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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 19:12

I Le fétichisme de la marchandise

            Dans le sous-chapitre du Capital consacré au fétichisme de la marchandise (Chapitre 1, Livre 1), Marx décrit le rapport du producteur-consommateur aux biens produits dans la société capitaliste, et valorisés de façon marchande : face à une marchandise, l’individu est face à une immédiateté qui lui en impose (valeur de la marchandise), immédiateté en laquelle toute la complexité du processus socio-économique ayant rendu possible la production du produit et son insertion dans la sphère de la circulation est totalement occultée. Si cette complexité en question comprend une division internationale du travail fondée sur des formes d’impérialismes ou de néo-colonialismes, si cette complexité comprend le travail des enfants et l’exploitation sauvage de peuples entiers dans le monde, si cette complexité suppose un ordre patriarcal et profondément inégalitaire, si cette complexité signifie la destruction barbare de l’environnement naturel, au niveau global, cela ne pose aucun problème pour l’individu fétichiste des sociétés marchandes, puisque, précisément, il ne conçoit pas une seule seconde une telle complexité lorsqu’il est face à une marchandise, dans la mesure où son être-valeur n’est appréhendé que directement, sans médiation, en considérant que cet être-valeur dépend simplement de l’utilité « propre » du produit, et non du travail humain qui précède.

            Tous les produits marchands que nous consommons quotidiennement contiennent en eux cette illusion matériellement engendrée : les biens d’usage qui prolifèrent dans notre espace « privé », domestique, sont la présence constante, au sein même de nos « intérieurs », d’une totalité sociale et économique comprenant un processus permanent de destruction et d’aliénation des vécus qualitatifs concrets de ceux qui ont produit ces biens, et pourtant nous-mêmes, en tant qu’usagers ou en tant que consommateurs, nous ne thématiserons jamais la manifestation de cette présence accablante qui est celle de l’humanité dépossédée, car notre propre argent et notre propre travail (rendu abstrait), par lesquels nous avons acquis ces biens, joueront un rôle d’obnubilation effective.

            La propagande publicitaire ne fait qu’entretenir cette logique d’occultation : un rapport purement esthétique au donné marchand viendra recouvrir une réalité matérielle fondée sur la négation concrète des individus producteurs de « valeurs ». La « star » qui viendra offrir son « image » publicitaire pour garantir le « prestige » d’une marque assumera un rôle d’agent de l’occultation fétichiste, rôle nécessaire au maintien de rapports destructeurs, et dont on doit oublier qu’ils le sont.

            Ainsi donc, nous serons massivement et systématiquement conditionnés à vivre dans un mensonge permanent : car au fond, nous aurons aussi accès à ces informations qui nous apprennent que nos biens d’usage, nos vêtements, tous ces objets qui rendent possibles notre vie et notre survie, ont pour fondement, le plus souvent, l’exploitation abjecte d’individus travailleurs sous-payés. Mais l’occultation fétichiste ne signifie pas l’absence d’information. Elle signifie plutôt que ces informations concernant les conditions de production réelles des marchandises sont finalement secondaires, inessentielles, surajoutées, et qu’on ne leur accordera pas trop d’importance, dans la mesure où nous privilégierons davantage un rapport immédiat et purement esthétique au produit, à son « image de marque », à son « packaging », à la manière dont il « poétisera » nos vies d’urbains « romantiques » ou « branchés ». Connaissant l’horreur d’une esthétisation « sexy » d’un système totalitaire qui ravage l’enfance, mais préférant ne pas prendre en compte cette « connaissance », nous jouerons le jeu du cynisme publicitaire, sur un mode superficiel, qui sera devenu le seul mode d’appréhension de la réalité. Que cette esquive repose sur le désespoir et le dégoût inconscients, car insupportables, ressentis face à un système profondément inhumain, cela se comprend aisément. Mais que le dégoût et le désespoir prennent les formes empiriques de la légèreté, du fun, et de l’ironie, cela reflète une dissociation plus qu’effrayante.

 

II La pornographie marchande comme rapport fétichiste

           

La simple possibilité d’éprouver du plaisir, d’être « excité », en regardant un film pornographique, reposera intégralement sur un tel conditionnement systématique, propre à la société fétichiste-marchande.

Une « suspension d’incrédulité », d’un type spécifique, se manifeste ici.

