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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 17:36

Divertissements culturels de masse, criards ou sophistiqués, télévisuels ou "littéraires" . Le spectaculaire réaffirme quotidiennement son unité, par-delà ses spécialisations fonctionnelles.

La prolétarisation de la « littérature » de masse

 

I La réification prolétaire au sens traditionnel

 

            Lukàcs, en 1923, décrivit très précisément la manière dont le taylorisme émergent, dans la grande industrie, produisait une réification de l’activité des ouvriers au travail. Cette réification signifie deux choses : d’une part, l’ouvrier, qui « possède » une force de travail qui est conçue comme « marchandise », comme « chose » dont le capitaliste dispose, se voit en outre dépossédé de ses moyens de production, qui sont la propriété privée de ce capitaliste ; d’autre part, le développement technologique des machines, et l’organisation toujours plus rationnelle du travail, tendent à parcelliser, à émietter, à spécialiser toujours davantage l’activité productive, activité désignant des opérations de détails toujours plus dépourvues de sens, et provoquant une dislocation des sujets travaillant aliénante, chosifiante. Ces deux aspects n’en sont fondamentalement qu’un seul : les gestionnaires capitalistes en concurrence tendent à investir dans des facteurs de production toujours plus « efficaces » pour rester « compétitifs », et ce sont donc eux, parce qu’ils achètent la force de travail et les machines, parce qu’ils dirigent l’organisation de la production, qui fixent les critères matériels et logistiques de cette production ; dès lors, les individus travaillant, dépourvus d’objets productifs propres, et n’ayant aucunement le droit de déterminer eux-mêmes les finalités et modalités de leur activité, seront soumis à un ordre objectif qui leur paraîtra autonome et extérieur à eux, à un « capital fixe » qu’ils semblent devoir faire « fructifier », en tant qu’appendices contingents, ou en tant que « ressources » « exploitables », et la segmentation de leurs vécus singuliers, totalement subie, sera le symptôme le plus immédiatement perceptible pour eux, de cette situation matérielle et psychologique de dénuement et de désolation. 

De façon plus profonde, cette dépossession ou réification complexe signifie la façon dont le travail intellectuel, ou les théories scientifiques spéciales (mécanique physique ou industrielle, logistique, ingénierie, management) dominent le travail ouvrier. Selon cette logique de domination du pratique par le théorique, la praxis des travailleurs et travailleuses finit elle-même par acquérir la dimension passive et contemplative du théorique : l’individu ouvrier ne sera plus que le surveillant de la machine, il se contentera de la regarder, à défaut de s’investir activement dans la production.

 

II La « prolétarisation du monde »

             

Debord, à partir de 1967, finira par considérer que cette condition de l’ouvrier de l’industrie tayloriste tend à devenir celle de toujours plus de travailleurs et de travailleuses des sociétés marchandes. Il évoque une « prolétarisation du monde ».

      Le développement du capitalisme donne toujours plus raison à Debord. Il s’agit, aujourd’hui, d’actualiser, et d’interpréter à nouveaux frais, cette idée de « prolétarisation du monde ».

Dans le secteur des services, dans le secteur primaire, et même dans le secteur de la fonction publique, laquelle sera indirectement « productive » (éducation, instruction, soin, sécurité, pour une force de travail exploitable), les individus travailleurs tendent à être toujours plus dépossédés de leurs conditions de travail, et à subir un fonctionnalisme, une spécialisation, une rationalisation, une parcellisation de leur activité, toujours plus réifiants : ils finissent par être des spectateurs contemplant ou surveillant cette grande « mécanique sociale » dont il ne sont plus que les rouages inessentiels, pour mieux « s’adapter » à elle, au niveau des « comportements ». Dans la sphère privée, dans la consommation, à travers leur « développement personnel », ou leurs « loisirs », ils reproduiront cette forme de gestion spécialisée qui leur sera dictée par des systèmes « marketings » théoriquement complexes, et qu’ils ne maîtrisent pas, déployant une dépossession constante et quotidienne : la contemplation publicitaire sera celle de leurs vies mutilées et extériorisées.

 

 

 

III La prolétarisation du « culturel »

     

Toutes les zones partielles et spéciales sont concernées par des formes d’émiettements. La division rationnelle des tâches implique la sectorisation, à un niveau social général. Aujourd’hui, le secteur « culturel », par exemple, tendra à s’isoler encore davantage des autres secteurs fonctionnels (politique, économie, etc.). Les sous-spécialités de la « culture », à leur tour, tendront à définir leur stricte « indépendance ». Mais ces cloisonnements sont à penser aujourd’hui de façon très déterminée : si l’analogie debordienne a du sens, si la prolétarisation définit une condition actuellement générale, si l’espace social est devenu lui-même une grande « machine », une grande « usine », qui n’appartient plus, ni théoriquement, ni matériellement, à celles et ceux qui la font « fonctionner », alors toute sectorisation, aujourd’hui, est aussi à comprendre comme assignation instrumentale, s’insérant dans une totalité rationnelle, synthétique, cohérente et ordonnée.

Ainsi, l’organisation du « travailleur collectif », dans la grande industrie, repose sur l’autonomisation de chaque secteur de la production, et atomise les activités prolétarisées, mais la fonction théorique qui produira la synthèse de cette analyse, et qui reste extérieure à chaque monade isolée, tentera de garantir l’homogénéité et l’unité de ces agencements mécaniquement déterminés, pour qu’ils restent « viables », globalement parlant. Si le « travailleur collectif » aujourd’hui définit analogiquement « le social » dans sa complexité, alors le « culturel » sectorisé sera analogiquement l’une de ces monades prolétarisées, insérée dans une « division du travail social » qui lui assigne une « fonction productive » précise, et qui l’assimile à une totalité homogène, sans qu’elle contrôle cette synthèse, ou cette assimilation totalisante. Les sous-spécialités à leur tour (littérature, cinéma, spectacle vivant, musique, etc.) connaîtront le même sort monadique, et c’est le « culturel » en tant que tel qui produira, de l’extérieur, leur synthèse, en fonction de la tâche « sociale » qui aura été définie pour lui, souvent malgré lui.

Lorsque Marcuse, déjà en 1964, évoquait « l’unidimensionnalité » du monde capitaliste ou marchand, il évoquait aussi cela : des secteurs spéciaux se « développent » toujours plus (science, culture, éducation, gouvernement, gestion économique, et leurs sous-spécialités), mais ce qui totalise formellement et matériellement cette collection de monades est un système dont le critère unique (valeur marchande, travail abstrait) impose à chaque fois, pour chaque secteur, une seule et unique dimension (rationalité économique).

