, etc. Le Bon fut un « bon républicain », anticolonialiste, et critiquant le « mythe de la race aryenne », le national-socialisme, Gobineau et Chamberlain. Mais il dépassa aussi le racisme pseudo-scientifique de ces deux derniers, non pas pour l’abolir strictement, mais pour mieux conserver certains présupposés essentialistes. Il appliqua par exemple les thèses évolutionnistes du darwinien Ernst Haecker à une « analyse » des « stades de développements » des « civilisations ». Il permit de fonder « en droit » une idéologie du développement, un pseudo-universalisme, qui mobilisait les critères capitalistes (ou « occidentaux ») du « développement » pour déterminer le « développement » du reste du monde. Les professeurs de géographie « républicains », utilisant encore ces catégories de « pays développés », ou « en voie de développement », parfois de façon acritique, pour leurs cours, ont pu recevoir en héritage ce genre de « typologies » très pernicieuses.

Par ce troisième terme « républicain », finalement, le raciste « culturaliste » d’extrême droite (et qui se dit lui aussi parfois anticolonialiste, désormais !), finit par dévoiler les présupposés inconscients des « républicains » plus « respectables ». Et certains « théoriciens », adoubés tendanciellement par ce monde « républicain », en dialoguant cordialement avec cet individu explicite, toujours moins diabolisé (Alain de Benoist, donc), dévoileront de telles « affinités » inquiétantes : Onfray, Marcel Gauchet, etc.

 

 

 

      1. Une logique essentialiste

 

 

 

Le geste « théorique » d’un Alain de Benoist définit aujourd’hui une matrice assez générale. Cet « ethno-différentialisme » assez explicite pourra donc s’exporter assez facilement, au sein de courants racialistes diversifiés. Certains de ces courants dérivés pourront même se dire parfois « anti-occidentalistes », alors même qu’ils partagent l’essentialisme excluant de « l’occidentalisme ». A dire vrai, leurs exigences fonctionnelles, sociales et matérielles, sont finalement identiques aux exigences « occidentalistes », qu’ils ne dénoncent que superficiellement (au fond, c’est un seul et même monde, unidimensionnel, militaire et gestionnaire, qui sera défendu dans les deux cas). On remarquera par exemple que l’antisémitisme de Houria Bouteldja[5] et celui d’Alain de Benoist se rejoignent sur de nombreux points, et que ces deux tendances partagent des principes « épistémologiques » souvent analogues. Néanmoins, il faudra toujours distinguer le geste « pugnace » et conquérant du viriliste « européaniste » d’extrême droite, Alain de Benoist, de la réaction qui s’approprie ses armes de façon clivée et impensée, puis finalement dangereuse, non pas pour opérer des hiérarchies morales, mais bien pour déterminer différentes causalités politiques et sociales, qui mènent à des discours apparemment analogues, et de façon désolante, mais par des voies historiques a priori antagoniste. Cela engage simplement une critique radicale de la modernité capitaliste et colonialiste, en laquelle les « représentants » « officiels » de ses victimes finissent par défendre le même monde que celui des destructeurs.

Plus globalement, donc, l’individu qui prétend « identifier », aujourd’hui, des « structures » psychologiques, politiques, sociales, générales et abstraites, fixes, closes, totalement déterminantes, en voulant « définir » « l’essence » de quelque « culture », de quelque « peuple » « musulman », « juif », « arabe », « européen », « noir », etc., s'il suppose en outre que l'« être-musulman », l'« être-juif », l'« être-arabe », « l’être-européen », « l’être-noir », etc., sont des élucidations, fidèles à leur « être » « propre », de la complexité intime ou même publique des individus concernés, cet individu encourage, de fait, des formes de racismes, ou de racialismes, contemporaines : il tend à affirmer des différences de « nature », tendanciellement discriminantes ou excluantes, entre les individus, sur la base de différences « religieuses », « nationales », « ethniques », ou, plus pudiquement, « culturelles » (et, finalement, cette « culture » possédera les propriétés fixes et immuables de ce que les colonisateurs ou les fascistes appelaient traditionnellement la « race »).

 

 

 

      1. Une logique simplificatrice et manichéenne, qui entretient la guerre

 

Le raciste « culturaliste », aujourd’hui, renonce à une analyse de la complexité idéologique et matérielle du monde, pour mieux désigner, de façon binaire et manichéenne, des « culpabilités » et des « innocences », des « amis » et des « ennemis », des « chocs culturels », des « boucs émissaires », des « grands partages », des « axes du mal » et des « axes du bien », des « déclins » et des « conquêtes » (cf. Huntington[6], Spengler[7], etc.). Ces désignations rassurent dans le même temps où elles obnubilent, dans la mesure où elles interdisent une autocritique radicale des structures de la domination et de la destruction, auxquelles toujours plus d’individus participent implicitement, et dans la mesure donc où elles ciblent des « racines du mal » qui seraient très localisées, et semblent ainsi pouvoir « fournir » des solutions assez simples et assez efficaces.

Le raciste « culturaliste » refuse de considérer, délibérément, une barbarisation massive du monde, qui ne sera jamais remise en cause par son idéologie, mais qui sera entretenue par elle largement, bien au contraire. Car il prétend « défendre » encore un reste de « civilisation » qu’il s’agirait de conserver. Sans reconnaître que c’est précisément cette « civilisation », et surtout ce « reste », qui demeurent la racine même de la barbarie moderne.

De fait, le raciste, puisqu’il se veut maintenant « populiste », ne reconnaîtra jamais que les structures de pouvoir (dont il ne dit plus qu'il en est un rouage-gestionnaire), qui gèrent les instruments impersonnels de la destruction, sont très bien elles-mêmes protégées par son idéologie raciste, idéologie qui étouffe une colère, une lutte, qui seraient légitimes, pour mieux encourager des assignations et des meurtres qui entretiennent diverses formes de réactivités identitaires.

Dévoiler son mensonge, néanmoins, sur le plan de la « pure » théorie, ne le fait pas disparaître, car ce mensonge n’est pas qu’une « idée » : il est massivement, matériellement, quotidiennement construit.

 

 

 

      1. Stratégie antiraciste : un dépassement dialectique de la « racialisation »

 

Dans cette perspective, il ne faudra certainement pas confondre, comme nous encourage à le faire le raciste « civilisateur », qui aime à inverser systématiquement les situations, le racisme du colonisateur qui attaque et subjugue, avec la réappropriation stratégique de ce genre de réductions idéologiques par celles et ceux qui subissent la violence structurelle de ce racisme. Car cette réappropriation, lorsqu’elle est conséquente et cohérente, est le contraire du réductionnisme raciste : elle est auto-réduction tactique, et très temporaire, non affirmée comme « valeur » positive en soi, et affirmant ontologiquement, positivement, la nécessité d’abolir toute réduction.

Frantz Fanon, par exemple, indiqua, en 1952, dans le chapitre 5 de Peau noire, masques blancs, avec une conscience tactique et éthique extrême, que « le » ou « la » « Noir-e », comme « être » « différent » (« non-blanc »), fut essentiellement une invention de certains « blancs », qui s’étaient d’abord eux-mêmes assignés à la « race blanche », « conquérante », pour mieux « racialiser », de façon dévaluante, le reste de l’humanité, qu’il s’agissait de coloniser en toute « légitimité théorique ». L’individu qui se vit comme « noir », dit Fanon, n’est plus reconnu par lui-même, il n’est plus un pour-soi, au sens hégélien, en tant que « noir », mais il sent qu’il n’est défini en tant que tel plus que par l’autre qui le soumet et l’assigne négativement, qui le considère comme une chose, comme un instrument, comme un en-soi : il est « enfermé dans une objectivité écrasante », et il « implore autrui »[8], dès lors, pour qu’il le fasse un jour exister comme personne humaine, vivante, complexe, dynamique, et non comme « identité » « objective », réductrice, restrictive et dévaluée.

Stratégiquement, les individus assignés de la sorte, s’unissent sur la base de cette assignation, mais ce sont d’abord des intérêts matériels qui les unissent désormais, et non des intérêts « identitaires » qui seraient relatifs à l'identité négative et immuable que les « civilisateurs » auront déterminée pour eux. Leurs luttes préparent un monde où de telles assignations, de telles séparations contingentes, qui sont le produit des dominateurs et des destructeurs, auront disparu : la victoire de la lutte contre le racisme abolit les catégories de « noir », de « blanc », de « race », etc., et, aujourd’hui, de « culture organique », comme catégories matériellement agissantes, construites par la domination, pour entretenir la domination.

 

 

 

 

      1. Analogies

 

Dans le même ordre d’idée, les féministes, aujourd’hui, en tant que féministes au sens strict, ne sont bien sûr pas « sexistes », pas même « théoriquement » : stratégiquement, ces personnes s’unissent avec d’autres personnes, assignées à la catégorie sociale du « féminin », dans la mesure où elles ont des intérêts matériels communs. Mais elles ne reconnaissent aucune valeur « positive », ici, à la notion de « féminité », en tant qu’elle est une construction patriarcale. La lutte qu’elles portent annoncent un monde où « le » « féminin » et « le » « masculin » auront été abolis, comme assignations discriminantes à un « genre » ou à une « sexualité » réductrice, fonctionnelle, et dévaluante.

De la même manière, « l’être-prolétaire » n’est pas une « identité » positive, à maintenir dans une réalité post-capitaliste, que promeuvent certaines luttes sociales radicales : mais il peut devenir auto-réduction tactique, sur la base d’intérêts matériels communs, qui doit donner lieu à l’auto-abolition du prolétariat, et à l’abolition des catégories matériellement agissantes que sont les classes, les marchandises, les « valeurs » économiques.