Chacun « sait » pertinemment que les acteurs et actrices pornographiques, le plus souvent, ont des conditions de travail très difficiles, sont très mal payés, et n’ont plus aucun « plaisir » à faire ce qu’ils font. Les souffrances des actrices, en particulier, souffrances liées à des pratiques toujours plus « extrêmes », ne sont plus un mystère, et de nombreux documentaires aujourd’hui proposent de démystifier la pornographie en dévoilant les séquelles physiques et psychologiques que subissent bon nombre d’actrices après avoir fait une carrière (souvent très courte) dans l’industrie pornographique.

            Un individu qui ne serait pas inséré dans des rapports sociaux fétichistes, lorsqu’il verrait un film pornographique, verrait ceci : la tristesse d’une simulation surjouée, d’un regard éteint qui souligne l’écart entre le « fun » exhibé et la détresse vécue, un travail à la chaîne qui, dans un contexte industriel, supprime toute incarnation, un rapport proprement réifiant pour les femmes, qui, dans le contexte d’une société patriarcale où les femmes subissent des violences et des réductions concrètes, est scandaleux en soi. Cet individu serait proprement incapable d’être « excité » sexuellement face à ces images, mais c’est plutôt de la mélancolie qu’il éprouverait.

            Mais les individus « postmodernes » que « nous » sommes, « par-delà bien et mal », adeptes de l’ironie, de la désinvolture et de l’inconséquence, ennemis de l’esprit de sérieux, de la dramatisation et de la « critique », parviennent à oublier toute cette laideur et toute cette détresse impoétique, qui se concentre dans les images pornographiques, et seront effectivement « excités » face à ces images de chairs malaxées et entrechoquées : une éjaculation dans ce contexte a quelque chose de sadique en soi, mais l’éjaculateur ne s’en rend pas vraiment compte, car il reste globalement dissocié (il sera donc « innocent », de cette « innocence » des inconséquents aveugles et inconscients, et il devrait un jour apprendre à se blâmer lui-même d’être ainsi « innocent »).

            « Bander », « mouiller », devant les images de salarié-e-s exploité-e-s, et dont l’intime est devenu un bien marchand parmi d’autres, « bander », « mouiller », devant la dépossession consentie d’individus désolés dont les « performances » sexuelles sont encadrées par une rationalité industrielle indifférente à l’humain, cela n’est certainement possible que pour des êtres dont la socialité est devenue totalement abstraite, indifférenciée, et non-spécifique. Une forme d’insensibilité paradoxale s’annonce ici. Elle se manifestera certainement au sein d’un sentiment d’impuissance ou de culpabilité latent, qui encombre nécessairement l’individu névrosé de la modernité tardive.

 

III Des « distinctions » tendancieuses

 

            Certains mouvements plus « progressistes », toutefois, distingueront un « bon porno » (« féministe », « artistique », etc.) et un « mauvais porno » (« industriel », « mainstream », « sexiste »). Mais dans un contexte où la pornographie est massivement industrielle et sexiste, dans un contexte où l’addiction à la pornographie est une souffrance psychologique massive, une passivité miséreuse en soi, produisant mépris et violences, le souci de « nuancer » la critique de la pornographie a quelque chose de pernicieux.  

            En outre, la pornographie « féministe », que l’on voudrait bien parfois défendre, restera néanmoins une pornographie marchande, et donc salarise de fait la performance des acteurs et actrices. Instaurer des « différences » « morales » ou « artistiques » au sein d’un ordre marchand totalitaire, qui nivelle toutes les démarches vivantes, pour les ramener à l’abstraction du profit, semble assez malvenu. Distinguer une « bonne marchandise pornographique » et une « mauvaise marchandise pornographique », revient à justifier tendanciellement un système pourtant globalement fondé sur la réification et la dépossession de celles et ceux qui le font fonctionner. Il ne peut être souhaitable, dans l’absolu, de favoriser « certaines » formes marchandes se voulant plus « créatives », ou plus « émancipatrices », puisqu’elles occultent a priori, en tant que formes marchandes, toute dimension concrète, complexe, et vivante, des « individus-rouages » qui s’investissent en elles.

