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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 02:08

I L’incomplétude irréductible de la théorie moderne, et ses enjeux pratiques ambigus

 

Lukàcs, en 1923, formula une critique radicale des « Lumières » bourgeoises, et en particulier de ce qu’il appela les « antinomies de la pensée bourgeoise ».

La science bourgeoise, nous dit d’abord Lukàcs, en substance, est un ensemble de secteurs toujours plus spécialisés, qui développent des formes quantitatives, logiques, structurelles, incapables de saisir leur propre substrat, leur propre contenu de réalité. Cette impuissance de chaque science séparée ou spécialisée (qu’elle soit science de la « matière physique », du « vivant », ou de « l’humain »), sera aussi l’incapacité pour l’ensemble synthétique des sciences de définir son unité systématique complète et achevée.

L’économie bourgeoise exprime éminemment cette impuissance propre à toute science formelle bourgeoise. L’économie bourgeoise, en effet, ne thématise jamais que la valeur d’échange des produits, soit la production « économique » comme accumulation de travail abstrait, mais elle est incapable de saisir le contenu de cette forme : soit la « valeur d’usage » qualitative des biens et services produits, qui soutient pourtant toute valeur d’échange, ou encore le travail vivant lui-même, qualitativement considéré, dont l’exploitation rend pourtant possible l’augmentation de la « valeur » économique au sens strict, ou l’accumulation du capital.

Cette obnubilation de l’économie bourgeoise purement formelle, encourage d’ailleurs, entretient, des crises systémiques : « ne pas pouvoir » saisir le contenu des formes économiques abstraites, qui les font pourtant fonctionner, c’est collaborer aussi à l’autodestruction du système (baisse tendancielle du taux de plus-value, dévalorisation de la valeur « réelle »). Dans sa déprise « formelle » à l’égard du système concret qu’elle « gère », l’économie bourgeoise formule aussi, donc, un « désir » inconscient d’auto-abolition, « désir », ou pulsion morbide, qui ne crée jamais, hélas, un dépassement intensif souhaitable, une abolition du désastre, mais qui crée, au contraire, toujours plus, des destructions, aggravées par un désespoir féroce.

Cette obnubilation propre aux sciences formelles modernes, qui se reflète éminemment dans la science économique bourgeoise, se manifesta déjà, de façon éclatante, au sein d’un « système philosophique » bourgeois « éminent », qui pouvait annoncer des « synthèses » possibles.

Kant, déconstruit et critiqué radicalement par Lukàcs, reconnaît en effet l’inaccessibilité, en fait et en droit, du contenu des formes a priori du sujet transcendantal : cette « chose en soi » reste problématique, et globalement inconnaissable, même s’il paraît nécessaire de postuler son « existence », qui fonderait quelque « substrat » soutenant la manifestation phénoménale du divers de l’intuition sensible, ramené à l’unité et à la synthèse par les fonctions logiques du « je pense » « pur » et de ses catégories.

L’incapacité à saisir une telle « chose en soi » renvoie à l’incapacité à achever le système comme système : en effet, le caractère inconnaissable de la chose en soi, laquelle soutient pourtant toutes les formes logiques du sujet connaissant appliquées aux phénomènes, fait que, nécessairement, la synthèse systématique complète de telles formes ne saurait être établie.

Le « monde », le « moi », et « Dieu », ces trois formes de synthèses complètes que les dogmatiques mobilisaient sans précaution, ne seront plus que des principes « régulateurs », avec Kant, dont l’existence est problématique, et dont l’usage est essentiellement méthodologique (permettant un progrès indéfini de l’investigation cosmologique, psychologique, et morale).

Kant ici exprime déjà le « drame » qui sera celui des sciences formelles spécialisées qui suivront : ces formes de l’entendement qui ne peuvent accéder à la « chose en soi », deviendront, dans l’économie bourgeoise formelle, ces équations marginalistes qui n’accèdent qu’à la valeur abstraite, « économique », des êtres et des choses, et qui ne cernent plus les valeurs d’usage qualitatives, et le travail vivant concret, en sa souffrance subjective, qui soutiennent et matérialisent ces formes.