 

IV La prolétarisation de la « littérature » de masse

 

Pour évoquer au mieux la prolétarisation du monde, qui se poursuit plus que jamais dans nos sociétés contemporaines, il s’agirait de cibler une sous-spécialité apparemment très « indépendante », issue d’un secteur qui paraîtra lui-même plus « préservé » que les autres. Cette sous-spécialité du secteur « culturel », donc, soit la « littérature », connaît, en tant que spectaculaire, un sort qui aujourd’hui donne à penser.

La prolétarisation de l’individu écrivant pour le spectacle, produisant certaines marchandises « spéciales », renvoie aujourd’hui à deux déterminations importantes, qui ont un sens à la fois analogique et réel :

  1. Il tend à posséder toujours moins les « outils » de son activité, c’est-à-dire les « mots », et ce pour plusieurs raisons :
  • Ces « mots » sont matérialisés le plus souvent via la machine technologique (ordinateur ou autre) qui soumet et réifie ses producteurs réels, absents mais pas moins souffrants, et qui aliène ou dissocie son « utilisateur », inconsciemment coupable comme « exploitant », et soumis, comme « usager », à des gestes automatisés, donc dépourvus de spontanéité et de sincérité.
  • Ces « mots » « appartiennent » massivement à un système spectaculaire-marchand monopolistique, que l’écrivant contemple passivement, système qui détermine théoriquement et logistiquement, de l’extérieur, leur contenu référentiel, leurs agencements, ou leur usage « légitimes » (médias de masse, journalisme industriel, politique politicienne, télévision, expertises, intellectualisations « officielles », organes subventionnaires, éditions industriels, réseaux sociaux, etc.).
  • Ces mots doivent « se vendre » pour que l’écrivant « subsiste » (son livre « n’existe » socialement que comme « marchandise »), si bien que leur dimension autotélique, soit leur dimension singulière, et réellement transformatrice, non phatique, n’intervient pas immédiatement.
  1. L’individu écrivant, possédant toujours moins les « outils » de son activité, les dits « mots », se voit donc systématiquement soumis à l’ordre technico-instrumental, extérieur à lui, qui les « possède », ordre qui tend, de ce fait, à spécialiser, à rationaliser, à standardiser toujours plus son faire-œuvre, son écriture, son geste « culturel » en tant que tel.

 

Ces déterminations, paradoxalement, deviennent toujours plus aliénantes, pour les « lisants » comme pour les individus écrivant, lorsque « l’artiste » est massivement diffusé. La dépossession de l’écriture aujourd’hui est proportionnelle à l’ampleur de sa « visibilité ». L’écrivant devenu « vedette » exprimera de façon paradigmatique et éminente toute la déprise, toute la réification, que connaît aujourd’hui, tendanciellement, tout écrivant, à travers ses manières empruntées, son style standardisé, cette « fausse monnaie » qu’il délivre, et ses développements idéologiques impensés.

 

L’idée de « prolétarisation » du monde comme processus de colonisation continue des vies opérée par la structure marchande pourrait donc donner un sens nouveau à l’idée même de misère. Car la vedette « littéraire », en elle-même, est de fait une personne « riche », dotée a priori d’un confortable « capital » économique, ou encore « culturel », mais pourtant sa dépossession est certaine, sa réification criante, la parcellisation abrutissante de ses tâches avancée : sur un plan psychologique, et en considérant la manifestation rationnalisée, instrumentalisée, de son activité, on pourra dire qu’elle tend à vivre une misère spécifique constante, relevant d’une « prolétarisation » spécifique de son être, d’une taylorisation singulière de son « faire-œuvre ». On peut donc aujourd’hui « posséder » beaucoup de « valeur » économique, ou « culturelle », et connaître, subjectivement, une misère, que connaît a priori une personne qui serait objectivement et matériellement précaire ou prolétaire.

 

Le processus de prolétarisation définit une condition misérable qui gagne tous les aspects de la vie, et toutes les franges du social. Il faudra néanmoins conserver une distinction centrale, pour ne pas proférer des inepties. Un individu prolétaire ouvrier, sous-payé et précarisé (et il se peut qu’il écrive par ailleurs), subit aujourd’hui des difficultés économiques qui font que son intérêt réel à sortir du capitalisme ne sera jamais celui de la vedette « culturelle », « artistique », ou « littéraire », laquelle s’épanouit dans sa fange, et bénéficie, indirectement, de l’exploitation sauvage de la plupart, tout en participant au système spectaculaire qui entretient le désastre, en jetant sur lui un voile de « spiritualité » et de « désinvolture », « fun » ou pseudo-critique. Une vedette subjectivement prolétarisée dans son activité n’est pas encore une personne « prolétaire », dont les conditions matérielles d’existence sont insupportables. Sa misère sera essentiellement psychologique, sociale, affective, symbolique : elle sera en outre consentie, voire revendiquée. Les individus qui sont prolétaires en tant que précaires objectivement, quant à eux, subissent une prolétarisation toujours plus poussée de leur être, très certainement, mais la dimension subjective de celle-ci reste souvent insupportable, d’autant plus qu’elle est aussi une précarisation matérielle, deux choses que ne connaissent jamais les prolétarisé-e-s du vedettariat « culturel ».

Une certaine structure de réification, qui sera commune à ces deux trajectoires prolétarisées, donne néanmoins à penser : les dits « vainqueurs » aujourd’hui, qui protègent la domination impersonnelle des dits « perdants » anonymes, développent souterrainement leur propre déprise, et leur propre défaite face à la vie. S’ils cessent de consentir à leur propre misère subjective, s’ils n’en font plus leur dignité et leur fierté, ils formulent bientôt le désir d’auto-abolition du « pouvoir » lui-même, qu’il soit « culturel », politique, symbolique, ou matériel. Cela n’advient jamais, hélas, et il ne faudra pas trop miser sur de tels « espoirs »… car nul « artiste » célébré spectaculairement, fût-il dans la décomposition psychique la plus avancée, ne développera la sagesse d’un Spinoza (même s’il aimera parfois le citer, pour en faire son coach en « développement personnel »). Il se contentera de jouir le plus souvent de l’aumône qui lui sera jetée, pour compenser sa précarité éthique, esthétique et psychique (« célébrité » vaine, standing de vie « confortable », sociabilité divertissante, mondanités puantes, etc.).