Cela n’empêche pas, toutefois, de cibler spécifiquement les structures pornographiques-marchandes qui exploitent le plus sauvagement leurs salarié-e-s, pour revendiquer plus durement et plus urgemment leur abolition stricte. Mais une pornographie plus « soft », ou qui aurait une vocation « créative », puisqu’elle reconnaît la légitimité de la structure marchande, lorsqu’elle s’insère en elle, ne fait qu’entretenir en sous-main, la légitimation des industries pornographiques « sauvages », encore plus réifiantes, encore plus aliénantes, et tolérer ces « vocations créatives » avec trop de complaisance, c’est trop souvent « dédramatiser », de façon inconséquente, la précarité pornographique marchande générale, massivement insupportable.

 

IV La lutte contre la pornographie marchande

 

Revendiquer l’abolition de la pornographie marchande, tout de suite et maintenant, malgré tout ce qui a été dit, aurait quelque chose de dangereux. Ce désir, impossible à réaliser, ferait oublier la nécessité de défendre dès que possible les vies qui sont ici exposées. Certes, dans une société future plus souhaitable, ayant aboli la structure marchande, ces mises en scène d’un sexe tristement « compétent », auront de fait disparu. Mais cette hypothèse n’est encore qu’idéale, et un certain « principe de réalité » nous rappelle sans cesse à l’ordre. Tant que le désastre s’impose massivement, et qu’il n’est pas prêt de disparaître, il faut pourtant bien vivre en lui, de la façon la moins insupportable possible. Dans le même temps, donc, où se développe une praxis révolutionnaire, apte à préparer des jours meilleurs, il faut aussi lutter pour les droits et le respect des personnes réifiées, surtout lorsque c’est leur corporéité nue qui se voit maintenant concernée par cette réification industrielle, et automatisante.

Le mépris sadique inconscient, cette misère malsaine qui est celle du consommateur du « produit » pornographique, « bandant » devant l’exploitation, renforce le cynisme instrumental des exploitants, gestionnaires capitalistes spécialisés dans le divertissement « coquin ». Deux genres de mépris s’encouragent, et ce sont finalement les exploité-e-s, en particulier les femmes, dans leur activité, dans leurs conditions de travail, dans leurs conditions sociales, économiques, familiales, de vie, qui en souffrent. Outre l’aspect directement « syndical », l’enjeu d’une reconnaissance différente des personnes insérées dans les ordres technico-pornographiques, est important : en effet, lorsque ces personnes ne sont plus réduites à leur « fonction » professionnelle, que la « morale » puritaine et perverse dévalue, leurs « produits » peuvent devenir moins « excitants », et cesser d’être consommés. Ainsi, par exemple, la politisation des exploité-e-s de la pornographie marchande, devient le vecteur d’une reconnaissance nouvelle, de prises de conscience potentiellement nouvelles : la visibilité sociale inédite de ces personnes susciterait bientôt, peut-être, un dégoût profond de « l’usager » face à ces images de corps chosifiés, puisque ces corps, cela serait désormais « visible », seraient bien ceux d’individus sensibles et conscients, assez complexes pour formuler des désirs de transformation sociale, qu’il serait barbare de réduire à de purs « mécaniques sexuelles » sans âme, n’ayant pour seule « finalité » que de remplir le vide d’une masturbation honteuse.

 

V Extension d’une logique de lutte

 

La pornographie marchande, ainsi, devient un paradigme potentiel, pour définir des structures de résistances possibles plus générales : de façon plus globale, donc, on pourra dire que le fait de rendre publiques les conditions de travail aliénantes des prolétaires produisant un certain « produit », à travers des luttes sociales autonomes qui ne falsifient plus cette « publicité », pourrait bien provoquer, à terme, le refus des consommateurs d’acheter ledit « produit », puisque ces derniers auraient pu connaître les détails les plus sordide de ces aliénations, mais aussi reconnaître que de telles mutilations sont vécues par des êtres sociaux complexes, sensibles et vivants, ayant la capacité de revendiquer le droit d’être considérés en tant que tels. Encore faut-il aussi penser ce qui pourrait permettre des transformations sociales assez conséquentes pour que ces consommateurs soient un jour assez réceptifs à ce genre de dévoilements publics et autonomes, et s’engagent pratiquement à la mesure de ces réceptions. En considérant leur propre déprise de prolétaires réifiés dans leur activité, et en faisant le lien avec celle des autres, qui seraient ainsi exposées, ils pourraient, éventuellement, s’engager dans un grand refus, qui va plus loin que le simple « boycott », mais qui signifie : rejoindre la lutte. Mais de telles projections ne sont que des voies possibles, et non des mises en œuvre vraiment développées aujourd’hui

