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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 02:42

Sommaire

L’ approfondissement lukàcsien de la notion de travail abstrait, et ses avantages aujourd’hui du point de vue d’une critique radicale du capitalisme

  1. Travail abstrait et division rationnelle du travail
  2. Dimensions objectives et subjectives de la rationalité calculatrice induite par le travail abstrait

1° Dimensions objectives de cette rationalité calculatrice

2° Dimensions subjectives de cette rationalité calculatrice

  1. Les enjeux et conséquences actuels de ce concept lukàcsien de travail abstrait

L’ approfondissement lukàcsien de la notion de travail abstrait, et ses avantages aujourd’hui du point de vue d’une critique radicale du capitalisme soucieuse de s’inscrire dans les luttes

Rappelons que dans l'oeuvre de Marx, le travail général ou abstrait, le travail dit « social », est une norme idéale, la représentation d'une moyenne, qui se substitue au travail concret, qui se présente comme son équivalent objectif, quantifiable, rendant ainsi possible l'échange des produits. En tant que telle, cette notion est au centre de la critique du fétichisme de la marchandise et de la réification en général : c'est parce qu'une telle idéalité conditionne objectivement la production et la circulation des biens qu'a lieu une interversion entre sujet et objet, entre concret et abstrait, au sein de la société marchande.

Marx : « Ce caractère fétiche du monde des marchandises, notre précédente analyse vient de nous le montrer, provient du caractère social du travail qui produit des marchandises[1]. »

  1. Travail abstrait et division rationnelle du travail

Lukàcs, en vue de préciser la connexion entre aliénation et fétichisme, et en vue de saisir les manifestations objectives et subjectives de la réification subie par les prolétaires dans leur complémentarité, approfondit cette notion de travail abstrait, et lui donne un sens nouveau, en la rattachant de façon originale à certains thèmes marxiens que Marx lui-même n'associait pas directement à sa critique de la valeur. Pour décrire l'achèvement réel du principe en germe dans le critère matériellement agissant du travail abstrait, Lukàcs énonce ceci : « Si l'on suit le chemin que l'évolution du processus du travail parcourt depuis l'artisanat, en passant par la corporation et la manufacture, jusqu'au machinisme industriel, on y voit une rationalisation sans cesse croissante, une élimination toujours plus grande des propriétés qualitatives, humaines et individuelles du travailleur. D'une part, en effet, le processus du travail est morcelé, dans une proportion sans cesse croissante, en opérations partielles abstraitement rationnelles, ce qui disloque la relation du travailleur au produit comme totalité, et réduit son travail à une fonction spéciale se répétant mécaniquement. D'autre part, par la rationalisation, et en conséquence de celle-ci, le temps de travail socialement nécessaire, fondement du calcul rationnel, est produit d'abord comme temps de travail moyen, saisissable de façon simplement empirique, puis, grâce à une mécanisation et à une rationalisation toujours plus poussées du processus du travail, s'oppose au travailleur en une objectivité achevée et close[2]. »

A première vue, une telle interprétation semblerait presque aller à l'encontre de ce que Marx entendait par travail abstrait. Selon Jappe[3], en effet (chapitre 2 des Aventures de la marchandise), chez Marx, le travail abstrait n'aurait rien à voir, a priori, avec le contenu du travail, et pas me avec l'organisation du travail. Travail concret et travail abstrait ne seraient pas deux stades différents du procès de travail. Celui-ci ne serait pas d'abord concret pour <em>ensuite devenir abstrait. Le travail abstrait au sens de Marx n'aurait rien à voir avec la parcellisation du travail, avec son émiettement dans des unités vides de sens, selon Jappe. Il serait faux de dire que le travail abstrait « remplace » de plus en plus le travail concret ou que le travail devient « toujours plus abstrait ». Lukàcs met l'accent sur « l'abstraction » que produit la parcellisation du travail, il donne à la division du travail une importance beaucoup plus grande que ne lui donnait, dans son œuvre tardive, Marx lui-même, lorsqu’il thématisait la question de la valeur. Jappe le rappelle, à juste titre d’ailleurs, selon la théorie marxienne du dédoublement du travail, dans la production de marchandises, tout travail est en même temps abstrait et concret. Même l'artisanat ou l'agriculture sont, dans des conditions capitalistes, non seulement travail concret, mais aussi travail abstrait, et même le travail à la chaîne est, non seulement travail abstrait, mais aussi travail concret. Chaque travail créateur de marchandises est toujours forcément abstrait et concret. Cela étant, Lukàcs ne pouvait ignorer complètement cet aspect des analyses marxiennes ; à dire vrai, il faut peut-être voir dans ce qui apparaît d'abord comme une mésinterprétation de sa part une façon d'approfondir la notion de travail abstrait.

Considérons avec Marx que le travail abstrait n'est que l'autre facette, le double idéal et inséparable, du travail concret. Pour spécifier davantage ce dédoublement, ne faut-il pas alors se pencher sur la manifestation objective d'un certain type de travail qui rendrait possible de façon éminente l'application du critère du temps de travail socialement nécessaire, ou qui serait même concrètement déterminée, affectée, par cette application ? Certes, l'artisan producteur de marchandises, dans des conditions capitalistes, voit lui aussi les produits de son travail se dédoubler en valeur d'usage et en valeur d'échange, son travail est lui aussi rendu abstrait, au même titre que le travail à la chaîne. Mais le contenu même de l'artisanat, la façon dont il s'opère concrètement, n'est pas encore affecté totalement par cette abstraction qui est au fondement de l'échange et de la circulation des marchandises (subsomption simplement formelle du travail sous le capital). Seul le travail parcellaire de la grande industrie, sous sa forme visible rationalisée à l'extrême, réaliserait pleinement le principe d'un dédoublement du travail, et serait pleinement, concrètement, affecté par les implications effectives de ce dédoublement (ce qui nous renvoie au fond à la question d’une subsomption réelle du travail sous le capital). Lukàcs associe le travail abstrait à une forme empirique du travail, à une certaine spécificité d'un travail typiquement capitaliste, mais il ne dit pas pour autant que le travail abstrait aurait « remplacé » le travail concret. Il doit bien reconnaître l'inséparabilité du travail concret et du travail abstrait, thématisant la réification dans le cadre théorique initial de l’analyse marxienne de la marchandise, mais il tâche simplement de saisir cette double nature du travail au sein du mode de production empirique qui serait éminemment imprégné par elle, en tant qu’elle peut induire des effets réels sur la production.

Définissons les choses très concrètement pour justifier l’idée lukàcsienne selon laquelle le travail abstrait conditionnerait une division rationnelle du travail toujours plus poussée dans les secteurs productifs qu’il conditionne le plus. Très pragmatiquement, le travail abstrait est un standard de productivité général du travail, un standard de productivité moyen, dans une société marchande donnée, globalement considérée. Depuis la première révolution industrielle, il s’avère que, dans certains secteurs productifs « éminents » de cette société marchande, comme le secteur industriel, précisément, le recours aux machines, au « capital fixe » (portion du capital constant), c’est-à-dire au travail mort solidifié dans les machines, mais aussi une certaine organisation rationnelle du travail (taylorisme, fordisme, toyotisme, post-taylorisme, etc.), se développent particulièrement, ce qui fondera une productivité du travail particulièrement importante. Dans ce contexte, la norme du travail abstrait, ce standard moyen de productivité sociale, évoluera régulièrement, car l’automatisation de la production tendra à s’insérer dans une dynamique toujours plus développée, dans la mesure où elle provoquera une concurrence entre capitalistes toujours plus poussée, capitalistes qui chercheront toujours plus à rendre rationnelle, efficace, technologique, la production, etc. De ce fait, il est tout à fait censé de dire que le travail abstrait, comme norme du temps de travail moyen, socialement nécessaire, en évolution, conditionne une division du travail toujours plus rationalisée, toujours plus parcellisée, et ce surtout dans les secteurs productifs qui mobilisent le plus de moyens, organisationnels ou techniques, pour intensifier la productivité du travail. Lukàcs ne dit pas que le travail abstrait est identique au contenu du travail divisé rationnellement dans l’industrie, il dit simplement que cette norme abstraite en évolution conditionne le développement d’un tel contenu.