 

 

 

 

 

 

V Certaines vedettes d’une « littérature » spectaculaire prolétarisée

 

Un écrivant français éminemment prolétarisé, stylistiquement parlant, mais prolétarisant, encore davantage, nous-mêmes qui le « lisons », Marc Levy par exemple, sera diffusé, de façon cohérente, par un medium du type « Robert Laffont ». Robert Laffont a fini par devenir l’une des maisons du deuxième groupe d’éditions français, Editis, lui-même « issu », initialement, du groupe Vivendi. Ce pôle « éditorial » d’une instance gestionnaire spécialisée dans les « loisirs de masse », dès lors, devra pouvoir cohabiter harmonieusement avec les pôles « communication »  et « divertissement » (télévision, jeux vidéo, parcs d’attraction, etc.)… à moins qu’il ne soit plus pertinent de distinguer ainsi ces pôles, pris au sein d’une « stratégie » marchande unique et cohérente.

Le rachat, en 2008, par une autre instance gestionnaire, du dit « groupe », ne modifie pas ces orientations générales, développées de façon unidimensionnelle, par-delà toute restructuration économique.

La littérature de Marc Levy, ou de toute autre vedette contingente, remplira, économiquement, politiquement, et socialement, les « fonctions » que remplissent quotidiennement le parc d’attraction « lapins crétins », Cyril Hanouna, l’usage compulsif du jeu vidéo Warcraft, etc.

« Enchanter » des vies souvent mornes et désertées, sans exigence critique ou stylistique, « fournir » des  « contenus » « adaptés » et standardisés, pour un individu-lecteur « type », lui-même sectorisé, défini statistiquement comme « cible prioritaire » : ces visées sont très claires, et les « lisants » eux-mêmes ne sont pas complètement dupes. L’usage du discours ici n’est donc plus qu’un prétexte, et la communication par les mots peut devenir, indifféremment, celle qui sera imposée par des images tapageuses, des sons bourdonnants, ou des bavardages impersonnels, équivoques et éphémères.

Au niveau du propos idéologique, ou « narratif », Marc Levy, ou un autre exemplaire prolétarisé de l’écriture industrielle, développe une matrice qui s’insère parfaitement dans le contexte social et économique de cette énonciation.  Propos fantastico-théologique manichéen (Sept jours pour une éternité), « devoir de mémoire » acritique et larmoyant, dont la précarité spirituelle fait toujours plus oublier la vocation secrète du résistant René Char (Les enfants de la liberté), amourettes indigentes vécues par des bourgeois, « affairés » mais oisifs, dans des centres urbains occidentaux « branchés », au standing de vie « enviable », follement « déluré » (Et si c’était vrai, Elle et lui, etc.), etc.

Chaque « thème » nouveau, neurosciences ou histoire, passion romantique ou fantômes, n’est que le prétexte pour mobiliser la fonction phatique du langage : dans une gare, où les salarié-e-s seront déplacé-e-s d’une localité à l’autre, pour reproduire leur force de travail (« loisirs », « vacances »), ou pour l’actualiser (« job »), ces marchandises rassurent, car elles mettent un voile pudique, de divertissement ou d’évasion, devant ce désert qu’elles décorent, ou qu’elles font oublier pendant une heure.

Un extrait, sélectionné au hasard (selon une randomisation rigoureuse), de la prose de Marc Levy, indique une stylisation inquiétante du néant, ou une néantisation du style :

 

« - Tu l'aimes ?
- Ben ouais, elle est belle.
- C'est tout ?

- Euh... quoi d'autre ?


- Je te demande si tu l'aimes. Je te parle d'amour. Et toi tu me dis qu'elle est belle ? Belle ?! Moi quand je te parle de beauté, je ne te parle pas de son joli petit cul moulé dans un jean Levi's. Ni de ses lèvres pulpeuses. Ni de ses grands yeux pétillants. Putain. Je ne parle pas de ça. Moi ce que je voulais que tu me dises c'est que tu l'aimes. Que tu aimes tout d'elle. Ses défauts. Les pires. Le goût de ses larmes quand rien ne va plus. L'odeur de ses cheveux quand tu l'embrasses dans le cou. »

Vous revoir, M.L. (anonyme)

            Usage désinvolte de la ponctuation, adapté à la quotidienneté moyenne de l’oral posé dans l’écriture («  ?! »), phrases de trois ou quatre mots (« textos », « tweets », « posts », « brèves », etc.), redondances abrutissantes (« Moi quand », « moi ce », etc.), trivialisation de la confidence (« Ben ouais »), poétisation médiocre d’un « on-dit » « érotique », devenu « clichés » (« pulpeuses », « pétillants », « goût de ses larmes », « odeur de ses cheveux », etc.), sexisme banalisé (« joli petit cul »), placement de produit (« Levi’s »), etc. Chaque segment de la mutilation de l’écriture, selon un paradigme cybernétique, concentre tous les autres, et se trouve concentré dans chaque autre : cette matrice d’une écriture dépossédée et dépossédante, pour la vedette « littéraire » comme pour les « lisants » anonymes, est un système cohérent, quoique non « conscientisé » par l’écrivant lui-même.

            La prolétarisation, inconsciente mais consentie, qui « l’enrichit » même « économiquement », de la vedette de l’industrie « culturelle », entretiendra la misère existentielle des prolétaires anonymes qui la « lisent », ou qui « lisent » un monde où « on » la « lit » : nous tenterons de reproduire, dans nos quotidiens moroses, ces formes de vie « typiques » et désincarnées, narrées par de telles « fictions », et qui sont aussi données à voir sur des écrans, ou sur des images (série TV, cinéma industriel, publicités, etc.) ; notre incapacité à imiter pleinement ces idéalités standardisées fondera une déception piteuse.

Souffrir de ne pouvoir réaliser un désir qui pourtant vise déjà l’hébétude niaise en soi, non souhaitable a priori, produira une désolation redoublée qui ne cessera de nous scinder.

           

            Anna Gavalda, Guillaume Musso, Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos, Yann Moix, Eric Naulleau (du côté de la « critique »), ou d’autres exemplaires contingents d’un échantillon représentatif, insérés dans des ordres socio-techniques, industriels, spectaculaires, analogues, développeront à leur manière cette logique de prolétarisation du geste « littéraire ». Le type « Marc Levy » fournira le paradigme pour comprendre ces personnifications de la structure culturelle-marchande, même si chacune, en tant qu’agent spectaculaire spécialisé dans un domaine spécifique, saura déployer quelque « originalité » qui lui serait « propre ». Description du quotidien, pseudo-critique, auto-dénonciation narcissique et superficielle du « spectacle », littérature « référencée », seront autant de spécialisations qui définiront un ensemble différencié dans ce contexte, mais dont la visée phatique et obnubilante, non thématisée par les dits « artistes », renverra à un « projet » « social », ou asocial, plutôt, unifié et homogène.

