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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 13:40

1) Définition plus précise de ce qu’est l’économie « réelle »

 

Le bilan dans tout cela ? Au fond, tous les systèmes « politiques » les plus divers auront eu une finalité commune au sein de la modernité capitaliste : il faut préserver à tout prix l’économie « réelle ». Soit la possibilité de maintenir des intérêts « réels » pour ceux qui organisent, gèrent ou dirigent la production, qu’ils soient patrons, dictateurs, présidents, ou législateurs. Ce fut et ce reste constamment un échec. Mais même si cela réussit, c’est toujours le désastre qui prospère. Qu’elle soit « réelle » ou « irréelle », l’économie détruit tout, nécessairement, en tant qu’abstraction dissociatrice.

Ce « souci » d’une « pureté » de l’économie nationale ou impériale « réelle » fut, éminemment, celui d’Hitler, de Staline, de Mao, de Mussolini. Il est, en un sens certes très différent, mais pas moins destructeur, celui également des néo-libéraux, dont les stratégies ne sont d’ailleurs pas « efficaces » à long terme. Il sera, sur un plan « humaniste » clivé cette fois-ci, celui des keynésiens, dont les « outils » sont également limités, du point de vue des intérêts de cette économie « réelle ».

 

De ces trois pôles, lequel aura voulu au mieux préserver, soigner, produire, massifier, cette « pureté » tant recherchée ? Le premier pôle, sans aucun doute, le pôle le plus totalitaire. C’est sous sa forme la plus autoritaire, la plus dictatoriale, et la plus méthodiquement meurtrière, mais aussi la plus colonisante en tant que refermée, cloisonnée, « bloquée », « protégée », « fixée », « identifiée », que le capitalisme exhibera le plus sa volonté de maintenir durablement la « réalité » de sa valeur. Car ceux qui menacent prioritairement cette « réalité » ne sont pas exclusivement les financeurs, du point de vue des régimes dictatoriaux totalitaires, financeurs qui ne sont que des effets, essentiellement. Ce sont aussi et surtout les prolétaires qui ont tendance à se « désintégrer » eux-mêmes, les individus qui tendent à s’extraire de la réification « vertueuse » productrice de « valeur » « réelle », les révoltés ou improductifs qui luttent, se révoltent, ou sont inexploitables, qui menaceront la « pureté » de cette « réalité ».

Encadrer, diviser, segmenter, mettre en camp, discipliner, distribuer, redistribuer, égaliser, justifier, analyser, synthétiser, purifier, prioriser, posterioriser, épurer, réguler, formaliser, moraliser, catégoriser, juger, prédiquer, dévoiler, déprédiquer, désobstruer, détruire, déconstruire, territorialiser, déterritorialiser, assigner, identifier, essentialiser, fixer, figer, naturaliser, esthétiser, pratiquer, théoriser, rationaliser, criticiser, anthropologiser, existentialiser, angoisser, projeter, dévoiler, étantiser, naturaliser, aliéner, communautariser, dictatorialiser, édicter, grammaticaliser, structurer, quantifier, qualifier, substantialiser, posséder, activer, hypothéquer, déduire, induire, assertoriser, apodicticiser, problématiser, questionner, réaliser, nier, universaliser, particulariser, singulariser, disjoindre, conjuguer, circonscrire, scinder, découper, nier, affirmer, séparer, segmenter, humaniser, animaliser, biologiser, physicaliser, absoudre, expier, sacraliser, réhumaniser, viriliser, féminiser, sexualiser, hyper-sexualiser, blanchir, occidentaliser, hiérarchiser, décomposer, carboniser, exterminer, nationaliser, internationaliser, mondialiser, recomposer, intégrer, inclure, réintégrer, socialiser, resocialiser, dépathologiser, dresser, éduquer, enfermer, mettre en boîte, hygiéniser, traiter, soumettre méthodiquement, sectoriser, disloquer, atomiser, administrer, désintégrer les corps, les consciences, et les activités de ces individus qui doivent continuer à être réifiés pour que découle de leur exploitation ou désintégration une valeur « réelle », tout cela apparaît comme une nécessité d’abord « économique » à laquelle auront voulu se soumettre Hitler, Staline, Mao, etc., qui croyaient pouvoir être des « économistes » (des capitalistes) se voulant avisés, au sens très large, presque « ontologique », du terme. La radicalisation de cette logique, toutefois, précisons-le, dans un principe de meurtre de masse méthodique et organisé, ne sera plus « viable » économiquement, et elle n’a plus rien d’économique : elle est la libération d’une folie meurtrière qui tente de se donner des « cautions « rationnelles. On pourra noter toutefois que le paradigme qui permet les techniques logistiques et organisationnelles de ces meurtres de masse est un paradigme économique, au sens capitaliste du terme (économiser les facteurs objectifs de destruction, rationaliser l’organisation des camps, diviser méthodiquement le travail dans les camps selon un standard de productivité optimal, récupérer des « matières premières » « utilisables » par divers secteurs productifs sur les corps exterminés, etc.)

La Chine d’ailleurs, après Mao, dont les échecs « économiques » sont pourtant nombreux, sera toutefois un système économique relativement stable, lorsqu’elle aura minimisé le facteur « peu rentable », de façon absolument cynique, de l’extermination et de la violence de masse, tout en maintenant un cadre autoritaire et répressif assez conséquent, et ses formes juridiques d’encadrement et de régulation des richesses ne changent pas autant que dans nos pays occidentaux, malgré la révolution constante des facteurs objectifs de production. Ce capitalisme « communiste » a su montrer les « vertus » des systèmes autoritaires et totalitaires, lorsqu’il ne verse pas dans la pure terreur sanguinaire, du point de vue d’un capitalisme qui se voudrait plus durable.