En outre, ces dénonciations publiques de la misère, par celles et ceux qui la subissent, qui ne vont pas sans luttes concrètes et conflictuelles, et qui pourraient encourager, parmi d’autres stratégies, l’abolition finale de toute marchandisation des corps, et de tout « travaillisme » réifiant, devront aussi trouver des organes non spectaculaires, ce qui reste le plus difficile…

Quoi qu’il en soit, contre Axel Honneth, et contre tout ce qu’il « re-présente », il faudra bien dire qu’une certaine « reconnaissance » des travailleurs et travailleuses, qui ne sera que le point de départ stratégique d’une lutte radicale, et non son point d’arrivée, devra produire finalement l’abolition du travail en tant que tel, et non pas « l’intégration » de « tous » dans le système abrutissant du travail abstrait, dans lequel nulle spécificité vivante ne saurait être « reconnue ».

 

VI Une « moralisation » tendancieuse de la critique de la pornographie marchande

 

            La critique de la pornographie marchande reste une critique spécifique, visant un secteur précis de la réification marchande.

            Néanmoins, dans le même temps où l’on « plaint », éventuellement, les exploitées insérées dans cette industrie, on les juge et on les méprise trop souvent. La compassion face à la misère, ici, trop souvent signifie dégoût implicite, dévaluation « morale », ou pire : misérabilisme puritain.

            Pourtant, tout travail, dans le système capitaliste, comme le rappelle Marx dans le Capital, est considéré comme une « pure dépense d’énergie humaine » : comme une dépense de nerfs, de muscles, de cerveau, etc. Cette détermination, cette réduction, qui ramène l’activité vivante à ce qu’elle a de plus général, de plus indifférencié (une « dynamique » du corps biologique), est la condition « épistémologique » de possibilité du travail abstrait comme temps de travail socialement nécessaire, comme pure quantité abstraite de travail, soit la condition du devenir-valeur, du devenir-argent, du travail humain lui-même, dans le système capitaliste.

            Dès lors, tout travail produisant des marchandises, directement ou indirectement, n’est rien d’autre qu’une façon pour les individus travailleurs de vendre leur propre corps, l’énergie de leur propre corps, dans ce qu’il a de plus élémentaire, de plus « nu », pour ainsi dire, de plus « biologique ». Même les travaux qui sont apparemment les plus « intellectuels », les plus « sophistiqués » (ingénieurs, théoriciens critiques, scientifiques, journalistes, médecins, politologues, professeurs, etc.), dont les agents tirent parfois leur « fierté », leur « dignité », leur vanité puante, puisqu’ils sont néanmoins ramenés, d’une manière ou d’une autre, à un standard de productivité moyen, et donc à une dimension purement « physique », « corporelle », « biologique », en dernière instance, sont des façons de vendre une pure dépense d’énergie indifférenciée, que la société, ou son économie générale, ne considère plus du tout dans sa « vertu » singulière propre.

            Dès lors, et ce n’est pas simplement une analogie, tout travail producteur de marchandises, directement ou indirectement, est une prostitution en soi, du point de vue du système qui l’organise cyniquement, et de façon aveugle.

            Un intellectuel ou prédicateur « critique » « propre sur lui », diffusant ses marchandises idéologiques impensées, qui considèrerait avec mépris, éventuellement avec un peu de compassion, d’un point de vue moralisateur et condescendant, l’activité des salariées du porno, et qui se sentirait absolument « extérieur » à ce qu’il « critique », « absolument pas concerné », ne verrait pas que ce que dévoile le phénomène qu’il « cible », c’est aussi sa propre misère pitoyable, et il deviendrait dès lors : insupportablement risible, et hypocrite.

            La misère des salariées du porno n’est pas une misère qui les différencie « moralement ». Elle est aussi la misère existentielle de tout salarié qui donne en spectacle sa propre prostitution, dans son travail marchandisé.

