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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 13:17

Ce qu’« est » « nécessairement » un être « en puissance » ne veut rien dire. Il n’y a que l’acte qui « soit », « nécessaire ». Toute téléologie fataliste est pernicieuse, et potentiellement tyrannique. Un être est ce qu’il est au moment où il l’est, et il n’est pas permis de le projeter vers ses possibles avant qu’il ne soit ses possibles réalisés. C’est précisément la liberté de l’être qui consiste à n'être que dans l'acte, là où le possible n'est rien qui "soit".

Le christianisme apporte avec lui l’idée du libre-arbitre : il reconnaîtra donc sans difficulté la validité de ces propositions théoriques. Les autres formes du religare, monothéistes ou animistes, ne disent d’ailleurs pas autre chose : l’animation, la grâce, sont à chaque fois liberté, ce qui n’exclut pas la fidélité destinale à soi, la marche devant soi-même, mais ce qui la suppose au contraire.

Critiquer les dits « pro-life », c’est d’abord ne pas commettre le geste irréparable qu’ils posent, irréparable du point de vue même de leur propre idéologie chrétienne : un geste téléologique figé, un geste d’anticipation, un geste de réification des possibles. Ils font de l’humain, du vivant, et de l’être en général, une fermeture. « Cela doit être à l’avenir ainsi », nous disent-ils absurdement, « puisque cela est ainsi actuellement. »

Réduisons le problème, pour qu’il soit plus aisément élucidable. Selon une critique radicale, d’inspiration nazaréenne, de toute téléologie fataliste, on considérera que le fait de dire qu’un avortement serait « criminel » serait tout aussi absurde que le fait de dire qu’une masturbation serait « criminelle ».

Pourquoi dire cette chose qui peut paraître choquante ? Parce qu’on associe, au sein de la « doctrine » dite « chrétienne » aujourd’hui, « l’interdit » de l’avortement, et « l’interdit » de la contraception : on accepte de mobiliser les mêmes évaluations pour penser le sperme en tant que tel, « solitaire », et la fécondation qui n’a pas encore développé une forme « consciente », ou « en pleine lumière », du vivant.

Mais ces évaluations ne sont pas sensées. Tentons de montrer cela.

En quoi y aurait-il plus de « conscience » dans un spermatozoïde s’échappant après masturbation que dans un spermatozoïde venant de féconder un ovule ? En quoi le fait qu’il y ait eu fécondation modifierait qualitativement la façon dont le germe serait projeté dans la vie ? Il y aurait modification qualitative d’un point de vue fataliste, téléologique/figé, réifiant les possibles. Mais si l’on demeure conforme à ce que l’être dévoile, soit au fait que l’être ne dévoile que des actes comme actes, et des possibles comme possibles, si l’on demeure donc conforme à la doctrine chrétienne de la liberté, on ne pourra observer nulle « modification qualitative » dans cette situation précise.

D’un point de vue animiste, et monothéiste (affirmant la sacralité libre du vivant en devenir, et sa liberté de n’être pas, ou d’être non-encore-en-lumière), de ce point de vue donc, ce n’est pas parce qu’un spermatozoïde a fécondé un ovule qu’il doit être subitement investi d’une « mission », ou d’une conscience « nécessaire en puissance » (absurdité), mais il n’est encore jamais que spermatozoïde sans conscience, replié sur l’acte, et sur son n’être-que-matière-sans-conscience : le projeter vers quelque finalité « nécessaire » serait tout aussi absurde que de penser, par exemple, qu’un gland que le vent a projeté vers la mer, et qui ne deviendra jamais arbre, serait une « violation de l’ordre de la nature » (mais le vent, libre lui aussi, n’est-il pas un élément de cette nature ?).

Ainsi donc, la masturbation serait aussi peu condamnable que l’avortement, selon une doctrine raisonnable de la liberté de l’être, qui épouse les évaluations nazaréennes.

Qu'en est-il donc de la masturbation ?

Le spermatozoïde ne débouchant pas sur la naissance d’un enfant sensible et conscient, est une nécessité dans la vie d’un homme. S’il ne se masturbe pas, il connaît de toute façon certaines « pollution nocturnes » de ses draps, qui se font mécaniquement. S’il se masturbe, il ne viole pas cette « mécanique » physiologique, qui expulse d’une manière ou d’une autre un « trop-plein ». Un « anti-avortement » voudrait-il, « dans l’idéal », qu’un homme ait autant d’enfants qu’il aura de spermatozoïdes dans sa vie ? Selon son point de vue téléologique morbide, cela paraît évident. Mais alors il désire qu’un homme, à chaque fois, ait plusieurs millions d’enfants dans sa vie, chose humainement impossible. Donc cet intégriste désire l’humainement impossible, le hors-mesure. Pourtant, il prétend constamment défendre la « mesure naturelle », la « norme humaine ». Donc cet intégriste, dénonçant la masturbation, se contredit nécessairement, ne sait pas ce qu’il dit ; ou plutôt : il ne dit rien de sensé.