            Ces « artistes » s’épanouiront et vivront leur « singularité », leur « passion », leur « vocation », dans la zone de la vie où leur spécificité vivante n’est plus reconnue, et où il s’agit de désincarner toute autre vie. Leur réification se différencie donc des individus prolétarisés et précarisés matériellement et objectivement : car elle est auto-réification revendiquée, là où l’aliénation des individus précarisés matériellement, que les vedettes tentent de rendre plus « vivable », tend toujours davantage à être ressentie subjectivement comme une mutilation de soi, qu’il s’agirait d’abolir, et non pas d’entretenir.

 

VI Le « grand écrivant » français de notre temps

 

  1. Houellebecq : une prolétarisation sophistiquée du geste « littéraire »

           

Concernant le « grand écrivant » français de notre temps, Michel Houellebecq, son cas particulier ne doit pas faire oublier les structures qui ont été ici brièvement définies.

            Houellebecq, devenu écrivant industriel, écoulera des millions de produits « adaptés » et « stratégiquement viables ». Mais sa « sincérité » n’entre pas en ligne de compte ici. Ni son « engagement » « artistique ».

            Schopenhauerien revendiqué, Houellebecq développe ses thèses pessimistes à travers diverses approches, mais son intention générale reste unifiée : le désir, nous apprend Houellebecq, devenu pur instinct libidinal, mécaniquement stimulé dans nos sociétés occidentales libérales, aux niveaux érotiques, politiques, culturels, sociaux, économiques, fonde le désenchantement permanent d’anonymes atomisés, dont la médiocrité et la désincarnation est à la mesure d’un monde dans lequel la misère serait devenue « fun ». La « lutte des classes » devient lutte de « la » « classe » : à la dépossession matérielle, devenue plus « confortable », se surajoute une dépossession existentielle désolante et désertique, vaine et vaniteuse. Si, avec Schopenhauer, le désir, comme privation, est une aumône quotidienne qu’on jette à un mendiant par pitié, une souffrance humiliante en soi donc, alors l’écrivant schopenhauerien de notre temps, qui n’est pas « dupe », définira, de façon « cohérente », avec un regard désespéré et désespérant, notre société fondée sur la fabrication massive et permanente de nouveaux désir et de nouveaux besoins, sur une survie sans cesse « augmentée », comme société « déchéante ».

            Cette « dénonciation » d’une certaine « régression anthropologique », si l’on peut dire, n’est pas sans rappeler les diagnostics superficiels d’un Muray, d’un Stiegler, ou les dégueulis d’un Zemmour, ou d’un Renaud Camus. En outre, la « critique » réactionnaire d’un libéralisme devenu « libéralisme des mœurs », depuis « mai 68 » peut-être, rappellera celle de Jean-Claude Michéa et, plus à droite, celle de certains rouges-bruns indigents d’aujourd’hui (Charles Robin, etc.).

Paradoxalement, la plupart de ces individus prospèrent dans le spectacle, ils ne seront pas exclus des organes de diffusion massive, malgré la « radicalité » de leur « désespoir ».

            Mais ce paradoxe n’est qu’apparent. L’individu désolé de nos sociétés de masse, que nous sommes, peut se sentir « pris en compte », et dès lors se sentir « consolé », lorsqu’il lit du Houellebecq. Sa misère affective et culturelle, politique et existentielle, les processus sociaux nivelants dans lesquels il s’insère, par leur esthétisation « littéraire » morne, par leur prise en charge spectaculaire, semblent devenir plus « acceptables ». Avec Houellebecq, la « lose » nihiliste deviendra un « type de vécu » presque « cool », ce qui autorisera des nouvelles formes de mises en scène de soi (esthétique romantique du « Beautiful Loser »).

Marc Levy décrit la vie télévisuellement « souhaitable ». Houellebecq décrit la misère de ce « souhait ». Mais l’un et l’autre, peut-être, entretiennent la même complaisance, la même ironie désinvolte, la même façon de ne « pas être dupes » face à ce qui obtient notre adhésion : cette misère vécue, narrée et esthétisée, positivement ou négativement, mise à distance et massifiée, devient enfin « intéressante », stimulante, et l’intellectualisation du nihilisme trouvera ici de nouveaux « outils ». L’un et l’autre vendront finalement ces pulsions libidinales figurées, qui façonnent des « intensités » « nouvelles » : poétisation triviale de l’impoétique, ignorée (Marc Levy), ou revendiquée (Houellebecq), impoétique élevé finalement à la dignité de la « littérature ».

 

  1. Le thème de la « misère sexuelle masculine » : un ciblage tendancieux

           

La « misère sexuelle masculine » est un leitmotiv chez Houellebecq (Extension du domaine de la lutte, etc.). Ce n’est « que de la littérature », et non de la « théorie », dira-t-on, mais pourtant, la « mise en cohérence » formelle des secteurs « intellectuels » spécialisés aujourd’hui, autorise la thématisation critique de ce thème, comme thème idéologique.

On préfèrera donc, ici, avec cette façon de se focaliser sur l’idée de « misère sexuelle masculine », ne pas développer outre mesure les structures patriarcales massives du capitalisme moderne, dont les premières victimes sont bien sûr les femmes, physiquement, socialement et économiquement.

Cibler c’est choisir, c’est annoncer un ordre de « priorités ». L’écrivant « engagé » prend la plume pour « dénoncer » les « dérives » sociales qui lui paraissent les plus « urgentes ». Les ciblages d’un Houellebecq, comme priorisations sélectives, sont de fait éloquents.

Les mauvais lecteurs de Houellebecq, et ils existent, s’étant reconnus dans ses « anti-héros », pourront, pourquoi pas, politiser ses textes, et dénoncer abjectement quelque « barbarie féminine » de « notre temps » - comme si les femmes étaient responsables de la réification publicitaire des corps féminins ! Elles en souffrent bien plus que les hommes (complexes, réductions, violences)… la « frustration » masculine postmoderne est dérisoire, voire fantasmée, comme « souffrance » à « plaindre », lorsqu’on la compare au patriarcat sauvage et millénaire.