Autrement dit, avec Lukàcs, le travail abstrait est certes le double « fantomatique » du travail concret, qui se substitue à lui, dans la mesure où sa concrétude n’est pas considérée dans la valorisation des biens. Mais, outre cela, cette absence de « considération » pour la concrétude va aussi avoir des impacts réels dans la manière dont ce travail s’opère et s’organise concrètement. Travail abstrait et travail concret sont deux faces d’une même réalité a priori radicalement opposées et hétérogènes (l’une est idéale, « économique », l’autre est réelle, « matérielle »), mais la primauté du travail abstrait dans la société capitaliste fait qu’il va finir par affecter le travail tel qu’il s’opère concrètement, pour le rendre toujours plus abstrait, émietté, subdivisé, etc.

Donnons un exemple clair et formel pour illustrer la chose. Exemple délibérément simplifié, disons-le tout de suite, qui ne prétend que dégager des structures générales, et non définir toute la complexité historique et sociale de la réalité économique.

Un entrepreneur industriel vendant des voitures possède des outils technologiques de production d’ancienne génération, et met en place dans son usine une organisation rationnelle du travail qui n’est pas la plus efficace dans son domaine. Disons qu’il faut généralement 50 heures pour produire une voiture dans son usine. Par ailleurs, dans la société marchande dans laquelle il s’insère, certains de ses concurrents appliquent des méthodes rationnelles de division du travail beaucoup plus modernes, et possèdent des machines beaucoup plus efficaces. Les « meilleurs » pourraient réduire la production d’une voiture à 30 heures. Certes, d’autres concurrents seront moins avancés que lui dans ces domaines, et épuiseront par exemple 60 heures de travail, mais ils seront peut-être moins nombreux. De ce fait, disons que le temps de travail moyennement nécessaire pour produire une voiture, dans cette société, soit de 40 heures. Ainsi, la voiture de notre entrepreneur, qui est effectivement produite en 50 heures, ne « vaut » que 40 heures, car il a d’autres concurrents plus efficaces, plus modernes, qui font baisser la durée moyenne de production, c’est-à-dire qui font augmenter la productivité du travail. Face à cela, le producteur aura d’abord deux options, puis une troisième s’imposera finalement, face aux limites des deux premières, et ce sera cette troisième option qui engagera l’évolution du travail abstrait telle qu’elle conditionnera la révolution constante des conditions de production, au point d’affecter directement les conditions concrètes du travail :

  1. La premières option consistera à vendre « plus cher » ses voitures, c’est-à-dire au-dessus de leur « valeur » « fixe » (précisons qu’on dira que cette valeur est « fixe » en un sens relatif, c’est-à-dire en tant que cette valeur est une tendance sociale à « fixer », à « cristalliser », pour un temps T donné, afin de déterminer pour les « prix » empiriques du marché, pour les « valeurs d’échange », une certaine « substance » ferme autour de laquelle ils peuvent graviter, à « fixer » donc la productivité moyenne du travail social, une certaine quantité de travail abstrait, de temps de travail socialement nécessaire, par-delà son évolution continue). Cette première option n’est pas viable. Car le producteur vendant ses voitures au-dessus de leur « valeur » perd en compétitivité. En effet, si l’on considère que les prix de ses concurrents qui ont su être plus efficaces dans la production sont moins élevés (plus proche, ou même au-dessous du niveau de leur « valeur » « fixe »), toute qualité des produits étant égale par ailleurs, il aura plus de difficultés à écouler ses marchandises, et subira toujours plus de défaites dans la guerre économique, etc.
  2. La deuxième option consistera à proposer des prix plus bas, plus proches de la « valeur » « fixe » des produits, mais alors ses taux de profits seront moins élevés que ceux de ses concurrents, et son désavantage compétitif initial ne fera que s’accroître, empêchant toujours plus des investissements « rentables », jusqu’à la faillite finale.
  3. Il lui faudra donc absolument envisager une troisième et dernière option, qui consistera à investir dans des machines dernier cri, et à employer des ingénieurs en « ressources humaines » aptes à optimiser davantage l’organisation rationnelle du travail de son usine. Ces investissements coûteux l’endetteront pour un temps, mais il retrouvera un avantage compétitif, et sera relancé dans la course.
  4. Mais en ayant relancé lui-même cette course, il a affecté lui-même quelque peu la norme du travail abstrait, soit la productivité sociale moyenne de son secteur (très schématiquement, après son investissement technique, on dira par exemple que la productivité moyenne passe de 40 heures à 39 heures). Et de ce fait certains de ses concurrents perdent des avantages compétitifs, et s’engagent à nouveau dans des investissements techniques et instrumentaux encore plus conséquents, etc., indéfiniment.
  5. Dans ce procès sans fin, les travailleurs qui travaillent dans les usines de voitures voient leur travail toujours plus rationalisé, toujours plus mécanisé, toujours plus parcellisé, toujours plus soumis aux technologies, aux machines, au capital fixe, c’est-à-dire au travail solidifié dans des facteurs objectifs de production (travail mort ou « capital fixe » qui n’est rien d’autre que la valeur que valorise le travail vivant, au sens strict).
  6. Il est donc très clair avec cet exemple que le travail abstrait, en tant qu’il est une norme présidant à la valorisation des biens (ou services) qui évolue en fonction de l’évolution de la concurrence entre capitalistes, affecte bien directement le contenu du travail inséré dans les secteurs les plus productivistes, en parcellisant en mécanisant, et en émiettant ce travail.

 

 

Lukàcs dit, très clairement : « la rationalisation, et en conséquence de celle-ci, le temps de travail socialement nécessaire, fondement du calcul rationnel, est produit d'abord comme temps de travail moyen, saisissable de façon simplement empirique, puis, grâce à une mécanisation et à une rationalisation toujours plus poussées du processus du travail, s'oppose au travailleur en une objectivité achevée et close. »[4] Thématisant cette question du « temps de travail socialement nécessaire », il fait bien référence à la notion marxienne « classique » de travail abstrait, qui n’est donc que l’autre face du travail concret, qui est inséparable du travail concret. Mais il précise simplement le fait que ce critère formel, cette norme, en vient à déterminer objectivement une certaine production, à savoir la production industrielle, si bien que les facteurs objectifs de cette production tendent à s’opposer de plus en plus au travailleur, de telle sorte qu’ils finissent par disloquer son activité même. Le travail abstrait affecte la réalité du travail, soit le travail concret. Il ne s’agit donc pas de penser un pur parallélisme au sein de quelque « substance » que serait « le travail », à la manière de la substance spinoziste en laquelle le corporel et le spirituel coexistent sans avoir aucun rapport l’un avec l’autre, « expriment » deux « attributs » absolument différents. Car ce serait maintenir un dualisme, au sein même d’un "monisme substantiel" (donc tendanciellement naturaliste), potentiellement idéaliste (surtout si l’on reconnaît que le travail abstrait serait seul vecteur vraiment agissant, à la manière du « sujet-automate », etc.), idéalisme assez pernicieux d’un point de vue pragmatique-révolutionnaire, et qui tendrait à entretenir un certain désespoir, voire un quiétisme malvenu (dans le pire des cas). Le travail abstrait contamine le travail concret, répétons-le avec Lukàcs. Et certes, de ce fait, on devra dire aussi que le travail concret, le travailleur vivant exploité, « créateur » de valeur en tant que tel, étant ainsi soumis à l’abstraction, conditionne à son tour la logique de la valeur, du travail abstrait, de l’accumulation capitaliste, en tant qu’il lutte concrètement, socialement, politiquement, syndicalement, contre une telle logique qui le réifie. L’opposition entre travail concret et travail abstrait renvoie finalement à l’opposition entre le travailleur en chair et en os (travail dans sa concrétude qualitative et subjective, ou travail vivant exploité « créateur » de valeur) et le capital (procès de valorisation indéfini, travail abstrait comme productivité moyenne du travail en évolution constante, ou surdéveloppement du travail mort, du capital fixe, que le travail vivant doit faire « fructifier ») : cette opposition signifie donc aussi la lutte réelle entre les individus intégrés à ces deux classes, c’est-à-dire personnifiant les catégories du travail et du capital, sur fond de domination impersonnelle des choses sur tous les individus.