 

 

      1. Fédération

 

Ces réappropriations stratégiques, sont d’autant moins « réductionnistes », ou « essentialistes », qu’elles tendent à dénoncer, finalement, pour être tout simplement plus effectives, plus transformatrices, toute réduction socio-économique et politique en général : elles n’autorisent plus la « sectorisation » des luttes, mais s’engagent, lorsqu’elles sont conséquentes, dans un mouvement de fédération de tous les êtres sensibles et conscients, quels qu’ils soient, assignés à une « identité » disqualifiante, par un système réifiant (économiquement, sexuellement, « rationnellement », « techniquement ») : ces directions stratégiques déterminent une lutte qui devra finalement abolir toute domination raciste, patriarcale, économique, et, plus généralement, tout réductionnisme matériellement destructeur (classisme, anthropocentrisme, « humanisme » : aujourd'hui, c'est le capitalisme qui porte matériellement et mondialement ces projets, devenus plus barbares, car plus amoraux et « rationnels », plus neutres et calculants, plus massifs et plus structurels).

      1. Amalgames cyniques

 

L’institution raciste contemporaine, politique, sociale et économique, qui se voudra parfois « républicaine » (Etat français, etc.), diffusera une propagande qui « mettra dans le même sac » deux dynamiques absolument contraires, pour mieux s’ériger en « système pacificateur » indispensable.

Ces deux dynamiques contraires, mais idéologiquement amalgamées, sont les suivantes :

- d’une part, les mouvements antiracistes au sens strict, ou anticapitalistes au sens strict, qui se réapproprient stratégiquement les valeurs de la destruction, sans reconnaître une seule seconde leur « positivité », pour mieux les abolir finalement ;

- d’autre part, les dynamiques terroristes ou meurtrières, virilistes ou guerrières, qui se réapproprient pleinement et positivement les valeurs réductrices de la destruction, pour mieux consolider leur emprise et encourager leur pérennité (attentats meurtriers, capitalisme « anti-occidentaliste » développant l’idéologie, d’abord « occidentale », du « choc des cultures », etc.).

 

Un tel système dissocié, se voulant « républicain », « humaniste », « moraliste », « universaliste », niant donc son statut colonisant et exploitant, ne veut pas voir que c’est sa propre violence qui est exhibée à travers le second type de dynamiques. Et que le premier type, s’il est anticapitaliste de façon conséquente, n’encourage en rien ces violences structurelles, mais tente au contraire de les enrayer.

Autrement dit, dans notre contexte actuel, comprimée entre Charlie et « Charlie Coulibaly » (ou « Charlie Martel »), une lutte plus radicale, mais moins « extrême », voudrait émerger, et s’extirper de ces conflits binaires, dans lesquels chaque « camp » défend au fond un seul et même monde de la vengeance et de la violence, sur fond de domination aveugle, amorale et asociale. Mais chacun de ces deux « camps », également, massivement représenté, tend aussi à identifier cette lutte fragile, cette brèche, à l’autre camp honni, de telle sorte qu’elle passera toujours plus pour ce qu’elle n’est pas, et qu’elle finira par être engloutie, si elle ne formule pas ses projections de façon plus ferme et plus explicite.

 

 

      1. Horizons

 

Dans la dialectique du maître et du serviteur (ou de la servante), Hegel définit précisément la condition du maître : le maître ne reconnaît pas la conscience complexe et vivante du serviteur, ou de la servante, qu'il chosifie, et qu'il assigne à une « fonction » figée. Selon sa conscience dissociée, le maître est face à un pur instrument, à un pur objet qu'il utilise pour jouir, lorsqu'il est face à la personne qu'il domine.

Mais cette jouissance est aussi une misère, et ce pour deux raisons : d'abord, ne faisant que jouir immédiatement, et ne transformant pas le monde matériellement, le maître ne réalise pas son être actif dans le monde, n'imprime pas, de façon visible, matérialisée, son existence dans le monde, et ne peut dès lors se reconnaître lui-même comme individu appartenant au monde. En outre, et surtout, en ne reconnaissant pas positivement celles et ceux qui le servent, il n'est lui-même reconnu que de façon négative par ces serviteurs et servantes. Or, la reconnaissance négative que « subit » ce maître de la part des êtres qui rendent possible sa vie et sa survie fait que c'est son existence matérielle même qui n'a plus de consistance, dans la mesure où cette non-reconnaissance devient ici pour lui une forme de dépendance complète et intégrale, infantilisante et impuissante, à l'égard du monde économique, social, politique qu'il prétend régir. En s'assignant lui-même à l'identité réductrice de « dominant » (« blanc », « homme viril », humain « rationnel », « bourgeois », etc.), il traduit ainsi une façon de consentir à une misère psychique, et à une déprise à l'égard du réel, qui, si elle s'accompagne du luxe et du pouvoir, n'en est pas moins pathétique et lamentable.

Ainsi, l'esclave qui viendra le combattre, et qui viendra abattre son pouvoir, en dernière instance, le libérera de cette maîtrise qui demeure un sort désolant, une auto-réification qui ignore sa propre souffrance, mais qui n'est pas moins hébétée et totalement désincarnée. Le maître bien sûr ne veut pas être « libéré » de son propre enfermement, car il s'accroche, de façon atrocement dérisoire, à sa misère « luxueuses », comme si elle était son bonheur. Et c'est pourquoi il réprimera impitoyablement toute tentative d'émancipation. Mais si l'esclave pouvait déployer des luttes par lesquelles ce maître, sous une pression devenue insupportable, finirait par comprendre qu'un intérêt plus haut devrait l'encourager à souhaiter sa propre défaite, alors à un mouvement « extérieur » de destruction du pouvoir viendrait s'ajouter un désir d'auto-abolition du pouvoir, qui orienterait cette dynamique vers un dépassement strict du désastre.

Ces remarques tendent à relativiser la notion d'ennemi en soi : l'ennemi de la plupart, aujourd'hui, en effet, s'il est encore « humain », est aussi à lui-même son propre ennemi, et lorsqu'il le comprend, il devient l'ami de sa propre défaite, et donc de ceux qui organisent cette défaite.

De telles projections, bien sûr peu « réalistes », en l’état actuel des choses, ne s'affirment pas sans précautions. Mais un certain théoricien ayant critiqué radicalement le capitalisme, Marx, précisément, aura retenu cette leçon hégélienne, en affirmant que la lutte autonome des individus matériellement soumis par le capital, que la lutte de la plupart contre les structures de la destruction, annonçait une société cosmopolitique dont ne bénéficieraient pas simplement ces individus anciennement soumis, mais dont bénéficieraient tous les individus, quels qu'ils soient (anciennement dominants, ou anciennement dominés, mais anciennement, également, universellement soumis à de structures objectives mutilant toute vie consciente, quelle qu'elle soit).

De telles projections tempèrent également les soifs de vengeances meurtrières susceptibles de contaminer les luttes sociales radicales, puisqu’elles suggèrent leur vacuité stratégique. Elles dévoilent peut-être aussi la dangerosité d’une violence qui se voudrait « rédemptrice », ou d’un sang versé qui se voudrait « purificateur ». Celle d’un certain Marx peu conséquent, donc, également, qui aura indiqué sans nuance que la violence serait la sage-femme de l’histoire. Mais aussi la dangerosité d’un certain Fanon, finalement, ou de sa conception parfois romantique, héritière de l’ordre occidental-viril qu’il devait dénoncer, de la libération des « damnés de la terre »[9].

 

 

 

 

      1. Conclusion

 

Le raciste « culturaliste », aujourd’hui, qui est un exemple typique de maîtrise dépossédée, formule implicitement un seul souhait, quoiqu’il l’ignore lui-même : « venez abolir mon pseudo-pouvoir et ma pseudo-souveraineté, semble-t-il dire, mes mensonges et mes inversions idéologiques, car je ne peux plus me souffrir moi-même ».

Alain de Benoist, par exemple, en affirmant aujourd’hui simultanément, et de façon contradictoire, une idéologie raciste (et patriarcale) et une position prétendument anticapitaliste, explicite ce genre de désirs d’auto-abolition du dominant d’aujourd’hui.

Cela est devenu un devoir, à double sens, que de réaliser ces souhaits inconscients de tels individus puérils et immatures, qui formulent aussi explicitement leurs désirs d’être dépossédés de leur pseudo-puissance, au point qu’ils voudraient, inconsciemment, n’être jamais nés.

 

 

  1. L’extension de la logique essentialiste

 

 

Après cette clarification, nécessaire pour traiter de tels sujets, revenons plus en détails à l’analyse proprement dite du « cas Charlie Hebdo ».

 

La logique de naturalisation des caractères contingents, non totalement choisis par l'individu, n'est pas que raciste, ou encore patriarcale, mais elle s'étend dans tous les domaines du « penser » politico-esthétique abstrait prônant des valeurs universelles-abstraites par lesquelles les individus sont réduits à n'être que des symboles simples.

Ainsi, celui qui défend la « liberté d'expression » qui se serait manifestée chez ces « héros » de Charlie Hebdo, celui-là considère implicitement qu'un job, élevé au rang de « liberté », et peu importe la manière, lamentable ou cynique, sérieuse ou comique, dont il est effectué, qu'un job donc résume l'entièreté de la personne : il pose un essentialisme de la profession, analogue au racialisme, il considère implicitement que, de fait, certains individus, de par leur job, incarnant davantage que d'autres les valeurs « républicaines », seraient en un sens « supérieurs », intrinsèquement, à d'autres « petites gens » effectuant des tâches « plus basses ».

