Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 16:07

Moyens et finalités possibles de la lutte anticapitaliste révolutionnaire

Par Benoît Bohy-Bunel

Sommaire

1) Enjeux généraux

2) Le syndicalisme ou le conseillisme révolutionnaire

3) L’abolition de la propriété privée des moyens de production

4) L’abolition de l’Etat, du pouvoir capitaliste, et les vecteurs de cette abolition

a) Pourquoi exiger une abolition de l’Etat ?

b) Critique d’une tendance actuelle à naturaliser la catégorie moderne de l’Etat

5) Deux visées face au pouvoir qui nous soumet : une visée d’abolition progressive et une visée d’abolition irruptive

6) Une troisième voie, idéaliste mais régulatrice. Réflexion sur le pouvoir et la puissance.

a) Pouvoir et puissance : deux formes antithétiques

b) Digression : « la puissance contre le "nihilisme" », une proposition dangereuse ou stérile

c) Synthèse métaphorique et ontologique

7) La question de la violence, et des stratégies de lutte non forcément « légales » relativement au droit bourgeois

a) Le meurtre dans la lutte anticapitaliste entraîne avec lui un grand danger

b) La puissance subversive des travailleurs et travailleuses : leur capacité à détruire les machines qui les réifient

c) La lutte révolutionnaire n’est pas un « jeu de piste » « amusant »

d) La question de la non-légalité déterminée par la bourgeoisie

e) Le sens du mot « abolition »

f) Détruire les machines avec les machines. Transmuer le principe de la technique plutôt que l’abolir.

g) Détruire les dispositifs de destruction

h) Saboter au sens large

8) La « politique politicienne » dans la lutte

9) L’extension du prolétariat, l’internationalisme, et leurs enjeux aujourd’hui.

10) L’association à la lutte anticapitaliste des individus soumis aux dissociations raciste-coloniale, sexuelle-patriarcale, rationaliste-validiste, technique-naturaliste, ou des êtres subissant en général le fonctionnalisme effréné du productivisme marchand

11) Conclusion

Appendice : un horizon (la dialectique du maître et de l’esclave)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Enjeux généraux

 

L’analyse se concentrera sur un développement des concepts de fétichisme, d’aliénation et de réification (Marx, Lukàcs), et sur les finalités et moyens pratiques que ces concepts radicalement critiques pourraient induire.

Mais nous n’acceptons pas cette idée que Lukàcs expose dans L’Etat en tant qu’arme (1924) :

« Le prolétariat continue donc à l'aide du système soviétique en tant qu'Etat la même lutte qu'il avait menée auparavant contre le pouvoir d'Etat capitaliste, et doit anéantir économiquement la bourgeoisie, l'isoler politiquement, la désagréger, la soumettre idéologiquement. Mais en même temps il doit devenir pour toutes les autres couches sociales qu'il a soustraites à la sphère d'influence de la bourgeoisie, un guide en vue de la liberté. »

L’histoire nous aura appris que cette idée d’une lutte prolétaire qui se poursuit à l’aide d’un système étatique, et qui devient ainsi un « guide » (Führer en allemand) vers la « liberté », ne favorise en rien l’émancipation, ni même l’abolition du travail ou de la structure marchande, mais consolide au contraire de telles structures. Ce pourquoi nous considérons que Lukàcs est contradictoire sur ce point et que, si nous voulons être fidèles à la radicalité qu’il exprime dans Histoire et conscience de classe, concernant la vocation très précise des sujets révolutionnaires, et aux enjeux de cette vocation, liés à l’abolition de la réification, nous devrons contredire ses propres positionnements « politiques », affirmés à partir de 1924 (ici, positionnements trop favorables à ce qui allait devenir un véritable totalitarisme économique et bureaucratique, à un véritable capitalisme d’Etat, comme le comprirent Maximilien Rubel, et Castoriadis, en leur temps).

Par ailleurs, si l’on met de côté cette tendance autoritaire lukàcsienne qui tardivement se confirmera, et si l’on en reste seulement au chapitre d’Histoire et conscience de classe qui nous occupera (« La réification et la conscience du prolétariat »), il faut bien dire que Lukàcs, lorsqu’il décrit ici la vocation révolutionnaire des sujets prolétaires, explicite très puissamment ce qui est à la base de cette vocation, en développant toutes les conséquences d’une dialectique entre valeur et valeur d’usage qui vient les affecter à la racine même de leur vie, dans la mesure où une partie de leur activité serait « devenue » « marchandise », mais que néanmoins, cette description n’est plus insérée dans un devenir historique concret et précis, et que Lukàcs, à travers ces développements, se montre trop idéaliste, trop hégélien, ce qui est dommageable du point de vue du pragmatisme, du réalisme révolutionnaires.

Le devenir dialectique d’un « Prolétariat » quelque peu hypostasié ressemble trop, avec Lukàcs, à la conscience hégélienne qui, s’objectivant pour se faire conscience de soi, se réalise finalement comme esprit, puis, se réfléchissant, comme savoir absolu (totalisation concrète des discours théorico-pratiques, pensée « complexe » concrètement réalisée, etc.). Dans ce procès, la contextualité socio-historique a presque disparu, alors qu’elle était très présente dans les premiers moments de l’analyse. On ne sait donc pas trop avec Lukàcs ce que seront les enjeux politiques précis de la lutte, ni les moyens éventuels de la lutte, ni ce qui pourra déclencher cette lutte (d’où l’écueil autoritaire un an plus tard, qui ne manifeste qu’une forme d’impuissance à penser la lutte hors des cadres pré-imposés par le régime soviétique). Tâchons de dépasser ces écueils idéalistes lukàcsiens, en déterminant au moins quelque peu, de telles orientations, en restant fidèles à l’intention générale lukàcsienne, mais en comprenant également des actualisations et complexifications nécessaires.

Nous éloigner ainsi de Lukàcs nous autorisera à décrire plus complètement notre réalité contemporaine, et donc à dépasser réellement toutes les limitations idéologiques et historiques des analyses lukàcsiennes qui posent encore problème, comme nous devons le répéter.

 

2) Le syndicalisme ou le conseillisme révolutionnaire

 

Les individus prolétarisés ne prennent conscience d’eux-mêmes, de leur vocation révolutionnaire, qu’au sein des luttes sociales et politiques concrètes contre la bourgeoisie. C’est ainsi qu’ils tendent à devenir une classe révolutionnaire effectivement, et non seulement potentiellement. L’avantage stratégique (ou dialectique), fondé sur le fait que leur propre activité vécue est réduite à l’état de « marchandise », n’est rien en lui-même si les individus prolétarisés ne deviennent pas une classe pour soi, en s’organisant politiquement.

Le « syndicalisme révolutionnaire », comme principe général de la lutte que nous allons tenter de définir, vient donc jouer un rôle décisif. En tant que tel, il ne s’opposera pas au conseillisme autonome pratiquant la démocratie directe, mais il l’implique au contraire. Et ce conformément à ce que Marx affirme en 1847 dans le Manifeste du parti communiste, quoiqu’en décontextualisant aussi cette sentence quelque peu : « le mouvement autonome de l'immense majorité dans l'intérêt de l’immense majorité ». Un syndicat non autonome, bureaucratique, ou hiérarchique est une contradiction dans les termes, dans la mesure où les outils de l’émancipation doivent être déjà la pratique concrète de l’émancipation.

Mais il s’agirait aussi d’exprimer une tension inhérente à tout syndicalisme révolutionnaire, tension qui n’est peut-être qu’apparente. En tant que tel, le syndicalisme, s’il ne vient que maintenir des droits garantis pour les travailleurs, ne fait que maintenir une distribution plus « juste » des catégories du capitalisme (valeur, argent, marchandises), en minimisant l’extorsion de plus-value, mais il n’abolit pas ces catégories, et ne dépasse donc pas le capitalisme au sens strict, ni donc l’exploitation. L’idée d’un « syndicalisme révolutionnaire » serait donc une contradiction dans les termes.