A vrai dire, Lukàcs ne fait pas de contresens à propos de cette question, selon nous, mais il se contente de développer, très pertinemment, la logique d’un concept critique en lui-même déjà très puissant. Logique qui est d’ailleurs celle d’une abstraction réelle, comme on l’a déjà dit, et qui donc, en tant que telle, doit bien affirmer cette réalité qu’elle possède dans la dimension la plus concrète de la production (et non pas seulement dans la réalité de la chose-marchandise ou de la chose-argent, dimensions importantes, que nous avons d’abord envisagées, mais qui ne signifient rien d’assez décisif si on ne les rapporte pas à la réalité souffrante et subjective d’un travail disloqué objectivement).

En ce sens, Lukàcs va plus loin que Marx : il admet les présuppositions de son analyse, mais il les complète en ajoutant une autre dimension, dimension que Marx avait thématisée par ailleurs, mais sans l'inclure dans sa critique de la valeur.

Le fétichisme sera donc finalement approfondi avec Lukàcs. Cette confusion entre valeur et valeur d’usage, cette autonomie confuse de la valeur qui apparaît dans la circulation des marchandises, cette occultation des rapports sociaux qui préside à la valorisation des biens, renverrait à la logique évolutive d’un travail abstrait qui produit très concrètement l’effacement toujours plus extrême des individus dans le procès de production, à travers des divisions rationnelles du travail toujours plus poussées. Si le consommateur fétichiste perçoit de moins en moins l’humanité souffrante prolétaire qui s’affirme « derrière » la « valeur » des marchandises vendues ou vantées publicitairement, c’est parce que cette valeur, comme norme abstraite du travail conditionnant effectivement une production toujours plus déshumanisante, tend à abolir de plus en plus toute expression « réelle » de cette humanité au sein même de cette production à laquelle elle est intégrée.

De la sorte, Lukàcs contourne, selon nous, l'écueil d'un certain nivellement qui menaçait le développement trop strict et pas assez nuancé de la critique marxienne de la valeur et du travail abstrait, telle qu’elle critiquerait aussi un certain mode de production (et non simplement la circulation). En effet, selon ces concepts marxiens trop « radicalement » interprétés, ou trop radicalement isolés d’analyses plus empiriques du système capitalisme, toute marchandise, quel que soit le travail qui l'aurait produite, relèverait de fait d'une dépossession radicale de son producteur, sans que doive intervenir quelques différenciations dans les degrés de cette dépossession. Ainsi, dans un tel contexte, c’est-à-dire dans le contexte d’une critique marxienne de la valeur lourdement spéculative et fort peu empirique (cette remarque ne visant pas des théoriciens en particulier, mais désignant plutôt un écueil auquel nous sommes tous exposés lorsque nous critiquons l’abstraction « en général »), dans un tel contexte donc, on pourrait finir par avancer des idées assez absurdes, comme l’idée que l’écrivain-artisan, par exemple, dans la solitude réfléchie de son œuvre qui le passionne, sous prétexte qu’il vend finalement lui aussi des « marchandises » (des livres), serait pris dans la même « misère » matérielle et existentielle que celle de l’ouvrier qui travaille à la chaîne dans la grande industrie, lequel produit également des marchandises. La critique de la valeur critique l’abstraction, par laquelle tous les travaux humains deviennent indifférenciés et non-spécifiques. Mais alors elle ne devra pas elle-même sombrer dans l’abstraction qui consiste à dire que, de ce fait, tous les travaux producteurs de marchandises produisent une « misère », une dépossession, qui se situent à un même extrême degré pour tous les travailleurs-consommateurs. Car si elle accomplit cette abstraction, ce nivellement « critique », elle se mouvra finalement dans les mêmes systèmes d’évaluation de la société qu’elle tente pourtant de critiquer en profondeur. Il ne s’agit certes surtout pas, pour autant, de dire que certains travaux seraient « épanouissants » en eux-mêmes ; car nous retomberions dans la naïveté insupportable des philosophies de la « reconnaissance » par le travail, ou de « l’accomplissement individuel » par le travail ou la consommation (« développement personnel », etc.). L’artisan-écrivain, pour reprendre notre exemple, subit effectivement une forme de misère, en tant qu’il produit une marchandise pour en consommer d’autres (standardisation d’une pensée qui désire se « vendre », désir vaniteux d’obtenir une célébrité inessentielle, paupérisation matérielle liée à une situation économique éventuellement précaire, consommation de biens fétichisés, etc.). Pour autant, ses conditions de travail et de vie ne sont certainement pas telles qu’elles impliqueraient une misère matérielle et existentielle aussi conséquente que celle qui est induite par les conditions de vie et de travail du travailleur à la chaîne dans la grande industrie, dans la mesure où le secteur « productif » dans lequel s’insère l’écrivain-artisan est loin d’être aussi productiviste et standardisé, technologisé et parcellisé, que le travail à la chaîne de l’ouvrier de la grande industrie (il existe certainement une sorte de subsomption quelque peu réelle, pour ainsi dire, de l’écrivain sous la valeur, mais l’ouvrier quant à lui est livré à une subsomption beaucoup plus réelle, effective, sous cette valeur). Cela étant, ce que nous disons concernant l’écrivain n’est peut-être que provisoire, et il tendra certainement lui aussi à être soumis à la mécanisation, à la standardisation toujours plus poussées de son activité, dans la mesure où toutes les activités marchandisées tendent à se soumettre toujours plus à la norme productiviste industrielle, en vertu du totalitarisme de la valeur ; mais ses conditions matérielles d'existence ne seront pas pour autant menacées directement - aujourd’hui, on aura, en France, les exemples désolants que sont les Houellebecq, Nothomb, Onfray, Enthoven, Lordon, Zemmour, Marc Levy, Anna Gavalda, Zagdanski, Nabe, Yann Moix, Guillaume Musso, Nicolas Bedos, Beigbeder, etc.,l’universitaire pressurisé, anonyme ou « relayé », qui pond, en « fonctionnaire de la pensée » « compétent », 10 « analyses » « scientifiques » par mois « fonctionnelles » et « utilisables », mais jetables le lendemain, etc., etc., pour nous rappeler ce danger qui menace d’une prolétarisation de « l’écrivant » de la modernité tardive, prolétarisation au sens d’une misère non pas certes matérielle, mais bien psychique, morale, existentielle, et stylistique, liée à des logiques économiques de standardisation productiviste de toutes les activités de la vie marchandisée.