 

 

Mais passons à des considérations presque « ontologiques », concernant cette fameuse « réalité » de la valeur. Considérations horribles, qui risquent de choquer, même si elles sont, hélas, trop connues. Mieux vaut une démystification brutale, et admissible, qu’un consentement à l’horreur inconsciente et permanente, pour favoriser la révolte et la lutte radicales.

La valeur peut outrepasser la question de l’exploitation du travail « vivant ». Il sera ultimement possible « d’exploiter » des ressources humaines inanimées, mortes, décomposées, au sein du capitalisme totalitaire de la modernité (cheveux, dents en or des cadavres exterminés, dans les camps nazis, par exemple). « Ontologiquement » parlant (et nous ne parlons plus du tout ici de « l’économie au sens formel », mais d’un fond sacrificiel pur lié à l’effectivité de la sphère de la « production »), la « réalité » de la valeur découlant de cette « exploitation » est, en un premier sens, attestée, dans la mesure où la force de travail qui « récolte » ces ressources produit de la valeur « réelle ». Mais ce qui est le plus effroyable dans cette situation, c’est que l’individu mort est lui-même considéré comme une matière première « exploitable » de façon marchande, si bien que, en tant qu’il était encore vivant, il était considéré qu’il aurait une certaine « valeur » « économique » une fois mort. Toute la vie d’un déporté qui finira par être « exploité » en tant que « ressource » morte sera donc, du point de vue « économique » nazi, en soi une vie déjà-morte, une vie déjà achevée, dont la valeur « exploitable » est déjà fixée en tant qu’elle n’est déjà plus (cela nous fera penser à cette question heideggérienne d’un être-entier du Dasein, jamais complètement accessible pour lui-même tant qu’il lui reste du temps à vivre, tant qu’il a encore à être, mais qu’un nazi exterminateur prétendra saisir, en ce qui concerne celui d’un déporté, précisément au sein de cette « valeur » que représenterait son corps mort comme ressource exploitable « économiquement »). Ainsi, toute la vie de ce déporté est toujours déjà en train de produire une valeur, est déjà « travaillée » par cette valeur « réalisée » une fois que l’individu sera inerte, si bien que, dans ce cas exceptionnel, une « matière première » inanimée (un cadavre) produira de la valeur « réelle ». Organiser la « valorisation » économique de l’être-pas-encore-mort-en-tant-qu’il-sera-mort, en effet, c’est l’exploiter durant tout le temps de sa vie (provocation d’une angoisse existentiale de l’être-vers-la-mort, en langage heideggérien, angoisse productrice de mort dans la vie, donc de « valeur » future), et donc la « valeur » « extraite » ignoblement de son « entité morte » devient une « valeur » découlant explicitement de l’exploitation de sa vie, soit une « valeur » « réelle » au sens strict. La valeur des « denrées » exploitables récoltées sur les corps inertes des camps nazis, sera une valeur « doublement » réelle : elle est une double exploitation, celle d’un « travail vivant » actualisé (récolteur), et celle d’un « travail vivant » en tant que mort (corps inerte ayant été « exploité » de son vivant par la valorisation de sa mort à venir). Elle est, en un sens abject, qui pourrissait l’inconscient collectif nazi exalté par « l’or du Rhin » (Wagner), un « graal » du point de vue de la « valeur », la rareté en soi, la « valeur » « sur-réelle » en soi.

Aujourd’hui, les assureurs qui spéculent sur la durée de vie des clients, et qui prédisent certains gains « juteux » si la personne meurt « au bon moment », sont dans une démarche abjecte analogue. Mais ils n’atteignent pas ce « graal » immonde, car la ressource matérielle du corps physique mort n’est pas exploitable pour eux. Toutefois on notera que ce « graal », puisqu’ils ont ce genre de démarche, est bien leur idéal régulateur implicite : un nazisme « mystique » est bien leur quête impensée, mais ils sauront transmuer ce désir, vers un système plus « hygiénique », car ils sont avant tout des gestionnaires « compétents ». Ils ne sont pas non plus délibérément et intentionnellement des tueurs de masses méthodiques, « comparables » aux nazis, il ne faut pas exagérer. Le dire serait, de façon extrêmement coupable, relativiser la culpabilité absolue des nazis exterminant des millions d’individus de façon « rationnellement mystique ». L’argument selon lequel les nazis n’auraient été que des « économistes" « logiques » parmi d’autres a été utilisé trop souvent par des révisionnistes rouges-bruns pour relativiser l’horreur qu’ils ont commise. Ce qu’il faut dire, c’est plutôt qu’ils radicalisèrent le délire lié à l’idée d’une « réalité » de la valeur, et sont atrocement coupables en ayant développé cette violence barbare et archaïque, mais que leur « projet » immonde dévoile aussi ce qu’il peut y avoir d’immonde, lorsqu’on développe sa folie jusqu’au bout, tout système qui fait de ce qui est mort (travail mort, exploitation ou misère mortifères) une valeur plus « réelle » en soi.

 