Néanmoins, nous pensons que les deux mouvements ne s’excluent pas complètement : lorsque les travailleurs et travailleuses, ou exclu-e-s du travail, dans les luttes syndicales révolutionnaires, revendiquent des conditions de travail et des salaires plus dignes, ou un accès à l’emploi moins discriminant, ils soulignent, plus profondément, la logique en soi scandaleuse de la valorisation capitaliste et de l’exploitation qu’elle suppose ; certaines victoires sur le terrain de la redistribution « plus égalitaire » des catégories ne seraient pas à interpréter comme des fins en soi, mais elles impliqueraient une dynamique plus vaste qui viendrait revendiquer l’abolition de ces catégories elles-mêmes, dans la mesure où leur inégale distribution, qui ne sera jamais totalement dépassée tant que leur logique perdurera, repose sur leur aberration de fait qui les rend en tant que telles nuisibles en soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toute dynamique syndicaliste lutte a priori pour une plus égalitaire distribution des biens. Elle lutte donc, plus généralement, pour l’égalité elle-même entre les individus. Mais l’égalité réelle n’existera, collectivement, que lorsque ces biens ne seront plus conçus de façon marchande. Donc toute dynamique syndicaliste conséquente vise, en dernière instance, l’abolition de cette structure marchande en elle-même, avec tout ce qu’elle signifie (travail, argent, valeur), et ses revendications concrètes, visant une distribution plus « juste » des marchandises, transitoirement, sont à comprendre en tant qu’elles s’insèrent dans une dynamique plus globale qui vient abolir la catégorie même de marchandise, à travers sa dissolution toujours plus aggravée. C’est ainsi que nous pourrions comprendre le projet d’un « syndicalisme révolutionnaire » au sens strict, qui n’est donc pas un oxymore, mais qui est même, en tant qu’autonome, indépendant, non hiérarchique, non autoritaire, et directement démocratique, le « syndicalisme » en tant qu’il serait effectivement cohérent, non clivé, non dissocié. Autrement dit, un syndicalisme révolutionnaire ferait exploser les structures réformistes ou bureaucratiques existantes, pour exister : il ne serait plus « syndicalisme » au sens strict.

Un tel « syndicalisme » s’auto-abolissant comme tel, en outre, de fait, ne défend pas simplement les travailleurs et travailleuses, mais bien aussi les chômeurs et chômeuses, exclu-e-s du système productiviste, qui sont les premiers individus à pâtir de ce système, ainsi que les individus assignés à des « genres », « sexualités », « races », « irrationalités », « invalidités », dévaluants, subissant particulièrement la violence du monde du travail, et de ses exclusions et discriminations...

Un tel syndicalisme ne peut être bureaucratique, par définition, ni même fixement « institutionnalisé », mais il est une dynamique qui se recompose radicalement lors de chaque lutte spécifique, en fonction des exigences spéciales de ces luttes, et des potentialités fédératives nouvelles qu’elles permettent : il est de ce fait un conseillisme spontané et autonome, qui vient aussi dynamiter les sectorisations et spécialisations clivantes des bureaucraties syndicales anciennes, qui tendent à orienter les luttes vers des positions réformistes, qui tendent à minimiser le désastre et les menaces qui arrivent, et qui tendent à empêcher des jonctions porteuses entre différents individus aux intérêts communs, mais dont les « représentants » autoritaires s’opposent stérilement, de façon « politicienne », pour défendre finalement des intérêts privés.

Il est évident que dans un tel cadre théorico-pratique, il n’y aura plus de « syndicat » du tout dans une réalité post-révolutionnaire, plus libre et plus égalitaire, qu’il aura éventuellement rendue possible. L’abolition du travail comme soumission, inégalité, et abstraction, abolition qu’il vise, signifie bien la non-nécessité de fait, dans cette société future plus souhaitable, de tout syndicat. Il ne s’agit pas d’auto-organiser, ou d’autogérer des « camps de travail » « après » le capitalisme, pour produire des marchandises « vertueuses » ou « utiles », puisque cette « auto-gestion » (self-management en anglais) sera encore le capitalisme, avec ses abstractions réelles s’automouvant.

 

 

3)L’abolition de la propriété privée des moyens de production

 

Abolir le capitalisme, au sens strict, ce serait abolir les catégories modernes, abstraites-réelles, naturalisées par les économistes bourgeois, fétichisées par une théologie politique protestante, et qui accompagnent un projet matériel, toujours en extension, toujours plus colonisateur, de domination des choses sur les êtres : soit les catégories de la marchandise, du travail, de la valeur et de l'argent.

 

Mais « abolir » pratiquement les catégories capitalistes, en ce qu'elles enveloppent aussi une réalité matérielle, sera ici une visée peut-être encore trop vague, et on ne sait toujours pas trop comment cela peut se faire concrètement. Un enjeu central sera bien sûr l’abolition de la propriété privée des moyens de production. Car la dynamique tautologique de la valeur s’autoconservant indéfiniment, au fil de son accroissement dans la circulation (A-M-A’), logique qui sera le fondement de la structure marchande, de l’argent en tant qu’argent, du devenir-abstrait du travail, repose essentiellement sur l’exploitation de la force de travail à laquelle sera soustraite une plus-value, exploitation qui est elle-même indissociable du fait que les moyens de production sont possédés par des propriétaires privés (les capitalistes). Ainsi, abolir la propriété privée bourgeoise, ce pourrait bien être une condition essentielle pour abolir la marchandise, le travail, la valeur, et l’argent. Seulement, faudra-t-il remplacer cette propriété privée par une « propriété collective des moyens de production » ? Rien n’est moins sûr. Car dans ce terme : « propriété collective des moyens de production », il y a encore trois concepts qui supposent des évaluations « formelles » qui ne nous auront pas du tout fait sortir du paradigme « économique », c’est-à-dire capitaliste : « propriété », « moyens » et « production » :

  1. La « propriété » en effet est une modalité de « l’avoir » qui engage une forme juridique contractuelle qui repose sur une séparation-liaison formelle entre le possédant et la chose possédée qui n’émerge fondamentalement qu’avec le capitalisme, et qui est une forme de fétichisation de « l’avoir ».
  2. Les « moyens » s’insèrent dans une logique utilitariste formelle où « ce qui est utile en général » est ramené à une unité indifférenciée et abstraite, logique qui n’émerge fondamentalement que dans le cadre capitaliste, dans lequel la valeur d’échange aura besoin d’une définition générale et non-spécifique de l’usage pour s’exprimer.
  3. La « production » est un concept qui suppose que l’on isole une partie des activités humaines (les activités produisant des biens « échangeables » en général, ou des biens « utiles socialement » en général), isolement qui n’a rien de « naturel » ou de transhistorique, mais qui émerge fondamentalement au sein du capitalisme.
  4. Quant au terme « collective » (propriété « collective »), il fera donc plus penser à un remaniement du « travailleur collectif » au sens capitaliste dans un tel contexte, qu’à l’émergence d’une collectivité concrète et dynamique comprenant des subjectivités qui se seraient réellement émancipées à l’égard du joug des abstractions réelles.

Ainsi donc, abolir la propriété privée des moyens de production est une condition nécessaire mais non suffisante pour abolir définitivement le capitalisme. Le dit « communisme » qui prônera une « propriété collective » en un sens utilitariste et productiviste ne sera jamais qu’un capitalisme prétendument « amélioré », « humanisé », mais n’ayant en rien aboli les structures formelles agissantes de la structure marchande. L’enjeu serait d’abolir un « droit » au sens juridique-formel bourgeois sans vouloir le remplacer par un autre « droit », également juridique-formel (intrinsèquement bourgeois). D’inventer des relations interhumaines qui ne soient plus médiatisées par des formes pseudo-contractuelles transcendantes et fétichisées, d’inventer des relations entre les individus et les choses qu’ils imaginent, créent, manipulent, transforment, intègrent, qui ne soient plus médiatisées par des « valeurs » clivantes et dissociantes.

Un ensemble d'individus au sein d'une communauté, qui créent de façon autonome et fédérée les conditions de leur vie, certes, ont besoin de faire des biens qu'ils manipulent et transforment dans cette optique leurs "biens propres". Mais cette façon de posséder pour soi des biens, lorsqu'elle suppose une médiation contractuelle purement formelle et privative, privée au sens négatif et exclusif, exclut ce genre d'appartenance qualitative au monde, en intercalant entre soi et les choses des séparations abstraites et des conventions nivelantes. Un droit non séparé des êtres qui le vivent, qui articulerait le commun et le propre, la collectivité et l'incarnation de chacun et chacune, ne revendiquerait plus une telle "propriété" formelle-négative, mais définirait des appropriations possibles dont la spécificité n'est plus niée par une totalisation juridique-transcendante.

Marx lui-même nous indique une certaine voie à ne pas suivre, dans la Ière partie de sa Critique du programme de Gotha, en insistant sur le fait que le mouvement ouvrier ne saurait remplacer une égalité formelle bourgeoise (réellement inégale, dans la distribution même) par une autre égalité formelle dite « plus justement distribuée », dans la mesure où toute égalité seulement formelle demeure essentiellement une inégalité réelle, qu’on le veuille ou non (absurdité de l’idée de « rétribution » égale du « travail », toute « rétribution » et tout « travail » supposant des inégalités de fait, puisque nous n’avons pas tous a priori les mêmes forces, ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes désirs ; misère de tout marxisme économiciste et dogmatique : Badiou, Althusser, Zizek, Negri, etc.).