La Critique de la raison pure, toutefois, n’annonce pas simplement l’obnubilation de l’économie politique moderne. Elle annonce aussi un ordre technico-théorique, mécanique, qui est indissociable du projet de cette économie, qui reste un projet industriel. Kant, à vrai dire, pense le sujet connaissant qui est d’abord le sujet newtonien : il détermine la subjectivité transcendantale qui s’accorde avec la physique moderne, d’abord galiléenne, puis newtonienne. Cette physique newtonienne n’est pas « neutre », socialement parlant. Elle annonce, malgré ses intentions « désintéressées », l’usage d’une mécanique qui deviendra massivement industrielle, dès le XIXème siècle.

Kant pense donc, fondamentalement, des pures formes logiques, sans contenu connaissable, qui deviendront autant d’instruments d’un contrôle aveugle et calculant, sans reconnaissance de son contenu, et donc sans « complétude », de son propre aveu : contrôle de la mécanique, théorique puis industrielle, sur les individus exploités, dans le cadre d’une gestion économique formelle qui ne prend plus en considération les subjectivités qualitatives faisant « fonctionner » la machine, dès lors réifiées.

D’un point de vue « matérialiste » non binaire, c’est-à-dire reconnaissant des formes idéales ou abstraites se matérialisant elles-mêmes, la « chose en soi » qui obséda Kant, ainsi donc, n’est pas simplement la personnalité morale bourgeoise qui s’offusque inconsciemment de sa propre immoralité (de sa façon de considérer les individus exploités comme moyens et non comme fins en soi) ; la « chose en soi » désigne, aussi et avant tout, l’ensemble des subjectivités assignées à l’exploitation, à la réification objective et subie, qui sont insérées dans les ordres socio-techniques (mécaniques, physiques, biopolitiques, socio-économiques) qui les soumet concrètement.

Ce « contenu » des formes de la théorie bourgeoise, philosophique ou spécialisée, dont la non-reconnaissance fonde son incomplétude radicale, sera donc bien cet être que n’est pas celui qui théorise. L’unité « connaissante » qui s’intègre elle-même est donc aussi, dans ce cadre, une unité excluante (elle se définit en fonction de ce qu’elle n’est pas). Mais quelle sera cette unité, excluante et intégrée, généalogiquement et « logiquement » parlant ? Ce sujet transcendantal-dissociateur des dites « Lumières », capitalistes et obscurantistes, et si l’on élargit Lukàcs, sera bien une forme qui se personnifie de façon précise : il sera la forme-sujet masculine, bourgeoise, occidentale, blanche, « rationnelle », et anthropocentrique. Qui exclut donc, tout ce qu’il n’est pas.

Ce sujet-transcendantal « humaniste », consacré par Kant, mais qui émerge déjà avec le projet en germe dans le cogito cartésien, et qui prétend s’arroger toute « l’humanité » possible, donc clivant et clivé, fonde toute une série de dissociations, liées à une idéologie universelle-abstraite, et à une réalité capitaliste en devenir, fondée sur une division toujours plus fonctionnelle des activités productives et reproductives vivantes, division visant, directement ou indirectement, une augmentation de « valeur » abstraite : dissociations sexiste-patriarcale, économiciste-classiste, raciste-coloniale, rationaliste-validiste, naturaliste-technique, toutes ces dissociations étant fondées sur une dissociation centrale, la dissociation spatialisante-quantitative.