Ces remarques tendent à nous faire accepter davantage certains textes de Lukàcs dans le corpus de la critique de la valeur. Lukàcs, à vrai dire, selon nous, ne « dénature » pas la critique marxienne de la valeur (il reconnaît, selon nous, l’inséparabilité du travail abstrait et du travail concret, et évoque d’ailleurs explicitement la notion de « temps travail socialement nécessaire » dans la citation proposée plus haut, comme nous l’avons souligné, mais il articule aussi ces deux notions entre elles). Il enrichit et complète au contraire cette critique, de telle sorte que les écueils liés à son caractère potentiellement trop « spéculatif », pour ainsi dire et, en tant que tel, potentiellement nivelant (de façon contradictoire, donc, du point de vue d’une théorie qui critique l’abstraction), seront largement dépassés.

Nous avons évoqué un « point de tension » que soulève Jappe en ce qui concerne le concept lukàcsien de « travail abstrait », Jappe qui a fait par ailleurs des recherches poussées sur de cet auteur, et qui aura reconnu par ailleurs la puissance intrinsèque de cette pensée. Nous avons voulu éclaircir ce point, et nous pensons que l’objection de Jappe, du moins celle qui propose dans le chapitre 2 de ses Aventures de la marchandise (2001), ne tient pas (mais notons qu’il aura développé la dialectique lukàcsienne dans d’autres travaux[5], en développant des interprétations très complexes et très nuancées).

Indépendamment de la position de Jappe, le fait de ne pas intégrer l’élargissement lukàcsien en ce qui concerne le travail abstrait tend à empêcher, selon nous, une compréhension complète des enjeux réels du travail abstrait, rendant la critique de l’abstraction trop « philosophique », et la privant trop de son application dans une réalité qui est particulièrement primordiale dans notre contexte (la réalité subjective de la misère au travail).

Néanmoins, nous ne prétendons pas avoir fait disparaître toute tension, qui persiste, dans la mesure où le passage du logique (valeur) à l’empirique (parcellisation du travail) que Lukàcs défend supposera malheureusement une certaine limitation historique de l’analyse liée à la limitation historique de l’empiricité saisie par Lukàcs (celui-ci évoquant essentiellement le taylorisme des années 1920, qui n’est plus complètement d’actualité). Néanmoins, nous avons tenté de maintenir au moins une certaine validité épistémologique de ce développement lukàcsien du concept de travail abstrait, en intégrant pour ce faire les avertissements formulés par Jappe, pour mieux les dépasser, et apercevoir que Jappe et Lukàcs, lorsqu’ils parlent de la valeur, parlent de la même chose (ces avertissements de Jappe toutefois furent très précieux, et nous ont évité de mal interpréter ce concept dont l’extension aura été élargie). Ceci nous permettra de bénéficier des avantages concrets (soulignés plus haut) liés à un tel développement, à une telle extension lukàcsienne, et ce bénéfice pourra être opérant effectivement si du moins nous pouvons « actualiser » quelque peu Lukàcs, c’est-à-dire reconnaître dans l’empiricité de la division rationnelle du travail décrite par Lukàcs des éléments qui éclairent ou renvoient à l’empiricité de la division rationnelle du travail contemporaine. Nous considérons dès maintenant que nous le pouvons, et montrerons clairement ce fait, ce pourquoi nous nous permettons de poursuivre, avec une relative légitimité, ces analyses. Ces analyses décriront donc d’abord essentiellement un mode de production (le taylorisme dans la grande industrie traditionnelle) qui aujourd’hui n’a plus court en tant que tel, mais elles saisiront aussi des structures globales (« vente » de la force de travail, séparation du travailleur et de son produit, autonomisation du capital), qui restent d’actualité. Analogiquement, elles finiront donc par concerner directement notre modernité tardive laborieuse, ce qui devra être explicitement montré. Une telle « actualisation », à vrai dire, sera possible, car le point de départ de Lukàcs est bien une certaine catégorie formelle propre à tout capitalisme en tant que tel (valeur, travail abstrait), et non une simple donnée conjoncturelle qui serait liée au seul taylorisme ; cette catégorie formelle s’intègre dans une logique, dans une évolution, dont la cohérence d’ensemble nous permet de comprendre ce qui se passe aujourd’hui comme étant la radicalisation de ce qui se passait hier (en 1923, par exemple) ; pour tout dire, le principe que Lukàcs met en avant reste valable encore aujourd’hui, et sera peut-être même encore plus valable aujourd’hui, dans la mesure où cette catégorie aura plus pleinement développé sa logique aberrante ; ce principe sera donc le suivant : le critère du travail abstrait, du temps de travail socialement nécessaire, qui confère à la valeur des marchandises sa grandeur et sa substance, affectera objectivement toujours plus, dans la production, les formes concrètes et empiriques de la division du travail au sein du capitalisme, au fil du procès économique de valorisation : cette division du travail se rationalisera et se spécialisera toujours plus en tant qu’elle sera toujours plus soumise à un tel critère au sein de la modernité capitaliste.

Mais pour revenir à des enjeux vraiment herméneutiques, et vraiment propre à Lukàcs, on pourra dire que c'est à travers son extension du concept de « travail abstrait » que Lukàcs pourra unifier de façon vraiment convaincante les concepts de fétichisme et d'aliénation. En effet, Lukàcs propose une analyse décisive, qui comporte une certaine limitation historique, mais qui pourra évoquer des structures encore agissantes aujourd’hui: « Avec la décomposition moderne « psychologique » du processus du travail (système de Taylor), cette mécanisation rationnelle pénètre jusqu'à l' « âme » du travailleur : même ses propriétés psychologiques sont séparées de l'ensemble de sa personnalité et sont objectivées par rapport à celle-ci, pour pouvoir être intégrées à des systèmes spéciaux rationnels et ramenées au concept calculateur[6]. » La question du travail abstrait, qui est au fondement du fétichisme et de la réification, est bien associée au concept traditionnel d'aliénation, aliénation prégnante au sein du taylorisme, mais aussi par-delà le taylorisme, au sein du système capitaliste globalement compris. Avec Lukàcs, le « concept calculateur » auquel sont ramenées les propriétés psychologiques du travailleur disloqué par une parcellisation de son travail, renvoie, en dernière analyse, au temps de travail socialement nécessaire, ce cadre vide et purement formel qui détermine pour la richesse au sens capitaliste sa grandeur et sa teneur. C'est pour autant que cette richesse possède un caractère social rendu abstrait que la forme phénoménale de la production industrielle se rationalise radicalement au point de déshumaniser le travailleur : si celui-ci voit une part de son individualité se séparer de sa personne, s'objectiver pour rejoindre le cours autonomisé des marchandises produites, c'est déjà parce que le travail concret doit s'aliéner dans le travail abstrait, c'est déjà parce qu'il faut substituer à l'activité concrète de la production une norme idéale et transcendante qui nie sa particularité et sa spécificité.

Avec Lukàcs, donc, et c’est un élément décisif, critiquer d’une part le scandale qui est à la racine du travail abstrait, de la valeur, de la logique morbide du surdéveloppement du travail mort, du capital fixe, et critiquer d’autre part la logique de l’exploitation, et de toute l’aliénation que cela implique, ce sera critiquer une seule et même chose, une seul et même phénomène, possédant sa cohérence propre (la réification généralisée).

Et dès lors, les marxologues "érudits", parfois trop focalisés sur la question de l’exploitation et de la plus-value, et les théoriciens critiquant radicalement la valeur et le travail abstrait, a priori peu en contact et peu en accord, pourraient bien comprendre avec Lukàcs qu’ils parlent de la même chose, et qu’ils pourraient ainsi s’ajuster réciproquement, se corriger mutuellement : les premiers intégreraient la radicalité plus importante des seconds, qui consiste à revendiquer l’abolition des catégories de base du capitalisme, et à ne pas personnifier excessivement une domination d’abord impersonnelle ; les seconds intégreraient le pragmatisme « révolutionnaire » des premiers, qui consiste à développer des outils théorico-pratique concrets et praticables dans les luttes, directement tournés vers la misère vécue par les individus soumis réellement à la valeur.