« De chacun selon ses dispositions conscientes, à chacun selon ses souhaits formulés ». Telle sera peut-être une maxime envisageable pour une réalité post-capitaliste au sens strict. Mais ce n’est pas à un individu isolé de le dire, de toute façon, même s’il pense exprimer ce que des « camarades » auront transmis. « De chacun selon ses formulations, à chacun selon ses intentions », répondrons-nous donc à notre propre maxime.

Mais sur ce point, rien de plus ne peut être dit, car ce qui n’a jamais existé ne peut se dire que vaguement, puisque les mots qui existent ne décrivent jamais que ce qui a toujours existé, et trahissent donc nécessairement ce qui vient, et qui est nouveau en tant que nouveau.

 

 

4) L’abolition de l’Etat, du pouvoir capitaliste, et les vecteurs de cette abolition

a) Pourquoi exiger une abolition de l’Etat ?

L’abolition nécessaire du droit formel bourgeois qui fonde la propriété privée des moyens de production, renvoie à l’abolition nécessaire de l’Etat en tant que tel, puisque c’est bien l’Etat qui fait exister et maintient ce droit. Il n’y a pas d’abolition des catégories capitalistes sans abolition de l’Etat. En effet, l’Etat n’est jamais que la marchandise, la valeur, le travail, et l’argent, eux-mêmes, dès lors qu’ils prennent une forme « politique ». L’Etat ne fait que gérer ces catégories, leur mouvement, leur développement, et leur distribution. L’Etat ne fait que gérer, mécaniquement et bureaucratiquement, une extorsion de la plus-value, un vol institutionnalisé, qui devra être le plus « régulé » possible. Il organise méthodiquement et patiemment l’exploitation, la déshumanisation, et la réification générales. Les individus exigeront dans un premier temps que l’Etat leur rende des « droits » qu’ils perdent toujours plus, mais à chaque fois, au fil de ces revendications, ils comprendront toujours plus la nécessité d'abolir les formes abstraites-réelles destructrices qu'il développe de façon morbide. La marchandise, l’argent, le travail, la valeur, sont la misère en soi. L’Etat n’est que la forme politique de ces catégories.

L’Etat sera la gestion politique de la misère, de la dislocation des sujets, de leur déprise et de leur dépossession, il sera le plus grand défenseur de la logique qui fait que les sujets ne peuvent plus du tout vivre tout ce que leur vie contient, à titre de totalité concrète et vivante, de multiples potentialités, virtualités, intentions, il sera le principe politique de ce qui vole nos vies.

L’Etat, que "nous" sommes donc aussi, soigne, éduque, instruit, étudie, gère, protège, sécurise, pacifie, surveille, punit, harmonise, régule, légifère, juge, enferme, cloisonne, transporte, déporte, transmet, communique, représente, administre, socialise, spécialise, rend « compétent », « efficace », humanise, féminise, virilise, occidentalise, orientalise, discrimine, distingue, intègre, désintègre, catégorise, juge, et ce toujours dans un seul même but : rendre possible l’extraction d’une valeur « réelle » toujours plus « illusoire », en provoquant la déréalisation toujours plus consentie du principe qui "réalise" les individus sociaux en tant qu’il les réifie, pour les atomiser et les décomposer complètement finalement.

Si nous avons fait du soin, de l’éducation, de l’écoute, de la sociabilité attentive, de la transmission, de la justice au sens strict, de la paix, de l’amour, les principes de notre vie, de notre activité quotidienne, les buts mêmes de notre existence, alors nous ne pouvons pas tolérer que de tels principes ne soient plus que des instruments « spécialisés » et disloquants, que des moyens inessentiels, que des outils idéologiques ou pratiques de conditionnement, d’encadrement, d’enfermement, de violence symbolique et réelle, d’oppression contre les femmes, contre les individus assignés à une « race », à un « genre » déqualifiant, à une « sexualité » clivante, à une « infirmité » quelconque, des instruments au service d’une exploitation et d’une déréalisation des individus qu'il s'agirait de "réguler".

Si vraiment nous donnons du sens à notre activité quotidienne, mais si hélas nous ne sommes jamais que des « fonctionnaires » qui « fonctionnent », par exemple, et que pour nous la découverte et le partage des livres et des savoirs, le soin au sens global, la défense des plus vulnérables, la recherche, l’aide, la pratique solidaire, l’écoute, la transmission, sont pourtant beaucoup plus que de simples « fonctions mathématiques », quantitativement appréhendées, mesurées, que toutes ces activités sont avant tout pour nous des combats réels qui importent, des rencontres vraies entre subjectivités vibrantes mais souffrantes, que le formalisme abstrait et bureaucratique de l’abstraction étatique ne saurait recouvrir complètement, alors nous ne pouvons continuer à vouloir nous voir réduits de la sorte, et nous devons bien souhaite sortir nous-même du cadre étatique-capitaliste (le comble du comble, soit dit en passant, c’est que ce discours pourra presque concerner certains « hauts » « représentants » de l’Etat « républicain » lui-même, tels qu’ils auront vécu peut-être un passé renvoyant à ce qui est dit là, quoiqu’ils ne s’en rendront jamais compte, hélas).

Auto-abolition au moins partielle de l’Etat, que « nous » « sommes », un idéal régulateur, à toujours différer quelque peu, de ce fait.

 

b) Critique d’une tendance actuelle à naturaliser la catégorie moderne de l’Etat

Mais entrons dans le vif du sujet, c’est-à-dire dans la polémique. Une proposition sincère et vécue, hélas, sera toujours parasitée par les « mouches de la place publique », pour paraphraser un philosophe qu’il serait malvenu de nommer ici. On n’entendra donc plus ce qui se dit là, on supposera qu’un nouveau désir vain de s’exhiber publicitairement se manifeste encore, car précisément, certains publicitaires officiels de la pensée « critique », qui n’incarnent plus leurs paroles, essentiellement phatiques, depuis longtemps, auront déjà monopolisé le débat en ce qui concerne ces sujets, pour remplir leur fonction d’idéologues à la botte des puissants : la fonction qui consiste à constamment constituer des écrans de fumée pour que l’essentiel, l’évidence, le scandale, ne soit surtout pas dit.

Prenons donc au hasard l’un de ces idéologues (sélectionné à partir d’un échantillon représentatif et rigoureusement randomisé), et considérons que les objections que nous lui ferons s’adresseront à tous ceux qu’il « représente », puisqu’il n’est jamais, en vertu d’une auto-réification pernicieuse, que l’exemplaire parmi tant d’autres d’un « type » d’individus pseudo-critiques particulièrement en vogue aujourd’hui.

Lorsque Frédéric Lordon nous parle d’ « Etat », il nous parle de quelque « Etat général », de quelque mode d'organisation traversant toutes les sociétés humaines dans l'histoire, qui se fonderait sur quelque verticalité vague, sur quelque « affect commun » spinoziste, sur quelque transcendance confuse et purement théorique du « social » - holistique ou « durkheimienne », par exemple (Cf. Lordon, Imperium, chapitres 1, 2, 3 et 4).

Ses deux références théoriques pour fonder une telle "généralité" transhistorique de "l"Etat", Spinoza et Durkheim, comme références très historiquement déterminées (Hollande libérale du XVIIème siècle, sociologie française bourgeoise), renverront bien sûr à une façon de projeter une vision du monde moderne, bourgeoise, idéaliste, et donc en rien "universelle" ou "transhistorique", sur une réalité prémoderne, de façon tout à fait anachronique et non rigoureuse. La "nature humaine" affective d'un Spinoza, ou la méthodologie "scientifique" de la sociologie durkheimienne, si elles prétendent décrire une "nature" de "l'homme" et des "sociétés", ne sont bien sûr que des auto-contradictions, puisqu'un tel naturalisme n'a lui-même rien de naturel ou d'éternel, mais demeure inscrit dans un projet productif moderne très situé. C'est sur la base d'une aberration épistémologique de principe que Lordon développe donc finalement des discours vides et dont la portée est exclusivement idéologique.

Cet « Etat général » lordonien, qui n’existe que dans la tête d’un économiste (petit-)bourgeois, par sa non-spécificité, renverra, au premier abord, au désir cyniquement masqué de faire passer notre Etat-nation moderne, gestionnaire de la dépossession, colonialiste, raciste et patriarcal, pour une forme en elle-même indépassable et immuable. Il apparaîtra d’abord comme un outil idéologique fondamentalement contre-révolutionnaire, de la même manière que les outils idéologiques des économistes bourgeois par lesquels ils naturalisent les catégories de la valeur, de la marchandise, du travail, et de l’argent, tendent à faire passer le système capitaliste pour un système naturel et éternel, qu’il serait donc vain de combattre.