Mais si ce « chrétien » s’ouvre à nouveau à la doctrine de la liberté, à sa propre doctrine non mutilée, qui est d'abord une éthique de la vie sensible actuelle et immanente, avant d'être patriarcale et théologique, "purement" transcendante/séparée, alors ses propres crispations disparaissent : et cette liberté, enfin, accueille la nouveauté pleine d’une naissance, si elle se manifeste.

Ce chrétien cesse de réduire l’humain à une pure potentialité, ou à une matière organique dénuée de conscience ou de sensibilité. Il découvre qu’il manquait d’amour, en fétichisant une matière insensible, et qu’il haïssait la vie, son désir et son ouverture, dans le même temps où il croyait la défendre.

De toute façon, si ce « pro-life » était vraiment convaincu que tout avortement est un « crime », et donc que toute masturbation est un « génocide », il ne pourrait décemment fermer l’œil de la nuit, face à tant « d’atrocités » fantasmées qui se remueraient dans son esprit tourmenté, ou qui tâcheraient ses draps.

Pourtant, il dort paisiblement, et son visage reste, souvent, niaisement « serein » : de fait, donc, il ne croit pas lui-même à ses propres balivernes, mais demeure un pitre, un comédien de mauvaise foi, et qui met en scène sournoisement une question « théologique », pour mieux défendre politiquement un système patriarcal, réducteur et destructeur.

Il dévoile ainsi une nouvelle facette d’un spectacle réactionnaire, qui instrumentalise des questions qui ne le touchent pas vraiment, comme des écrans de fumée, qui organise des faux débats, pour mieux entretenir un climat de haines, de vengeances, et de stigmatisations.

Mais on n’aura pas encore dit l’essentiel : en voulant enfoncer une porte ouverte, en voulant « innocenter » l’avortement, d’un point de vue « métaphysique », pour faire taire des fâcheux imposteurs, qui reviennent par la porte de derrière, on aura occulté des souffrances psychiques et sociales réelles, essentiellement féminines. Ces souffrances ne sont pas systématiques : certains avortements ne créent pas de "cas de conscience", et c'est une émancipation qui existe, souhaitable. Mais elle n'est encore pas assez ce qui arrive le plus souvent.

L’avortement, métaphysiquement, n’est pas un crime, pas plus qu’une masturbation.

Mais des témoignages de femmes fréquents, quoique discrets et mal considérés, nous apprennent que le fait de recourir à l’avortement, lorsqu’on est une femme, peut être, non seulement physiquement, mais aussi psychiquement, douloureux, là où la masturbation ne « traumatise » pas vraiment celui qui s’y adonne. La culpabilisation entretenue par un ordre patriarcal, théologique, économique, ou spectaculaire, y fait beaucoup, d'après ces témoignages. Mais un sentiment métaphysique de « perte », qui peut persister, et qui peut associer « l’être-possible » à « l’être-existant », produira, également, parfois, une certaine douleur morale, qui ne reçoit pas les attentions adaptées qu'elle attend.

Ce « ventre » « maternel » aura été, archaïquement, de façon patriarcale, intéressée, sacralisé "purement", responsabilisant d’emblée un corps « féminin » qui doit le « gérer ». Une hérédité déterminée des caractères acquis par des générations de femmes, via une éducation souvent hétéronormée et patriarcale, femmes ainsi assignées à ces fonctions reproductives, semble devoir encore, trop souvent, produire des souffrances psychiques douloureuses, pour certaines femmes qui ne peuvent garder un enfant. Et l’on parle bien ici de témoignages réels, et assez fréquents. Plutôt que de nier d’emblée ce sentiment douloureux, en affirmant sans nuances, et sans assez de considération, qu’une masturbation « vaudrait » un avortement, il faut en tenir compte, lorsqu’il se manifeste et se formule.

On devra donc, en vertu d'une attention élémentaire, préciser une chose essentielle : d’un point de vue moral, du point de vue de la liberté intrinsèque de tout être, il va de soi qu'une femme qui décide de recourir à l’avortement n’est pas plus « coupable » qu’un individu se masturbant. Mais la souffrance féminine, non seulement physique, mais aussi psychique, encore trop souvent provoquée par l’avortement, et peu prise en considération, rend coupable cet ordre qui aura entretenu cette souffrance. Un système d’hommes qui s’octroie le droit éternel de responsabiliser les femmes qui doivent avorter seules, dans la douleur, alors que ces hommes sont impliqués de fait dans la grossesse de ces femmes, est en soi coupable, et doit reconnaître, s’il prétend défendre l’égalitéla légitimité des luttes qui viendront abolir sa propre domination.