            Néanmoins, celles qui sont salariées dans le porno auront, souvent, plus de lucidité que les travailleurs se voulant plus « prestigieux », il faut bien le dire : car elles découvrent, de fait, que leur salariat est vente de soi, sans spécificité réelle, là où le travailleur dit « prestigieux » confond sa prostitution misérable avec une « vocation » qui le rendrait « indispensable socialement », et qui lui confèrerait une forte « légitimité sociale ».

             Cela étant, comme la précarité est plus insupportable, souvent, chez les premières, et comme le mépris social, abjectement et hypocritement, cible ces personnes, qui doivent assumer seules la prostitution sociale générale, qui reçoivent en outre, implicitement, toute la honte de soi des travailleurs inconsciemment humiliés, leur protection est plus urgente, même si cela engage, plus globalement, un mouvement de résistance et de lutte, vers l’abolition de toute structure d’encadrement prostituant (travail, marchandise, argent, valeur).

 

Un certain « avantage dialectique », au sens lukàcsien, de ces salariées singulières, qui dévoilent potentiellement l’essence du travail en régime capitaliste, pourrait un jour être, éventuellement, actualisé…

 

VII La critique radicale de la pornographie marchande ne se formule pas « contre » la sexualité, mais défend un érotisme joyeux, intensif et plein

 

            La critique radicale de la pornographie marchande qui se veut conséquente ne saurait être puritaine, et ne saurait renvoyer à une condamnation du « sexe » en général.

            Au contraire, la personne qui considère que la sexualité est l’une des choses les plus importantes de la vie, qu’elle fait que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’elle enrichit poétiquement le monde, qu’elle est le lieu même du partage et de l’amour, la prend trop au sérieux pour accepter qu’elle devienne un « produit marchand », engendrant la misère morale et psychique de l’usager, et la réification cynique des personnes employées pour le produire.

            L’érotisme, de façon plus générale, ne se vit pas simplement dans la nudité, mais demeure un rapport au monde joyeux, une augmentation de sa propre puissance de vie, qui gagne tous les aspects de l’existence, et qui est tout simplement un art de vivre, une création libre de soi. Une sexualité honteuse et délabrée, inconsciemment sadique et dissociée, fonde un érotisme scindé, et dès lors, un rapport au monde toujours plus fermé, violent, malsain, et triste.

            Le puritanisme qui condamne la pornographie, sur un ton moralisateur et misérabiliste, quant à lui, est la forme pseudo-critique la plus perverse qui soit. Comme l’aura montré Foucault dans le volume I de son Histoire de la sexualité, ce puritanisme bourgeois, déjà au XIXème siècle, entretient une fascination-répulsion pour le sexe qui se définit finalement comme obsession morbide.

Dans le contexte du puritanisme bourgeois, l’onanisme des adolescent-e-s suscite des interrogatoires, « médicaux » ou « pédagogiques », pédo-philiques ; « l’hystérie » féminine deviendra, chez les « psychanalystes », un effet pris pour une cause, ce qui permettra la pathologisation d’une féminité qui se révolte légitimement, mais « dangereusement », au sein d’un foyer patriarcal étouffant (Madame Bovary) ; l’homosexualité, devenue « maladie », devient sur-thématisée, pour que cette « stérilité » « menaçante » soit « contenue ».

L’apparente « condamnation » du sexe, à ce moment, hypothèse répressive assez simpliste, n’est en fait qu’un souci bourgeois de contrôler son propre sexe, mais aussi les sexualités des prolétaires produisant de la « valeur ». Ce qui réprime devient aussi ce qui encourage certains comportements « normés », pour qu’une sexualité « viable », « hygiénique », ne provoque nulle « dégénérescence », économiquement « pernicieuse ». Cet utilitarisme s’accompagne d’un ressort souterrain : une curiosité malsaine se cache derrière ce « soin », ces « analyses objectives », ces « interrogatoires professionnels ». Le puritanisme bourgeois, avec ses « experts du sexe », prolonge la profonde perversion de la pastorale chrétienne : il thématise constamment le sexe, l’intellectualise, le condamne, le décrit méticuleusement, l’ausculte dans les moindres détails, pour mieux cerner ses « déchéances » possibles. Mais à travers cette explosion discursive, à travers cette thématisation constante, un plaisir malsain, intellectuel et raffiné, se développe hypocritement : celui du juge vivant par procuration les « perversions » des accusé-e-s, via leur explicitation précise.