Lordon nous dira, de façon très étrange, que « l’Etat général », cet élément de « transcendance » qui serait propre à toute organisation collective, régirait non seulement la politique moderne bourgeoise, mais aussi les communes libertaires fédéralement liées entre elles, puisque le principe de la fédération suppose des éléments de « verticalité ». Mais identifier toute « verticalité » au principe « étatique » repose en fait ici sur un glissement conceptuel purement rhétorique, non rigoureux, et absolument pas sérieux, qui n’apporte absolument rien en termes de description de la réalité effective et vivante, mais qui apporte certes beaucoup du point de vue d’une idéologie désireuse de masquer la concrétude des rapports sociaux. Rappelons simplement que la verticalité fédérale du communalisme libertaire, verticalité toute relative, et non nivelante, puisque partant radicalement de l’horizontalité de la base, et s’opposant à toute forme de centralité « politique », est par définition la négation du principe étatique en lui-même, principe étatique qui n’est rien d’autre que le principe « politique »-séparé moderne, bourgeois, par excellence, certes tributaire également, mais de façon relative, en Europe, du monarchisme absolutiste. L’Etat-nation en lui-même, en effet, avec ses frontières relativement fixes et délimitées, sa juridiction formelle fondée sur un « droit » défendant la propriété privée, son appareil militaire et policier, est avant tout une nécessité du point de vue d’un libre-échange moderne qui tend à se mondialiser toujours plus, dans la mesure où les partenaires ou concurrents économiques devront avoir des contours bien dessinés, des systèmes de défense et des formes juridiques homogènes, pour entrer dans la guerre économique globale.

Mais un doute nous vient soudainement. Oui, peut-être au fond ne devrions-nous pas critiquer Lordon de la sorte, puisqu’il aura admis qu’il défend lui-même « l’Etat général » (il le doit bien, puisqu’il serait avec lui une nécessité éternelle), et qu’il admet que le communisme libertaire lui sera également soumis, si bien qu’il n’est pas exclu qu’il puisse un jour « défendre » ce communisme libertaire. Mieux, il affirme en fait lui-même, plus loin dans son ouvrage, que nous devrions tâcher de nous émanciper quelque peu dudit « Etat général » (chapitre 9, « Tendre vers l’universel »). Il se rapprochera donc « dangereusement » des libertaires, cela semble de plus en plus évident. Il pourrait bien substituer aux « affects communs » fondant les « communautés » en tant que passifs (auto-affection des supporters de foot nationalistes, par exemple), l’idée d’une « raison » agissante fondant des « affects actifs » (étant ici assez spinoziste, à nouveau). Il pourrait donc tout à fait lui-même devenir un défenseur du communisme libertaire, dans la mesure où celui-ci correspondrait bien à ses critères d’une structure politique non seulement « naturelle » (l’Etat général est maintenu dans cette collectivité fédérale selon lui), mais aussi plus « saine » (les individus sont plus émancipés à l’égard dudit « Etat général » dans cette forme d’auto-organisation, moins soumis aux affects passifs, et plus « intégrés » à l’universel). Peut-être donc avons-nous d’emblée mal interprété son geste, en supposant que son concept essentialiste était purement idéologique, et favorable à la bourgeoisie. Il se pourrait donc bien qu’il nous rejoigne finalement, et qu’il devienne un jour, lui aussi, libertaire (par politesse et pudeur, toutefois, nous ne lui dirons pas que ce qu’il appellera encore assez bêtement « Etat général » ne sera en fait qu’une forme d’auto-organisation fondée sur le partage et la sociabilité concrète et vivante, qui aura exclu depuis bien longtemps toute forme étatique-séparée transcendante et abstraite).

Seulement, les choses hélas ne s’arrêtent pas là. Car, au fond, Lordon voudra-t-il être vraiment un « critique du capitalisme » effectivement cohérent, en prônant l’abolition de l’Etat-nation moderne, au profit de formes d’organisations non marchandes et non formellement séparées des individus ? Certainement pas, et cela est très explicite si l’on considère l’ensemble de son « œuvre » et de son « engagement » (nationalisme flou et tendancieux dans Imperium, tendances régulationnistes pour « relancer la croissance et l’emploi », dans ses articles du Monde diplomatique, ou dans le « Manifeste des économistes atterrants », qu’il a co-signé, flirt avec les protectionnistes du Front de gauche ou du torchon Fakir, etc.). Il s’agit bien plutôt pour lui d’insinuer que, puisqu’après tout le communalisme libertaire serait aussi une forme d’étatisme, ce seront bien les libertaires qui devront se ranger dans le rang, et cesser de critiquer l’Etat moderne sous sa forme autoritaire, centralisée et bourgeoise. La finalité étant bien, avec Lordon, comme on le sait, une sorte de keynésianisme un peu radicalisé, mais qui ne change pas essentiellement les fondements de la structure marchande, de l’exploitation, et de la dépossession institutionnelle, avec en arrière-fond un sentiment national naturalisé (naturalisé en vertu d’une interprétation spinoziste des « affects communs », certes contrebalancés par des affects plus actifs, plus « raisonnables », mais de façon très relative, avec tous les écueils, déjà relevés, que cela suppose, sans parler de la dérive fascisante qui sera toujours liée à l’idée d’une naturalité du « sentiment national »).

Il n’y a pas d’« Etat général ». Il n’y a que des idéologues, se situant du côté des puissants, qui tendent à naturaliser, à projeter dans quelque généralité transhistorique confuse, des catégories purement modernes, et en tant que telles vectrices d’aliénation et d’oppression, pour rendre plus naturel le monde lamentable qu’ils défendent, et donc pour que nous ne voulions plus le combattre.

Il n’y a pas d’« Etat général », pas même d’un point de vue purement théorique ou épistémologique. Comme l’indique Hegel, c’est la déterminité d’un concept, sa différenciation, son ancrage historique, sa projection dans un devenir complexe et pluriel, réfléchie finalement en elle-même, qui fait sa consistance et sa teneur, sa densité et sa force. Le concept d’« Etat général » lordonien n’est qu’une pure extension qui n’a pas la force de se rassembler, et qui exhibe impudiquement, de façon lamentable, un pur souci d’édifier un lectorat hébété et sans orientation (certains électeurs du Front de gauche, ou certains lecteurs de Fakir, par exemple). Il est comparable aux concepts creux que les romantiques, qui ont tant agacé Hegel en son temps, proposaient pour en imposer à un public qui ne voulait plus penser, mais ressentir, être ému, soulevé, édifié (« intuition absolue », « Dieu », « Moi », « « être », etc.).

Mais l’être purement indifférencié est identique, strictement, au néant, nous rappelle Hegel, il ne faudrait pas l’oublier (Phénoménologie de l’esprit, I, « La certitude sensible »). Et il ne faudrait pas oublier non plus que la philosophie romantique, édificatrice (et nationaliste), annonçait déjà les phénomènes de la société de masse, de la massification des consciences au sein, précisément, d’un affect commun (sublime, extase, crainte, horreur, etc.), et non plus d’un projet réflexif, critique, et actif, collectif-commun. Certains considéreront que cette massification à dimension affective ou esthétique sera la condition de possibilité du totalitarisme moderne (cf. Benjamin, Arendt, Nancy, Lacoue-Labarthe).

Par ailleurs, enfin, concernant cette question d’une « raison » fondant des « affects actifs » (Imperium, chapitre 9), qui pourrait venir contrecarrer de tels « affects passifs », sans pour autant abolir complètement leur prétendue « unité organique communautaire » qui fonde pourtant leur passivité de principe (« raison » donc qui pourra être spinozienne, kantienne, ou bourgeoise en général, mais purement formelle en dernière instance), nous rappellerons qu’elle n’est, dans la bouche d’un idéologue keynésien, que le devenir-pseudo-éthique d’une rationalité instrumentale unidimensionnelle purement fonctionnelle, dont la « régulation plus vertueuse » ou l’emploi « réajustant » ne fera que confirmer l’extension du désert et de la désolation (Cf. Adorno, Horkeimer, Benjamin, Marcuse, Arendt). Elle s’opposera donc également de fait audit projet réflexif, critique et actif, collectif-commun, révolutionnaire en soi, que nous défendons, qui n’est rien d’autre qu’un projet de lutte de tous les individus réifiés ou dominés, vers le post-capitalisme au sens strict (non-autoritaire, non-étatique, non-économique).