 

  1. La critique du « déclin de l’occident » : un autre ciblage dangereux

 

Outre cette dimension tendanciellement « masculiniste » propre à « l’œuvre » de Houellebecq, tout à fait dans l’ère du temps, et fort soluble dans le spectacle sexiste-patriarcal, une autre obnubilation se manifeste, plus souterrainement. C’est bien la détresse des sociétés occidentales, et de leurs individus isolés, qui sera décrite ici, systématiquement. Les mots les plus durs, les expressions les plus malsaines, seront utilisés pour définir l’aliénation de ces sociétés. Mais la « critique » de cette misère, qui de fait existe, mais qui sera mal définie dans ce contexte, relève encore une fois d’un ciblage pernicieux. Comme consommateur des centres impérialistes aisés, le héros typique des romans de Houellebecq vit dans un confort matériel relatif qui repose sur l’exploitation sauvage des prolétaires des « périphéries ». La misère de l’anti-héros de Houellebecq, effectivement désolante, n’est pourtant pas ce qui doit scandaliser le plus aujourd’hui un critique conséquent, qui est aussi un individu agissant : la misère matérielle massive des individus assignés à des travaux abrutissants, et précarisés, dans la division internationale, ou même nationale, du travail, majoritairement invisible, ne devient pas plus visible avec de tels romans. Au contraire, le regard « littéraire » fixera ici, obsessionnellement, la décomposition essentiellement psychique d’individus platement embourgeoisés, qui n’est qu’un symptôme, une dissociation, une culpabilité inconsciente, et le fait de mobiliser l’esthétique apocalyptique d’une « critique radicale » romantique, pour déterminer cette décomposition, semble fort peu approprié, lorsque cette décomposition psychique, locale et dépassable, cohabite avec la précarité massive, non pas seulement subjective, mais très réelle, et bien plus dramatique, d’une très grande majorité d’individus vivants.

Dénoncer la misère existentielle de l’individu esseulé de nos sociétés occidentales est certes nécessaire. Mais la « critique » de cette misère existentielle petite-bourgeoise, qui n’est qu’un effet, lorsqu’elle définit une telle misère occidentale comme racine du « mal », à travers un ciblage pernicieux, finit par remplir la fonction propre à tout discours spectaculaire : elle jette un voile d’auto-critique narcissique sur une réalité globale et complexe dont on ne veut plus voir la dimension de détresse physique et objective massive, « lointaine » ou  « inapparente », mais pas moins insupportable.

Le développement de cette idée d’une « régression anthropologique » moderne, trop souvent donc, « dénoncera », de façon égocentrée, quelque « régression de l’occident ». Thème non assumé, certainement, par ces écrivants inconscients, mais plus que tendancieux, par là même. Thème qui en tout cas sera très bien reçu dans les organes de diffusions officielles centralisés, tendanciellement racistes, et censés maintenir une division internationale du travail néocoloniale. Soumission, par exemple, relève d’un « ciblage » ambigu, et c’est précisément l’équivocité de la démarche qui permettra toutes les récupérations dangereuses, et la diffusion d’un climat de défiance, identitaire ou « culturaliste », pour ne pas avoir à se préoccuper de l’essentiel (une dépossession matérielle et sociale massive et invisible). La Carte et le Territoire, de même, ciblera une « menace » qui, si elle existait, ne serait dévoilée que par l’ouverture plus radicale d’un certain « regard » « critique ».

Un non-style, trivialement journalistique, ou « neutre », naturellement, s’adaptera parfaitement à ce genre de « projets » « culturels ».

 

  1. L’auto-apitoiement nombriliste de l’écrivant industriel pseudo-critique

 

C’est bien finalement l’individu prolétarisé sur un plan simplement subjectif, existentiel (écrivant industriel, monade fonctionnelle « cultivée », etc.) qui voudra définir l’abolition de sa propre prolétarisation, comme étant aussi urgente, voire plus urgente encore, que celle des personnes objectivement et matériellement précaires, objectivement dénuées de ressources. Les fictions qu’il développe, en effet, rendront très visible, et de façon impudique, sa prolétarisation propre (sexuelle, stylistique, idéologique, psychique, sociale, culturelle, politique), et ne daigneront pas trop dévoiler des formes de misères plus criantes, objectivement invivables, mais peut-être trop « lointaines », trop peu spectaculaires, et trop peu « vendables », au fond, pour être thématisées.

Un anticapitaliste internationaliste, tourné en dérision aujourd’hui, viserait pourtant l’abolition de cette misère que tente confusément de décrire Houellebecq. Et il ne la définirait plus ainsi, dès lors, ni ne la déplorerait de cette façon « culturaliste », idéologique et impensée.

La lutte de « la » « classe », ou la « lutte sur le marché du sexe », ou encore les « luttes des cultures », ne sont décidément pas des combats qui pourraient se mener constructivement, ou positivement,  et ces thèmes, cosmétiques et pernicieux, ne feront que plaquer des nouvelles formes esthétiques creuses sur une réalité appréhendée déjà passivement, et de façon mutilée, confuse. Dans le pire des cas, un « soralien » les développera de façon machiste et haineuse, ou un Renaud Camus se les réappropriera de façon immonde. C’est bien la lutte des classes, et la lutte contre toutes les dominations structurelles et massives, en jeu dans le capitalisme mondial (racistes-coloniales, sexistes-patriarcales, anti-écologiques), qui se fait toujours plus oubliée lorsque ces narrations de bourgeois oisifs désenchantés, narcissiques jusque dans leur auto-apitoiement, se rendent massivement « lisibles ».

Après avoir lu un roman de Houellebecq, trop souvent, le lisant se sent « moins seul », puisque son atomisation aura été banalisée, puis esthétisée. Mais il n’aura pas tendance à s’engager dans une création de soi transformatrice, ce qui est pourtant nécessaire, puisque la littérature voulait « changer la vie ». En tant que « dernier homme » qui aura fini par accepter son sort, le lisant attendra plus paisiblement l’extinction finale, en pensant savoir plus précisément que plus aucune « valeur » « vraie » ne subsiste.

Houellebecq finit par devenir un guide de développement personnel, hélas, à l’usage des nihilistes postmodernes occidentaux, nombrilistes et embourgeoisés, qui se flattent de ne plus rien attendre de la vie.

VII Légitimation d’une critique radicale de la « littérature » de masse

 

            Une critique radicale de la « littérature » de masse est aujourd’hui globalement inaudible, pour plusieurs raisons. On dira généralement qu’elle est réactionnaire, élitiste, ou vaniteuse.