Synthèse : la nouveauté de la notion lukàcsienne de travail abstrait

Pour le redire en termes simples, avec Lukàcs, le taylorisme, et toutes les autres formes passées, contemporaines au taylorisme, ou plus tardives, de rationalisation de l’organisation du travail au sein du capitalisme, avec leurs conséquences objectives et subjectives, se comprennent à partir de la théorie marxienne de la valeur. Cette dimension n'est pas présente chez Marx, qui ne thématise pas explicitement la question de la division rationnelle du travail dans le contexte de cette théorie. Mais, redisons-le, il y a là un approfondissement utile : un certain degré de socialisation au niveau matériel (organisation du travail) est rattaché à un certain stade de socialisation au niveau formel (système de valorisation des biens), de telle sorte que l'analyse gagne en puissance synthétique. Lukàcs résume ainsi sa position : « Pour nous, ce qui est le plus important, c'est le principe qui ainsi s'impose : principe de la rationalisation basée sur le calcul, sur la possibilité du calcul[7]. » La nécessité de mesurer le temps de travail, de le rendre abstrait, la nécessité de calculer systématiquement sa durée pour conférer aux marchandises leur valeur, et même, plus essentiellement, la nécessité de se conformer à un certain standard de productivité, implique de fait une rationalité, elle-même calculante, de la production, une certaine division rationnelle du travail.

  1. Dimensions objectives et subjectives de la rationalité calculatrice induite par le travail abstrait

1°) Dimensions objectives de cette rationalité calculatrice

Lukàcs ayant approfondi la notion de travail abstrait en vue d'unifier, sous le concept de réification, fétichisme et aliénation, il lui reste à considérer les conséquences effectives, objectives et subjectives, de la rationalité calculatrice qu'il vient d'envisager, afin de confirmer sa démarche. Voyons d'abord ce qu'il en est des conséquences objectives.

Lukàcs : « Pour pouvoir calculer le processus du travail, il faut rompre avec l'unité organique irrationnelle, toujours qualitativement conditionnée, du produit même. On ne peut parvenir à la rationalisation, au sens d'une prévision et d'un calcul toujours plus exacts de tous les résultats à atteindre, que par la décomposition la plus précise de chaque ensemble complexe en ses éléments, par l'étude des lois partielles spécifiques de sa production. La rationalisation doit donc, d'une part, rompre avec la production organique de produits entiers, basée sur la liaison traditionnelle d'expériences concrètes du travail : la rationalisation est impensable sans la spécialisation. Le produit formant une unité, comme objet du processus du travail, disparaît. Le processus devient la réunion objective de systèmes partiels rationalisés, dont l'unité est déterminée par le pur calcul, qui doivent donc nécessairement apparaître comme contingents les uns par rapport aux autres. La décomposition rationnelle, par le calcul, du processus du travail anéantit la nécessité organique des opérations partielles se rapportant les unes aux autres et liées dans le produit en une unité[8]. »

Une précision importante, avant d’en venir à l’analyse proprement dite de ce passage complexe. Notons d’emblée que cette notion lukàcsienne d’une « production organique de produits entiers, basée sur la liaison traditionnelle d'expériences concrètes du travail » nous gêne un peu. Il y a ici une façon de naturaliser le travail, en se référant à des sociétés « traditionnelles » ou précapitaliste dans lesquelles ce « travail » serait inséré dans une unité « organique » garantie dans sa « concrétude ». Nous nous dissocions de Lukàcs sur ce point, et considérerons qu’il parle ici d’un ensemble problématique d’activités productives qui n’étaient pas soumises à la structure marchande, avant le capitalisme donc, mais qu’il ne s’agit pas d’angéliser implicitement pour autant, en tant qu’elles s’insèrent dans d’autres structures d’exploitation produisant des formes aliénantes spécifiques. Par ailleurs, si nous voulons être précis, elles ne correspondent en rien à une forme « universellement humaine » de quelque « travail » en soi qui serait plus « naturelle » que le travail au sens capitaliste, car elles sont elles aussi historiquement situées, et elles ne sont d’ailleurs pas encore le travail au sens strict, puisque celui-ci reste une catégorie typiquement capitaliste, comme nous l’avons déjà montré (mais certes, Lukàcs semble tout de même reconnaître au moins relativement la limitation historique de l’unité organique dont il parle, en la nommant « traditionnelle » et non « naturelle » ; mais le mot reste tendancieux). Rappelons donc l’enjeu de la dénaturalisation des formes que prennent les relations sociales dans la société capitaliste : il s’agit de leur opposer des formes précapitalistes qui les excluent, mais sans pour autant manifester le désir de « revenir » à ces formes précapitalistes, et sans naturaliser tendanciellement non plus ces formes précapitalistes (écueil de « l’âge d’or », éventuellement fascisant). Ceci étant bien dit contre Lukàcs, dans ce contexte précis. Il nous semble que la nécessité d’abolir le travail en tant que tel pour abolir le capitalisme au sens strict ne soit pas vraiment reconnue par Lukàcs, et nous devrons donc le « corriger » sur ce point, en rappelant que la structure marchande qu’il dénonce constamment suppose une dénonciation tout aussi radicale du travail en lui-même.

Mais passons à l’analyse du passage cité. En guise de préambule, il faut rappeler certaines bases de la critique marxienne du capitalisme que Lukàcs présuppose. Notons d'abord que le fait majeur dans l'économie capitaliste est que les conditions du travail deviennent étrangères au travailleur. Comme l’indique Michel Henry, dans la production organique, il y a une prise instrumentale immédiate de la nature, une unité de la subjectivité organique et de la nature inorganique, unité rendue possible par la praxis. Mais cette relation entre la subjectivité organique et la nature inorganique est brisée dans le capitalisme : l'unité naturelle du travail, de l'instrument et du matériau, ne se produit pas.[9] Cette séparation du travail d'avec ses conditions naturelles engendre le « travailleur libre ». L'instrument est toujours là devant l'individu, mais il lui est maintenant impossible de s'en emparer directement. Henry dira : « l'appropriation immédiate se heurte à la propriété parce que les conditions objectives de la production sont devenues des valeurs. »[10] Puis, plus loin : « L'objectivité que revêtent les conditions du travail, quand, devenues valeurs, elles se tiennent devant le travailleur comme une force étrangère et hostile, ne cesse de grandir avec le développement du capitalisme. »[11] En effet, ce qui est spécifique au capitalisme, c'est la part prépondérante prise en lui par les conditions objectives du travail, en particulier par l'instrument qui est devenu l'ensemble des machines regroupées en d'immenses usines. De ce fait, la praxis subjective individuelle paraît de plus en plus fragile et dérisoire devant la masse énorme de travail matérialisé, devant la masse de « travail mort » qui lui fait face (dit aussi « capital fixe »). Dans l'économie marchande, dira donc Henry, « les moyens de production se sont transformés en moyens d'absorption du travail d'autrui. Ce n'est plus le travailleur qui les emploie, mais ce sont eux au contraire qui emploient le travailleur. »[12] Il y aura donc une interversion des rôles, un renversement du rapport entre le travail mort et le travail vivant, entre la valeur solidifiée et la force créatrice de valeur.