Tout ceci étant donc dit avec Hegel (qui critique simultanément la pensée romantique et le formalisme d’entendement), mais aussi contre lui (qui sombra finalement dans ces écueils qu’il dénonça, en sacralisant une forme étatique abstraite et édifiante, et qui sera « devenu » vraiment cohérent avec Marx, en tant que Marx prône finalement un post-capitalisme non-étatique). C’est-à-dire, finalement, pour Hegel (pour qu’il cesse de se contredire).

Mais ne nous éloignons pas trop, et répétons que, dans une perspective hégélienne, ou plutôt marxienne, historique et matérialiste au sens strict, « l’Etat général » lordonien n’a aucune consistance, ses déterminités étant absentes, et la force pour les rassembler également.

« A ce dont se satisfait l’esprit, on peut mesurer l’ampleur de sa perte ! »[1].

« Ces rêves innocents et puérils forment le noyau de la philosophie actuelle des Néo-Keynésiens, qui, en France, n'est pas seulement accueillie par le public avec un respect mêlé d'effroi, mais est présentée par les héros philosophiques eux-mêmes avec la conviction solennelle que ces idées d'une virulence criminelle constituent pour le monde un danger révolutionnaire. Il s’agira bien de démasquer ces moutons qui se prennent et qu'on prend pour des loups, de montrer que leurs bêlements ne font que répéter dans un langage théorique les représentations des bourgeois occidentaux, et que les fanfaronnades de ces commentateurs philosophiques ne font que refléter la dérisoire pauvreté de la réalité du capitalisme mondial. Il s’agira bien de ridiculiser ce combat philosophique contre l'ombre de la réalité, qui convient à la somnolence habitée de rêves où se complaisent les individus réifiés, et de lui ôter tout crédit.

Naguère un brave homme s'imaginait que, si les hommes se noyaient, c'est uniquement parce qu'ils étaient possédés par l'idée de la pesanteur. Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation, par exemple, en déclarant que c'était là une représentation religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à l'abri de tout risque de noyade. Sa vie durant il lutta contre cette illusion de la pesanteur dont toutes les statistiques lui montraient, par des preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses. Ce brave homme, c'était le type même des philosophes révolutionnaire néo-keynésiens post-modernes. Aucune différence spécifique ne distingue l'idéalisme keynésien de l'idéologie de tous les autres peuples. Cette dernière considère, elle aussi, que le monde est dominé par des idées, que les idées et les concepts sont des principes déterminants, que des idées déterminées constituent le mystère du monde matériel accessible aux philosophes. »[2]

« Le désert croît. Malheur à qui protège le désert ! » (Anonyme)

Cette digression était nécessaire, car l’idéologie, même et surtout l’idéologie « réformiste » dite « extrême » (ou qui peut même se dire, de façon absolument aberrante, « révolutionnaire » : on ne parle pourtant que de mélenchonisme, de keynésianisme ici !), cette idéologie donc parasite toujours la compréhension claire des enjeux de la critique, de telle sorte qu’elle fera apparaître un discours radical cohérent comme un discours de forcené, ou d’adolescent naïf et inconséquent (tel est bien son rôle explicite). Pourtant la naïveté et l’inconséquence, l’idéalisme et l’utopisme seront plus du côté de ceux qui tiennent à simplement réaménager le capitalisme, en considérant donc implicitement qu’il est éternel, et qu’ils se prolongera indéfiniment (bêtise folle, puisque nous voyons que le capitalisme s’autodétruit asymptotiquement, et que le sens de cette asymptote pouvait bien renvoyer à une disparition précoce de tout ce qui est humain, vivant, ou terrestre) ; là où la lucidité, le pragmatisme, le réalisme, et la conscience « adulte » et responsable seront plutôt du côté de ceux qui identifient l’absurdité consistant à vouloir édifier, à vouloir construire sur un sol qui se dérobe toujours plus, et l’urgence qu’il y a à anticiper le passage nécessaire à des formes radicalement autres d’auto-organisations collectives, au niveau le plus universel, au niveau cosmopolitique, dans la mesure où la désolation elle-même s’est globalisée.

Nous inverserons donc les rôles, pour que chacun reste à la place qui est la sienne, et ce en tant que libertaires radicalement critiques, et cohérents, défendant un post-capitalisme au sens strict, et nous traiterons donc Lordon, ce niais ivre de fétiches, avec la même condescendance qu’il a utilisée pour, pense-t-il, nous « dégriser » ou nous « déniaiser », dans son prêt-à-penser indigent (Imperium), et cette fois-ci de façon tout à fait légitime.

 

 

5) Deux visées face au pouvoir qui nous soumet : une visée d’abolition progressive et une visée d’abolition irruptive

 

Mais revenons maintenant à nos moutons (en congédiant poliment l’un d’entre eux, qui se sera donc fait passer fallacieusement pour un loup).

L’Etat en tant que tel, l’Etat-nation moderne, gestionnaire du capitalisme, du droit formel bourgeois, doit bien être aboli, comme il va maintenant de soi, si du moins nous souhaitons faire cesser des formes de dépossessions et de discriminations très prégnantes et très réelles. Mais l’Etat est une puissance policière et militaire. Son abolition ne se fera certainement pas sans violence (et ce n’est pas sans violence de toute façon, avant tout étatique d’ailleurs, que le mouvement qui s’engage vers cette abolition se déploie déjà aujourd’hui). La dynamique syndicale autonome, non bureaucratique, ou conseilliste-révolutionnaire peut s’engager dans ce combat, mais elle n’est peut-être pas l’unique moteur. D’autres formes encore plus autonomes peuvent émerger, et c’est leur caractère non figé, c’est-à-dire imprévisible, qui fait leur force.

Néanmoins il faut tâcher de maintenir simultanément deux visées. Dans le temps où s’organise un projet d’abolition de ce qui est nuisible pour la grande majorité des individus, devrait pouvoir déjà se vivre et se développer, dans la vie individuelle et collective, ce qui est joyeux et souhaitable, intensif et riche, incarné et libre. Vivre contre l’Etat, l’argent, la marchandise, la valeur, et le travail, ce n’est pas simplement viser constamment la pure destruction de ce qui les rend possible, mais c’est aussi vivre, le plus possible, des expériences où leur présence ne se fait pas ressentir, des expériences où la subjectivité se retrouve elle-même, émue et vibrante, partageant avec d’autres une humanité plus sereine, sans que les médiations du « marché », de l’institution « politique », ne soient plus trop prégnantes.

Lorsqu’un feu brûle dans votre cheminée, il y a deux manières de le faire cesser : ou bien vous l’aspergez d’eau violemment, ou bien vous cessez simplement d’y mettre du bois, c’est-à-dire : ou bien vous cessez simplement de l’entretenir. De même, lorsqu’un pouvoir vous opprime, il y a deux manières de le combattre : ou bien vous le détruisez avec violence, ou bien vous vous rendez le plus possible indépendant de lui, c’est-à-dire : ou bien vous cessez d’être dans des situations où vous aurez à lui obéir. Seulement, dans notre cas présent, nous ne pouvons hélas nous contenter de cesser de l’entretenir. Car ce pouvoir est aussi ce qui peut nous faire mourir de faim, ou nous tuer, ou nous empoisonner lentement et quotidiennement, sans que nous le sachions vraiment. Dans notre contexte, nous devrons donc maintenir deux visées, simultanément, une visée progressive et une visée irruptive : commencer à cesser d’alimenter le feu, au maximum, même s’il tend à se régénérer sans cesse, d’une part, et réfléchir, d’autre part, méthodiquement, aux façons les plus efficaces de l’éteindre finalement complètement. Le fait d’avoir vécu déjà des expériences riches et de s’être rendus, positivement, un tant soit peu indépendants à l’égard des médiations du pouvoir, de toute façon, sera un avantage certain pour les individus ayant lutté, lorsqu’il s’agira d’inventer des modes de vie réellement nouveaux et créatifs, une fois que ce pouvoir n’existera plus. Dans le cas contraire, nous risquerions d’être complètement désorientés une fois qu’il s’agira de vivre une certaine émancipation réelle et complète, émancipation qui est aussi un art de vivre continu qui se construit et s’apprend, et qui ne se décrète pas « du jour au lendemain ».

Certaines ZAD, en France, tenterons d'incarner, sûrement, cette exigence, avec toutes les contradictions que cela implique encore. Ou certaines communes du Mexique, d’Espagne, d'Argentine, d’Italie, certaines enclaves auto-organisées, de Detroit, de Montpellier, ou d’ailleurs. Certaines failles, brèches, relativement indépendantes à l’égard du maillage territorial étatique, et le combattant (certains collectifs de luttes, festifs, érotiques, syndicaux-autonomes, certains conseils mouvants et dynamiques, certaines assemblées révolutionnaires, certains hackings sociaux, etc.).