Qui a écrit : « Je suis un agent d'entretien ? » Personne quasiment, cela va sans dire. La « liberté de nettoyer » n'est pas vraiment récupérable par les « politiques », qui survalorisent le travail intellectuel, par-delà leur démagogie populiste. Et pourtant ce sont ces « petites gens » qui feraient aussi « fonctionner » l'économie « réelle » avec laquelle ils nous bassinent à longueur de journée, et ce de façon beaucoup plus concrète et directe que quelques dessins un peu vulgaires et pas vraiment drôles griffonnés par des journalistes un peu dépassés, un peu anachroniques, et pas très pertinents (une « double pensée », une dissociation « républicaine », est ici exhibée).

Pourtant, même si un tel « slogan » avait été massivement exhibé, il n’aurait pas moins été un message réducteur et phatique.

 

La quasi invisibilité de cet individu, « agent d’entretien », tué lors de ces attentats, évoque, plus largement, analogiquement, d’autres formes d’invisibilités, à un niveau global : un attentat au Cameroun, au Nigéria, en Lybie, en Irak, en Syrie, au Pakistan, au Tchad, ou dans d’autres pays « symboliquement » ou « économiquement » moins « prestigieux », ne provoque pas la même compassion « mondiale » (ou « occidentale », ce qui est la « même chose »), que « Charlie Hebdo » : ces guerres « banalisées » semblent autoriser la banalisation des morts qu’elles causent, trop peu « exceptionnelles », trop peu « spectaculaires ». A un niveau plus local, mais dans le même ordre d’idées, l’« anonymat » assez précaire d’un simple « agent d’entretien », rendra sa disparition soudaine trop « banale » pour être figurée médiatiquement.

La compassion nationale sélective (un « agent d’entretien » tué provoque moins d’affliction), est associée « logiquement » à une compassion mondiale sélective (un pays, économiquement « en retard », attaqué, provoque moins d’attention) : ces deux formes discriminantes expriment très clairement la façon dont une division nationale du travail (classiste) et une division internationale de ce même « travail » (coloniale/raciste), « fonctionnent » de façon analogue : elles réduisent, assignent la plupart, pour mieux sélectionner des symboles « signifiants » à exhiber, très locaux et obnubilants (« liberté d’expression », crayons de couleurs, etc.), et pour mieux dissimuler des réalités déqualifiées, structurelles et durables, massivement désastreuses (misère matérielle, non–reconnaissance d’une grande majorité des individus).

Dans la continuité donc des analyses de Nancy et Lacoue-Labarthe, analyses que l’on appliquerait aux événements médiatiques et aux manifestations de janvier 2015, une forme de totalitarisme « soft », insidieux, s’annonce là : esthétisation obnubilante d’un politique abstrait.

  1. Chasseur et chassé

Après cette "mise en perspective", on peut revenir à la "question meurtrière", de façon plus déterminée, telle qu'elle est aussi structurellement conditionnée par un ensemble d'assignations sociales réductrices, qui dépassent le champ du seul "racisme" ou de la seule "exclusion".

 

Le plus inquiétant peut-être dans cette affaire, c’est que c’est le point de vue des tueurs qui vaut comme étant le point de vue de référence, le point de vue qui impose une façon précise de définir les êtres.

« Ils » ont visé « Charlie Hebdo » en tant que « symbole » d’une « liberté d’expression » qu’« ils » jugent « décadente ». « Nous » défendons, après cette attaque, ladite « liberté d’expression », comme une « valeur » positive et fixe à défendre. « Ils » ont « choisi » de tuer des « flics » pour dénoncer le symbole d’une « République » oppressive et sécuritaire, recrutant des « mauvais » « musulmans », s’en prenant aux « véritables » « musulmans ». « Nous » sommes, de notre côté, de façon réactive et acritique, « tous des policiers », comme s’il y avait là une « valeur » positive et fixe à défendre (à tel point que « notre » chanteur « national » Renaud, dit « anarchiste » dans sa jeunesse, se vantera plus tard, dans une chanson, d’avoir « embrassé un flic »). « Ils » ont « choisi » de s’en prendre à des « juifs », pour défendre peut-être, d’une façon absolument abjecte et absurde « le » « peuple palestinien », ou les « arabo-musulmans » « en général », tels qu’ils seraient menacés par « le » « Juif » universel. « Nous », par réaction, nous sommes tous « juifs », réduisant les individus morts dans l’hyper cacher à leur seule religion (elle seule, comme caractère remarquable, étant susceptible d’orner, comme symbole, des étendards, lors d’une manifestation politico-esthétique)… « Nous » donc, selon un essentialisme pernicieux, « républicaniste », « culturaliste » ou « travailliste », qui devient une « valeur » « vraie » à défendre, nous réduisons les individus à de pures abstractions censées les définir, et nous affirmons, sans nuances, la valeur « en soi », positive, des assignations réductrices qui ont pourtant donné lieu à des meurtres.

« Notre » appel à la « tolérance », ou à la « liberté » en un sens abstrait, mutilant, réductionniste, n’est jamais que le versant réactif, et impensé, de la pensée de ceux qui les « menaceraient ».

Le chasseur et le chassé, selon un paradigme cynégétique classique, possèdent les mêmes armes. L’hypocrisie du « chassé » se mettant en chasse (la « République ») est de rejeter le meurtrier au sein d’une infinie altérité, alors qu’il lui a précisément emprunté sa manière de déterminer les « proies », pour le combattre.

 

Mais les choses semblent plus complexes encore.

Ici encore, les trois points de vue mentionnés plus haut, pour saisir à la fois la perspective "républicaine", la perspective mythologique des tueurs, et la perspective sociale triviale, s'entrecroisent, pour déterminer, au sein d'une idéologie qui se matérialise toujours plus, une dialectique indéfinie de la vengeance et de la destruction.

Ce « chassé », en effet, qui se définit du moins comme tel (la « République »), demeure néanmoins une forme originairement coloniale et expropriatrice, il reste celui qui, historiquement, entreprend la première « chasse ». Comme chassant initial, c’est bien lui qui aura déterminé le premier ces formes d’assignations et de réductions : de fait, l’universalité abstraite de ses « droits formels », rejetant un grand nombre d’individus réifiés hors de « l’humanité », accompagne son « projet » d’expropriations et d’invasions violentes. Lorsqu’il semble devenir « proie », les nouveaux « chasseurs », qui voudraient réagir à une exclusion ou à une assignation subies, voulant dès lors « représenter », confusément, et de façon tout aussi manichéenne, les « victimes », ici essentialisées, de son universalité abstraite, ne se sont peut-être que réappropriés eux-mêmes des valeurs mutilantes qu’il avait imposées d’emblée, en pensant que ces valeurs devaient être affirmées positivement, « reconnues » en leur « légitimité » : lorsque ce « chassé », donc, initialement chassant, se réapproprie à son tour, de façon acritique, les valeurs réductrices de ceux qui le « chassent » désormais, il ne fait que réaffirmer des valeurs qu’il a toujours défendues, et qui lui sont « revenues », à l’intérieur d’une spirale indéfinie de la vengeance et du meurtre (à moins, selon une autre perspective plus générale, qu’elles aient toujours été dans les même mains : celles des militaires virilistes et « conquérants »).

La domination, (néo)coloniale, étatico-nationale, traditionnellement active et affirmative, devient apparemment réactive, elle devient apparemment une simple « réponse » à une violence qui serait purement « extérieure ». Mais en fait, elle ne fait que renouer avec sa propre violence originaire, toujours plus précisément. Cette forme dialectique réactive, dont la synthèse semble indéfiniment ajournée, produit un auto-dévoilement toujours plus précis des structures gestionnaires de la destruction, et qui donne à penser, et qui devrait pouvoir encourager des luttes adaptées, pour les abolir.

Ce cycle d’une vengeance réactive, indéfiniment meurtrière, ne pourra être interrompu que lorsque la forme réactive, ou réactive « au carré », sera contrecarrée par l’affirmation et la réalisation de valeurs concrètes et vivantes, qui ne se réapproprient plus les évaluations des appareils destructeurs en voulant les « pérenniser » : soit par l’affirmation de valeurs non expropriatrices et non coloniales, non assignantes et non réductrices. Ces « nouvelles » valeurs, qui s’enracinent aussi dans une fidélité à des formes résistantes immémoriales, peuvent émerger, et persister, par exemple, lorsque des luttes sociales, des sabotages non meurtriers, des formes désobéissantes résolues, des stratégies d’auto-défense ciblées, des occupations déterminées, des blocages ponctuels, des désimplications assumées, des désordres tactiques, encouragent des dynamiques, progressives ou irruptives, de destitutions et d’abolitions des instruments inertes de la destruction, au profit de l’égalité, de l’autonomie, de la reconnaissance, et du soin positifs, réels, de tous et de toutes.

 

  1. Une personne est plus qu’un « travail ». Notre « devoir de mémoire » ne peut devenir devoir d’oubli.
    1. « Je suis Charlie »

 

Dans la continuité de cette réflexion critiquant toute assignation réductrice, et idéologique, il s’agirait finalement de rappeler qu’une personne assassinée ne devrait plus être considérée simplement comme un « job », « job » toujours plus négatif ou réducteur, par-delà toute « valorisation » économique, superficielle, ou idéologique… Nous devrions plutôt déplorer, si cela est encore possible, la disparition désolante, et quotidienne, d’individualités totales et complexes, que tout pouvoir mensonger et récupérateur n’étiquette jamais que de façon insidieusement déqualifiante, voire violente.