Digression. Le mot « graal » ici n’est pas choisi au hasard. Les chrétiens qui auront décidé que le sang de Jésus, une fois qu’il serait mort, deviendrait la « valeur » en soi, ont fait à peu près la même chose que ce que fait le système de la valeur privilégiant ce qui est « mort », mais ici la notion symbolique et théologique se substitue à la notion « économique », froide et quantitative. Toutefois on peut considérer que, pour Jésus en tant que vivant, les effets furent les mêmes : il fut travaillé, de son vivant, par l’angoisse existentiale qui signifie la liberté absolue de l’être qui s’ouvre totalement à la mort, c’est-à-dire par tous ces individus qui auront considéré que son corps mort aurait une « valeur » en soi, « fixe » et « éternelle », « supérieure » à la valeur de son corps vivant. Jésus, constamment, fut déjà-entier, déjà-fini, déjà-mort, déjà-achevé, de son vivant même, à cause de la barbarie de ces mystiques, qui ont aussi été ses contemporains, dont le paganisme occulte et fétichiste n’aura jamais été assumé, et qui firent du prince de la vie et de l’amour le principe même de la mort et de la négation travaillant toujours déjà la vie. L’ascétisme, la haine de soi, la complaisance dans la souffrance, le ressentiment, la faiblesse morale et physique, tous ces phénomènes que Nietzsche a ciblés lorsqu’il évoqua le christianisme : tout cela nous renvoie bien à la « valeur » supérieure du corps mort de Jésus, qui aura travaillé le corps vivant de l’homme vivant, au point de provoquer son meurtre consenti, programmé, attendu (suicide). C’est-à-dire : au point de menacer la béatitude éternelle même de son âme, d’un point de vue chrétien, puisque le suicide est pour un chrétien condamnable en soi. Un corps mort ou presque mort sur une croix autour de tous les cous, le sang d’un homme mort partout recherché comme la « valeur » en soi : l’achèvement de la valeur, dans « sa double réalisation », dans certains camps mortifères, n’est pas si différente, hélas, de cette morbidité chrétienne indissociable de son culte, de sa pratique et de son dogme.

Si le capitalisme est bien issu d’un fond chrétien (protestant, s'opposant à l'accumulation "non valorisable" du catholicisme), nous apprenons alors qu’il devient toujours plus un sadomasochisme totémisant ce qui est mort.

Le protestantisme toutefois inverse le sens de la transsubstantiation : qu'il soit capitaliste "libéral" ou marxiste-autoritaire (capitaliste d'Etat) il a besoin de convertir la souffrance de l'exploitation au travail en "valeur supplémentaire", et se passe de ce fait de la transsubstantiation plus "ésotérique", moins calculante, des catholiques. C'est pourtant de façon mystique et totémiste, folle, que se développe cette nouvelle sorte de transmutation impossible. Le prolétaire devient le Christ sacrifié, de façon horrible. L'individu mis-en-camp, ou même exterminé dans un camp, éprouve ce sort au centuple, et devient une "rédemption" abjecte.

Si nous entrons un jour dans l’histoire, et sortons de la préhistoire, ces barbaries atroces nous effrayerons tellement que nous voudrons par les oublier complètement. Mais pourtant si nous sortons de la préhistoire, nous ne les oublierons jamais, ni ne les pardonnerons jamais. Et les enseignements du philosophe Jésus de Nazareth, tel qu’un Spinoza le considérait par exemple, pourront finalement être enseignés, et appréciés pour ce qu’ils sont, sans que soit considéré le fait que des païens idolâtres et primitifs auront voulu en faire un totem inerte et absurde.

 

Mais pour revenir à l’économie vraiment moderne, et quitter ces considérations trop "mystiques", nous dirons simplement que, la quête d’une « valeur » vraiment « réelle », voire « sur-réelle », au sens d’une ontologie existentiale de l’ « économie » devenue principe d’extermination, pourrait bien renvoyer ultimement, dans des cas extrêmement radicaux, à l’abjection et à la désolation en soi.

Ainsi donc, comme on l’a dit, dans les camps d’extermination nazis, les cheveux des individus exterminés étaient bien, entre autres « ressources », conservés, pour « servir » à la production de marchandises diverses. Et c’étaient les cheveux de personnes juives, « juifs » qui eux-mêmes étaient exterminés par les nazis en grande partie parce qu’ils « représentaient » le « capital financier » « parasite » et « oisif », « profiteur », le principe qui vient souiller la « pureté » de l’économie dite « réelle » ; ce pouvaient aussi être les cheveux des personnes homosexuelles, considérées comme "stériles", donc improductives du point de vue de l’économie « réelle », qui a besoin que s’engendre la force de travail ; ou encore ceux de personnes handicapées, des "bouches à nourrir" ne produisant aucune valeur « réelle » ; ou encore ceux des tziganes, des non-sédentaires qui donc subvertissaient le principe de la frontière qui fonde l’économie « réelle » ; ou encore ceux des résistants ou « communistes », non seulement ennemis politiques, mais surtout révoltés « oisifs », improductifs. Ces cheveux entassés, donc, finissaient par être « utilisés industriellement ». Tout cela était organisé de façon très formelle, par des fonctionnaires rationnels, méthodiques, compétents, efficaces, et désintéressés.

Et alors, cette valeur ainsi créée avec leurs cheveux, n’était en fait pas doublement « réelle », mais triplement. Car ce furent les « improductifs », ceux qui étaient incapables de produire de la valeur « réelle » a priori, qui devinrent enfin productif. Ce "nouveau gain" s’ajouta au double principe de réalisation de la valeur de leur corps mort, qui devint dès lors, triplement une valeur « réelle ».

 

 

Extrait : circulaire Glücks

« Le chef de l'Office Central SS pour l'Economie et l'Administration a ordonné de récupérer les cheveux humains dans tous les camps de concentration. Les cheveux humains seront transformés en feutre industriel, après avoir été bobinés en fils. Dépeignés et coupés, les cheveux de femmes permettent de fabriquer des pantoufles pour les équipages des sous-marins, et des bas en feutre pour la Reichsbahn.

Il est ordonné par conséquent de conserver, après les avoir désinfectés, les cheveux coupés des détenues femmes. Les cheveux coupés des détenus hommes ne peuvent être utilisés qu'à partir d'une longueur de 20 mm.

C'est pourquoi le SS-Gruppenführer Pohl est d'accord pour qu'à titre expérimental les cheveux des détenus hommes ne soient coupés que lorsqu'ils ont atteint, après coupe, une longueur de 20 mm. Afin de prévenir les facilités d'évasion offertes par une chevelure plus longue, les détenus doivent être marqués, lorsque le commandant l'estime nécessaire, à l'aide d'une piste de cheveux (« Haarbahn »), découpée dans la chevelure à l'aide d'une tondeuse étroite.