Un directeur de recherche au CNRS parmi d’autres, en revanche, vivant quotidiennement, tristement, l’abrutissement bureaucratique et la vanité universitaire, le déploiement d’une fonction phatique technicienne et absconse, une sociabilité d’élite et d’expert clivée, ira quelque peu à rebours de cette dynamique d’émancipation progressive, et donc n’incarnera pas au mieux cette possibilité d’une visée progressive révolutionnaire efficiente et subversive (et il aura tendance à bloquer aussi, finalement, de ce fait, sa visée irruptive et post-révolutionnaire).

Quoiqu’il en soit, l’idée d’un pur « professionnalisme » révolutionnaire, le fait d’injecter dans le geste révolutionnaire les valeurs de la compétence formelle, de l’efficacité quantitative, du rendement comptable, de la productivité abstraite, est inepte, étant donné qu’on ne peut combattre efficacement un pouvoir en lui empruntant de façon acritique ses outils d’évaluations (ceci étant dit aussi, par exemple, contre les bureaucrates de « Lutte ouvrière », du Front de gauche, du PCF, ou de la CGT) ; au contraire, en utilisant dans la lutte les armes que le pouvoir a lui-même imaginées, on ne fait que confirmer son emprise sur les consciences et sur les façons d’agir (le film Fight club en ce sens, dans le secteur de la propagande hollywoodienne cette fois-ci, est contre-révolutionnaire, puisqu’il glorifie les valeurs de la technique industrielle, de la militarisation, de la virilité masculine, de la compétence, du sérieux « professionnel », au sein même d’un mouvement qui se veut « révolutionnaire »). Il s’agirait bien sûr d’abolir effectivement toutes les formes étatiques-marchandes, ce qui suppose certains « moyens » solides, un certain esprit de « sérieux », et une certaine « efficacité ». Certains risques et certaines souffrances, également. Mais aussi et surtout, et c’est une dimension essentielle qui fait que la lutte est lutte, et non pure réaction mécanique, une certaine joie de vivre éminemment plus profonde que la morosité inconsciente du gestionnaire du capital qui mobilise une rationalité instrumentale purement désincarnée.

6) Une troisième voie, idéaliste mais régulatrice. Réflexion sur le pouvoir et la puissance.

a) Pouvoir et puissance : deux formes antithétiques

Il se pourrait aussi qu’un jour, cette morosité inconsciente des gestionnaires, politiques ou privés, du capital, aperçoive cette joie de vivre, ce courage, cette ténacité, cette soif si belle de vivre et de lutter pour que l’humanité ne cesse pas d’être, cet enracinement intensif et plein dans l’histoire des vivants qu’ils souhaitent absolument voir poursuivie, ou émergée au sens strict, qui sont ceux des individus luttant contre elle, si morne et si nihiliste, si triste et si passive, et que cette morosité, ainsi donc, finalement, finisse par désirer sa propre auto-abolition, la destruction de son propre pseudo-pouvoir, et rejoigne une humanité créative et non clivée.

Réfléchissons. Les hommes « de pouvoir » veulent le « pouvoir », par définition. Mais le pouvoir n’existe pas sans puissance. Sans puissance, le pouvoir n’est qu’une mascarade de pouvoir. Si donc ces hommes de « pouvoir » comprennent qu’ils sont, au sein de leur pseudo-pouvoir, radicalement impuissants, déshumanisés, tristes, passifs, décomposés, atomisés, et que cette auto-réification qui est la leur implique toujours plus de luttes où s’affirme une humanité souffrante qui exige que la joie, la puissante joie, que l’amour, le partage, ce puissant partage, s’affirment définitivement, alors ils comprendront peut-être que, depuis longtemps, la puissance a changé de camp (ou a été toujours dans l’autre camp, peut-être), et que tout pouvoir qui voudrait cette puissance devra s’abolir en tant que pouvoir, pour voir émerger l’égalité au sens strict. Vouloir la puissance au sens strict, c’est-à-dire la puissance sans domination, sans pouvoir sur les autres, ce sera finalement la visée d’une humanité qui aura compris que ce que veut le pouvoir (la puissance, soit la joie, le partage, l’amour), c’est ce qu’il n’a pas tant qu’il reste pouvoir.

Lorsque le pouvoir comprend que ce « pouvoir » qu’il désire en fait n’existe pas, peut-être que tout pouvoir, toute servitude, toute déprise, toute domination, finissent par cesser.

b) Digression : « la puissance contre le dit "nihilisme" », une proposition dangereuse ou stérile

Digression passagère. Nietzsche, avide de puissance et de volonté de puissance, qui chez lui n’a jamais été le pouvoir et la domination, sera-t-il donc le plus grand démocrate, le plus fervent défenseur de l’émancipation des femmes, des prolétaires, des victimes du racisme, le plus grand défenseur des esclaves, des juifs persécutés, des « faibles », des opprimés ? S’il avait été univoque et cohérent, nous aurions pu le dire. Mais il sera devenu, par manque de clarté, par équivocité, par incohérence, et par inconséquence fréquente, le philosophe officiel des nazis (Hitler recevra sa canne), puis plus tard, lorsque ses textes recevront une interprétation plus « humaniste », plus « démocratique », mais en un sens toujours formel, abstrait, il aura pu inspirer des théoriciens (petit-)bourgeois, post-modernes, pseudo-critiques et contre-révolutionnaires, qui n’auront fait que décrire, sans rien prescrire de précis et de déterminé, en tant que « chercheurs » « objectifs » ou « désintéressés », curieux, bavards, ou ambigus, de façon pédante, « poétique », phénoménologique, existentiale, métaphorique, symbolique, « méthodique », grammaticale, structurale, historiale, absconse ou précieuse, quelque « totalitarisme », quelque « désolation », quelque « désastre », « territorialité » morbide, « biopouvoir », obstruction, catégorisation, ou « désert », quelque « nihilisme » vague, qu’ils n’ont pas su ou voulu éprouver, appréhender dans toute son horreur, pour mieux le laisser poursuivre son triste chemin (Deleuze, Blanchot, Derrida, Foucault, Nancy, Lacoue-Labarthe, et leurs disciples).

Il n’y a qu'un anticapitalisme conséquent (ayant un sens historique, concrétisant Heidegger et Nietzsche, pour les rendre inutiles), pour extraire le philosophe « dionysiaque » de ce bourbier désolant. Et pour que Nietzsche soit oublié enfin tout à fait. On ne transforme pas, de fait, le monde avec des fragments équivoques, poétiques ou lyriques, romantique ou adolescents, puisque face à cela, les gestionnaires du nihilisme matériellement produit disposent de toute la logistique, de toute la technologie, et de toutes les sciences formelles les plus élaborées pour organiser la misère, tournant d’ailleurs finalement à leur avantage toute tentative critique trop équivoque, trop « rêveuse », ou trop peu rigoureuse.

Avec le Capital de Marx, indépendamment de toutes les limites datées de ce texte, le penseur et révolutionnaire actif dénonçant le « nihilisme » (l’autovalorisation de la valeur) pèse face aux hommes de pouvoir, car Marx aura tenté de retourner les outils conceptuels de ce nihilisme objectif, en les manipulant de façon précise et rigoureuse, contre lui-même.

Avec Zarathoustra, et tout ce qu’il implique, le « critique du nihilisme » n’est plus qu’un gentil poète qui sera hanté par un mystique mégalomane se prenant pour Dionysos, ou le Messie lui-même, et fournissant des symboles, métaphores, mythologies, totalement stériles du point de vue d’un combat qui n’est pas que celui de l’individu isolé et de sa pure conscience, mais qui est avant tout collectif et matériel. Ce critique adolescent et poétisant fournira en outre, pourquoi pas, des jeux de mots étymologiques vides dont le contenu historiquement antisémite n’est plus assumé (Heidegger), qui n’aident en rien la lutte à avancer, mais qui aggravent l’incompréhension et l’équivocité, le sentiment d’impuissance et la ratiocination inactive, et ce critique nietzschéen (ou heideggérien) du « nihilisme », donc, on pourra le laisser divaguer dans ses camps universitaires-concentrés, dans sa « concentration » bavarde et abstruse, sans voir en lui un bien grand danger. Si nous finissons par admettre cette situation, qui n’est pas si simple à admettre, alors peut-être que Marx lui-même, finalement, pourra enfin être complètement oublié, et devenir enfin ce spectre qui aura hanté Derrida.