Ramener un individu tué à son « être-journaliste », pour honorer quelque « devoir de mémoire officiel », ce n’est plus forcément honorer la personne en tant que telle, mais c’est considérer, tendanciellement, que sa mort n’est « mémorable » que parce que l’individu a d’abord été réduit, mutilé : l’individu complet, concret, est donc bien « oublié » au sens strict, et il devient une nouvelle fois, victime (ainsi que ses proches), mais victime symbolique désormais, d’un pseudo-« devoir de mémoire », qui l’instrumentalise, et ne retient de lui qu’une dimension toujours plus abstraite, non spécifique, de son « être » (son « job »).

La victime post mortem ici est d’autant plus victime, symboliquement parlant, de ce « devoir de mémoire officiel » isolant sa seule profession, qu’aujourd’hui, le monde du travail développe des cloisonnements, standardisations, réifications, quantifications, qui font que, même un « métier » se voulant « prestigieux » devient très vite non-spécifique, et empêche toujours plus la personne de développer sa singularité propre : ainsi, comme peut le constater déjà le simple spectateur, l’entre-soi, la mutilation impensée du langage, la curiosité vaine, une sensibilité à quelque « ère du temps » inessentielle, le stress dépensé sans visée consciente, la vacuité ou la vanité du sens, le bavardage équivoque et phatique, l’impensé idéologique, seront des déterminations toujours plus visibles dans le monde du journalisme industriel, et mutilant toujours plus souvent les personnes insérées dans ce monde. La « personnalité » journalistique, certes, semble « s’investir » encore subjectivement, « s’épanouir », se « réaliser », imprimer son « style », son « engagement », son « esprit critique », dans cette zone toujours plus abstraite, séparée, chosifiée, standardisées, asociale et acritique que devient son lieu de travail. Mais cette dissociation, ou fausse conscience, qui s’aggrave lorsqu’elle se fait appeler, émotivement, et de façon grandiloquente, « liberté d’expression », n’abolit pas un abrutissement et une abolition de toute qualité, de toute reconnaissance, qui se généralisent toujours plus. Elle accroît au contraire son caractère insupportable, quoique peu consciemment.

 

Si je dis donc « je suis Charlie », il se pourrait bien que j’exprime, inconsciemment, une sorte de vérité : mais alors je n’honore plus quiconque ici, contrairement à ce que je crois immédiatement, mais je déplore ce que je deviens, et ce que toutes et tous nous tendons à devenir, malgré nous.

Selon cette perspective, « je suis Charlie », oui, de fait, mais au sens où mon « engagement critique », au sens où ma « citoyenneté », mon « travail », mon « humour », mon « intelligence », deviennent toujours plus impersonnels, sans qualité, standardisés, réifiés, insérés dans des logiques abstraites et destructives, et au sens où je m’investis subjectivement et affectivement, dès lors, dans ces zones mêmes de la vie où plus rien de concret et de qualitatif ne compte, jusqu’à devenir à mon tour la « cible » sans visage et sans incarnation, de meurtriers eux-mêmes désincarnés, qui ne voient plus qu’un procès automatisé, mécanisé, à « réguler » ou à « épurer » de façon également mécanique et automatique. Jusqu’à ce que je devienne absolument oublié, mutilé, consommé, absent, après ma disparition, jusque dans la « mémoire » calculante et sans figure, informatisée, de l’ordre gestionnaire qui aura prétendu assurer ma « survie » et ma « sécurité », et qui ne retiendra de moi que de pures quantités ou « symboles » dépourvus de dimension vivante.

Pour autant, est-il absolument nécessaire d’afficher publiquement une telle détresse inconsciente de notre « citoyenneté » clivée ? Lorsqu’une telle déprise à l’égard de nos propres vies cesse d’être refoulée, et qu’elle devient plus consciente, ce ne sont plus ces « slogans » équivoques et réducteurs, communautaires (« Je suis Charlie », etc.) qui s’imposeront, mais certaines formes de luttes sociales plus radicales, qui supposent aussi une autocritique radicale de l’ordre réducteur et invasif, que « nous » sommes aussi quelque peu, puisqu’il se perpétue aussi matériellement par « nous ».

 

Honorer une personne décédée, cela ne peut signifier le fait d’isoler la dimension la plus aliénée et la moins spécifique, la moins singulière de son être, pour la conserver dans la mémoire. Cela devrait signifier tout le contraire.

 

    1. « Je suis policier »

 

Pour ce qui est des « policiers », ou « agents de police », leur situation implique d’autres formes de fausses consciences et d’aliénations, mais pas moins désastreuses : selon certaines déterminations systémiques, rationnellement organisées, synthétisées « de l’extérieur » (administration, gestion, standards productifs « publics », etc.), et indépendamment de la multiplicité des individualités « policières » concrètes, structurellement devra s’imposer ici :

  • L’organisation rationnelle d’une faiblesse de l’esprit critique « policier », ou désobéissant ; des formes d’embrigadements hypnotiques instrumentalisant des exclusions éventuelles, scolaires, familiales ou sociales, subies antérieurement par « l’agent » ;
  • le contrôle autoritaire d’une dissociation inconsciente « policière », psychiquement violente, dissociation renvoyant à la nécessité d’obéir à un « ordre » répressif qui encourage pourtant, d’emblée et jusqu’à aujourd’hui, le désordre meurtrier global et structurel ;
  • la gestion d’un auto-abrutissement « policier » corrélatif, qui devra empêcher l’accès à cette misère inconsciente, et qui permettra qu’elle soit « régulée » sans « cas de conscience » ;
  • la gestion d’une « capacité » « policière » à banaliser quotidiennement une violence symbolique et physique et à éprouver un faible respect pour la personne réprimée ou assignée, et donc aussi un faible respect pour soi-même ;
  • et surtout, une nouvelle fois, la gestion instrumentale d’un souci « policier » de « bien faire », qui doit dissimuler toujours plus le fait qu’on se situe là dans un secteur du « faire » où tout « bien » renvoie à l’affirmation idéologique selon laquelle le principe entretenant la misère aurait quelque chose de « légitime ».

L’hostilité « populaire » se surajoute tendanciellement à ces formes de misères « policières », comme facteur qui vient les approfondir, pour aggraver les dissociations en jeu (mais aussi les violences répressives absurdes et gratuites, de fait) : car chaque individu « citoyen » tend à savoir, même s’il est épris de « sécurité », que ces pompiers pyromanes « policiers » punissent essentiellement des crimes et délits qui sont structurellement rendus possibles par le système légal, étatique, économique, qu’ils « représentent », comme « agents » fonctionnels d’un système autodestructeur.

Des personnes policières assassinées, de ce fait, Ahmed Merabet et Franck Brinsolaro, ne seraient ramenées, de façon catégorique, à leur être-policier, dans un souci de « reconnaissance » post mortem, que de façon tristement déshonorante, d’un strict point de vue qualitatif et éthique…

Ceci est d’autant plus vrai dans le contexte national et international présent : en effet, dans un contexte de crise socio-économique, d’austérité, de barbarisation de l’exploitation, de la prolétarisation, de l’exclusion, du racisme et du patriarcat structurels, dans un contexte idéologique mettant en avant quelque « choc des cultures » fantasmé, dans un contexte de répression et de contrôle durcis, d’état d’urgence autoritaire, on assiste « logiquement » à la radicalisation de certaines violences policières (racistes, homophobes, sexistes, anti-pauvres) qui rend toujours plus d’individus hostiles face à cet « ordre » cynique, de façon consciente ou latente ; ces mêmes individus, donc, s’ils scandent à un moment donné « je suis policier », ne font qu’aggraver leur propre dissociation, leur propre mépris d’eux-mêmes, leur propre désespoir, et finissent par violer à leur tour le « devoir de mémoire » qu’ils prétendent mettre en valeur (cf. Renaud).

Mais ici encore, peut-être que, dans le slogan « je suis policier », s’annonce non pas une façon d’honorer des personnes, mais bien de déplorer notre propre situation présente, et désolante.

De fait, selon la logique explicitée plus haut, d’une certaine manière « je suis flic », sous certaines conditions déterminées, « je » dois bien le reconnaître.