La rationalisation et la parcellisation dont parle Lukàcs sont d'abord le fait de cette séparation du travailleur et de ses conditions objectives de travail, lesquelles déterminent son activité et le dominent au lieu que ce soit lui qui les emploie. Cette domination, en dernière instance, sera bien une domination de la science (c’est-à-dire de la technologie) sur le travailleur. Dans la production industrielle capitaliste rationalisée, ce sera la science, et non plus la subjectivité, qui accomplira l'analyse (parcellisation), et qui construira une synthèse qui n'est autre que le procès de production effectif purement objectivé, dans la mesure où la technologie fait irruption en tant que règle du processus de production. Le principe de l'activité productive renverra aux déterminations mécaniques et objectives de la machine elles-mêmes, organisées à partir d'une théorie pure de la nature.

Soit dit en passant, ces remarques, qui dégagent des structures générales qui dépassent le cadre historiquement limité du « taylorisme », sont d’après nous encore très actuelles, puisqu’elles tendent à décrire ce que vit encore aujourd’hui un très grand nombre d’individus dans les pays dits « développés » ou « en voie de développement », et elles constitueront une raison de plus pour dénoncer le cynisme (sûrement inconscient) qui se cache derrière l’optimisme acritique d’un Jeremy Rifikin fasciné par la « troisième révolution industrielle ».

Mais reprenons la question qui nous occupe. « L'unité organique » du produit, qualitativement déterminée, est possible dès lors que l’oeuvrant possède lui-même ses moyens de production, et qu'il produit immédiatement en vue de la satisfaction de ses besoins concrets. Elle est « irrationnelle » autant que peut l'être une subjectivité vivante, une qualité, un contenu réel, par opposition à la rationalité de la valeur, de la quantité et de la forme pure. C'est au sein de cette irrationalité que l’activité productive est « conforme » à sa visée subjective. Paradoxalement, la « concrétude raisonnable », pour ainsi dire, de l’activité productive réside dans son irrationalité, là où sa folie, son aberration, réside dans sa rationalité. Dans le contexte où le « travail » ne « vaut » socialement qu'en tant qu'il est mesuré, quantifié, qu'en tant qu'il est susceptible, comme travail abstrait, de s'objectiver dans la valeur des produits, les instruments de production sont détenus par des propriétaires privés qui visent une rationalisation de l'activité productive se conformant à tout ce qu’implique une telle mesure (compétition technologique entre capitalistes, quête de gains de productivité, etc.). Le cycle organique est alors rompu : à l'irrationalité « concrète » de la production de biens concrets unitaires se substitue une rationalité « folle » par laquelle le produit se décompose indéfiniment. C'est le processus du « travail » lui-même qui se voit morcelé : le sujet producteur n'est plus en rapport avec un produit dont il accomplit la réalisation complète, il n'est plus qu'une protubérance de la machine, laquelle impose une parcellisation maximale des actes productifs, comme si elle se réglait sur la détermination métronomique de l'horloge censée mesurer la durée des travaux. Dans ces conditions, le travailleur est incapable de reconnaître le produit comme étant le sien, et son activité lui apparaît comme guidée de part en part par un mécanisme autonome, possédant sa logique propre. Il constate que c'est le système mécanique objectif qui constitue à la fois le principe d'organisation du travail et celui de l'association des travailleurs. Marx lui-même indiquera, dans le « chapitre du capital » des Grundrisse, que, au sein du mode de production capitaliste, le travail est une totalité, une combinaison de travaux, dont les éléments constitutifs sont étrangers les uns aux autres, si bien que le travail total n'est pas l'oeuvre des différents ouvriers ; le principe de synthèse rendant possible l’association des travailleurs dans la production n’est pas le fait d’une intentionnalité subjective des travailleurs (c’est la machine, ou la science, ou le « capital fixe », qui opèrent une analyse et une synthèse sur lesquelles les travailleurs atomisés n’ont aucune prise).

Lukàcs, reprenant un thème marxien, veut signifier au fond que le travail et son produit, dans des conditions capitalistes, perdent leur unité matérielle immanente et subjective, se séparent et se disloquent matériellement, au profit d'une unité théorique et formelle, elle-même redoublée par une unification technologique extérieure, unité formelle renvoyant bel et bien à la réification et la dépossession attachées au travail abstrait (au critère du temps de travail moyen socialement nécessaire en tant qu’il conditionne objectivement la production).

L'originalité de l'analyse ne réside pas dans la dénonciation de la parcellisation du processus de production, car celle-ci avait déjà été formulée par Marx. C'est plutôt le rapprochement de cette dénonciation avec la critique du travail abstrait qui est inédite. La théorie marxienne de la valeur, sa critique du fétichisme et de la réification, paraissent ainsi pouvoir élucider et unifier des questions aussi centrales que celles de la rupture du cycle organique de la production, de la relation entre travail mort et travail vivant, du travailleur collectif. Comme nous l'avons déjà affirmé, Lukàcs considère la théorie marxienne du fétichisme comme un vaste programme de travail. Il s'agit donc pour lui d'appliquer cette théorie à divers secteurs de la critique de l'économie politique. Son concept de réification traduit tout simplement un tel projet.

 

2°) Dimensions subjectives de cette rationalité calculatrice

Considérons maintenant les conséquences subjectives de la rationalité calculatrice examinée par Lukàcs. « Cette dislocation de l'objet de la production est nécessairement aussi la dislocation de son sujet. En conséquence de la rationalisation du processus du travail, les propriétés et particularités humaines du travailleur apparaissent de plus en plus comme de simples sources d'erreurs, face au fonctionnement calculé rationnellement d'avance de ces lois partielles abstraites. L'homme n'apparaît, ni objectivement, ni dans son comportement à l'égard du processus du travail, comme le véritable porteur de ce processus, il est incorporé comme partie mécanisée dans un système mécanique qu'il trouve devant lui, achevé et fonctionnant dans une totale indépendance par rapport à lui, aux lois duquel il doit se soumettre. Cette soumission s'accroît encore du fait que plus la rationalisation et la mécanisation du processus du travail augmentent, plus l'activité du travailleur perd son caractère d'activité pour devenir une attitude contemplative[13]. »

La division du travail n'est pas seulement un processus objectif. Elle est aussi une division de la subjectivité elle-même, une « dislocation » du sujet. Marx écrit : « Ce n'est pas seulement le travail qui est divisé, subdivisé et réparti entre divers individus, c'est l'individu lui-même qui est morcelé et métamorphosé en ressort automatique d'une opération exclusive[14]. » Le sujet est mutilé, il y a une division subjective du travail qui attaque à sa racine la force de travail, qui attaque l'individu à la racine même de sa vie. Qu'est-ce à dire ? A priori, avec Marx, la subjectivité se propose comme totalité concrète et vivante, qui contient en elle, à titre de virtualités, une multiplicité d'activités et d'intentionnalités possibles. Mais avec la division rationnelle du travail dans la société capitaliste, une seule de ces potentialités se trouve réalisée, de telle sorte que c'est la non-réalisation de toutes les autres virtualités qui ressort : ne reste plus qu’une effectuation partielle indéfiniment reproduite, une opération de détail, qui souligne le fait que toutes les multiples activités dans lesquelles la subjectivité aurait pu s’accomplir ont été finalement empêchées. En fin de compte, l'individu est réduit à une parcelle de lui-même.

Le capitalisme apparaît donc très clairement comme un « voleur de vie ». La société qui l’aura dépassé verra s’épanouir l’individu proprement « socialisé » et « réalisé », qui sera susceptible d’accomplir, d’actualiser toutes ses virtualités et intentionnalités qu’il contient à titre de totalité vivante, et ce en tant que cet accomplissement sera aussi « reconnu » par la collectivité elle-même, laquelle prendra également « soin », concrètement, de cet accomplissement, dans la mesure où elle sera devenue une universalité non plus abstraite, mais concrète (ceci étant dit à la fois pour et contre – mais surtout contre – Axel Honneth et Frédéric Worms).

