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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 18:10

A vrai dire, l'exigence d'un « désintéressement » humaniste de quelque individu « bien » éduqué, épris de belles lettres et de « poésie », se voulant détaché, dans ce mouvement, des nécessités liées à la survie (ou au monde du travail, ce qui est la même chose) renvoie très certainement, dans les conditions actuelles, à de nouvelles formes d'utilitarismes non pas certes « économiques », mais sociales ou encore spirituelles

Cet utilitarisme paradoxal, qui prône le « désintéressement », ce peut être celui simplement du « philistin cultivé » : son « désintéressement » revendiqué, son « humanisme » exhibé, son exigence d'une « poétisation de la vie », deviennent cyniquement des valeurs sociales accumulables, échangeables, par lesquelles il se distingue (« capital culturel »). Ce peut être aussi un utilitarisme plus « subtil », celui de l'individu « raffiné », souhaitant s'élever spirituellement, et ce de façon sincère, mais qui occulte un contexte social bourgeois, où il apparaîtra nécessairement, quoique malgré lui, comme un être socialement intéressé, philistin, et qui entretiendra de ce fait, à son insu, un système de domination symbolique calculant, consommant des « capitaux culturels » indifférenciés.

Un académicien « humaniste », tel Marc Fumaroli, soucieux de diffuser les « humanités », pour favoriser une « liberté intérieure » bourgeoise, sera le symptôme, non seulement d'un élitisme insupportable (qui n’envisage aucunement les moyens politiques et sociaux pour s’abolir), mais aussi d'une tendance, éminemment moderne, qui de fait est très dangereuse pour la « mondanité » même, c'est-à-dire pour la pérennité, du monde humain. En effet, cette pérennité du monde sera garantie, entre autres choses, par la durabilité de ses oeuvres culturelles, quelles qu’elles soient, durabilité qui a pour condition le fait de les « laisser-être » dans le monde, de ne pas s'en « emparer », en un sens très général (Arendt). Or, s'il ne s'agit, avec la « culture en général », ou encore les « humanités », que de garantir une « liberté intérieure » bourgeoise, c'est que les oeuvres ne sont plus destinées au monde commun, mais aux individus privés, lesquels, par-delà tout « désintéressement » revendiqué, en feront donc, dans ce contexte, d'une manière ou d'une autre, des « choses » susceptibles de les « servir », des « choses » dont il faut « s'emparer », des « choses » qui dès lors sont menacées dans leur être-là durable... Les plus cyniques, soucieux d'une « liberté intérieure » qui devra être bien visible en société, s'en empareront pour, d'une manière à peine implicite, se conserver ou parvenir socialement ; les belles âmes, dans leur doux rêve de s'élever spirituellement de façon « authentique », et d'élever avec elles « l'humanité » (une pure abstraction), certes moins hypocrites (ou moins conscientes), seront néanmoins plus dangereuses encore, peut-être : car elles entretiendront de la façon la plus efficace, sans qu'on puisse en outre le leur reprocher, les illusions sur lesquelles reposent les stratégies de domination symbolique, insidieusement dévaluantes du point de vue de la mondanité de l'oeuvre elle-même, entreprises par les premiers.

Je suis convaincu que Marc Fumaroli appartient à cette seconde catégorie. C'est tout à son honneur... et à son déshonneur. Dans son projet même de conservateur de musée, il est lui-même en train d'allumer le feu qu'il tente d'éteindre : c'est « grâce » aux bonnes intentions de ce genre d'individus totalement coupés des réalités que, paradoxalement mais sûrement, la liquidation de toutes les valeurs tangibles et mondaines s'accélère, et dont la fin coïncide avec la disparation de l'art comme mémoire du monde.               

Néanmoins, cette autodévaluation inconsciente d’une culture « classique », ou « élitiste », pourrait aussi être une aubaine : les élites « culturelles » bourgeoises ne respectant plus la consistance du monde qu’elles bâtissent, voyant leur propre sol se dérober constamment sous leurs pieds, annoncent aussi que d’autres formes créatives, « traditionnellement » méprisées, mais plus durables désormais que leur art « officiel », ont plus de solidité mondaine que ces formes pompeuses et discriminantes. Par exemple, les regards que portent les cultures urbaines sur leurs propres œuvres taguées produisent plus d’étonnement, et plus de désintéressement, moins d’avidité féroce, moins de vanité puante, que les regards bourgeois scrutant des tableaux de Botticelli. Ces œuvres taguées, par définition, puisqu’on les laisse être en leur être, puisqu’on ne s’en empare pas, pour favoriser quelque « élévation spirituelle » pédante et solipsiste, ou pour accumuler son « capital culturel », ou pour affirmer sa « supériorité de classe », seront par définition plus durables, plus pérennes, appartiendront davantage au monde, comme monde permanent, que les tableaux « classiques » des grands « génies de l’art », malgré leur caractère plus éphémère. C’est le regard qui crée la permanence d’une chose : lorsqu’il ne veut pas simplement consommer, ou utiliser, ou privatiser, ou garder pour soi seul, il laisse intacte la beauté de l’œuvre, et il la rend immortelle.

Mais finalement, puisque ces cultures traditionnellement méprisées auront su développer ces attentions, ces soins, ces considérations, pour la permanence d’une beauté créative, pour la permanence du monde humain lui-même, dans lequel elles veulent s’installer longtemps, beaucoup plus qu’une bourgeoisie morbide, ce seront elles qui seront finalement capables de porter des regards charitables et aimants sur ces « classiques » du passé. Botticelli ne redeviendra vivant, durable et incarné, que par ces regards résistants, qui sauveront même le monde « de » cette bourgeoisie, qui n’en peut plus de vivre - mais ce monde n’est pas « son » monde : Botticelli n’aurait jamais peint une seule toile, s’il avait su qu’un philistin cultivé postmoderne souillerait ses chefs-d’œuvre, par son regard égoïste, plein de bave, et malsain.

Cette bourgeoisie « culturelle », aujourd’hui, n’attend qu’une chose, comme on le comprend, lorsqu’on lorgne la vacuité hébétée de ses yeux : qu’on vienne éduquer à nouveau son regard, embrumé par les calculs, ou les idéalités « pures ».

 

 

 

 

 

 

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