      • Si je suis fonctionnaire, même si je ne réprime pas, mais soigne, éduque, instruit, administre, gère, surveille, encadre, nettoie, discipline, forme, structure, alors je participe de toute façon à un ordre fondé juridiquement sur un droit qui entretient le désastre, l’inégalité, et la guerre permanente, en tant qu’il dérive strictement d’une base sociale capitaliste, et de ses invasions et expropriations initiales (droit bourgeois : propriété privée). Tant qu’il est inséré dans un cadre étatique capitaliste, le professeur, par exemple, formant une force de travail exploitable dans le futur, produit, comme rouage dans un système qui le dépasse, et malgré toutes ses « bonnes » intentions « humanistes », une violence symbolique, des inégalités socio-économiques, qui rendront nécessaires, plus tard, des « régulations » policières violentes, pour les personnes qui auront subies négativement ces violences scolaires. Le psychiatre « public », individualisant des pathologies pourtant essentiellement sociales, et assignant des individus sensibles à la non-normalité, via une randomisation sans qualité, produit des violences psychiques qui, si elles s’expriment sur la place publique, rendront nécessaires des « interventions policières » « ciblées ». L’employé administratif, qui ne fait qu’appliquer les « consignes » « d’en haut », produit quotidiennement, mais sans conscience et sans intention « malveillante », des exclusions injustes et des négations cyniques face aux vécus tragiques d’individus marginalisés, dont les « débordements » sur la « place publique » seront « gérés » par les « agents de police », à l’intérieur d’un système de délégations dans lequel chaque rouage fonctionnel doit compléter tous les autres rouages, assignés à d’autres fonctions stratégiques. « Je suis flic », reconnaît le fonctionnaire non-répressif, mais il s’engage alors dans une autocritique radicale, si pour lui « l’être-flic » renvoie finalement à une forme répressive arbitraire et insupportable.
      • Si je travaille dans le privé, ma survie dépend de toute façon du droit bourgeois fondant la propriété privée des moyens de production, et donc de la défense étatique, policière (mais aussi militaire) de ce droit bourgeois. Ici encore, « je suis flic », mais en un sens que je n’avais peut-être pas envisagé. Si je suis gestionnaire, ou dirigeant, dans le privé, je consens à mon auto-réification, et développe souvent une psychologie sadique, certes de façon latente ou inconsciente, et par-delà quelques larmoiements « humanistes » éventuels : « je suis flic » de façon assez volontaire, même si je ne peux encore l’affirmer très explicitement. Si je suis prolétarisé-e en tant que producteur, productrice de marchandises « privées », et subis passivement et objectivement ma réification, alors les marchandises souvent destructrices, concrètement et socialement parlant, que je peux produire, rendent éventuellement nécessaires des interventions répressives, mais « je serai flic » comme un sort qui m’est finalement imposé, que je ne peux plus assumer, d’autant plus que les organes effectivement répressifs de l’Etat pourront me tomber dessus plus tard, lorsque j’aurai éventuellement été exclu-e, précarisé-e, affamé-e, par un ordre « travailliste » qui se débarrasse régulièrement des travailleurs et travailleuses qui ne seraient plus « utiles » dans le procès de valorisation.
      • Si je collabore à l’ordre spectaculaire-marchand médiatique, en chantant de vagues chansons, en faisant de vagues blagues, clips, films, écrits, en produisant de vagues produits culturels marchandisés, qui ne sont que des prétextes censés venir décorer la logique sans qualité de la valeur, je suis ce flic « léger » et « amusant » qui divertis, ou qui détourne les regards, pour que la police effective et non métaphorique puisse faire « son travail » dans les meilleures conditions possibles, et sans être critiquée ou remise en cause régulièrement par les individus assignés et réprimés structurellement par elle.
      • De façon générale, si je suis un simple consommateur, au sein d’une métropole d’un centre impérialiste comme la France, je dépends des organes répressifs « français », qui « protègent » la propriété privée de mes biens de consommation ; « je suis flic », mais je suis aussi « militaire », puisque la « santé » de cette « économie réelle » dont je « bénéficie » en tant que consommateur, dépend d’interventions militaires françaises « ciblées », « permettant » un monopole sur certaines ressources exploitables, ou « permettant » le « maintien » des « vagues migratoires » dites « menaçantes » hors du territoire « français ».

Cela étant, est-il absolument indispensable d’afficher, dans une chanson ou dans la rue, une telle détresse inconsciente de « notre » « citoyenneté » dissociée ? Lorsqu’une telle dépossession cesse d’être refoulée, et qu’elle devient plus consciente, ce ne sont plus ces « slogans » équivoques et réducteurs, excluants (« Je suis policier », etc.) qui s’imposeront, mais certaines formes de luttes sociales plus radicales, qui supposent aussi une autocritique radicale de l’ordre réducteur et invasif, que « nous » sommes aussi quelque peu, puisqu’il se perpétue aussi matériellement par « nous ».

Ces remarques n’indiquent bien sûr pas un « nivellement » des responsabilités et des souffrances administrées ou subies. Il existe aujourd’hui encore, explicitement, d’un côté, des individus piétinés et exclus par ce système impersonnel étatico-capitaliste, et des individus qui, d’un autre côté, le gèrent et qui peuvent « profiter » d’avantages réels, malgré le fait que, de façon désolante, même les individus exclus ne peuvent se maintenir dans l’existence que par la collaboration passive à l’ordre qui les exclut, et qui en exclut tant d’autres.

Par ailleurs, un professeur, dans un autre ordre d’idées, ne frappe pas encore avec une matraque de jeunes mineurs, mais il se contente de s’adresser à eux par la parole. Les actes concrets qu’il pose, dans le monde vécu concret, et non plus selon des déterminations systémiques « fonctionnelles », restent radicalement différents de ceux que pose tel CRS. Et il s’agit bien toujours, au sein d’une critique sociale non abstraite, conséquente, de penser les dissociations et les différenciations qui s’imposent lorsqu’on passe de la critique du « système » (comme abstraction unidimensionnelle et cybernétique) à la considération du monde vécu dans sa concrétude et dans sa complexité, par-delà la manière dont ce monde vécu est affecté par le dit « système » (ce qui interdira aussi d’ailleurs de penser « l’être-policier » de façon catégorique ou abstraite, sous peine de confondre des pratiques policières inhumaines avec d’autres pratiques plus « routinières » et anodines, et sous peine donc de minimiser les premières, ou de diaboliser de façon populiste ou manichéenne les secondes).

Surtout, un individu-consommateur pauvre, ou subissant des discriminations/exclusions relatives à des assignations classistes, racistes, ou patriarcales, subit essentiellement l’ordre répressif étatique, même si son statut de consommateur ou de consommatrice induit la « nécessité fonctionnelle » d’une police (ou d’une armée) « garantissant » la propriété privée de son « bien ».

Une certaine répression policière tendanciellement violente et arbitraire, raciste, inégalitaire et patriarcale, doit donc bien sûr être critiquée et combattue en tant que telle, pour elle-même.

Mais les remarques qui précèdent indiquent aussi une chose : dans cette lutte spécifique, chacun et chacune peut comprendre qu’il ou elle lutte également contre un ordre asocial et sans visage, cybernétiquement articulé, qu’il ou elle fait aussi « fonctionner », à divers degrés, qui permet aussi sa survie, qui met en place les conditions matérielles de sa vie et de son existence, et qu’il s’agit donc de ne pas « cibler », de façon populiste, et sans autocritique radicale, certains rouages explicitement amoraux du système, eux-mêmes mus par une logique impersonnelle, mais bien de s’engager dans une lutte radicale, et non extrême, contre un ordre totalisant, ce qui passe aussi par certaines formes de désimplications strictes et déterminées.

    1. « Je suis un agent d’entretien »

 

 

Quant à l’agent d’entretien, Frédéric Boisseau, il peut être en ce qui le concerne immédiatement compris dans sa concrétude, même dans le cadre abstrait, symbolisant, esthético-politique : car lui-même n’exerce pas une profession « symbolisable » par la dite « République ». On dira publiquement de lui, par exemple, qu’il était père, restait amical et bienveillant, humain ou honnête, exerçait des activités créatives hors de son travail, etc. Seul un agent d’entretien, discrètement, exercerait une activité qui ne le réduirait pas, parce qu’il aurait vécu, certainement, une autre forme de paradoxale liberté : la liberté de ne pas être « libre », de ne pas être « soi », exclusivement dans ou par le travail, mais de l’être éventuellement hors de la sphère du travail.

Néanmoins, ces assignations qui seront plus « qualitatives » (honnêteté, amabilité, vie privée « simple » et « modeste »), définies négativement comme formes de « non-reconnaissance » de l’être travaillant, deviennent, hélas, de nouvelles réductions, et cette fois-ci, des réductions de l’intime… Qui définiront une personnalité-standard, susceptible d’être décrite dans certains articles de presse larmoyants mais impersonnels.

 

« Nous », consommateurs-travailleuses-exclu-e-s sans « nom » et sans « visage » « reconnus », anonymes quantifiés, dont la « qualité » elle-même est exhibée pour qu’on occulte sa dimension vivante, nous devenons toujours plus cet « agent d’entretien », ou ces agents d’entretiens d’un système impersonnel et calculant, automatisé et indépendant, qui « nous » intègre en tant qu’il nous efface et nous oublie.

 

II Irresponsabilités

 

Avant d’en venir à l’analyse politique de l’événement ayant touché spécifiquement Charlie Hebdo, il faut réaffirmer un point de vue moral de base : le meurtre de ces individus pacifiques, comme tout meurtre brutal commis par des fanatiques, est d’une abjection sans nom et d’une bêtise absolue ; ceux qui affirment que les journalistes de Charlie Hebdo auraient « mérité » de mourir sont tout simplement obscènes, et inversent les responsabilités de base, au sein d’une situation concrète de base, d’abord locale et définie (des coups de feu meurtriers, d’un côté ; des victimes de ces coups de feu, de l’autre).

Plus globalement, ces journalistes sont eux aussi devenus des « symboles » à « abattre », ont subi des assignations, et sont devenus les victimes d’une dialectique négative de réactivités indéfinies, de vengeances indéfinies, dont le principe initiateur, historique et matériel, est l’Etat-nation expropriateur, qui est censé avoir été « attaqué » à travers eux. Très évidemment, dénoncer aujourd’hui radicalement les réductions destructrices qu’encourage cet Etat-nation « occidental », ce ne sera jamais « se réjouir » de ces morts instrumentalisées, mais ce sera au contraire les déplorer radicalement, comme toute mort absurde et évitable d’aujourd’hui, en ciblant la responsabilité accablante des gestionnaires de cette forme-Etat, « symbolisant » et réifiant les êtres, même ceux qu’ils prétendent « défendre ».