Les individus vivants dont le temps et l’espace seront disloqués, divisés, mesurés, quantifiés, réifié, homogénéisés, pour produire une « valeur » abstraite, formelle, seront essentiellement le « contenu » qui échappe aux formes des gestionnaires « humanistes » du désastre : les subjectivités sensibles assignées à un « genre » ou à une « sexualité » déqualifiante, assignées à une « fonction productive » astreignante ou excluante, à une « race » dévaluante, à un « handicap » excluant, à une « animalité » ou à une « végétalité », auxquelles on nie toute sensibilité, instrumentalisées, seront, très fondamentalement, cette fameuse « chose en soi » que le théoricien « n’appréhende » pas, ce fameux « contenu » de formes technico-théoriques, qu’elles soient « philosophiques », « mécanico-physiques », « biopolitiques », ou « socio-économiques ».

La théorie formelle moderne, autrement dit, demeure, jusqu’à aujourd’hui, une certaine domination subie par des individus très déterminés, chosifiés et instrumentalisés, et « gérée » par un travail intellectuel lui aussi très particularisé, très situé, représentant un point de vue partiel et partial, qui fait de son « objectivité » revendiquée, toujours plus, un cynisme inconscient, et un accroissement de la soumission de la plupart. Cette « théorie » soutient et développe des facteurs matériels de production qui entretiennent, structurellement, des discriminations massives et insupportables :

  •  formes patriarcales structurelles, sexistes mais aussi homophobes, transphobes, fondée sur une division « rationnelle » des tâches productives et reproductives, privées puis publiques ;
  • formes racistes, (néo)coloniales, structurelles, fondée sur une division internationale, puis nationale, du travail, « rationnelle » ;
  • formes « validistes » structurelles, fondées sur l’exclusion « handicapante » liée à cette « rationalité » divisante et « normative » (en tant que délirante et destructrice) ;
  • formes anthropocentristes, qui contiennent et éclairent toutes les autres, destructrices du vivant dans son ensemble, réduisant le vivant dit « non conscient » à l’état de « ressource naturelle » exploitable, à l’état de chose, de moyen.

Combattre le projet théorico-pratique qui se développe du point de vue du sujet transcendantal-dissociateur des Lumières capitalistes, c’est donc s’engager dans une praxis révolutionnaire qui viendra abolir le patriarcat, les classes, le racisme colonial, le rationalisme « invalidant » la majorité des individus, et l’anthropocentrisme détruisant les sociétés humaines et l’environnement naturel. Qui viendra abolir, donc, aussi, un système abstrait-réel qui segmente, disloque les temporalités, les spatialités, pour mieux hiérarchiser, diviser, discriminer, les subjectivités vivantes.

Cette lutte, ou ce combat, de fait, n’est en rien, simplement, une lutte de purs « théoriciens », qui remplaceraient une théorie « incomplète » par une théorie plus « adéquate ». C’est une lutte qui suppose non pas simplement « l’écriture », au sens restreint, mais aussi et surtout : l’engagement pratique, politique au sens fort, et avant tout celui des individus qui seront amalgamés au sein d’un « contenu » inaccessible et indifférencié, du point de vue des « formes » produites par des « théorisants » qui organisent leur soumission pratique. C’est une lutte qui suppose, autrement dit, une « autre écriture », qui ne se couche pas seulement « sur le papier ».

Cette lutte, paradoxalement, si elle parvient à abolir le désastre qu’elle ne veut plus subir, « réalisera », pratiquement et théoriquement, le « désir » théorique clivé des gestionnaires du désastre. Ce « désir » qu’ils ne formulent pas, donc, est leur désir d’être « vaincus », et de voir cette lutte triompher. Il faudra tâcher de leur faire comprendre que cette pulsion morbide qui est la leur pourrait devenir pulsion de vie, joie et accroissement qualitatif de tous et de toutes, et donc d’eux-mêmes, du moins lorsqu’ils feront du projet de leur « défaite », le projet de leur propre victoire sur leur vie sans qualité. Cela est pour l’instant assez difficile…

L’arme de la critique, quoi qu’il en soit, ne remplacera jamais la critique des armes, qui engage aussi une praxis déterminée.