            Reprenons ces trois objections possibles, et tentons de justifier la dimension politique, au sens fort, de cette critique radicale ici défendue.

 

  1. La critique radicale de la « littérature » de masse ne sera pas réactionnaire

 

En dénonçant cette « prolétarisation » de la « littérature » de masse, il ne s’agit en rien de s’ériger en conservateur des « grands classiques » du passé. Ces « grands classiques », d’ailleurs, aujourd’hui, ne trouvent plus beaucoup de lecteurs attentifs à leur spécificité, dans la mesure où la « culture de masse » tend à les rendre « adaptés » à l’industrie des loisirs, à les mutiler, donc, comme le disait déjà Arendt dans La crise de la culture.

Puisque les écrivants industriels sont eux-mêmes d’abord les spectateurs de cette industrie à laquelle ils tentent de se « conformer », c’est bien d’abord la réception qui fait problème aujourd’hui, plus que les « intentions » profondes des écrivants. Or, cette réception ne fut peut-être pas plus « indépendante » par le passé, et les « chefs-d’œuvre » d’hier, ne savaient pas nécessairement « exister » en tant que tels. Au contraire, des puissances conservatrices, différentes mais pas moins aliénantes, tendaient déjà à niveler la critique et l’interprétation des textes, dans une direction scolaire, rhétorique, ou élitiste.

C’est donc la réception qu’il s’agirait d’émanciper enfin, au profit de la création de tous, et cette visée regarde vers l’avenir, et non vers le passé, d’autant plus que ce passé n’aura pas rendu impossible ces phénomènes désertiques présents qui sont dénoncés ici.

Par ailleurs, une écriture secrète et intime existe aujourd’hui, mais elle reste peu « visible ». Subjectivement, un petit livre discret de Marcel Cohen[1], en 2013, aura pu me convaincre de la persistance de certaines résistances. Une littérature belle et souhaitable, existe certainement, et sa faible diffusion ne signifie pas son inexistence. Les textes récents de Casey[2], également, peuvent encore toucher certaines fibres sensibles.

Dire que toute critique radicale de la « littérature » de masse contemporaine est réactionnaire en soi, ce serait dire que toute littérature actuelle « existante » serait une « littérature » de masse : ce serait réduire la littérature à sa visibilité spectaculaire, soit la nier en tant que telle.

 

  1. La critique radicale de la « littérature » de masse ne sera pas élitiste

 

La critique radicale des écrivants de masse n’est pas nécessairement élitiste. Certains « intellectuels » populistes diront (des individus assez « cultivés » pour développer ce genre de sophismes) que la critique radicale de Marc Levy, par exemple, est une façon de « mépriser » ses millions de lecteurs, qui n’ont pas forcément un fort « capital culturel », et qui « se reconnaissent » dans ces fictions, qui auront des « émotions vraies » en s’identifiant aux personnages, etc.

Ces « critiques » populistes de la critique du populisme, hélas, sont plus méprisants encore et plus élitistes que n’importe qui. Car il est parfaitement méprisant de considérer que, pour certains, la « grande littérature » serait adaptée, et que pour d’autres, la médiocrité du style et de la narration serait plus « appropriée ». On ne saurait non plus, par exemple, refuser toute critique de Cyril Hanouna via un argument « anti-élitiste » : ce serait considérer, de façon insupportable, que les individus assignés à des « capitaux » dévalués, ne peuvent accéder qu’à ce stade de la « culture ».

La haute bourgeoisie mange du caviar quotidiennement, et s’alimente « sainement ». Les prolétaires font leurs courses chez Lidl, et chopent des cancers. Ils finissent peut-être par apprécier cette « bouffe », puisqu’il faut bien « jouir ». Est-ce à dire que l’individu qui critique radicalement ces inégalités de traitement, au nom de la santé des individus précaires, serait élitiste et méprisant ? Ce serait là inverser la situation. C’est plutôt celui qui dira qu’une nourriture malsaine et immonde serait « adaptée » aux « petites gens », à leurs « goûts » moins « raffinés », et qu’une nourriture sophistiquée et saine serait « adaptée » aux bourgeois, qui serait plus que méprisant, et même scandaleux.

Il ne s’agit pas d’invoquer quelque « respect » des personnes prolétarisées objectivement en exigeant que leurs « désirs » dissociés, qui finissent par viser ce qui les détruit ou aliène, fabriqués par le système qui les soumet, soient davantage « pris en compte ». Les populistes qui invoquent cette notion de « respect » veulent maintenir un état de fait scandaleux, idéologiquement et matériellement. Respecter, et même protéger, une personne, au sens strict, c’est lui dire que la nourriture qu’elle absorbe est un poison, si cela est le cas, et ce n’est surtout pas exiger qu’on « respecte » le « goût » qui s’est développé en elle, malgré elle, pour cette nourriture pourrie. Cette protection s’engage, en toute cohérence, dans une dénonciation radicale des structures objectives qui entretiennent l’empoisonnement de la plupart, et dans la praxis transformatrice qui lui correspond, vers l’abolition stricte de ces structures.

Marc Levy, ou toute autre « junk food » de l’esprit, est un produit malsain pour les consciences, un poison pour le psychisme. Les émotions qu’il suscite sont pathologiquement extorquées, et développent des formes d’hébétudes acritiques qui rendent le monde toujours plus morne et toujours plus désespérant, tout en diffusant certains espoirs vains et laids, nécessairement déçus. Ici, l’emploi d’une langue triviale et mal maîtrisée accroît la déprise à l’égard du langage lui-même, langage qui pourtant, lorsqu’on se l’approprie, devient un vecteur de résistance et de transformation constructive potentiel.

On ne peut exiger que soient « respectées » sans critique les émotions suscitées par la prose de Marc Levy. Et ce n’est pas mépriser ces lecteurs « émotifs », que nous sommes tous, d’ailleurs, que de ne pas tolérer qu’ils s’abandonnent eux-mêmes de cette manière. C’est au contraire reconnaître en eux une dignité qui exige une création de soi plus pleine et plus intensive. Du point de vue moral, par ailleurs, la complaisance de certains lecteurs plus « aisés » à l’égard d’une narration qui rend souhaitable quelque « épanouissement » « romantique » dans les sociétés impérialistes fabriquant quotidiennement le désastre global, est proprement condamnable : et le refus de tolérer ces « émotions » vécues de façon empruntée et superficielle, est donc aussi un respect strict pour la personnalité morale de ces individus, qui ne respectent plus leur devoir élémentaire de désobéissance face à un pouvoir qui détruit et soumet la plupart.