Cela étant, cet Etat-nation n’est pas, a priori, qu’une bureaucratie « d’en haut ». C’est aussi « chaque citoyen », qui, à sa manière, est censé participer à sa logique, la maintenir. La parcellisation indéfinie des tâches « citoyennes » ou « sociales » assignées indique certes des responsabilités souvent minimales. Et l’engagement plus conséquent de certains « hauts fonctionnaires » « républicains » indique que certaines responsabilités sont plus « écrasantes ».

Néanmoins, il doit être encore possible de penser, selon de telles considérations, la question d’une responsabilité politique propre à tout journalisme satirico-politique, par exemple, ou à toute « citoyenneté » en général, à partir de l’événement, par-delà culpabilité et innocence.

 

La logique de la destruction ici critiquée, cette logique économico-politique, étatico-nationale, dite « républicaine » aujourd’hui, qui engendre jusqu’aux meurtres de celles et ceux qu’elle prétend « défendre », c’est aussi une logique que tout citoyen non désobéissant entretient, et qui fait qu’il aura sa part de responsabilité dans le désastre qui touche la plupart, et qui le violente aussi lui-même. Le journal Charlie Hebdo n’a pas su refuser complètement une collaboration à cette logique destructrice, comme tant d’autres « citoyennetés » dissociées, logique qui entretient, entre autres choses, la dynamique par laquelle certain-e-s de ses journalistes furent tué-e-s.

 

Une telle pulsion morbide inconsciente, de cette « citoyenneté » journalistique, éclaire le rapport plus général de tout « citoyen », de toute « citoyenne », que nous sommes tous, des dites « démocraties libérales », aux questions de leur responsabilité, de leurs désirs de « conséquence » et de « cohérence », de leurs sentiments corrélatifs de culpabilité et d’impuissance, ou de leurs désirs suicidaires.

 

  1. Ce qu’implique a priori l’engagement public ou politique

 

D’abord, si l’on « continue » de « respecter » les idées de « citoyenneté » et d’engagement politique, on devra continuer à dire qu’un individu qui écrit et dénonce un ordre politique des choses exerce lui-même, a priori, une activité politique, en un sens éminent. Cela l’engage. Si ses lecteurs prennent les armes, en vertu de ce qu’ils ont lu, alors il sera, au moins partiellement, responsable. Cette responsabilité n’est pas directe : lui-même ne s’associe peut-être pas à leur lutte armée. Mais elle est au moins indirecte. De même, si, suite à la lecture d’un article politique, des lecteurs prennent la parole en public, livrent le contenu de l’article, et persuadent ainsi des hommes de lancer des actions violentes ayant un but politique déterminé, alors certes, le journaliste sera deux fois éloigné des actes violent, mais il sera pourtant, de façon indirectement indirecte, au moins partiellement responsable.

Traiter de sujets politiques, religieux, sociaux, déterminés, que ce soit sur le mode de la satire ou de façon sérieuse, cela engage nécessairement le journaliste en question, puisqu’il a des lecteurs qui ne sont pas tous seulement des écrivants (ils peuvent mobiliser des moyens violents), et dans la mesure où, partout dans le monde (monde qui s’est globalisé, et où l’information diffusée en France peut atterrir à l’autre bout de la planète), des hommes et des femmes sont tués à propos de tels sujets.

 

Certes, les conséquences causales d’un acte, au premier abord, ne sont pas identiques aux finalités déterminées par les agents. Certaines conséquences improbables, imprévues, et fâcheuses, d’un acte dont l’agent, « bienveillant », ignorait l’ensemble des enjeux, n’engagent pas nécessairement la responsabilisation de cet agent. Un individu peut avoir de très bonnes intentions, en sauvant par exemple un autre individu de la noyade. Mais cet individu ainsi « sauvé » pourra très bien tuer trois jours plus tard quelque victime innocente. Ce meurtre s’explique en partie parce que l’individu qui deviendrait meurtrier a été sauvé de la noyade trois jours plus tôt par l’individu aux bonnes intentions. Selon une stricte causalité déterministe, cet individu aux bonnes intentions « produit », certes indirectement et partiellement, mais certainement, la mort de la victime. Pour autant, cet individu n’est pas « responsable » moralement, car ses intentions sont « pures » : c’est sonignorance qui a produit le mal, non sa malveillance intrinsèque. Il ne visait pas le résultat final de son sauvetage comme finalité a priori posée pour lui-même.

 

Sur le plan des actes individuels et privés, des secours contingents ou des aides singulières, les conséquences causales et la fin posée pour soi-même ne seront pas identiques.

 

Cela étant, sur le plan de la politique, de la vertu du citoyen en tant qu’individu apparaissant sur la place publique pour énoncer ou dénoncer, maintenir ou modifier l’ordre existant, en l’effectivité publique, la situation se modifie, car une forme de liberté radicale ici, extrêmement responsabilisante, est engagée (indépendamment de la question de savoir si cette liberté est toujours plus discréditée, ou toujours plus tournée en « dérision ») : ici, conséquences causales et détermination d’une responsabilité deviennent, en droit, identiques, en vertu d’une facticité implacable : en vertu de la situation selon laquelle la publicité, la visibilité publique, toujours plus massive, de l’acte, le rend causalement extrêmement conséquent, ce qui rend nécessaire le maintien d’un sentiment de responsabilité extrême.

  1. Un journal « irresponsable » dans le spectacle

 

Un journaliste satirico-politique, s’il se permet de traiter de sujets politiques brûlants avec humour, lequel humour est une arme subversive potentiellement dévastatrice, doit reconnaître qu’il est l’incarnation d’une certaine vertu politique, au moins partiellement.

Une arme puissante politiquement implique de grandes responsabilités (l’humour n’étant pas à pratiquer à la légère, mais étant une chose « sérieuse », aussi paradoxal que cela puisse paraître… Coluche par exemple voulait en être convaincu). Dessiner des caricatures, réduisant à des symboles réducteurs, les « types » « du » « musulman », « du » « catholique » et « du » « juif », copulant à la queue leu leu, est peut-être « très drôle » pour certains, mais celui qui dessine cela, si du moins il connaît le contexte international (et il est censé le connaître s’il dessine de telles choses pour les diffuser publiquement), et s’il a conscience de la grande violence potentielle, symbolique et idéologique, de l’arme humoristique qu’il détient au bout de son crayon, doit savoir qu’il pose là un acte politique fort, qu’il s’engage radicalement, au sens strict. Il devra assumer la façon dont il n’empêche pas la diffusion insidieuse de préjugés essentialistes, éventuellement ethnicistes, homophobes, et hétérocentrés (et ce sur le mode symbolico-esthétique critiqué plus haut).

Tout acte politique, ou public, aujourd’hui, massivement visible, même s’il ne s’agit là « que de journalisme », est de toute façon un engagement, une façon d’assumer ce qui arrive suite à l’acte, une promesse, en un certain sens, ou encore une façon de se poser, soi et son acte, dans la continuité mondaine des choses. Mais la visibilité massive, qui écrase cette publicité, qui rend toujours plus incontrôlables, imprévisibles, ses conséquences propres, abolissent finalement une exigence de responsabilité, qui devient trop effrayante, dans un contexte où elle devient pourtant encore plus nécessaire. Le « public », le « commun », et les engagements qu’il suppose, sont toujours plus massacrés par sa massification, qui produit replis, déresponsabilisations, atomisations « désinvoltes ».

Mais cette situation ne doit pas constituer une « justification » de ce « choix », qui consiste aujourd’hui à affirmer une « irresponsabilité » nouvelle, dans le même temps où ces actes « citoyens », partout exhibés, engagent des responsabilités toujours plus nombreuses et impérieuses. Si nous excluons de notre considération le journal de Mickey, la notion de « journal irresponsable » reste une contradiction dans les termes, d’autant plus si ce journal mobilise l’arme fatale : l’humour, s’il traite en outre de sujets brûlants, s’il symbolise le politique de façon tendancieuse, et s’il s’insère dans un contexte international délicat où, d’autre part, tout mouvement médiatique assez provocant, même venant d’un torchon français peu vendu, est susceptible d’être relayé aux quatre coins du globe (on songera à ce titre à la diffusion d’une caricature schématique de Mahomet coiffé d’une bombe, dans un journal d’extrême droite danois, en 2005, caricature diffusée par Charlie Hebdo en 2006, et ayant provoqué scandales et émeutes partout dans le monde musulman).

 

 

De deux choses l’une :

  • ou bien le torchon en question est conscient de cette absurdité consistant à se juger « irresponsable », et alors il s’agit là d’un trait « d’humour noir », parmi tant d’autres (en réalité, chaque journaliste de Charlie Hebdo serait conséquent, et assumerait une responsabilité éminente face aux conséquences médiatiques ou politiques, parfois désolantes, de chaque nouvel article ; mais alors un cynisme assez effrayant semble s’affirmer ici) ;
  • ou bien ce journal revendique son irresponsabilité, et l’exhibe fièrement (il est alors au sein d’une pensée contradictoire, au sein d’un geste politique radical qui simultanément se veut dégagé et désinvesti, c’est-à-dire non-politique – ceci étant le propre de tout libéralisme, soit dit en passant : on parlera d’un individu qui est un « apolitique de droite »).