 

II La « pensée complexe » d’Edgar Morin : une « tentative » qui n’abolit pas le désastre théorique, mais qui l’entretient à son insu

 

  1. Présentation d’un « projet »

 

            Dans son Introduction à la pensée complexe, qui indique clairement ses intentions « épistémologiques » générales, Edgar Morin annonce d’emblée la couleur : la cause profonde de « l’erreur », « nous » dit Morin, pour le sujet transcendantal moderne, serait dans l’organisation de « nos » systèmes d’idées.

            On savait pourtant, depuis Lukàcs, que se dissimulait derrière ce « nous » une forme-sujet qui n’est pas réellement « universelle ».

            Selon Morin, les sciences formelles modernes, physique, biologie, sciences humaines, et leurs spécialités, seraient toujours plus mutuellement étanches, cloisonnées, séparées, si bien que c’est la « complexité » des mondes matériels, vivants, humains, qui « nous » échapperait toujours plus. Une organisation épistémologique novatrice de ces systèmes, et d’un système qui les articulerait entre eux, une nouvelle « méthode » en somme, une « scienza nuova », devrait « nous » permettre de « corriger », autant que possible, cette « erreur » moderne, toujours « aggravée », que serait la « compartimentation » des « savoirs », empêchant un « regard » d’ensemble, et « bloquant » chaque science spéciale dans sa « compréhension » du dit « monde ».

            Le lien « inséparable » entre « l’observateur » et la « chose » observée est réaffirmé, c’est donc bien le « principe d’incertitude » de Heisenberg qui sera « intégré » à cette « complexité » morinienne. Morin épouse ainsi la vision du monde en germe dans l’expérience de pensée du « chat de Schrödinger », chat qui sera une vie sensible affectée, finalement définie, ici, comme pouvant être, « théoriquement », à la fois « morte et vivante », inerte et incarnée. Cette microphysique morbide de la destruction, définirait un « modèle » cohérent, du point de vue morinien.

            On savait pourtant, depuis Lukàcs, que cette « chose » « observée » n’était pas une « chose », mais un être, et qu’il n’était pas simplement « observé », mais objectivement soumis et torturé.

            La difficulté de la « pensée complexe » (qui n’est qu’une « pensée » qui en remplace une autre) est qu’elle doit, nous dit Morin, « affronter » le « fouillis », le « brouillard » (et la nuit), « l’incertitude » et la « contradiction ». L’intention conflictuelle ici est claire, mais Morin voit-il qu’il se place maintenant d’un certain côté d’une lutte, qui n’est pas que « théorique » ?

            La complexité morinienne synthétise la diversité des outils « logiques-formels » disponibles (intégrant même les formes « non-formelles »), et les outils épistémologiques-formels disponibles (se voulant « concrets »), pour rendre plus « efficaces » les nouveaux modes d’unifications de « nos » « savoirs » (ou « pouvoirs-savoirs ») :

  • disjonction/conjonction, holisme/réductionnisme, seront « conciliés » par un « ni/ni » qui est aussi un « et/et ».
  • système ouvert (thermodynamique, physique et « biologique »), cybernétique (boucles de rétroaction articulant les champs entre eux, pour permettre les synthèses), auto-éco-organisation, théorie de l’information, s’ajustent et se complètent mutuellement, pour définir cette théorie de la complexité, qui « dépasserait » potentiellement le « cloisonnement » « désolant » de « nos » « savoirs ».

 

« Modeste » et « attentif », Edgar Morin « admet » que la « boîte noire » de la cybernétique, que l’incomplétude définie par le logicien Gödel, que l’incertitude de Heisenberg, définissent certaines « limites », voire certaines « bornes », pour ce projet d’une « pensée complexe », qui devra toujours renoncer à « l’achèvement » de la synthèse.

Néanmoins, l’enjeu est « clair » : il s’agit de rendre « l’intellect » de « l’homme » moins « aveugle ». Et de penser à nouveaux frais « l’unité » des grands champs scientifiques (physique, biologie, anthropologie).