Car nous n’oublions pas non plus que, si Hitler a reçu la canne de Nietzsche, d’autres sanguinaires dictateurs également, tueurs de masse abjects, n’avaient que Marx à la bouche (Staline, Mao, Castro, Khmers rouges, etc.). Nous oublions encore moins qu’il existe une tendance « métaphysiquement » antisémite chez Marx, qu’auront pu « exploiter » ses « héritiers » rouges-bruns (La question juive, Les annales franco-allemandes). Même si Marx, qui aida les communautés juives de son temps, ne s’est pas compromis avec les antisémites de son temps à la manière d’un Nietzsche ou d’un Heidegger, loin de là.

Ménager un espace de rencontre entre ces deux mondes. Pour les abolir dans leurs limitations respectives, finalement. Pour ne plus avoir à lire Marx, ou Nietzsche, de telle sorte qu’ils pourraient nous être encore « utiles ». Et oublier, pour mieux les garder dans une mémoire attentive et soigneuse, tous ces désastres et toutes ces obnubilations. Plus facile à dire qu’à faire.

« Pouvoir » est un oxymore à un seul terme, dirons-nous donc, avec et contre Nietzsche : pour Nietzsche, et pour oublier Nietzsche finalement. Mais avec et contre Heidegger également : pour oublier Heidegger. C’est-à-dire : en suivant les traces de Marx, également, qui aura su fournir les armes conceptuelles les plus élaborées, non pas seulement pour déplorer dans le langage séparé de l’idéologie les ravages de cet oxymore, mais aussi pour produire une théorie critique méthodique et technique, susceptible d’abolir complètement ses ravages (nous suivrons donc Marx pour fuir complètement les dits « marxistes » « orthodoxes », ici).

Le pouvoir, s’il veut exister, il doit disparaître.

 

c) Synthèse métaphorique et ontologique

 

Passons donc à la synthèse, en un sens très philosophique, pour faire honneur à la poésie, qu’on ne peut rejeter finalement que de façon injuste.

Car dès lors, n’avons-nous jamais songé au fait que la seule démocratie universelle et concrète, vraiment existante, était une aristocratie au sens strict ? Dans un monde où chaque individu est réellement « égal » à tous les autres, réellement libre et émancipé, il n’est certainement pas nivelé par là-même, ou ramené à l’unité homogène et identique à toutes les autres, mais il devient au contraire une exception qualitative, incommensurable, une élite en tant que telle, au même titre que tous les autres individus existant, ayant existé, ou ayant à être.

Vivre est une exception absolue pour chacun, si bien que chacun est cette exception. Les « gens ordinaires » n’existent pas : ni les « gens » n’existent, ni les individus « ordinaires » ! Celui qui utilise ces mots tuera dans l’œuf tout geste révolutionnaire radical, et s’il se prétend révolutionnaire, il sera encore plus pernicieux, en lui-même (cf. Michéa, Orwell). Pour paraphraser Pascal (Pensées), il n’y a que les individus sans singularité, sans originalité, qui ne voient chez les autres que ce qu’il y a de « commun », de « banal », de « trivial », ou d’« ordinaire », car ils projettent leur propre sentiment de non-spécificité sur tout ce qu’ils considèrent.

Dans l’éternité temporelle et dans l’infinité spatiale, « nous » les « humains », nous les « vivants », même, nous sommes extrêmement peu nombreux, nous sommes une absolue extrême minorité. 15 milliards d’êtres humains sur le chemin de la vie, par exemple, dans notre tout petit bout d’univers, au sein d’une infinité spatiale et temporelle absolument colossale, c’est l’infime absolu en soi, l’exception totale et radicale, la goutte d’eau la plus minuscule dans l’océan le plus gigantesque possible. Si donc une goutte d’eau infime, comprenant une multiplicité de gouttes, dans un océan absolument grand, se « sentait » un jour elle-même, s’auto-affectait elle-même, et découvrait qu’elle est la seule et unique goutte d’eau dans cet océan comprenant une infinité de gouttes d’eau, à pouvoir précisément « sentir », ou se « sentir », qu’elle est l’exception, l’unique, l’élue parmi toutes les autres, alors chaque minuscule goutte d’eau qui la compose ne se sentirait-elle pas elle-même absolument miraculeuse, absolument unique, à tel point que cette goutte d’eau plus « grande » qui l’envelopperait ne serait plus rien de négateur, de divisant, de rapetissant, mais serait plutôt le principe par lequel chacune se connaît vraiment elle-même, sans nivellement, sans totalisation séparée ?

Et ainsi, de ce fait, chacune percevrait toutes les autres comme un miracle en soi, elle ne pourrait plus ramener les autres minuscules gouttes d’eau contenue dans cette miraculeuse, infime goutte d’eau, à une généralité vague et nivelante, à un principe hiérarchique, à des typologies inessentielles, à une vague question d’appartenance particulière ou restreinte : car elle verrait que toutes, ainsi qu’elle-même, appartiennent à l’exception radicale en soi, appartiennent au singulier absolu, et sont une rareté extraordinaire, le précieux en soi, comparable à la perle de nacre dans une immensité de plomb.

Une forme de sens commun élémentaire et quotidien nous pousse à considérer toute vie, et notre vie propre, de la sorte. Nous avons tendance à savoir que notre situation même fait que nous constituons, de fait, une démocratie aristocratique universelle et concrète, une égalité pure dans l’élection, le miracle et l’exception, en tant que vivants, en tant que sentants, en tant que conscients. Mais les fétiches abstraits que nous intercalons entre nous et nous-mêmes, entre nous et « les autres », entre nous et le monde, entre le monde et « les autres », tendent à nous faire oublier cette nécessité a priori, si bien que, cette démocratie aristocratique concrètement universelle que vivent de fait tous les humains, tous les vivants, n’est essentiellement pas incarnée, n’est pas vécue telle qu’elle devrait l’être. Imaginer, inventer un monde, une façon de s’unir et de se distinguer, une façon d’organiser sans pouvoir des relations simples, stabilisées en tant que sereines, un monde dans lequel cette « démocratie aristocratique universelle » de fait serait effectivement protégée, accueillie, entretenue, soignée, fondée, affirmée, solidifiée, pour qu’elle soit vécue consciemment et pratiquement comme une condition joyeuse et non pas dissociée, triste, déçue, ennuyée, angoissée, un tel projet ne devrait pas paraître utopiste, idéaliste, adolescent, ou « naïf », mais il semble bien plutôt émaner d’un sens commun élémentaire, dont l’obstruction constante hélas, pourtant semble impliquer qu’il sera vain et illégitime.

On pourrait l’appeler, ce projet : « aristocratie démocratique cosmopolitique miraculeuse, libre et égalitaire », non seulement de fait, mais aussi de droit. Une façon de vivre en commun qui permettrait de prendre soin, de reconnaître l’évidence de cette vérité simple, serait certainement la plus souhaitable. Une puissance sans pouvoir, pour chacun et avec les autres. Une démocratie aristocratique cosmopolitique, fondée sur une « autorité », une fondation faisant croître notre puissance simple de vie (auctor), reliée et relative, sur un ordre vertical mais ne niant pas sa base horizontale, soit émergeant à partir d’elle, ne comprenant donc nulle forme abstraite d’autorité obligeante, passive ou transcendante.

Ici donc se dessine une nouvelle voie, beaucoup moins destructrice et beaucoup plus souhaitable qu’une confrontation immédiatement « violente » tâchant d’abolir l’Etat, avec ses appareils policiers et militaires. Mais c’est certes la voie d’un philosophe quelque peu idéaliste, sur ce point, qui pensera que tout être humain est aussi « raisonnable » qu’un philosophe (très certainement à tort ; ce pourquoi le recours à Spinoza, par exemple, doit être limité dans notre contexte).

Elle comporte en outre un grave écueil : une transformation qui s’opérerait ainsi de façon totalement « non-violente », avec le consentement des hommes de pouvoir, qui « renonceraient » donc à leur pouvoir « délibérément », pourrait bien n’être qu’une pseudo-transformation, qu’une pseudo-révolution, qu’une énième réforme des structures réifiantes, sans abolition complète de ces structures. Il ne s’agira pas d’écarter complètement cette idée toutefois, mais on pourra l’intégrer aux deux vecteurs déjà envisagé (vecteur progressif et vecteur irruptif), en tant qu’idéal régulateur susceptible d’orienter parfois leur devenir.

