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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 17:37

Vacuité de la science économique moderne

 

La science économique est celle qui reflète le mieux la limitation de toute science moderne, dans la mesure où elle situe la valeur d'usage elle-même au-delà de la sphère de ses considérations. Dès lors, la question du fondement lui échappe : car, « abstraite », la réalité économique n'a aucune suffisance d'être, aucune autonomie ontologique, et ne peut subsister par elle-même. Ainsi la valeur d'échange fait constamment référence à la valeur d'usage, en dépit de son autonomie apparente. Comme l’indique Michel Henry dans son oeuvre consacrée à Marx, l’inversion de la téléologie vitale dans la téléologie marchande, cette élimination de la valeur d'usage que produit l’économie, ne renvoie qu'à la manière illusoire dont le capitaliste se représente les choses : dans les faits, l'indifférence formelle de la valeur à l’égard de la valeur d'usage ne peut rompre le lien concret qui fait de celle-ci le support et le fondement de celle-là. Certes, il faut que les marchandises se réalisent comme valeurs avant qu'elles puissent se réaliser comme valeurs d'usage ; mais le renversement de la téléologie vitale dans la téléologie économique, nous dit Michel Henry, se renverse à son tour : car la réalisation de la valeur d'échange dépend d'une condition fondamentale, soit le fait qu'elle n'est que l'existence formelle de la valeur d'usage et que c’est seulement par elle qu’elle peut exister et trouver sa substance propre. La forme économique ne cesse de présupposer ce qu'elle tente de nier, d’abolir, de recouvrir. En outre, dès lors que l'on considère que la valeur d'usage « désigne » fondamentalement le travail vivant, et non pas seulement le corps matériel des biens produits, la dépendance de la valeur à l'égard d'une telle valeur d'usage devient d'autant plus évidente. Car ce travail vivant est à la source de la valeur, il la maintient dans l'être en permettant son accroissement. Ainsi, l'économie politique, en s'empêchant de thématiser la valeur d'usage en tant que telle, s'empêche de connaître ce qui fonde ontologiquement son objet. Elle est la science archétypale à partir de laquelle l'impuissance de toute la science moderne se laisse comprendre : c'est en elle, éminemment, que la totalité reposant sur la matière, sur le « substrat de réalité » de son « système formellement clos » devient un concept inaccessible, car non soumis à la rationalité de ses législations spécialisées. L'économie politique moderne nous apprend ce qu'est toute science moderne : un formalisme vide, dépourvu d'objet ou de sujet authentiquement concrets, qualitatifs, une législation pure appliquée à une réalité partielle, non reliée à un tout ou à un fondement matériel. Plus précisément, l'économie politique moderne ne voit pas que les facultés réifiées du prolétaire reposent sur un substrat vivant, sur une subjectivité complexe, si bien que la totalité des individualités lui échappe, ce qui l'empêche de déterminer le moindre contrôle réel sur la manière dont s'opère la production réelle.

Ces remarques sur les limites irréductibles de toute « science économique » moderne devrait nous permettre de critiquer la théorie « standard » de la valeur qui est admise aujourd’hui par les libéraux (et même par les sociaux-démocrates), c’est-à-dire le marginalisme (théorie par laquelle on affirmerait la « fausseté » de la critique marxienne de la valeur qui définit que cette valeur a pour substance le temps de travail socialement nécessaire). Le marginalisme, en effet, suppose constamment des déterminations formelles et mathématiques (statistiques) pour appréhender « l’utilité marginale » déterminant la valeur des marchandises simplement dans la circulation, sans jamais tenir compte du processus de production concret qui rend possible leur production. Restant focalisé sur une modalité sophistiquée de l’usage, le marginalisme développe une forme de fétichisme inconscient, opérant la confusion de la valeur et de la valeur d’usage. Marx, en insistant sur une norme abstraite (travail abstrait) qui est pensée en tant qu’elle n’est pas simplement abstraite, mais en tant qu’elle affecte directement la production réelle (abstraction réelle) et ainsi une certaine modalité objective et subjective du travail vivant (misère de l’aliénation), produit une théorie critique qui ne sombre pas dans l’écueil formaliste du marginalisme, incapable de saisir son substrat de réalité. En ce sens, le marginalisme, comme formalisme pur et mutilé, est en soi superficiel et incomplet, et beaucoup moins « totalisant », concrètement parlant, c’est-à-dire beaucoup moins adéquat, que la théorie marxienne de la valeur (telle qu’elle serait aussi complétée par Lukàcs). Il est plutôt « totalitaire », en un sens théorique, mais aussi pratique, dans la mesure où ses « descriptions » sur-mathématisées auront un impact réel dans la production réelle, impact destructeur découlant de leur incomplétude radicale.