Le sujet « émerge » avec le « monde », nous dit Morin, de façon « émouvante ». Mais ici, hélas, le principe « régulateur » des formes-sujets modernes, affirme, de façon abstraite, l’identité d’un « sujet » en général, et d’un « monde » en général, qui renvoie pourtant à une subjectivité qui est loin d’épuiser toute subjectivité possible (cette subjectivité est généalogiquement masculine, blanche, rationnelle, bourgeoise, anthropocentrique, et elle devient dès lors « unité excluante », ou réductrice).

Morin affirme l’incomplétude de la complexité de façon cohérente. Mais il ne cerne pas ce qui la rend « incomplète ».

De fait, sur ce point, Morin ne respecte pas son principe logique : disjonction et conjonction, de même que holisme et réductionnisme, s’opposent mutuellement, souterrainement, au sein de son « projet », sans pouvoir « s’accorder » vraiment.

 

  1. Critique radicale de la « pensée complexe » morinienne

 

Le projet « concret » de Morin se résume ainsi, dans son Introduction à la pensée complexe (chapitre 2) : « Physique, biologie, anthropologie, cessent d’être des entités fermées mais ne perdent pas leur unité. »

Contrairement au positivisme logique, Morin admet la contradiction, la résistance, l’ouverture du système complexe (boîte noire, incomplétude).

Mais cette « reconnaissance » de l’incomplétude permet une unification « plus efficace » de « nos » « savoirs » (ou pouvoirs-savoirs) : de même que Kant, lorsqu’il reconnaît le caractère « inaccessible » de la chose en soi, permet un achèvement du système « moins incomplet », en postulant un « substrat moral » (bourgeois et inconsciemment coupable) « autonome » et « libre » qui viendra, comme noumène ainsi « déterminé », achever la synthèse, de façon au moins régulatrice.

            Physique, biologie, sciences « humaines » : ce ne sont pas là des « observations », des « regards », des « théories pures », complètement « désintéressées », ou « fondamentales », pour quelque « sujet » « universellement humain » qui serait simplement « curieux », ou qui voudrait « élever » son seul « esprit ». Elles permettent avant tout le déploiement, directement ou indirectement, thématiquement ou non, d’applications techniques, mécaniques, industrielles, militaires, biopolitiques, socio-économiques, quotidiennes et constantes.

Ce fait, déjà, Bruno Latour l’a clairement aperçu, dans ses travaux, et il rend assez vain, déjà, le projet morinien en tant que tel.

Mais en allant plus loin que Latour, ou en achevant son geste, dans l’orientation de Lukàcs, puis dans l’orientation de la critique de la « dissociation-valeur », on pourra dire que ces « applications » des théories physiques, biologiques, anthropologiques, au sein du capitalisme moderne, sont autant d’assignations, de réductions, de soumissions, de réifications concrètes, détruisant concrètement une forme-sujet négativement définie (exclue par la forme-sujet « légitime »), qui est dès lors objectivée et aliénée, de façon souffrante et humiliante : soit la subjectivité « chosifiée », assignée au « non-masculin », assignée à une « race inférieure », au « non-rationnel », au « non-humain », à une temporalité spatialisée et disloquée.

Lorsque Morin présente son projet de « dessiner » l’unité complexe de « nos » sciences, qui reconnaîtrait à la fois son « incomplétude » relative, son « ouverture », il réaffirme clairement le projet clivant et clivé , globalement inconscient, d’un Kant, d’un Adam Smith, d’un Schrödinger, d’un Gödel ou d’un Norbert Wiener : il s’agira d’affirmer l’unité des outils de la destruction, tout en reconnaissant qu’il y aura une part « d’imprévisible » au sein de l’encadrement de cette destruction (luttes sociales, résistances, détournements, sabotages), pour anticiper cet imprévisible, « bloquer » les « déviations » soudaines, et mieux réguler un tel projet.