Ce ne furent pas l’homosexualité « déviante », « l’hystérie » féminine, ou l’onanisme « pervers » des jeunes gens, qui firent entrer la perversion dans la modernité. Ce furent plutôt ceux qui inventèrent ces chimères qui nous imposèrent leurs perversions malsaines, ces agents « compétents » d’un système puritain dissimulant derrière son « soin », son « hygiène », sa « morale », une fascination morbide pour un sexe réifié, disséqué, anatomiquement, pédagogiquement, psychiatriquement… l’économie, ou ses gestionnaires théoriciens, avaient trouvé là leur « moteur libidinal » singulier.

Si nous réutilisions les catégories « médicales » ou « psychiatriques » de ce système puritain, nous pourrions dès lors proposer un diagnostic précis à son sujet, du moins si nous voulions « soigner » à notre tour ses propres perversions, qui toutes révèlent une impuissance fondamentale : sadisme, pédophilie, nécrophilie, coprophagie, travestisme, fétichisme, voyeurisme, seront autant de symptômes visibles explicitement, ne serait-ce que dans l’attitude du puritain, et dans les situations qu’il crée.

Le système puritain aura en fait, très certainement, « découvert » les catégories « médicales » qui pouvaient définir au mieux le mal-être de ses gestionnaires, et non le mal-être de celles et ceux qu’ils prétendent « soigner » ou « accuser » : de fait, c’est bien le gestionnaire « soignant » bourgeois qui est hystérique face à « sa » femme qui refuse « trop » légitimement l’esclavage marital, c’est bien lui qui n’admet pas l’homosexualité latente de tout homme, et donc la sienne propre, c’est bien lui qui se masturbe continuellement, de façon théorique ou pratique, puis qui a honte de sa misère propre, et qui accuse ses propres enfants d’être eux-mêmes honteux, pour mieux dévier sa culpabilité personnelle vers quelque innocence « rédemptrice ». Ces tendances, trop refoulées, entretiennent d’autres tendances, complètement morbides, comme on l’a dit : joie de faire souffrir (exploitation), « soin » ambigu pour les enfants, amour de ce qui est mort (argent, capital fixe), désir narcissique de réabsorber ses propres déjections « théorisantes » (Lacan), jeux de rôle avec costumes (blouses, uniformes, smokings), fétichisation des marchandises, ou des corps disloqués les produisant, pulsion optique compulsive (theoria : spectacle, en grec).

Autant de catégories que décrivit Sade dans ses 120 journées de Sodome. Autant de « catégories » qui, dans le « web » ou dans le « dark web », sont devenues, parfois de façon immonde, des « catégories » pornographiques.

 

La pseudo-critique puritaine de la pornographie se nourrit donc finalement de l’existence d’une pornographie de masse. En effet, c’est par la persistance d’une pornographie marchande de masse que le puritain peut diaboliser le sexe, mais aussi et surtout, en sous-main : développer ses propres perversions sexuelles fétichistes, voyeuristes, et sadiques, qu’il ne saurait développer au sein d’un érotisme plus « sain » et plus « consenti », puisqu’il est essentiellement impuissant. La persistance d’une pornographie marchande de masse permettra finalement au bourgeois puritain de vivre dans un monde où toujours plus d’individus vivent cette misère qui est d’abord la sienne, pour que ce monde reste « son » monde.

Les Etats-Unis restent le pays le plus puritain au monde, ils ont presque réinventé ce système théologico-politique, sexuel et moral. En toute logique, c’est aussi le pays qui produira industriellement le plus d’images pornographiques dans le monde.

 

L’érotisme figuré, lorsque de telles abjections auront été abolies, pourra dès lors devenir l’occasion de poétisations souhaitables et incarnées. Et les anciens puritains eux-mêmes, devenus enfin aptes à jouir sans décomposer autrui, sauront peut-être apprécier ces fictions.

Le cantique des cantiques, hymne à l’érotisme complet, ne sera plus instrumentalisé par une tradition « religieuse » « désireuse » de produire son inversion : soit la mutilation des chairs, la compression des corps, la mise-en-camp des sensualités.

Il évoquera Rabelais, Baudelaire, René Char, ou peut-être Apollinaire.

 

 

 

 

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