On a l'intention d'utiliser les cheveux rassemblés dans tous les camps de concentration dans une entreprise installée dans l'un des camps. Des instructions plus détaillées sur la livraison des cheveux rassemblés vont suivre.

La quantité de cheveux rassemblés mensuellement (cheveux de femmes et d'hommes séparément), doit m'être communiqué avant le 5 septembre 1942.

Signé : Glücks, SS-Brigadeführer et General-Major de la Waffen-SS. »

 

Cette langue administrative très formelle est encore pratiquée par nos entrepreneurs contemporains, même si, bien évidemment ils n’auront apparemment pas tout ce sang sur les mains. Mais l’analogie tend à suggérer la persistance, au sein de notre modernité tardive, d’un ethos désincarné, froid, calculateur, et extérieur à toute contexture humaine du gestionnaire administrant la production de valeur « réelle ». Nous proposons deux extraits d’un rapport d’activité d’une industrie textile contemporaine française. Il ne s’agit en rien de dire que, d’un point de vue moral, l’exploitation au sein de cette industrie textile serait « comparable » à l’exploitation atroce et ignoble qui se pratiquait dans les camps, nous ne voulons pas sombrer dans l’outrance inepte. Il s’agit simplement de montrer une permanence dans le style d’exposition des rapports d’activité ou des circulaires relatives aux secteurs productifs divers, qui tendent à considérer toute individualité subjective (celle du consommateur ou du travailleur) comme une ressource « exploitable », comme un moyen et non comme une fin. « Style » qui, renvoyant à une abstraction colonisant la réalité, revoie bien aussi à cette notion d’une « valeur » à réaliser (ou d’une réalité à formaliser, à déréaliser, plutôt).

Cette remarque tend à accabler moralement plus encore les exterminateurs totalitaires nazis, d'ailleurs, qui auront utilisé le même langage formel que nos entrepreneurs contemporains qui produisent des biens d'usage.

 

Extrait n°1 d’un rapport d’activités d’une industrie textile (2015-2016)

« Industrialisation grand volume de textile connecté seconde peau permettant des mesures et recueil de paramètres physiologiques sur période longue pour des solutions de surveillance INNOVATION de la femme enceinte, le maintien à domicile des personnes âgées, l’énurésie des enfants de 4 à 16 ans, des solutions d’appareillage médical pour les applications en cardiologie. »

Extrait n°2 de ce rapport d’activité :

« Assouplissement du droit au travail.

Plusieurs pistes sont proposées : doublement des seuils d’effectifs ; remise en cause du compte pénibilité ; simplification et sécurisation des procédures de licenciement ; accès direct au forfait-jour pour les entreprises de moins de 50 salariés. En tout état de cause, l’objectif doit être de mettre en place les conditions d’un dialogue social adapté à des entreprises qui ont de plus en plus de difficultés à remplir des obligations administratives coûteuses et contraignantes. C’est une revendication majeure des entreprises et notamment des PME. »

 

 

 

Nous espérons que ces remarques tendront à relativiser le souci de nos régulationnistes (et même de nos néo-libéraux) de préserver dans sa « pureté », dans sa « juste » « distribution », la « réalité » de la « valeur », la « réalité » de « l’économie ». Par "l'épuration" de la dette, la "régulation" ou la "déportation" des flux financiers, etc. Car il faut bien le dire, nous parlons depuis le début d’un oxymore : l’économie est par définition irréelle, elle n’est qu’une idée, qu’une norme abstraite qui n’a aucune suffisance d’être. Elle est ce qu’il y a dans la tête des capitalistes, qui fait qu’ils deviendront, dans certains cas extrêmes, s’ils pensent qu’ils le « doivent », des tueurs de masse méthodiques et organisés. La seule « réalité » qui existe dans notre affaire, ce n’est pas « l’économie », mais c’est un ensemble de subjectivités souffrantes, disloquées, aliénées, tristes, et toujours plus piétinées, face à une machine qui les broie, et qu’entretiennent de façon aveugle et inconséquente des individus sans qualité, des fonctionnaires de l’abstraction inconscients et inconsistants.

Il faut bien le dire : ce que le système capitaliste considère comme étant réellement, vraiment doté de valeur, indépendamment du nazisme, qui est un cas extrême, c’est en dernière instance : la misère de l’exploité. Tous les chiffres qui défilent sur les marchés, toutes les croissances qui obsèdent les politiques ou les capitalistes signifient très clairement ceci : il s’agit de comptabiliser, de contempler la dynamique de la « valeur » que l’on espère « relancée », « épurée », rehaussée », et cela signifie tout simplement : contempler la confirmation la plus constante et la plus implacable de la misère des individus spoliés, extorqués, méprisés, disloqués, contempler la manière dont la mort s’affirme toujours plus comme une valeur au sein la vie. Ici se manifeste donc bien un sadomasochisme pagano-chrétien, fétichiste et clivé, d’une horreur sans nom, sans aucun doute, mais dissimulé par des discours froids d’experts compétents et « rationnels » totalement inconscients de ce qu’ils font ou disent.

Il ne s’agit sûrement pas d’aller jusqu’à dire qu’un keynésien et un nazi sont à mettre « dans le même bateau ». Ce serait là être outrancier, au risque de ne plus du tout être écouté, et ce serait minimiser la culpabilité morale infinie du nazisme, chose impardonnable. Même si le nazisme fut un keynésianisme d'un type abject.