Il ne s’agit donc pas de « tolérer » certaines émotions malsaines et obnubilantes produites par les spectacles, mais de critiquer radicalement leur source, et de respecter assez ceux qui les éprouvent (nous-mêmes) pour exiger qu’ils transforment le monde de telle sorte qu’ils ne se contentent plus de ces émotions qui ne sont pas vraiment les « leurs », et qui les avilissent.

A la rigueur, une réception humoristique ou dadaïste des textes de Marc Levy, détournant leur vocation aliénante initiale, dans un monde futur plus souhaitable et plus créatif, moins sinistre et moins fonctionnel, pourrait peut-être extraire de ces agencements de mots une substance comique précieuse. Une réception nouvelle est à venir, peut-être, et c’est bien l’émotion qui aura changé : les textualités nivelantes du passé pourront elles-mêmes devenir, dès lors, des réjouissances d’une cocasserie profonde. « Les goûts de ses larmes » ne provoqueront plus des espoirs romantiques niais et désolants, dans des vies esseulées et agglutinées, ou encore des afflictions pédantes et creuses, pour des élites cloisonnées, mais des fous rires indéfinis, et des variations oulipesques  stimulantes, pour des vivants égaux, dans la joie et dans les intentions, considérant avec compassion un passé préhistorique. La gravité ne se sera pas absentée de ces fous rires, toutefois : car la préhistoire n’est pas simplement « risible », hélas.

Ces projections ne sont, malheureusement, pas d’actualité, puisque la bêtise aujourd’hui se présente avec un air beaucoup trop « sérieux », et exige qu’on l’élève à la « dignité » de la « spiritualité ».

 

Par ailleurs, les « lisants » prolétarisés n’ont pas nécessairement un faible « capital culturel », et ne sont pas toujours des précaires au sens matériel. Ceux qui liront et « apprécieront » Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos, Yann Moix, Michel Houellebecq, etc., auront même parfois une « légitimité » culturelle et sociale forte.

La critique, ici proposée, de la misère, misère qui est celle aussi de certains journalistes industriels, n’est donc en rien « élitiste », puisqu’elle tend à définir une prolétarisation des « cultivés » eux-mêmes, qui développent une certaine « novlangue » qui parle dans leur bouche, plus qu’ils ne la parlent intentionnellement.

Tel journaliste « culturel », de Télérama ou de Libération peut-être, pourrait, pourquoi pas, reconnaître en Houellebecq un « grand poète du quotidien », que « notre époque attendait », etc. Il méprisera éventuellement Marc Levy, ou Guillaume Musso, mais défendra en sous-main ces « émotions » populaires, de façon populiste, car il en faut « pour tous les goûts », etc. Sa condescendance pourtant est malvenue : car son propre « goût » standardisé, sa façon d’avoir banalisé l’indigence « légitime » « disponible », relèvent d’une précarité psychique analogue à celle de tout lecteur de textes prolétarisés. L’élitiste prolétarisé, populiste et condescendant, qui ne cerne plus sa misère, connaîtra la dissociation la plus complète, et presque indépassable. Puisque c’est aussi lui que vise la critique radicale de la « littérature » de masse, celle-ci n’est plus élitiste, mais dénonce au contraire, en premier lieu, la prolétarisation de l’élitisme, qui devient de ce fait, éprouvant inconsciemment sa misère, plus dominateur et plus insupportable que jamais.

 

Enfin, cette critique radicale de la « littérature » de masse n’est en rien élitiste, ne se sent pas « supérieure », car elle est d’abord et avant tout une autocritique. Ces émotions  « avilissantes » face à des fictions niaises et pauvres, cette hébétude « émue » face à la néantisation du style, cette adhésion désertée au discours spectaculaire, sont d’abord des vécus que le critique radical éprouve lui-même quotidiennement, et que tout individu, même le plus « autonome », ne peut s’empêcher d’éprouver, dans nos centres urbains où les stratégies publicitaires de captation des désirs sont extrêmement efficaces (par exemple, le neuromarketing subliminal, théoriquement trop élaboré pour qu’une résistance individuelle totale à ses ordres soit possible, parvient à conditionner subtilement jusqu’aux êtres les plus « révolutionnaires »).

Voici donc ce que je constate face à ces manifestations affectives incontrôlables qui se manifestent en moi : elles augmentent le mépris de soi-même, le sentiment d’impuissance, la vanité du sens, le découragement, le nihilisme, le souhait infantile de vivre comme une vedette, la destruction de la vocation critique.

Combattre quotidiennement, et de façon conséquente, ces émotions fabriquées, de façon « cheap » (Marc Levy) ou plus « sophistiquée » (Houellebecq), ce ne sera plus tenter de se « développer personnellement », égoïstement, pour se perdre dans d’autres paradis artificiels, mais ce sera rejoindre des luttes collectives qui construisent un monde où la création de soi, pour chacun et chacune, n’est plus une façon de se conformer à des « standards de productivité moyens ».

« L’égalité face à la culture » ne sera plus une formule adéquate pour nommer l’enjeu décisif. Car cette « égalité » ne sera plus formelle ou abstraite, quantitativement appréhendée, et car cette « culture » ne sera plus un secteur fonctionnel séparé, puis dissous dans une totalité instrumentale unidimensionnelle. Il n’y aura plus de « capitaux culturels » à distribuer « égalitairement », ni de « culture légitime » à transmettre « massivement », mais des personnes vivantes, qui toutes pourront vivre dans de conditions sociales et matérielles d’existence qui n’excluront plus la création intensive de soi, qui n’excluront plus aucune forme créative, mais qui les recevront toutes, de façons différenciées mais pleines, sans souci de « capitalisation » calculante, et ce, pour mieux les sublimer, et pour donner à voir, de nouvelles expressions libres, désintéressées et belles.

 

 

 

 

 

  1. La critique radicale de la « littérature » de masse ne sera pas vaniteuse

 

La critique de la « littérature » de masse rencontre un dernier obstacle, au sein de nos sociétés voyeuristes et exhibitionnistes.

« On » dira fréquemment que le critique s’en prendrait à des « noms », à des « vedettes », par envie, par jalousie, parce qu’il n’accéderait pas encore à leur « rang », parce qu’il souffrirait de son anonymat, et donc, finalement, pour qu’« on » parle de lui. On supposera que sa « haine » de la vedette sera une manière de se rendre « visible », « intéressant », « original », ou « supérieur ».