Par ailleurs, il est clair maintenant également, à la lumière de ces précisions sur le formalisme économique, que nos économistes les plus « critiques » aujourd’hui (mais qui ne sont jamais que des néo-keynésiens un peu énervés, par-delà leurs références « marxiennes » cosmétiques), reproduisent complètement l’occultation du contenu, de la matière de toute économie, tandis qu’ils nous imposent leurs « expertises » savantes. Frédéric Lordon, se débattant avec les outils théoriques qu’il croit maîtriser, tentera de pénétrer la « structure des affects » des sujets pris dans le capitalisme, en se référant à l’éthique spinoziste (Capitalisme, désir et servitude). Mais il n’isolera là que des pures formes « structurantes », précisément, recourant à l’idée d’une « nature » psychologique de « l’homme en soi », très malvenue si l’on considère que le capitalisme, et la manière dont il détermine les subjectivités, n’a rien de « naturel » ou de « transhistorique ». Ce formalisme naturaliste est d’une grande violence lorsqu’il prétend, précisément, « traduire » adéquatement ce que sont les subjectivités prises dans des logiques individuelles et historiques spécifiques. D’ailleurs, la référence à Spinoza ne brise pas fondamentalement la dynamique occultante et formelle de la science économique bourgeoise, mais elle la confirme au contraire, car Spinoza, comme l’indiquera Lukàcs, est lui-même un philosophe éminemment soumis à la misère de la théorie bourgeoise, au sens où il faisait, plus que tout autre (et plus même que les idéalistes allemands), disparaître tout donné, comme inexistant, derrière l'architecture monumentale des formes rationnelles créées par l'entendement, dans son éthique développée de façon « géométrique ». Cette violence formelle qui prétend saisir quelque « structure » affective pour mieux nier les subjectivités concrètement et multiplement affectées par leur situation réelle et historiquement déterminée, c’est bien, aujourd’hui, avec Lordon, la violence d’un économiste populiste et « expert » qui ne projette jamais que ses évaluations purement théoriques et formelles de chercheur « érudit » sur la réalité vécue des travailleurs objectivement réifiés dont il ignore tout. Les prescriptions qui en découlent, de ce fait, seront-elles-mêmes des prescriptions visant un encadrement purement formel (régulation, intervention étatique, nouveaux principes constituants ou juridiques purement formels), et leur insuffisance radicale reposera précisément sur une incapacité fondamentale à saisir le substrat de réalité de ces formes.

Notons qu’en ce qui concerne l’usage du spinozisme au sein du « marxisme », nos remarques adressées à Lordon s’adressent tout autant à Althusser et à son « école ».

Le « salaire socialisé » de Bernard Friot relève d’une même logique, d'une logique d'encadrement purement désincarnée, en tant qu’elle vient simplement purifier des formes économiques naturalisées (valeur, marchandise, travail, argent), sans jamais pouvoir considérer leur substrat de réalité (substrat de réalité qui renvoie à une misère matérielle et existentielle du travail vivant, à un niveau très global, et non seulement « national » d’ailleurs, qui suppose la nécessité d’abolir ces catégories, à un niveau global, et surtout pas de les « purifier », à un niveau seulement local). Sur un plan national donc, Bernard Friot, ne remettant pas du tout en cause la logique de la spécialisation salariale, prônera au fond une réification, découlant de cette spécialisation, plus « humaniste », des facultés des travailleurs travaillant en France (projet cynique, s’il en est). Toujours sur un plan national, par ailleurs, le principe d’un « salaire de base », s’il est développé jusqu’au bout, tend à « rétribuer » un ensemble d’activités beaucoup plus vaste que les seules activités habituellement insérées dans la stricte sphère du « monde du travail » : on pourra dès lors rétribuer le « travail domestique », institutionnalisant de ce fait, pourquoi pas, une division patriarcale des tâches (surtout si l'on aura omis par ailleurs de penser et préparer une transformation sociale générale), ou on pourra même, éventuellement, rétribuer « l’activité » du fœtus dans le ventre de sa mère, puisqu’il produit déjà indirectement de la « valeur », au sens obstétrique du terme, par exemple. Bernard Friot ne va pas (encore) jusque-là, mais cette logique de « salarisation » de tous les aspects de la vie paraît découler du système qu’il défend, comme on le comprend par exemple lorsqu’on entend certains de ses « disciples » développer ses thèses. De ce fait, la structure marchande, avec toute la dimension de dépossession, de misère et de mystification que cela suppose, tendra bien à envahir tous les aspects de la vie avec le principe du « salaire socialisé », et on comprendra finalement, hélas, que Bernard Friot, à travers son projet de la mise en place d’une « égalité » toute formelle, abstraite, désincarnée, prône très clairement une radicalisation du totalitarisme économique, via son « réajustement », se voulant « humaniste », du capitalisme (cela étant, venant d’un productiviste ayant été tendanciellement stalinien, ce fait n’est pas très étonnant). Mais ce n’est pas tout. Sur un plan international, il ne prendra en compte que la nécessité de « réformer » une « nation » qui est en elle-même déjà un centre impérialiste agressif économiquement parlant : et donc son « utopie » reposera sur la nécessité de maintenir une division internationale du travail où les « salariés socialisés » français, en tant que consommateurs, continueront à bénéficier des ravages de l’exploitation des périphéries (car son « protectionnisme » tout relatif n’exclut en rien un libre-échange plus essentiel). Il nous dira peut-être que le « salaire socialisé », cette sorte de « keynésianisme » radicalisé, confusément « marxisé », pourrait être un exemple « formidable » pour tous les pays du monde, et engager une réforme radicale plus globale. Mais ce serait oublier que ce projet, de toute façon totalitaire, et dont la globalisation n’est de toute façon pas souhaitable, ne saurait s’appliquer que dans des pays dits « développés » bénéficiant d’un système social juridiquement « stable ». Ainsi donc, d’un point de vue « français » d'abord, Friot nous propose une forme de réification totalitaire étendue à tous les aspects de la vie, et devenue servitude volontaire, consentie ; et d’un point de vue international, ensuite, il est clairement un contre-révolutionnaire qui favorisera le développement de formes économiques néocoloniales, ainsi que la dynamique destructrice, au niveau global, de l’automouvement de la valeur, avec toutes les inégalités concrètes et misères concrètes que cela implique pour la majorité des individus.

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