Il y a l’idéologie revendiquée par les individus, d’un côté, et il y a les conséquences effectives des actions individuelles, d’un autre côté. Au niveau politique, seules les conséquences effectives sont à considérer, car elles seules constituent la réalité politique concrète. Les belles âmes se désolent de cette sévère vérité, et renonceront finalement à l’action, pour ne pas avoir à constater que leurs principes moraux « purs » et « sincères » seront nécessairement subvertis au fil de leur effectuation concrète. Les provocateurs « irresponsables » de leur côté, manipulant les images de façon inconséquente et inconsciente (comme tout publicitaire aime à le faire), sans se soucier du fait que divers types de réceptions de ces images sont possibles, nieront tout rapport de cause à conséquence entre leurs actions satiriques « provocatrices » et certaines conséquences politiques qui pourraient en découler. Leur « ironie », leur « impertinence », sont autant de remparts contre un sentiment de responsabilité qui serait accablant pour eux.

 

  1. Des conséquences inquiétantes de cette « irresponsabilité »

Que peut ressentir aujourd’hui un jeune musulman français, en songeant au « cas Charlie Hebdo » ? J’ai pu appréhender ce sentiment, en débattant de ces questions avec certains lycéens musulmans (ou de « culture » musulmane, pour reprendre leurs termes), ou simplement arabes, de famille algérienne, tunisienne, ou marocaine (mais qui « ont l’air musulman », et qui tendent à subir, eux aussi, le racisme anti-musulmans contemporain).

Ils sont souvent inquiets de leur avenir en France. Certains jeunes musulmans, ou arabes, français, aujourd’hui, constatent en effet que la dite « République », avec ses valeurs (« liberté d’expression », « liberté de conscience », etc.), s’identifie purement et simplement au fait « d’être Charlie », c’est-à-dire qu’elle s’identifie à un journal qui diffuse désormais, « subtilement », les thèses d’un « grand remplacement »[10] ; à un journal qui instrumentalise de façon floue et indéterminée quelque « droit au blasphème », quelque anticléricalisme « issu des Lumières », sans chercher à se distinguer clairement des discours discriminants d’extrême droite « dénonçant » quelque « invasion » « culturelle » ; à un journal qui banalise ainsi donc, peut-être malgré lui, mais certainement, des formes de racismes anti-musulmans, ou anti-arabes, qui pourraient devenir « ironiques » et « satiriques ».

Ces jeunes musulmans, ces jeunes arabes, ont peur de « comprendre » alors que l’unité synthétique « républicaine », soucieuse de les « assimiler » (ou de les « intégrer ») entretient et soutient à la fois une logique paranoïaque de stigmatisation de leur « être-musulman »… et alors, le potentiel violent, symboliquement et réellement parlant, de ce genre d’« assimilations », se dévoile tendanciellement pour eux.

Que des « terroristes » se revendiquant de « leur religion » aient attaqué de tels symboles « républicains » ne fera qu’accroître un sentiment de culpabilité insupportable. Ces jeunes musulmans, ou ces jeunes arabes, devront implicitement se sentir coupables d’être ce qu’ils sont, et on leur demandera de se « désolidariser » explicitement de l’acte barbare, comme si la barbarie latente de tous « les leurs » avaient été révélée par cet acte.

La façon qu’a eue Charlie Hebdo de constamment hurler avec les loups, depuis un certain nombre d’années, n’empêche pas ce sentiment d’abandon éprouvé par un nombre considérable de jeunes gens, qui a priori, très majoritairement, n’ont pas de « préoccupations identitaires » dépassant le cadre des groupes de copains. C’est finalement dans cette mesure très précise que la notion de « journal irresponsable » montrera toutes ses limites.

 

  1. Récupérations et slogans

 

Plus généralement parlant, Charlie Hebdo ne maîtrise plus depuis longtemps la récupération politique de l’étiquette « Charlie », et il est devenu le symbole d’une union nationale interclassiste, conservatrice, et tendanciellement autoritaire (l’état d’urgence, permettant la répression ou l’interdiction des mouvements de lutte sociale, et n’empêchant pas plus tard l’attentat niçois, étant une mesure très « Charlie »). Il est la caution « humaniste » d’une guerre concrète, d’une guerre des « civilisateurs » dissimulant derrière leurs « idéaux » universels-abstraits, certains intérêts économiques précis, certains calculs cyniques, amoraux, reposant sur la négation de toute liberté créative et concrète.

Mais certes, la tendance à ramener sans nuances tous les enjeux de pouvoir à des enjeux religieux, culturels, ou identitaires, s’inscrit profondément dans cette logique conservatrice et autoritaire, dans la mesure où cette tendance fait oublier des rapports plus complexes, multicausaux, matériels, politiques, ainsi que l’emprise totalisante du système réel qui entretient ces rapports : en ce sens, la dénonciation obsessionnelle, par Charlie Hebdo, de la « religion » abstraitement conçue (et en particulier de la religion musulmane), même si elle prétend combattre « l’obscurantisme », même si elle se veut subversive et émancipatrice, est en réalité devenue une arme idéologique très efficace pour maintenir les rapports de production existants, dans la mesure où elle fait oublier des divisions plus complexes, à la fois socio-économiques, et idéologiques, globalement impersonnelles, et réduit les conflits humains à des enjeux « culturels ». Dès lors, ce n’est peut-être pas malgré Charlie, mais en vertu des principes mêmes d’un Charlie se révélant tardivement conservateur et « culturaliste », que le symbole « Charlie » est devenu le principe d’alliance acritique des réactionnaires soucieux de consolider une « unité nationale » universelle-abstraite.

 

Il ne s'agit en rien d'« accuser » bêtement toutefois, les journalistes concrets de Charlie Hebdo, en tant que personnes, d’autant plus qu’ils sont d’abord et avant tout les premières victimes d’une violence abjecte qu’ils rejetaient, en tant que pacifistes revendiqués. Ils ne furent que des individus, parfois critiques et combatifs, qui auront été pris dans une « logique » aveugle de stigmatisation qu'ils n'ont plus contrôlée, qu’ils entretenaient peut-être à leur insu, mais qui les a aussi et surtout fait périr. Cette logique, ou idéologie, fait que certains se durcissent aujourd'hui (Riss), de façon assez triste. Subir un attentat aussi violent, de toute façon, créera trop facilement l'amertume et le repli, mais on donnera alors la victoire à la logique destructive qui a provoqué cette amertume. : on deviendra soi-même un destructeur.

 

Dans un souci de ne pas émettre des jugements catégoriques et binaires, et d’engager une mémoire moins pessimiste, on pourrait retenir de Charb son engagement auprès de Sud, ou son combat contre l'obscurantisme marchand, irrécupérable par le pouvoir politique ou spectaculaire. De Bernard Maris (« oncle Bernard ») qu'il fut un économiste hétérodoxe courageux et pédagogue, qui aura, de façon délicieuse, dans son derniers ouvrage sur Marx (Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?) traité, à très juste titre, les althussériens, et tous ces « puceaux branloteurs de l'ENS » (les disciples d’Althusser), d'élitistes abscons et inutiles. Et de chacun et chacune, qu’il ou elle fut un rêve trop inadapté pour ce monde, devenu, cyniquement, instrument tactique aux mains d'une machine impersonnelle, autoritaire, étatique, ou bureaucratique.

Lorsque le dessin, le rêve et l'humour se transmuent eux-mêmes en vecteurs « rationnels » et « sérieux » d'organisation de la guerre, et que les humoristes rêveurs deviennent eux-mêmes des cautions meurtrières, et que certains semblent même consentir à tout cela, c'est qu'il n'y a décidément plus de place pour respirer dans cet air asphyxiant de logistiques et de désastres.

 

Mais venons-en au fait le plus significatif. Le propre du slogan publicitaire est de ramener une complexité socio-économique à une immédiateté phatique directement séduisante (un produit, impliquant une certaine division internationale du travail, certaines formes concrète d’exploitations, un système de valorisation des biens, une logique d’accumulation, sera réduit à la forme-marchandise, laquelle n’est qu’une image « fun », que le slogan, en tant qu’opérateur de l’occultation, vient réduire à sa dimension la plus superficielle). « Je suis Charlie » n’est pas un slogan publicitaire comme les autres, mais il a été néanmoins forgé par un individu initialement publicitaire, Joachim Roncin, si bien qu’il relève nécessairement d’une logique d’obnubilation et de simplification abusives. L’adhésion immédiate au slogan « Je suis Charlie » permettra à l’émotion individuelle s’étant massifiée (l’horreur) de se formuler positivement, sans que soit thématisé le fait que, derrière ce slogan, se dissimulent des logiques concrètes d’exclusions, de replis, de réactions, de conservation. Ici se concentrera toute l’impossibilité de déployer une pensée critique ou nuancée, dialectique.

Les intellectuels qui se veulent plus « distanciés », ou « au-dessus du lot », quant à eux, affirmeront qu’ils ne « sont pas Charlie » (cf. Shlomo Sand, Tariq Ramadan, etc.). Mais ils ne sont en fait que de dérisoires participants au jeu rhétorique manichéen imposé par le monde qu'ils prétendent dénoncer. Et c'est alors la mentalité des « supporters de foot », naïve et binaire, qui voudra s'imposer, si bien que le slogan aura su accomplir sa mission d’abolition de la réflexion complexe : choisissez votre camp, nous dit-il de façon menaçante.

Le devoir de mémoire, pourtant, n'est-il pas un peu plus qu'une marchandise vantée, ou qu'une capitalisation sociale affichée sur facebook, ou devant une caméra ?

 

Il n'y a aucun respect pour la personne humaine derrière le slogan publicitaire « je suis Charlie », il n'y a qu'obnubilation, trivialité obscène, et exhibition individualiste narcissique, là où la dignité et le souci de compréhension complexe devraient pourtant s'imposer. Il n'y en a pas plus, à travers la réaction infantile, également réductionniste : « Je ne suis pas Charlie ».