Mais pour revenir au sinistre capitalisme, il faudra dire que, de fait, avec le machinisme industriel, toutes les forces vitales échappent à l'ouvrier et lui font face (travail mort) : cette objectivation monstrueuse apparaît sous la forme d'un mécanisme systématiquement organisé dont les ouvriers ne sont que les éléments dérisoires. Dès lors s'impose, comme l’indique Michel Henry, « une hypostase de l'intelligence hors de la vie »[15] : la connaissance rationnelle devient un instrument susceptible d'être séparé du travail et de lui être opposé. L'objectivité, l'extériorité, et la rationalité de l'instrument de travail sont les déterminations par lesquelles le travailleur est définitivement dominé par le travail mort qui lui fait face. La grande industrie, avec sa division du travail parcellisée, rationalisée à l’extrême, sur la base d’une technologisation toujours plus poussée de la production, achève la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu'elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail. Par cette soumission du travail vivant au capital fixe, le travailleur voit ses propriétés vitales elles-mêmes se mécaniser, se rationaliser, se réifier : elles prennent les déterminations de la machine, qui quant à elle paraît fonctionner de façon autonome, selon ses lois propres ; elles ne sont plus que des sources d'erreurs : des éléments dont la contingence doit être ramenée en quelque façon à une nécessité mécanique implacable.

Dans un tel contexte, le travail prend une forme radicalement aliénée : il devient une « attitude contemplative ». L'activité n'est pas seulement morcelée, elle est altérée en son essence. Expliquons-nous à ce sujet. Présentons les choses telles que Michel Henry les expose, car il aura eu le mérite d’exprimer le matérialisme marxien en tant qu’il enveloppe aussi une subjectivité radicalement spécifique, ce qui nous intéresse tout particulièrement dans le contexte d’une critique de la réification des sujets. Dans ses Thèses sur Feuerbach, donc, Marx, contre Feuerbach et contre Hegel, a opposé à l'intuition et à la conscience en tant que voir, en tant que théorie qui objective ce qui fait face, l'être subjectif qui n'est plus vu, qui n’est plus contemplé de l’extérieur, à savoir l'action, l'activité, la pratique en première personne. A l'intuition objectivante de Feuerbach et à la conscience théorisante hégélienne s'oppose l'action subjective. En définissant une telle subjectivité en acte comme étant la réalité éminente, la réalité effective, Marx renverse radicalement la philosophie occidentale : il passe à une subjectivité vivante et agissante qui exclut radicalement toute objectivité théoriquement définie. L'opposition entre praxis et théorie, entre action subjective individuelle et contemplation qui objective, fonde alors la distinction entre l’individu oeuvrant matériellement et l’inactif, l’ineffectif, qui se contente de voir, de dire ou de penser. L’individu qui œuvre matériellement et subjectivement serait cet être éminemment « réel » du fait qu'il ne se contente pas de se représenter les objets, mais exerce une action subjective, en première personne. Or, face à une machine régie par une rationalité scientifique fondée sur une théorie objectivante de la nature, le travailleur perd cette « réalité » que possède par principe toute subjectivité agissante. N’étant plus que le surveillant de la machine, il contemple lui-même un processus mécanisé théoriquement, objectivement déterminé, se voyant privé de ce fait de sa subjectivité vivante d’être immédiatement actif. L’activité subjective perd bien sa « réalité » éminente au sein du capitalisme industriel, de telle sorte que les structures ultimes de l'être sont ébranlées : le machinisme industriel accomplit la confusion de la praxis et de la théorie, de l'action et de la contemplation, de la subjectivité et de l'objectivité, de la réalité et de l'irréalité, si bien que le travailleur lui-même devient le contraire de l’individu agissant. L’abstraction réelle qu’est la valeur, en tant qu’elle affecte aussi réellement la production, modifie donc réellement l’activité du travailleur, en tant qu’elle la déconcrétise, et lui fait perdre, précisément, son caractère « réel ».

La critique de la valeur, dans ce contexte, pourra donc aussi être la critique radicale d’un éloignement entre le producteur et ce qui est produit, au profit de la généralisation d’un rapport purement théorique au monde (purement spectaculaire ou contemplatif). C’est cet éloignement dans la production entre le producteur et son produit qui fonde, selon nous, le fait, dans la circulation, d’une fétichisation des marchandises, fétichisation qui repose de même sur un éloignement entre l’acheteur et le produit acheté, et ce dans la mesure où cette fétichisation est aussi rendue possible en effet, essentiellement, par l’occultation du caractère réel et concret du travail ayant produit ces marchandises (l’acheteur fétichiste aura donc, également, une certaine attitude contemplative ou spectaculaire face au produit, qui éclaire et renvoie à celle du travailleur contemplant les instruments de production).

La dislocation du sujet par la division du travail, la soumission du travail vivant aux machines, la transformation de l'activité productive en attitude contemplative, sont autant d'aspects de la dimension subjective de la rationalité calculatrice capitaliste qui, si on les considère séparément, ne sont pas des éléments d'analyse originaux : Marx les avait thématisés en son temps, directement ou indirectement. Cela étant, leur réunion sous un concept unitaire est, quant à elle, inédite. Parce que c'est le travail abstrait et la théorie marxienne de la valeur que Lukàcs envisage d'emblée pour déterminer les caractéristiques de la socialisation matérielle capitaliste subjectivement entendue, les composantes de celle-ci peuvent être saisies ensemble synthétiquement, et être articulées logiquement :

1° Chez Lukàcs, le « concept calculateur » qui fonde la rationalisation de la production renvoie autant à la parcellisation du travail qu'au temps de travail socialement nécessaire, si bien que la mutilation du sujet résultant de ce « concept calculateur » dont il parle est autant la conséquence d'une certaine division du travail que la résultante de la substitution du travail abstrait au travail concret (ces deux phénomènes étant liés, voire indissociables).

2° A partir de là, la puissance de domination des forces sociales objectivées dans le capital fixe est associée logiquement à une telle dislocation subjective, car l'on considère qu'une détermination fondamentale, c'est-à-dire l'être-abstrait du travail, conditionne ladite domination, détermination qui aura aussi été pensée dans le concept de dislocation subjective.

3° L'attitude contemplative du travailleur, qui renvoie autant à l'attitude du travailleur qui surveille la machine qu’au système qui compte ses heures, apparaît alors comme la synthèse des deux premiers aspects : le travail abstrait apparaît dans sa capacité à fonder une manifestation phénoménale déterminée de la production ; la socialisation formelle et la socialisation matérielle du travail peuvent se déterminer réciproquement, sur le plan d'une subjectivité renversée (c’est-à-dire objectivée, ou « déréalisée »).

  1. Les enjeux et conséquences actuels de ce concept lukàcsien de travail abstrait

Selon nous, cette complexité de la notion de travail abstrait chez Lukàcs devrait permettre à la « critique de la valeur » de développer des outils critiques qui seront beaucoup plus applicables dans les luttes sociales concrètes actuelles contre le capitalisme que les seules analyses, encore très formelles, que Marx propose dans les premières pages de son Capital, si du moins l’on se permet d’actualiser quelque peu Lukàcs lui-même, et de dépasser certaines limitations historiques de ses concepts.