La transformation radicale de l’existant qui permettra d’atténuer radicalement cette souffrance, pourra donner lieu à un monde où ce type de « défenses » paraîtra trop évident pour avoir encore à se formuler.

Dans ce monde plus souhaitable, des attitudes éthiques élémentaires existeront enfin : on plaindra avec attention une souffrance physique à endurer éventuellement (mais non plus psychique, se sentant coupable), et l’on se sentira pudiquement empathique, solidaire, face à cette souffrance physique. Les hommes mesureront la chance qu’ils ont de ne pas l’éprouver, et éviteront désormais l’indécence qui consiste à faire de cette chance une supériorité qui les autoriserait à donner des leçons.

C’est parce qu’on refuse une souffrance qui reste essentiellement féminine, et pour ne pas empêcher des luttes qui prennent en compte cette souffrance, qu’on se permettra de formuler cette « défense ». Celui qui ignore ces souffrances ne peut prétendre comprendre le sens profond de ces luttes, sans se contredire, mais il peut au moins formuler son refus catégorique de collaborer à l’ordre qui les réprime, et qui prétend l’embrigader lui, simplement parce qu’il devrait « être » ce qu’on lui a dit qu’il « serait ». Ce refus vise peut-être un engagement, négatif et indirect, mais aussi impliqué qu’il peut l’être.

Cela étant, un homme qui voudrait ici proposer une "critique" sera bien peu conséquent s'il ne critique pas lui-même ses propres intentions inconscientes. Il doit admettre qu'il est traversé lui aussi par un héritage qui lui a été transmis : il a intégré cette hérédité des caractères acquis par des générations d'hommes qui auront voulu réduire les souffrances féminines au silence, et qui auront voulu les anticiper, les formuler à leur place, pour mieux les étouffer, et pour mieux empêcher des révoltes spontanées, par lesquelles toute masculinité doit apprendre à renoncer à sa "primauté" brutale. Livrer des témoignages qu'il a reçus, de la façon la moins infidèle possible, est tout ce qu'il peut se contenter de faire. Mais il ne pourra prétendre être lui-même celui qui "connaît" cette souffrance, et reconnaîtra par principe l'insuffisance radicale de son discours, qui n'est jamais qu'une réponse, ou qu'une pure réaction.

 

 

Conclusion :

Il va de soi que les gestionnaires patriarcaux du désastre se moquent bien des « idéologies » « théologiques » qu’ils défendent pour « combattre » l’avortement, et que ce sont des enjeux matériels qu’ils défendent : il s’agit pour eux de perpétuer l’assignation du féminin au foyer patriarcal, en maintenant « la » « Femme » dans une fonction de « gestatrice ».

Une « régulation économique » semble supposer cela. Elle est aujourd’hui intrinsèquement capitaliste.

Mais alors tout l’esprit du religare a disparu : car nous nous abaissons ici en-dessous de toute vie libre et autonome : tout érotisme gratuit, comme fin en soi, semble interdit, là où c’est pourtant ce qui nous incarne. Il n’y a plus de religare, de lien, mais un solipsisme sadique désolant (celui du « mâle » hébété) et un sentiment d’étouffement et de réification, d’emprisonnement insupportable (« féminisé »).

Marie-Madeleine lavant les pieds de Jésus, pourtant, partage avec lui l’érotisme désintéressé, comme fin en soi : comme prostituée, elle a déjà pratiqué un érotisme ne débouchant pas sur des grossesses, et Jésus ne la juge pas, mais fait même l’amour avec elle.

La trahison est trop évidente. Lorsqu’on remplace le partage d’êtres lumineux par une « gestion » comparable à la « gestion d’un bétail », le cynisme est total.

Mais il faut encore ajouter une chose : l’anti-avortement peut obéir à une logique non seulement patriarcale, mais aussi raciste : aux Etats-Unis, on veut interdire l’avortement, car les femmes bourgeoises blanches ou « aisées » auraient plus tendance à avorter. Ce qui crée la paranoïa raciste d’un « grand remplacement » par les dites « minorités ethniques », chez les racistes WASP qui détiennent le pouvoir politique.

L’idéologie « anti-avortement » instrumentalise donc bien, intégralement, des questions « théologiques » (qui ne seront ici que des prétextes) pour gérer une domination politique très explicite et très cynique.

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