 

Reste à penser peut-être, à l’avenir, une dynamique résolue et radicale, « par-delà Charlie et non-Charlie ».

 

L’irresponsabilité ultime est celle du consommateur que « nous » somme tous (consommant indifféremment biens d’usage ou idéologies), qui réduit son « engagement » à l’exhibition d’une bannière, d’un slogan (ou d’un ensemble de slogans), ou d’un ensemble d’images dépourvues de pensée. La responsabilité politique se pensera au sein d’un mouvement qui abolit ces « symboles » simples, concentrant une affectivité tragique qui n’est plus thématisée depuis longtemps.

 

 

Benoît Bohy-Bunel

 

 

 

[1] Cf. Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1855). En 1855, l’idéologue raciste Gobineau mélange pseudo-science (« biologique » ou « anthropologique ») et préjugés populaires. Il distingue trois « races » (« blanche », « jaune », « noire »), « inégales » entre elles qualitativement. Au sommet de l’édifice hiérarchique se situerait la race « Blanche », qui aurait « le monopole de la beauté, de l’intelligence, et de la force ». A propos de la « race Noire », il dira, abjectement : « dans l'avidité de ses sensations, se trouve le cachet frappant de son infériorité ». Et à propos de la « race Jaune » : « le Créateur n'a voulu faire qu'une ébauche ». Au sein de la « race Blanche » se situerait la « race ariane », placée au-dessus de toutes les autres, et d’origine « indo-européenne ». Ces trois « races » seraient, selon Gobineau, initialement « pures ». Mais Gobineau développe aussi un déterminisme pessimiste : les « civilisations », pour « progresser », auraient nécessairement « recours » au « métissage », lequel causerait, de façon irréversible, la « dégénérescence » ou la « décadence » des « races ». Tous les thèmes racistes modernes sont en germe dans cet ouvrage « fondateur ». Même si elles se veulent « neutres » et « objectives », ces idéologies renvoient de fait à un projet très relatif et très situé de domination matérielle massive : en effet, même si elles taisent pudiquement la « fonction » cynique qu’elles jouent, elles légitiment avant tout un impérialisme occidental émergent, essentiellement économique et politique, à l’extérieur, et un souci de légitimer la gestion discriminante, voire meurtrière, des minorités « non-nationales », à l’intérieur.

[2] Cf. H.S., Chamberlain, La Genèse du XIXème siècle (1889). Chamberlain soutenait, en 1899, que la « race supérieure » décrite par Gobineau, soit la « race indo-européenne », ou « aryenne », était l’ancêtre de toutes les classes dominantes d’Europe et d’Asie, et qu’elle subsistait à l’état « pur » en Allemagne. Adepte dès 1882 du festival de Bayreuth, et des milieux intellectuels wagnériens, il épousera même la fille de Richard Wagner et de Cosima Wagner, Eva, en 1908, et radicalisera les thèmes antisémites, nationalistes et réactionnaires présents dans les textes de son beau-père. Cette synthèse entre wagnérisme et pangermanisme raciste fut reprise par les idéologues nazis, en particulier par Alfred Rosenberg.

[3] A ce sujet, on pourra s’intéresser aux remarques de Derrida à propos de l’ethnocentrisme souterrain de Lévi-Strauss, indissociable de son « phonologisme » logocentrique, et très manifeste dans sa « Lettre sur l’écriture », issue de ses Tristes tropiques. Derrida indique d’ailleurs ici que le logocentrisme de Lévi-Strauss est d’abord issu de Rousseau, Rousseau dont le naturalisme pré-romantique et patriarcal reste également une référence importante pour le conservateur d’extrême droite Alain de Benoist. Certaines « récupérations » de textes « académiquement » (con)sacrés, par des mouvances politiquement inadmissibles ne seront donc, hélas, pas nécessairement de pures et simples « trahisons », mais sauront s’appuyer, toujours, sur les éléments les plus flous, les plus tendancieux, et les plus confus de ces textes. Cf. « Nature, Culture, Écriture. La violence de la lettre de Lévi-Strauss à Rousseau. », Derrida, Jacques. Citation : « Le phonologisme, c’est sans doute, à l’intérieur de la linguistique comme de la métaphysique, l’exclusion ou l’abaissement de l’écriture. Mais c’est aussi l’autorité accordée à une science qu’on veut considérer comme le modèle de toutes les sciences dites humaines. » (Remarque : on saura toutefois aussi ici s’écarter de la perspective encore très « existentiale » de Derrida, qui dénonce une « métaphysique de la présence » chez Rousseau, de façon très heideggérienne, et donc de façon très tendancieuse, si l’on considère les récentes « révélations », proprement accablantes, relatives à l’idéologie politico-métaphysique meurtrière d’un Heidegger ; cette remarque n’annule pas le diagnostic intéressant formulé par Derrida, mais annule sa perspective axiologique, néanmoins, à laquelle on substituera une perspective non-idéaliste, non-nationaliste, et non transhistorique tout court).

 

[4] A propos des « foules », Gustave Le Bon écrivit par exemple ceci, qui a tendance à effrayer : « L’ensemble des caractères communs imposés par le milieu et l’hérédité à tous les individus d’un peuple constitue l’âme de ce peuple » ; ou encore : « le facteur racial doit être mis au premier rang, car à lui seul il est beaucoup plus important que tous les autres dans la détermination des idées et des croyances des foules ».

[5] Bouteldja, Les blancs, les juifs, et nous

  1. Huntington, Le choc des civilisations (1996). En 1996, Huntington, pour définir les nouvelles relations internationales, désormais multipolaires, après l’effondrement du bloc soviétique, développe la thèse, tendanciellement monoïdéiste, et totalement idéaliste, selon laquelle les clivages internationaux relèveraient d’oppositions essentiellement « civilisationnelles », dans lesquelles la dimension religieuse tiendrait une place centrale. Cette idéologie très pernicieuse, équivoque, et floue sera récupérée sans aucune difficulté par les racistes culturalistes, par la suite. Elle était déjà en elle-même explicitement « occidentaliste » et discriminante, puisqu’elle promouvait un « ressaisissement » de « l’occident », qui serait menacé structurellement, « à l’intérieur », par le « multiculturalisme ». La critique « relativiste » de l’universalisme occidental formulée par Huntington, ainsi que ses désirs de « médiations » interculturelles pour faire cesser les conflits, fondée sur des projections idéologiques abstraites ne tenant jamais compte de faits matériels inégalitaires, sera le moyen idéologique de fonder en droit cette facticité implacable et insupportable, en niant simplement son existence, et de rendre plus impitoyable encore l’universalisme-abstrait occidental (qui n’est pas qu’une « idée ») et les guerres induites par un tel impérialisme. Le racisme occidental anti-arabes, se faisant passer pour « islamophobie », doit beaucoup, aujourd’hui, à ce genre de « théoriciens » ineptes. Mais certains antisémites haineux et paranoïaques, obsédés par quelque « complot juif mondial », pourront aussi trouver dans ces pages des « conceptions » susceptibles de confirmer leurs schèmes abstraits et mensongers. Tous les racismes culturalistes « occidentalistes », de toute façon, trouveront ici une caution « académique » précieuse, puisque Huntington fut professeur dans la « prestigieuse » université de Harvard.

[7] Spengler, Le Déclin de l’Occident (1918-1922). Spengler proposa l’« esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle ». Selon lui, la culture occidentale, comme toute autre culture, semblable à un être biologique, aurait une naissance, une croissance, un déclin, puis une mort, au sein d’un schéma cyclique dépourvu de sens. Un tel diagnostic se voulait « neutre » et froid, mais fut récupéré sans difficulté par les racistes culturalistes occidentalistes, qu’ils soient pessimistes-conservateurs ou accélérationnistes-activistes. En France, l’ouvrage indigent d’un Onfray à propos de « notre » « décadence » s’inscrit dans cette lignée nauséabonde. Onfray qui se rapproche d’ailleurs depuis quelque temps d’un Alain de Benoist, lequel lui fait des éloges à peine dissimulés, de son côté. On retrouve aussi cette bouillie idéologique, impensée et confuse, sous la plume de romanciers comme Houellebecq (Extension du domaine de la lutte, La carte et le territoire, Soumission, etc.). Ou à travers les discours haineux et aberrants du polémiste d’extrême droite Eric Zemmour (Le suicide français, etc.).

[8] Fanon, Peau noire, masques blancs, chapitre 5

[9] On notera au passage les propos aberrants et effrayants de Sartre, légitimant le meurtre sans réserve, dans la préface de l’ouvrage de Fanon, Les Damnés de la Terre ; Sartre qui aura su s’impliquer, soit dit en passant, activement ou « collaborativement », au sein de la plupart des régimes massivement meurtriers de son temps, ce qui ne l’empêcha pas d’être le plus grand « moraliste » de son époque. Il écrivit donc : « il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds ». On soulignera ici la référence acritique au sentiment national naturalisé, et à la notion équivoque de « sol », qui relève de la pensée profondément « occidentaliste » (ou heideggérienne) de l’auteur.

[10] Concernant ce sujet, on pensera à l’édito ouvertement raciste écrit par Riss le 30 mars 2016, édito défendant de façon outrancière et caricaturale la « doctrine » paranoïaque du « grand remplacement », ou d’une « islamisation de la France », issue de Renaud Camus, sur le plan des mœurs et de la culture.

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