Si l’on isole les analyses marxiennes présentes dans les premières pages du Capital, il apparaît que la valeur, le travail abstrait, est d’abord un scandale parce que cette abstraction, qui est la finalité de la production capitaliste, serait radicalement indifférente à la qualité concrète des activités humaines, à la socialité réelle du travail et de la consommation, à la subjectivité vivante des individus. Cette dimension, certes, qui implique déjà, comme on l’a vu, des orientations révolutionnaires précises, est présente chez Lukàcs, mais il complètera l’analyse, en ajoutant certains éléments, plus décisivement « concrets » encore. La valeur chez Lukàcs (travail abstrait), renvoie essentiellement au calcul. Le calcul, c’est donc bien d’abord le temps de travail socialement nécessaire qui détermine la substance et la grandeur de la valeur. Mais ce calcul fondateur par lequel le temps de travail est mesuré, pour rendre possible la forme-valeur des marchandises, suppose aussi une rationalité calculatrice dans l’organisation même du travail, à un niveau très concret. L’idée d’abstraction réelle implique cela, nous semble-t-il. Cette abstraction qu’est la norme idéale du travail abstrait, du temps de travail socialement nécessaire, si elle doit avoir des effets concrets, réels, dans le monde, devra bien aussi conditionner le contenu empirique du travail lui-même, c’est-à-dire conditionner une certaine division rationnelle du travail elle-même. L’horloge qui compte les heures de travail impose à l’organisation empirique de la production des déterminations mécaniques et métronomiques ; plus pragmatiquement, l’évolution d’un certain standard de productivité impliquera des formes de compétitions toujours plus développées entre propriétaires privés, ce qui supposera des formes de rationalisations de cette organisation empirique du travail toujours plus poussées, organisation du travail qui s’adapte donc dans les faits au critère abstrait du temps moyennement nécessaire pour produire les marchandises.

Dans l’expression « abstraction réelle », le mot « réelle » ne désigne donc plus simplement la réalité empirique de l’argent, ou la réalité empirique des échanges, ou la réalité d’un procès de production non contrôlé, autonomisé, mais bien aussi la réalité empirique d’un certain type de standardisation, de parcellisation, de rationalisation dans la division du travail, dans la mesure où cette dernière sera affectée directement par la logique de la valeur.

Ainsi, si l’on étend la théorie lukàcsienne à d’autres secteurs de la production, qui ne seraient pas immédiatement « industriels » au sens traditionnel, mais pourtant soumis à cette logique de rationalisation et de dislocation des activités salariales, alors le fait de critiquer, aujourd’hui, radicalement, le développement de techniques de management de plus en plus déshumanisantes, de plus en plus agressives, le fait de critiquer radicalement l’absence de sens croissante des activités salariales émiettées, subdivisées, dérisoires, sur-spécialisées, que ce soit dans l’industrie des biens ou dans l’industrie des services, que ce soit dans un cadre privé ou dans un cadre public, le fait de critiquer radicalement l’objectivation des facultés des individus au travail, leur standardisation, provoquant une « normalisation » des comportements, une soumission acritique aux conditions modernes de production, une mutilation de soi, le fait de critiquer radicalement le fonctionnalisme mécaniste et amoral des « directions des ressources humaines », ne pourraient s’effectuer, dans notre cadre lukàcsien devenu plus étendu et plus actuel, que dans le contexte d’une critique radicale de la valeur, vers l’abolition de la valeur elle-même (c’est-à-dire vers l’abolition du travail, de la marchandise, et de l’argent, puisque ces formes sont incluses dans la forme-valeur en tant que telle, même si Lukàcs ne le dit pas toujours explicitement).

L’avantage stratégique qui nous est offert par Lukàcs n’est pas mince : nous pourrions dénoncer toute tentative se voulant « humaniste » de « corriger » en superficie les effets « pernicieux » de la division rationnelle accrue du travail qui ne souhaiterait pas pour autant remettre en cause complètement les catégories de la marchandise, du travail, de la valeur, et de l’argent. Nous pourrions affirmer que l’aliénation, la misère scandaleuses et folles relatives à la division rationnelle du travail ne sauraient être complètement abolies que si ces catégories sont elles-mêmes abolies. Et, puisque ces enjeux très réels reviennent fréquemment sur le tapis au sein des luttes sociales réelles, nous pourrions donc thématiser avec précision cette fameuse « critique de la valeur » (ici élargie) dans le cadre de ces luttes sociales, de façon beaucoup plus fréquente, et de façon tout à fait légitime.

Lukàcs, en évoquant la question de la parcellisation des tâches, évoque surtout la grande industrie traditionnelle, qui concerne la « classe ouvrière » traditionnelle. Mais, il ne devrait pas être difficile de donner plus d’extension à cette logique qu’il met en avant. De fait, la rationalisation dont il parle, la standardisation des tâches qu’il évoque, prolifère aujourd’hui dans tous les domaines d’activités, qu’ils soient « publics » ou « privés » (qu’ils soient indirectement ou directement « productifs ») et non plus seulement dans les secteurs industriels « traditionnels » (elle contamine aujourd’hui même l’artisanat, l’activité des « travailleurs sociaux », des professeurs, l’agriculture, etc., toutes ces activités que l’on croyait « préservées »). A vrai dire, tous les secteurs de la production (directe ou indirecte) semblent être aujourd’hui des secteurs « industriels », mêmes les secteurs tertiaires (restauration, livraison, etc.), en ce sens qu’ils sont soumis à des logiques de standardisation de la production qui divisent la subjectivité des travailleurs… c’est-à-dire, en ce sens qu’ils sont, plus que jamais, soumis, au travail abstrait lui-même tel qu’il conditionne éminemment, comme nous l’aura appris Lukàcs, le contenu empirique du travail lui-même (ceci fondant un principe d’extension massive de la « classe ouvrière » en tant que telle, soit dit en passant).

Dès lors, tous ces phénomènes que Lukàcs décrit en ce qui concerne la relation de l’ouvrier de la grande industrie traditionnelle à la division rationnelle du travail (réification, dislocation, dépossession, aliénation des subjectivités au travail) pourraient bien concerner, aujourd’hui, la plupart des secteurs « productifs » (directement ou indirectement) de notre économie sur-rationalisée et sur-technologisée.

Cela étant, il faudra continuer, comme nous l’avons déjà indiqué, et aussi pour des raisons stratégiques, à différencier divers degrés de dépossessions, en fonction des divers secteurs soumis à des formes plus ou moins poussées de rationalisations de la production, différenciation qui impliquera que nous n’avons pas tous le « même » intérêt, en tant que travailleurs, à combattre la structure marchande, même si en dernière instance nous trouverions un bénéfice complet avec son abolition (ne pas reconnaître ce fait serait potentiellement empêcher les travailleurs qui ont le potentiel révolutionnaire le plus important de développer leur vocation en soi, développement qui de fait déclenche ce qui sera profitable à tous les autres).

Nous pouvons donc apprécier la grande pertinence de cette analyse critique lukàcsienne encore aujourd’hui, lorsqu’on se permet de l’actualiser quelque peu (ce qui n’est ni difficile, ni absurde, comme nous espérons l’avoir montré).

[1] Capital, I, p. 103

[2] Lukàcs, Histoire et conscience de classe, p. 115

[3] Jappe, Les aventures de la marchandise, pp. 48-49

[4] Souligné par nous.

[5] On pensera éventuellement à sa thèse de doctorat, intitulée : « La critique du fétichisme de la marchandise chez Marx et ses développements chez Adorno et Lukács ».

[6] Lukàcs, Histoire et conscience de classe, p.115

[7] Ibid, pp. 115-116

[8] Ibid., p. 116

[9] Henry, Marx, II, chapitre VII, 2°)

[10] Ibid., p. 109

[11] Ibid., p. 113

[12] Ibid., p. 114

[13] Lukàcs, Histoire et conscience de classe, pp. 116-117

[14] Capital, I, p. 409

[15] Henry, Marx, II, chapitre VII, 2°)

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