Par pure vanité vaine, donc, son geste critique se déploierait, et la portée de celui-ci, dès lors, puisqu’il resterait, par hypothèse, aussi narcissique et égocentré que les discours qu’il veut « dénoncer », serait quasi nulle.

A ces objections possibles, il faut répondre plusieurs choses. D’abord, une critique politique de la « littérature » de masse, dans l’esprit de Lukàcs, de Marcuse, de Debord, ou encore d’Arendt, ne sera pas immédiatement « affective ». Ici, les écrivants critiqués ne sont pas visés dans leur intimité complexe, ou dans leur personnalité « réelle », de toute façon inaccessibles, ni donc « méprisés » au sens émotionnel, mais simplement considérés à travers la manière dont ils sont représentés spectaculairement, soit déjà mutilés eux-mêmes, réifiés, et instrumentalisés.

Si ces mises en scène provoquent l’affliction, cette affliction ne se focalise plus sur des individus en chair et en os, mais c’est une affliction réflexive, qui cible des structures de la domination essentiellement impersonnelles.

Pour se faire comprendre et entendre, et pour exemplifier ses propos, par souci de transmission claire, le critique évoquera des marchandises particulières, ainsi que leurs producteurs individualisés. Mais être « agacé » par ces personnes qu’on ne connaît pas, en tant que telles, serait proprement inapproprié, du point de vue critique, puisque cela reviendrait à se sentir « vexé », personnellement, et bouffonnement, par telle personne qui aurait vendu son image figée et retouchée pour orner un panneau publicitaire.

Par souci de conséquence, le critique évite de sombrer dans ce genre d’infantilisme, d’autant plus qu’il aura su ne pas côtoyer les « milieux » où prolifèrent ces « types » personnifiant l’asservissement mondain consenti.

Par ailleurs, la démarche de la critique radicale, qui est une forme de sincérité trop souvent tournée en dérision, qui se formule d’ailleurs toujours avec gravité, au premier degré, engage un quotidien de luttes, de transmission, et d’échanges, au point de concentrer toute l’énergie possible, si bien qu’il ne devient absolument plus souhaitable de bousiller ces années combatives, parfois épuisantes, en désirant soudainement intégrer quelque « vedettariat ».

La critique de la « déchéance » de la vedette « culturelle » n’est pas une façon pour le critique de se « singulariser » vaniteusement, quoiqu’on en pense, mais renvoie à une compréhension de sa propre misère, qu’il ne souhaite pas redoubler en visant lui-même cette « visibilité » massifiée. Les vedettes elles-mêmes, se sentant menacées, ou les organes de la domination culturelle-marchande, tenteront peut-être de réduire cette démarche absorbée, qui n’a pas la bave aux lèvres, à une pure démonstration rhétorique narcissique, pour mieux éviter que soient considérés les phénomènes de destruction structurelle qu’elle dénonce, puisque ces vedettes et ce pouvoir « s’enrichissent » de fait grâce à cette destruction. De ce fait, la réception adéquate de l’intention première de la critique radicale qui se confronte aux images du spectacle est toujours fort compromise. Mais certaines explicitations, ou dévoilements, qui s’imposent, peuvent ouvrir parfois une brèche.

Vouloir partager ou transmettre les outils de la pensée critique et constater que l’adolescence, jeune ou adulte, la sienne ou celle d’autrui, développe toujours plus des réflexes de défiance, de replis, et de réductions, des préjugés impensés, des opinions sans réflexion, c’est nécessairement, aujourd’hui, être légitimement révolté, s’engager légitimement dans la déconstruction précise des outils de contrôle, quels qu’ils soient, et la vanité s’est éloignée depuis longtemps de ce genre de préoccupations.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » (Albert Camus)

Un système « culturel » qui entretient et défend un mésusage systématique du langage, équivoque, statique, phatique, et standardisé, se doit d’être combattu, même pour des raisons politiques et pratiques, si du moins c’est bien l’émancipation et la création intensive de tous qui restent les plus souhaitables.

En outre, lorsque les individus objectivement prolétarisés formulent et articulent leur propre déprise, s’approprient la littérature, la créativité discursive, et la critique, ils développent une prise de conscience potentiellement transformatrice. Or, cette appropriation est toujours plus empêchée par les sectorisations culturelles de nos sociétés de masse. L’enjeu du dépassement de la prolétarisation de la « littérature » de masse, prolétarisante pour tous, n’est donc pas anecdotique.

Malheureusement, comme on l’a dit, la tristesse réfléchie réelle, et la révolte sincère du critique, qui ne se contente pas de discourir et d’apparaître, mais qui tente quotidiennement d’agir, invisiblement, et de façon souvent dérisoire, seront le plus souvent confondues, purement et simplement, avec la vanité creuse et haineuse, pleine de ressentiment et de refoulement, des vedettes qui se méprisent mutuellement, ou des « anonymes » isolés, manquant de « reconnaissance », dénués de toute visée politique « véridique ».

Contre ces opinions diffusées trop fréquemment, il faudra à nouveau rappeler, que la critique en tant que telle, modeste et laborieuse, peu visible et ruminante, n’est qu’une contribution relative, qui n’a de sens qu’à travers son insertion dans des collectifs, et que la vanité du critique de ce fait, ou son désir de « célébrité », ne feraient que le rendre nuisible pour ces collectifs, si bien qu’il doit éviter ces écueils à tout prix.

La critique du spectacle en tant que critique conséquente s’interdit le désir d’être intégrée complètement dans le spectacle.

Ces précisions restent bien sûr insuffisantes, car tout écrivant des centres urbains subit aujourd’hui la prolétarisation de ses propres pulsions « créatrices », mais aussi celle de la réception de son discours.

Il restera globalement peu compris, par lui-même, et par ses lecteurs éventuels.

 

 

[1]Cohen, marcel, A des années-lumière

[2] Par exemple : « Apprends à t’taire » ou « Libérez la bête ».

Un diagnostic clair, qui vise tout le monde et personne, à propos d'un autre secteur, analogue, de la "culture" prolétarisée...La mutilation "culturelle" que subit l'auditrice ici, et qui s'imprime dans sa chair à vif, justifie la formulation ironique de désirs morbides, qu'il faut bien sûr entendre métaphoriquement...

"Grand autre" de cette "littérature" officielle... une "dé-prolétarisation" de la littérature, en acte.

Un autre cas de dé-prolétarisation de la littérature. Les mots ici ne peuvent être "doux" ou "complaisants". Mais ils seront plus aimants que n'importe quelle romance standardisée post-moderne, pleine de bave et de mépris.

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