Et même s'il faut rappeler cette remarque terrifiante de Sohn-Rethel (terrifiante du point de vue de notre modernité capitaliste, qui voudrait se rendre hypocritement soluble dans un projet "humaniste", et qui diabolise le nazisme alors qu'elle ne fait rien pour abolir les conditions formelles et matérielles de possibilité qui rendent possibles ce genre de désastres atroces) :  l'Allemagne d'Hitler, dans les années 30, aida bien le capitalisme mondial à passer le cap de la crise, en développant des biens non-marchandisables, et en favorisant la course à l'armement. Tandis qu'elle exterminait déjà des handicapés et persécutait ou tuait des personnes juives, elle restait un "partenaire économique" "très précieux". Et c'est ce "capitalisme", cynique et amoral, qui tolère d'être dans une relation de concurrence ("doux commerce") avec des meurtriers de masse, que l'on voudrait préserver, "réguler", "épurer", ou "réaliser" plus "concrètement"! 

 

 

 

:  Mais considérons simplement une chose. Aujourd’hui, le régime nazi n’est plus, mais la valeur, cette abstraction réelle, produit pourtant, très concrètement, des désastres qui, d’un point de vue purement moral, dans l’absolu, seront qualitativement aussi horribles et désastreux, désolants, que les camps de concentration nazis. N’y a-t-il pas aujourd’hui encore des enfants exterminés dans des camps, dans des « bandes », ou dans des zones où ils sont tenus captifs, de façon « rationnelle » et « professionnelle », simplement à cause de ce qu’ils « représentent » dans le régime de la valeur, et ce « au profit » de l’autovalorisation de cette valeur elle-même ? N’y a-t-il pas aujourd’hui encore des camps de travail où les individus sont tués à petit feu ? N’y a-t-il pas des individus qui sont, encore aujourd’hui, considérés comme étant plus « rentables » en étant morts qu’en étant vivants ?

Le capitalisme ne s'est-il pas édifié sur des tels massacres, invasifs, réifiants ou expropriateurs.

Le totalitarisme nazi parvient à un état d'abjection totale, sur le sol européen, d'où il est parti, et cela dévoile la logique immonde ici à l'oeuvre...

 Ce qu’il faut simplement dire, c’est que le pire n’est pas seulement derrière nous, mais qu’il est aussi très contemporain, et quotidien. « Auschwitz, plus jamais ça », nous le répéterons avec force. Les colonisations, invasions meurtrières, de même : plus jamais ça.

Mais il faudrait ajouter : « Auschwitz au présent, Auschwitz au futur, nous ne voulons plus de ce monde-là non plus ». "Invasions meurtrières, expropriations totalitaires, nous n'en voulons plus, ni au présent, ni au futur". On nous dira peut-être ici que quelque « comparaison » postulée est obscène. Mais il ne s’agit en rien d’une comparaison. Il s’agit plutôt d’une critique radicale de toute hiérarchie, de toute comparaison entre une horreur radicale et une autre horreur radicale. Faut-il dire que l’extermination méthodique et organisée d’un seul enfant il y a 70 ans est qualitativement, moralement, hiérarchiquement différente de l’extermination organisée et méthodique d’un seul enfant aujourd’hui, ou il y a plusieurs siècles, ou le contraire d’ailleurs ? Dire cela ou dire le contraire, sur des critères culturels, religieux, ou nationalistes, serait en soi une logique raciste. En outre, l'enfant exterminé dont on jugerait que ce qu'il a subi serait "plus grave", pour des raisons idéologiques, renverrait bien vite à une stigmatisation plus importante des communautés qu'il serait censé "représenter", puisqu'on jugerait qu'elles seraient illégitimement "favorisées", et favoriserait dans le futur la mise en danger de ces communautés, et de leurs enfants, communautés qui ont déjà subi les pires horreurs.

D’un point de vue strictement moral, au sens purement kantien (toute personne est une fin en soi), ou arendtien (tout enfant est une nouveauté absolue en soi, et doit être absolument préservé en tant que tel), il n’y a pas de différence qualitative entre ces deux événements mêmement désastreux et horribles en soi.

Marcel Cohen, une personne juive qui a éprouvé la réalité atroce des camps de la mort, écrivait en 2013, dans A des années-Lumières, qu'Auschwitz n'avait pas disparu, mais qu'il restait encore notre présent et notre futur. Il évoque dans ce contexte la réalité de la conteneurisation. Clément Homs, dans Sortir de l'économie, précisera que cette conteneurisation fonde matériellement l'interconnexion économique et l'interdépendance généralisée de toutes les zones capitalistes du monde, et fonde donc le fait que tout ce qui se passe ici favorise ce qui se passe partout ailleurs, et en dépend : s'il y a ici un "apparent" confort que nos keynésiens "nationaux" veulent "réguler", c'est toujours sur la base de toutes les guerres, de tous les pillages et meurtres, exploitations, d'enfant et d'adultes, qui se produisent au sein de la globalité capitaliste. Sortir de l'économie utilisera l'expression d'Eichmann-que-nous-sommes tous : banalité de la consommation et du travail quotidien, dans nos centres urbains "branchés" ou "conforts", mais mal extrême qu'ils perpétuent. Chaque rouage, même s'il n'est pas "responsable", mais se contente de survivre passivement, doit assumer la "Faute" qu'il rejettera pourtant de tant d'horreurs dans le monde, qui ne sont plus "lointaines" ou "séparées" de soi.

 

Pour revenir donc à notre keynésien, ou "régulationniste", qui certes n’a rien d’un nazi, même s’il semble partager avec lui le délire d’une économie « réelle » préservée dans sa « pureté », nous soulignerons simplement que son souci d’une certaine « régulation » ou "intervention" étatique ne sera pas le souci de faire cesser « Auschwitz au présent et au futur », mais plutôt d’injecter dans la machine un élément de redistribution (qui concerne avant tout les économies nationales des centres impérialistes), élément qui permettra donc l’administration plus rationnelle, plus méthodique, plus durable, pensera-t-il, de cet « Auschwitz contemporain », « Auschwitz » qui pour lui est certes « très loin » apparemment, mais qui en fait est tout près de lui, dans la mesure où toute décision « ici » engage une décision pour tout ce qui est « ailleurs », au sein d’un système d’interconnexion formel-matériel généralisé et global. Sera-ce une façon d’abolir cette horreur définitivement ? Nous ne le pensons pas. Ce sera une façon de la rendre plus « viable », ce qui, d’un point de vue moral, est un contresens : une horreur absolue « non-viable » ou une horreur absolue « viable » reste une horreur absolue.

