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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 21:06

Dans La leçon de piano, le film de Jane Campion, une belle scène, peu relevée, mais qui suscite un étonnement désarmant, nous est proposée.  La pianiste muette, folle d'amour, se contemple dans son miroir et se permet d'adorer son image, comme si elle voyait là la figure d'Eros en personne.

Ce genre de sentiments, tout à fait singuliers, pourrait surgir, lorsqu'un amour sincère s'est manifesté, et qui ne serait plus soucieux d’être simplement « décent ».

Par un excès d'empathie, l'amante, ou l’amant, finit par idolâtrer ce que l’être aimé paraît idolâtrer : l’image de son propre visage. Cette image que lui renvoie son miroir est l'image qui semble subjuguer l’être qui subjugue ; elle serait le mystère du bonheur de cet être dont il faut tant promouvoir le bonheur, et observer ce mystère serait l’extase en soi.

Le narcissisme suprême rejoint ici l'altruisme parfait. 

Il n'y aurait pas d'autre définition de la béatitude : pouvoir s'adorer soi par amour de l'autre, sans égoïsme clivé. Tous les instincts seraient ici satisfaits, sans que la honte ait sa part. 

Il se pourrait que Narcisse, tout simplement, ait été amoureux (de sa sœur, peut-être). Son « tort », toutefois : il se complait trop longtemps dans l'ordre statique du narcissisme altruiste. Car l'amant, ou l’amante, doit aussi apprendre à rejoindre l'image de l'aimé, ou de l’aimée, après avoir éprouvé la contemplation délicieuse de soi, pour éviter de souffrir finalement de la solitude et de l’ennui, et de produire la sensation triste du manque en l’être aimé. 

L'être aimé, de son côté, adore aussi son image propre, pour les mêmes raisons, puisqu’un amour sincère se voudra réciproque. Or ce qu’aime cet être, l'amante, ou l’amant, comme il a été dit, sait toujours l'adorer. L'amante, ou l’amant, peut donc aimer le visage de l'être aimé pour une nouvelle raison : par une nouvelle forme d’empathie, qui complète la première, par souci d'aimer ce que l'autre aime quant à lui. Cercle vertueux, qui n'en finit jamais de dévoiler ses subtiles délices.

Cette façon d'aimer l'image de l'être aimé parce qu'elle renvoie à son altruiste narcissisme devient donc, finalement, un moyen de s'extraire de la contemplation solitaire de son propre visage, pour rejoindre cette image autre, et de contourner l’écueil de l’ennui, du manque, et de la mélancolie : la condition de Narcisse est ici rejetée, pour d’autres raisons narcissiques, moins tristes (Narcisse qui méconnaissait quelque peu la « dialectique » amoureuse).

 Que l'autre personne soit aimée en tant que narcissique, et qu'elle s'aime en tant que narcissique, parce qu'aimée telle par l'amante, ou par l’amant : une formule pour abolir enfin toute mauvaise conscience, tout sentiment de culpabilité, et tout ressentiment.      

 

Au sein de chaque narcissisme atomisé se manifeste donc, aujourd’hui peut-être, un altruisme qui voudrait se dire, et une rencontre qui voudrait se faire. Le comprendre, ce serait déjà reconnaître qu’une méchanceté, une vanité, sont d’abord une tristesse, une déception, une blessure, et un désir d’amour.

Mais cette compréhension n’est en rien suffisante, si ne ce sont jamais que des « films » qui doivent suggérer cette voie possible, à de simples « spectateurs ». Reste à inventer un monde où ces « films » nous paraîtront criards, niais, ou lourdement démonstratifs (préhistoriques). Et où les amours vécues singulières seront à ce point miraculeuses, qu'elles sembleront rendre vaine toute "figuration" spectaculaire ou séparée.

 

 

C'est aussi un rapport à la photographie de la personne aimée qu'il faut questionner. Pour penser le passage d'un tel narcissisme "généreux", à un altruisme sincère.

En effet, un visage soudainement ému, et dévoilant une profondeur inaperçue par celle qui l’anime, n’a pas "produit" cette émotion, pour permettre une « belle photographie ». Sinon cette photographie, montrant une expression mimée, jouée, ne serait plus si « belle », ni si touchante.