Morin n’est bien sûr pas du tout « conscient » de cette dimension effrayante de son propre projet. Il ne s’agit en rien de « l’accuser » bêtement, car tout théoricien, même le plus « critique », parle malgré lui le langage de la destruction et du clivage. Morin n’aura été qu’un humaniste « naïf », et plein de bonnes « intentions », comme tout « penseur » qui « se respecte » (et celui qui indique cela ne saurait rejeter complètement le fait que cette critique le vise aussi). Morin pensa peut-être que « la science en général » relevait de l’élévation « spirituelle » de tout « sujet » « humain », pouvant permettre un « progrès » « souhaitable », sans voir qu’elle était globalement l’instrumentalisation d’un savoir-pouvoir par des figures bourgeoises occidentales, patriarcales, en vue de la domination par ces sujets inconscients (eux-mêmes dominés par leurs abstractions propres), d’autres sujets réifiés et détruits.

Comme résistant, en 1936 ou en 1942, néanmoins, Morin affirma, pratiquement, d’autres visées, plus radicales, qui semblent contredites par son « humanisme » plus tardif, et non assez dialectisé.

            De Lukàcs, il ne retiendra que le pire (le léninisme, l’une des suites de ces « Lumières » obscurantistes), et oubliera finalement le plus inspirant (1923).

            Sa théorie « complexe » est marquée au fer « rouge » par cette dissociation.

            René Char, qui avait lui aussi découvert sa vérité propre, la résistance, exprimera brièvement la tragédie qui toucha ensuite Morin (mais aussi Stéphane Hessel, peut-être) : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament ».

 

            Cette phrase signifie aussi que tout « savoir » aujourd’hui doit apprendre à renoncer à désigner la complexité concrète, qu’elle soit « ouverte » ou « close », pour ne pas participer au désastre, et faire de ce renoncement sa vertu, éthique et tactique, et non sa privation. Et qu’il doit s’engager dans une praxis politique déterminée, résistante, trahissant la vocation « logique » du théorique, pour dépasser les inversions de ce théorique, et non pas surtout pour tenter de « compléter » ses manques, ou de « réguler » ses limites, sur le seul plan d’un intellect clivé.

            La déchirure déchirée, évoquée par Derrida, qui engage une déconstruction soigneuse et précise, cette pensée qui « défaille », chez Deleuze, face à des mouvements « aberrants », doit devenir une revendication, un souci éthique et stratégique, une reconnaissance pleine de celles et ceux qui ne sont jamais reconnu-e-s, vers une fédération possible, dans une praxis appropriée, et non pas un manque négatif à « combler »,  un « défi » « intellectuel » à « relever », un pur « jeu de langage » à reconfigurer, une pure « création de concepts » à proposer « à nouveaux frais ».

            L’écriture qui se couche sur le papier n’accomplit sa vocation qu’au sein d’une résistance agissante, qui ne s’écrit pas seulement avec la main.

 

            Quoi qu’il en soit, le programme morinien de la « pensée complexe » n’eut pas des héritiers scientifiques, issus de la recherche « fondamentale », très féconds.

            Mais certains secteurs spécialisés aujourd’hui, théorico-pratiques, développent sans le savoir, cette « scienza nuova » de l’avenir, en mobilisant, « cybernétiquement », tous les « savoirs » disponibles, d’une manière souvent effrayante : neuromarketing, projet transhumaniste, comportementalisme neuroscientifique, régulation de l’entropie économique, etc.

           

Cela dit, une ultime fidélité, paradoxale, mais encore souhaitable, à ce Morin complexe, peut encore émerger : elle se voudra toutefois infidèle à certaines « intentions » trop visibles. Après une critique radicale du projet morinien, qui encourage maintenant le pire, on ne saurait complètement oublier que l’épistémologie unifiant des sciences de la destruction, du point de vue de celles et ceux qui voudraient abolir la destruction, peut très bien devenir une « prise de conscience » porteuse, selon leur propre point de vue, c’est-à-dire un « outil » efficace, pour retourner contre la destruction elle-même, théoriquement et pratiquement, de telles armes impensées : dévoiler leur cohérence intime, en effet, c’est faciliter aussi le sabotage minutieux de leurs structures théorico-techniques. Comprendre les agencements systématiques d’une machine qui détruit, c’est pouvoir la détruire de façon plus conséquente.