Aucun amalgame n’est fait ici, puisque l’histoire ne se répète jamais, et que chaque circonstance historique est en soi unique. Des identités structurelles ou des aberrations morale mêmement aberrantes n’autorisent pas la confusion et la dénonciation outrancière, d’autant plus qu’il faudra toujours considérer la distinction entre violence extrême produite inconsciemment et indirectement, en restant très éloigné de la violence perpétrée (Keynes), et violence extrême perpétrée délibérément, directement, et consciemment (tueurs de masse), sans quoi nous sombrerions dans l’abstraction morale indécidable des belles-âmes, qui irait jusqu’à condamner dans l’absolu tout ce qui existe (celui qui est en train d’écrire cela, en effet, n’échappera lui-même pas à ce système de collaboration abjecte à l’ignoble, et certainement moins que la plupart des individus vivants sur terre, étant donné qu’il est un consommateur « aisé » dans une zone impérialiste, « bénéficiant » de ce fait nécessairement un tant soit peu de l’exploitation inhumaine induite par la division internationale-néocoloniale du travail ; pour autant, il ne se considère pas directement comme un « nazi »).

La seule chose que nous voulons dire au fond, c’est que l’idée de vouloir maintenir en vie le capitalisme indéfiniment, qu’on soit « humaniste » ou dictateur, c’est toujours vouloir maintenir en vie le désastre en soi, la désolation, le désert, qu’on en soit conscient ou non : car cette « réalité » folle et inepte de la « valeur » au sens capitaliste est bien cette désolation, ce désastre, ce désert : l’abolition, la destruction même de l’enfance, du nouveau comme nouveau, la mort qui travaille toujours déjà la vie, la mort qui vaut plus que la vie. Et donc, quel que soit le contexte de la défense de ce système, il faudra de toute façon s’opposer absolument à cette défense, d’un strict point de vue moral, qu’on soit kantien conséquent ou arendtien cohérent.

 

 

 

 

 

2) La dénonciation de la finance dans sa relation à un antisémitisme structurel. La « question juive » et la « question israélienne » aujourd’hui.

 

a) Dénonciation de la finance et antisémitisme

 

 

L’un des écueils majeurs, comme nous l’avons déjà suggéré, lié à cette obsession relative à la finance, qui n’est pourtant qu’un effet essentiellement, et non une cause immédiate, sera l’antisémitisme latent que ce thème peut autoriser. Revenons sur cette question importante.

Le « banquier juif » deviendra une figure diabolisée, mais aussi "rassurante" pour les paranoïaques qui voudront des explications "simples" et "immédiates",, puisqu’on aura pu identifier non seulement une fonction économique (capital fictif), mais aussi une religion, voire une « race », dans le pire des cas, qui seraient responsables de « notre » « domination », en tant qu’elles seraient la « personnification » du principe « dominateur », lequel, tellement complexe et impersonnel, « nous » désespèrerait si souvent.

Dénoncer la finance c’est très souvent chercher à personnifier outre mesure des mécanismes de dominations essentiellement impersonnels, en prêtant à certains « responsables » « conscients » des intentions psychologiques et morales diaboliques en soi, de telle sorte que le combat peut s’engager sur un terrain affectif plus rassurant, d’autant plus qu’il aura su déterminer une « cible » déterminée. Même si la bourgeoisie, financière ou patronale, gère cet automouvement des choses quelque peu, et demeure un ennemi majeur, il faut bien dire que ce qui nous domine est essentiellement mécanique, irresponsable, et que dénoncer les humains mécanisés et inconscients qui sont derrière cette amoralité (et qui ne sont pas que les financeurs, loin de là) est une condition nécessaire mais non suffisante (d’autant plus que, dans un système hiérarchique contenant une multitude de micro-hiérarchies, « nous » sommes presque tous, à un certain niveau, des gestionnaires de cet automouvement et « profitant » de lui, ce qui brouille toujours plus les pistes, et empêche réellement de cibler quelque « mal » humain à neutraliser – vacuité stérile de la critique des « 1% contre les 99% »). Cette condition nécessaire doit s’accompagner de précautions nombreuses, donc, puisque nous avons vu que, dans notre cas précis, les dérives populistes, antisémites, autoritaires, fascistes, ou réformistes petites-bourgeoises, toutes liées à une personnalisation et à une simplification naïve des rapports de domination, menacent.

 

Par ailleurs, considérons cette notion de « finance juive », que les antisémites affectionnent, promouvant une économie « réelle » souvent populiste, nationale-socialiste, ou encore proudhonienne, ou poujadiste, pseudo-anticapitaliste[1] (Alain de Benoist, Soral).

Associer « la » finance « aux » juifs est un jeu idéologique qui ne se base pas essentiellement sur une statistique qui déterminerait un pourcentage plus important de personnes juives dans les milieux financiers. Ces statistiques « religieuses » n’existent pas de toute façon, et l’idée d’une finance « juive » reste essentiellement fantasmatique, et visera des individus devenus des « symboles » mythiques plus que des structures (Rothschild, etc.). La simple observation indique seulement que les personnes juives sont très présentes dans les métiers médicaux, juridiques, artistiques, scientifiques, intellectuels, et de l’enseignement, dans nos sociétés occidentales. Ils ne sont pas, explicitement, plus massivement représentés dans les milieux financiers.