C’est ensuite celui qui contemple l'image, et qui sait aimer l'être qu'elle saisit, qui s'empare d'un affect devenu visible, et qui donne donc à voir la profondeur de sa fixité, qui la crée au sens strict.

C’est le spectateur aimant qui, dans l’ensemble, organise, pénètre le visage figuré, visuellement, qui le crée d'une façon nouvuelle, avec son seul regard, avec sa seule faculté à saisir une synchronicité subtile, une certaine instantanéité belle. 

 

Plus généralement, l’éthique du photographique ressemble à l’éthique de l’amor fati : le spectateur, face à l'image, « veut » que les corps et les êtres qu'il aime « soient » tels qu’ils « sont », au moment où ils le « sont », tout comme si son acte avait « désiré » leur « configuration ». A tel point que « l’instant » impossible, non « vécu » par ces êtres (car toute temporalité éprouvée par un être est une épaisseur, une continuité, un devenir, et jamais un « instant »), acquiert, grâce à sa sensibilité, la dignité de ce qui est permanent, de ce qui est durable : de ce qui existe, en tant que tel, et longtemps.

Il y a beaucoup de choix dans l’acte de photographier : choix relatifs au temps (une « pression »), choix relatifs à l’espace (un « cadrage »). Ces choix seront une façon de créer le monde tel qu’il « est », donc tel qu’il n’existe pas, pour finalement lui offrir cette existence. Tout ce qui existe devient, et, a priori, ne peut pas « être », de façon figée, mais cela tourmente l’âme photographe. Faire exister cet « être » comme fixe, ce sera, photographiquement, le saisir soudainement, pour ensuite le projeter, comme « image » permanente, dans un devenir durable. Ces choix seront, ainsi, une façon d’inventer ce monde, devenu « monde » instantané, figuré, tel qu’il n’est jamais éprouvé par celles et ceux qu’il figure, et de vouloir que ce monde instantané soit finalement vécu, éprouvé, par d’autres, pour longtemps. Tout acte photographique est, par principe, une affirmation éminente, démiurgique : il affirme le « monde », fixe, « étant », sa propre « création », et lui offre un avenir. 

Or, le spectateur qui aime celle qui est photographiée, et regarde son image, reproduit ces choix du photographe, les redouble, et les fait siens. Il y a du narcissisme ici, puisque c'est sa propre sensibilité, imprimée sur son visage (ses yeux, son nez) qui lui procure sa volupté, mais ce narcissisme rejoint un altruisme parfait, puisque le spectateur se réjouit que celle qui est mise en image existe telle qu'elle "est".

Cela étant, cet acte a aussi une dimension morbide, ce qui le rend, paradoxalement, d’autant plus beau : il affirme, en son être, la mort de l’être figuré, sa fixité éternelle, au sein d’une vie dynamique et mouvante, ce qui engage une responsabilité extrême, en un sens précis (Alix Cléo Roubaud).

Cette élection, ou cet hommage, au futur antérieur (« nous aurons été cela »), montre finalement une exceptionnalité extraordinaire de tout être, qui donne à penser : en négatif, elle le désigne tel qu’il n’existe jamais (« instantanément »), pour mieux sublimer cette existence réelle, la pérenniser, dans ce qu’elle a de miraculeux. Cette « écriture de la lumière » devient l’écriture de la clarté, inouïe, éternelle, de tout ce qui devient.

 

Une photographie « fidèle », si elle pouvait exister, dans l’œil du créateur, ou dans celui du spectateur, donnerait à voir une sacralisation nouvelle de l'invisibilité qu’elle tend, toujours déjà, à suggérer. Mais cette fidélité, narcissique et altruiste, égoïste et désintéressée, simultanément, ou réconciliée avec soi et l'autre, supposerait bien un amour déchirant, peut-être aussi charnel, et non seulement "visuel", avec l'être mis en image. Alors les regards deviendraient gestes gracieux et libres à venir, de même que les gestes deviendraient regard intensifs et pleins.

« Chant d’insomnie

Amour hélant, l'Amoureuse viendra,
Gloria de l'été, ô fruits !
La flèche du soleil traversera ses lèvres,
Le trèfle nu sur sa chair bouclera,
Miniature semblable à l'iris, l'orchidée,
Cadeau le plus ancien des prairies au plaisir
Que la cascade instille, que la bouche délivre. »

René Char, Lettera amorosa

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