            Une résistance secrète, un projet de sabotage soigneux, se manifestent peut-être encore, souterrainement, au sein de ce projet morinien d’une pensée « complexe ». On pourrait voir son « humanisme » abstrait comme une ultime ruse de sioux. Ce Morin-là, qui donne encore à penser, peut-être contre un « Morin » devenu spectaculaire, ne trahit plus sa vocation initiale, mais l’accomplit silencieusement ; d’autres résistances, peut-être, sauront bénéficier de son oeuvre ambitieuse, en sachant l’extirper des mains de ceux qui massacrent sa subversion radicale, pensable et possible.

 

 

 

III Une vieillesse qui confirme une vocation meurtrie

 

            Mais un Morin tardif n’assume plus ces possibilités subversives, il faudrait maintenant trahir le vieil homme, peut-être désenchanté (ou : trop enchanté).

Edgar Morin écrit donc finalement, à 94 ans, en février 2016, un article dans Le Monde, où il fustigera « l'esprit de guerre » et où il défendra « l'éducation à la paix », combattant péniblement, avec son seul « crayon », et ses « seules » « intentions », le « réductionnisme », le « manichéisme », le « fanatisme » et la « réification ». Mais que sont donc ces principes abstraits idéaux qui « nous » opprimeraient, lui demandons-nous aujourd’hui ? Cela reste un mystère.

Edgar Morin semble aujourd’hui convaincu qu'on peut modifier les choses simplement en transformant les représentations, et à ce titre il semble lui-même être devenu un idéaliste comparable aux Jeunes-Hégéliens que Marx a si justement dénoncés dans son Idéologie allemande (des moutons qui se prennent pour des loups).

Un résistant d’aujourd’hui, fidèle à la vocation pratique du jeune Edgar Morin, sait que ce n'est pas simplement en modifiant les « consciences pures » qu'on transforme le monde : il s'agirait de prescrire un mode d'action résolu, politiquement parlant ; cette action pourrait venir abolir le désastre, la division encadrée du temps, au profit  d’une durée pure et intensive de tous, d’une « ré-incarnation » au sens strict ; aucun intellectuel n'aura le « courage » de prescrire cette action aujourd'hui, peut-être parce que la « supériorité » de l’intellect aurait trop à y perdre ; on en reste à des voeux pieux, à des ajustements, à de nouveaux principes formels, « d'éducation », d’encadrements... ce genre de préconisations ne sont pas à la mesure du désastre qui subsiste et menace.

Le « réductionnisme », le « manichéisme », la « réification », comme simples « conceptions », dont parle Morin, ne sont pas des causes directement agissantes : ils sont des effets, qui agissent certes à leur tour, mais dont les causes se situent au niveau de rapports de domination matériels. Ce sont ces rapports qu'il faudrait abolir, destituer, ce qui engage un agir singulier. Remplacer une idée pure par une autre ne changera pas intrinsèquement cette situation, qui n’est pas seulement idéologique, mais aussi et surtout matérielle.

En promouvant une « nouvelle éducation », dans un principe vague et superficiel, Morin fait de « l'esprit » une instance autonome, qui serait « cause d'elle-même », et entretient l'illusion idéologique bourgeoise : au fond, il ne s'agirait pas d’abolir les structures économiques destructrices, mais simplement de se faire une autre « idée », « plus pacifique », du monde.

Seulement, il y a du « fanatisme » et du « réductionnisme » essentiellement parce qu'il existe certaines structures de domination matérielles qui les rendent possibles. S'adresser uniquement aux « consciences » (et ici, très clairement, aux « consciences » intellectuelles des encadrants, qui entretiennent la domination), en voulant transformer « leurs » conceptions, c'est vouloir régler en superficie les problèmes, et c'est laisser le système matériel développer souterrainement ses aberrations et ses folies.

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