 

Mais mettons-nous dans la tête d’un antisémite conspirationniste, qui soupçonne une domination de la finance « juive » mondiale. Que se passe-t-il ici ? Le capital financier est « coupable », pense-t-il, parce qu’« il » obtient de l’argent « sans travailler », sans rien faire. « Il » obtient de la valeur sans « produire » lui-même de la valeur, sans médiation par l’activité, l’effort, l’investissement (A-A’). « Il » « souille » la logique de la valeur, et l’anéantir, l’épurer, ou le réguler, sera un moyen de rendre la valeur plus « réelle », plus « vraie », plus « authentique » (« eigentlich », dirait Heidegger). Avec le capital financier, l’argent devient de la « fausse monnaie », du « toc », une monnaie « corrompue ». Avec le capital financier, le fétichiste ne peut plus adorer son fétiche comme il le faudrait, il n’est plus « réel ». Le capital financier est celui qui dévalorise la valeur des idoles, qui les démystifie finalement (crise de confiance sur les marchés financiers), et qui les brise finalement (crise de l’économie « réelle »).

Notons que ce qui s’oppose ici apparemment au « parasitage » du capital financier sera la morale essentiellement protestante du « travail » comme vertu et comme « valeur » en soi.

Mais le catholique pourra faire sienne cette valeur, et développer un antisémitisme circonstancié (même si l'antisémitisme protestant n'était d'abord qu'un anti-catholicisme qui se sera transmué : Luther voulait d'abord convertir les juifs, contre les catholiques, mais son échec a dévié sa haine ; son antisémitisme est très opportuniste et circonstancié, et pourtant il a su développer ses aberrations ou pseudo-justifications idéologiques a posteriori, en sachant de façon absurde convaincre toujours plus d'individus ; même des catholiques, donc).

Notons que nous parlons a priori ici d’une catégorie, d’une médiation abstraite, dont les effets réels découlent d’une logique quantitative non-humaine, qui s’intercale entre les individus pour les mouvoir de façon automatique (le capital financier). Mais les antisémites « critiques de la finance », totalement confus et haineux, voudront voir un « peuple », une « identité » « religieuse » ou « culturelle », voire « raciale », ayant des intentions conscientes et précises, et se mettront en tête qu’il faut « combattre » ce « peuple ».

 

Mais tâchons d’entreprendre une psychanalyse jungienne de ces individus.

Que fait Abraham, le père des juifs ? Il brise lui-même les idoles. Que font les esclaves juifs face aux égyptiens ? Ils refusent de se soumettre plus longtemps au pouvoir imposant l’adoration des pyramides, etc., ces masses inertes menaçantes qui représentent leur réification, et préféreront le désert libre et l’errance, vers la liberté.

Percevant confusément ces données que son inconscient collectif contient, l’antisémite est face à un spectacle sublime qui lui en impose : le « père des juifs » est celui par qui la critique radicale de tout fétichisme advient, il est celui qui veut démystifier l’humain, le faire sortir de son rêve éveillé. Non, les objets inertes n’ont pas une valeur « supérieure » aux humains qui les produisent ou les symbolisent, de telle sorte qu’ils pourraient les menacer, les dominer, ou les abattre, nous dit Abraham. Précisément, ils sont inanimés. Ils ne changent pas non plus soudainement de valeur, par eux-mêmes, sous prétexte que les humains les verraient différemment, ou les produiraient différemment. Ils ne deviennent pas un jour « précieux » (constitués) pour devenir le lendemain « sans valeur » (brisés).

Or, la finance, précisément, nous l’avons vu, est un principe indirect de démystification : en injectant toujours plus des valeurs dites « fausses » dans la circulation des valeurs dites « vraies », elle finit par déréaliser ces valeurs dites « vraies », si bien que l’illusion de ces valeurs dites « vraies », leur pseudo-vérité, finit par apparaître. En tant qu’idoles, elles sont « brisées ».

Les conséquences sont violentes, car le fétichisme perdure malgré tout, et il s’agira pour lui de reconstruire indéfiniment les idoles brisées. Mais l’entropie est tenace, et la reconstitution des morceaux (par l’épuration de la dette, la régulation des marchés financiers, la concentration protectionniste des biens nationaux, l’anéantissement des profits fictifs, la déportation des flux financiers, etc.) est toujours plus malaisée, et un sentiment d’absurdité générale, et de misère tenace, se diffuse toujours plus.

Pour l’antisémite, donc, le judaïsme, comme religion abrahamique, puis comme « religion de la finance », pense-t-il, est celui qui vient détruire son rêve d’une humanité qui est exploitée, mais qui donne un sens, une valeur à cette souffrance et à cette exploitation (la misère comme valeur en soi). Avec Abraham, puis avec le banquier, plus rien n’a de « sens » : celui qui s’est fatigué à construire la statuette, ou l’idole, ou le prolétaire qui s’est fatigué à produire une marchandise, un bien d’usage, l’auront fait en vain, puisqu’on ne peut plus idolâtrer ces productions, une fois qu’elles sont brisées, démystifiées, dévalorisées.

 

Nous parlons donc bien pourtant ici d’un peuple d’esclaves qui vise l’émancipation, non pas seulement des esclaves, mais bien de tous les individus de la terre, esclaves des idoles inanimés qu’ils produisent et idolâtrent.

 

Disons-le avec force, ce n’est pas en tant que « personnification » du capital financier (de toute façon non qualitatif et non humain) qu’un individu produirait réellement la démystification, la déréalisation de la valeur des fétiches. Car le capital financier, lui, s’auto-mystifie, en pensant que sa valeur malgré tout est « réelle », au contraire d’Abraham, qui d’ailleurs est un homme en chair et en os. C’est malgré elle que la « personnification » contingente et indifférenciée du capital financier démystifie l’économie, si bien que, s’il existait un « esprit juif » (idée absurde), il ne viendrait certainement pas « s’incarner » dans cette catégorie abstraite.

Spinoza, Benjamin, Arendt, Derrida, Lukàcs, revendiquent parfois, implicitement ou explicitement, une judéité politique et intellectuelle, subversive en soi, qui dévoile et dénonce des formes dictatoriales ou totalitaires reposant sur des idéalités abstraites dominant les individus en s’intercalant entre eux. En tant que tels, ils dévoilent la fidélité à un projet messianique originaire : ce sont certains spectres, pourrait dire Derrida, certaines médiations idéelles et clivantes, qu’il y a entre les humains et le monde, qui les empêchent de s’atteindre et de s’attendre. C’est par la philosophie, l’intellect, l’esprit critique, la subversion théorique, l’écriture, la déchirure déchirée, que les personnes juives les plus investies par leur « judéité », en un sens politique et dynamique, non essentialiste et non organique, se voulant les plus fidèles peut-être, à un projet millénaire de démystification, réaliseront une forme d’identité « politique » juive, au sens très large et existentiel, au sens de ce qui « devient » sans jamais complètement s’accomplir (au sens d’une « attente sans atteinte », pour reprendre l’expression du passionnant Marc Goldschmidt[2] à propos du messianisme benjaminien).

 

Le « capital financier », qu’on ne peut « personnifier » puisqu’il est abstrait et mécanique, réalisera aussi cette destruction, mais négativement, inconsciemment, passivement, et malgré lui, à travers une dialectique « négative » non résolue, à travers une négation de la négation qui sera le négatif porté à sa suprême puissance. Même si un individu juif est banquier, ce qui peut arriver parfois, il ne traduit pas ici le projet profond et fidèle d’Abraham, puisque, en tant que personnification d’une catégorie qui est la négation de son humanité « spirituelle » et située, déterminée, il ne saurait rien traduire de « religieux » ou de « politique », et puisque, même si cela pouvait être le cas, il ne serait que le dévoiement, vers son inversion, du geste anti-idolâtre affirmatif, destructeur en tant que créateur, d’Abraham.

Ainsi donc, ce que ne supporte pas l’antisémite aujourd’hui, c’est le judaïsme tel qu’il réalise une vocation dans l’intellect subversif, émancipateur, et qui vient dénoncer toutes les mystifications abjectes des individus païens de façon barbare et idolâtre (Alain de Benoist) qui mettent entre l’homme et l’homme des symboles, des images, des idoles, des choses mortes « valorisée », pour mieux les distinguer, les séparer, les diviser, les discriminer (cf. aussi : « ethno-différentialisme », Alain de Benoist). Mais l’antisémite, pour justifier sa haine de cet intellect qui le dénonce à la racine, devra s’en prendre à la figure que le dit « peuple » lui-même, cette abstraction indécidable inventée par les dominants, discrédite et conchie apparemment, pour s’assurer les faveurs du dit « peuple », qui doit devenir discriminant comme lui, pour que ce dit « peuple » lui reste soumis. Il ciblera le banquier, qui ne réalise que sans conscience et sans « personnalité » située, pour mieux le déréaliser, ce que les individus s’associant au geste abrahamique accomplissent et accompliront indéfiniment avec constance, patience, discernement et philosophie, réellement et sans désincarnation.

C’est ainsi que l’antisémite transforme strictement un projet d’émancipation de tous les individus, par un peuple d’esclave s’étant « élu » soi-même de ce fait, au sein de cette vocation fidèle, en un peuple visant une domination mondiale « fourbe » et sanguinaire. Cette supercherie est la bêtise et la vacuité en soi.

 

Le paganisme tardivement "chrétien", ou capitaliste plutôt (christianisme inversé puis sécularisé), qui idolâtre le corps mort de Jésus et le sang de Jésus mort (dont on ne reconnaît plus l'animation sensible), qui choquera même d’ailleurs une certaine doctrine musulmane, laquelle voit là une « association » barbare, encourage certainement, lorsqu’il est pratiqué, consciemment ou inconsciemment, par ces antisémites clivés, de telles confusions aberrantes et de telles inepties coupables.

Le protestant ne fera que purifier ce paganisme, en transférant l’image du cadavre du « Christ » dans le métal-or inerte ou dans l’argent censé « représenter » la misère souffrante et dite « purifiante » du travail naturalisé en tant que martyrisé.

 

Le protestantisme représenté idéologiquement, tendanciellement littéraliste et fondamentaliste, summum du fétichisme occulte chrétien, après le catholicisme ascétique en tant que glorifiant la morbidité de la chair morte, protestantisme idéologique qui aura su donc apparemment puis réellement transférer le principe de transsubstantiation divine dans le principe sensible-suprasensible de la chose-argent représentant symboliquement un travail humain souffrant essentialisé, n’exterminera pas lui-même les juifs : mais il « sous-traitera » implicitement cette « corvée », puisqu’il aura mis en place un paradigme (l’économie de marché) applicable dans ces situations extrêmes de « valorisation » de la valeur « réelle » (extermination rationnelle dans les camps de la mort, qui dévoilent le caractère « non-simplement-économique », archaïquement destructeur, de la valeur conçue comme misère morbide de la vie). Ses liens avec le protestantisme allemand, celui de Kant, de Hegel, ou celui de la famille Nietzsche, sont ténus, au niveau des présupposés transcendantaux (catégories logiques aristotéliciennes identiques, travail comme attitude morale).

 

 

[1] Marx, Misère de la philosophie ; Proudhon est devenu la caution « rouge » pour les bruns ; mais c’est surtout son antisémitisme et sa pensée patriarcale qui lest attire ; la dimension nationale-socialiste intervient également.

[2] Goldschmidt, Marc, L’écriture du messianique. La philosophie secrète de Walter Benjamin.

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