Un élément, de fait, menacera régulièrement notre goutte d’eau : c’est la vague qui l’engloutit et finit par la dissoudre dans un principe nivelant de non-exceptionnalité, de banalité, de tristesse morne, de désastre. C’est par exemple la vague que Lordon a choisi d’utiliser comme symbole de son Imperium, définissant cette transcendance étatique qu’il naturalise (elle est un dessin menaçant qu’il a choisi de reproduire, à dessein, dans son livre). Cette vague qui, si l’on considère qu’un inconscient collectif, habité par des synchronicités révélatrices, existe bien, fera étrangement penser au film allemand de Dennis Gansel, La Vague (Die Welle, 2008), dans lequel on voit un groupe de lycéens, sur la base d’une expérience « politique » proposée par leur professeur, finir par fonder une communauté identitaire, nommée « la vague », qui développera des formes fascistes, excluantes, autocratiques, conformistes et totalitaires, jusqu’à la mort violente de l’un d’entre eux. Toujours dans cette démarche synchronique, on songera également au terme de « vagues d’immigration », qui en dit long : l’Etat-nation lui-même, qui est en soi le principe transcendant et autoritaire qui nivelle et soumet tout ce qui est sous lui, sera la vague elle-même qui vient s’abattre sur chaque goutte donc nous avons parlé ; mais il saura dévier l’attention, de façon abjecte, en définissant que ce qui le « menacerait » ("l’immigration") serait la vague elle-même, et lui la pauvre goutte d’eau sans défense. Cette inversion des rôles est ce que produit quotidiennement un monde où les négations de la vie, matériellement produites, seront continuellement affirmées.

Les réfugiés ou migrants venant en France, de fait, subissant aussi les ravages d’un colonialisme occidental qui se perpétue, en tant qu’ils viennent constamment actualiser un projet égalitaire au sens strict (« est considéré et accueilli comme Français, en France, tout individu qui aspire à la liberté »[3]), devraient permettre à ce projet colonial-étatique de ne plus s’affirmer de façon aussi explicite comme une vague destructrice qui engloutit tout, en tant qu’il pourrait se rattacher, en accueillant ces individus souffrants de la meilleure des manières, à des principes réellement universalistes qui ont fondé son émergence formelle, devenant ainsi fidèle dans la réalité à ses valeurs, qu’il n’a jamais brandies pour l’instant que pour réaliser l’exact contraire de ce qu’elles disent (cf. Daniel Guérin à propos d'une révolution française des « bras-nus » à réinstaller dans une révolution permanente).

Mais cela même qui pourrait relativiser ce tsunami permanent qu’il encourage (l’économie de marché mondialisée), il le définira lui-même comme une « vague » qui le menace. Dans notre monde, donc, on nous dira que la goutte est le tsunami, et que le tsunami n’est qu’une petite goutte d’eau sans défense dans l’océan (cela renvoyant plus généralement à la critique pseudo-républicaine, obscène et continue, des « assistés », des « parasites », désignant ici des prolétaires ou précaires souffrants, dans un monde où une poignée d’individus capitalistes capte toute la puissance monétaire et sociale).

Les migrants, de Calais ou d’ailleurs, nous-mêmes, nommés injustement « assistés » et « parasites », pourraient ou pourrions devenir les gouttes d’une pluie qui sont autant de larmes, la rosée fragile mais tenace qui auraient à abreuver d’humanité et de fraternité un territoire clivé et bloqué, englouti constamment par des vagues d’acide bureaucratiques et métronomiques (racisme, nationalisme, patriarcat, validisme, économisme, « rationalisme » délirant). Mais hélas, ici encore, nous apparaissons comme des idéalistes naïfs. Et fort peu « réalistes », fort peu conscients des « vérités » contemporaines. Affirmer des évidences aujourd’hui, des idées simples émanant d’un sens commun élémentaire, c’est paraître sot, absurde, fou. C’est que le monde dans lequel elles s’affirment est déjà lui-même la folie en soi, l’inversion de la vie, le choix de nier ce qui est vivant, et de glorifier ce qui est mort. Dans un monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux.

On songera finalement à toutes ces autres « vagues », qui donnent à penser : surfer sur la vague (la mode, le buzz, etc.), surfer sur le net, la « nouvelle vague », la "vague bleu marine", etc. Autant de façons d’être à l’extérieur de soi-même.

7) La question de la violence, et des stratégies de lutte non forcément « légales » relativement au droit bourgeois

a) Le meurtre dans la lutte anticapitaliste entraîne avec lui un grand danger

Le fait d’évoquer cette troisième voie pacifique et « idéaliste » nous encourage à définir très clairement une exigence éthique, voire anthropologique, de la lutte. Dans une lutte qui souhaite établir une société libre et joyeuse, intensive et pleine, il est extrêmement pernicieux d’encourager ou même de tolérer le meurtre, la lutte militarisée qui détruit à outrance, etc. Même s’il s’agit d’abolir (mais ici le mot est choisi à raison) un principe étatique lui-même policier et militarisé. Expliquons-nous sur ce point.

Comme l’explique longuement Girard dans les premiers chapitres de La violence et le sacré, toute société fondée sur un meurtre originaire finit par entrer dans un cycle de vengeances sans fin. Le premier moyen de briser ce cycle sera de sacrifier un individu (animal ou humain) étranger au conflit, « pur », pour produire une catharsis rédemptrice. Mais ce rituel essentiellement religieux (au sens total) dégénère en désignation d’une victime-émissaire déviant toutes les haines interindividuelles vers son centre (Cf. Œdipe). C’est finalement la forme juridique-légale qui permettra la fixation d’une vengeance institutionnelle non projetée dans une spirale infinie, et qui remplira la fonction régulatrice, dans nos sociétés marchandes modernes, que remplissaient le sacrifice religieux, animal ou humain, ou la désignation d’un bouc émissaire.

Mais qu’est-ce donc que notre société capitaliste ? C’est une société qui produit des fétiches, précisément. Or un fétiche, traditionnellement, est un objet, un être inanimé, auquel on « offre » des sacrifices, éventuellement humains. Et de fait, la marchandise, ou le capital fixe, ou l’argent qui le représente, « reçoivent », en un certain sens, en offrandes, les vies exploitées, sacrifiées, des prolétaires qui sont soumis à eux, qui doivent les faire « fructifier », en un certain sens, au sein de la « religion du capital » matériellement produite.

Par ailleurs, cette société bourgeoise, en tant que nationale, ou en tant qu’impérialiste, est une société qui aura toujours besoin de désigner un ennemi commun, un « bouc émissaire », pour affirmer son unité, son identité, son axiologie, (« communisme », fascisme, nazisme, « judaïsme », « bourgeoisie » hypostasiée, « islamisme », etc.). Mais ce « bouc émissaire » n’est à chaque fois jamais qu’une forme plus « radicale » de ce qu’elle est intrinsèquement. Si bien qu’elle sera à elle-même son propre « bouc émissaire » (du point de vue du capitalisme nazi, populiste, national-socialiste, par exemple, le capitalisme « financier » « mondialiste » sera un « bouc émissaire »). Et ce sera finalement le capitalisme lui-même qui exterminera des masses d’individus qui seraient des "personnifications" du "bouc émissaire", mais qui restent pourtant, précisément, en dehors de ce cycle de la vengeance qui concerne d'abord les destructeurs, lesquels en effet dévient leur violence fratricide vers des individus exclus de cette "fraternité morbide", pour mieux "protéger" l'ordre de la destruction (meurtres de colonisés, juifs, tziganes, homosexuels, handicapés, « communistes », résistants, ennemis du « peuple », etc.).

Car le capitalisme au fond définira constamment son bouc émissaire en fonction de la forme fétichiste primitive qui le détermine fondamentalement : le bouc émissaire reste l’individu qu’il s’agit de sacrifier au capital fixe, à la machine, à l’automate, au camp organisé, pour faire fructifier la valeur. Et la création de valeur sera la rédemption, la « purification », la juste « distribution », du point de vue capitaliste, du bourreau et de sa victime.

Le droit formel bourgeois, finalement, en garantissant la propriété privée des moyens de production pour que ce fétichisme soit maintenu, « rationalisera » quelque peu une telle magie occulte, aveugle et destructrice, contenant donc sous lui les deux premiers moments (sacrifice expiatoire et bouc émissaire).

On voit donc que, pour briser le cycle de la vengeance liée au meurtre originaire, la société bourgeoise déploie les trois formes cathartiques décrites par Girard (religieuse, politique et juridique) de façon extrêmement destructrice, voire de façon absolument horrible et sanglante, sans que le meurtre et l’avilissement ne semblent devoir prendre fin.

Ce meurtre originaire commis par la société bourgeoise, quel est-il donc ? Il est peut-être le meurtre du roi (en France, Louis XVI), symbole de la destruction de l’ancienne noblesse. Selon une anthropologie « des profondeurs », ou « symbolique », voire « psycho-analytique », « le prolétaire » que sacrifie « le bourgeois » sur l’autel du fétiche marchand pourrait être un « moyen », pour le bourgeois de ne plus subir les foudres du noble qui aura vu son roi tué par les individus qui ont mis en place « sa » société. Ce sacrifice est une déviation de la violence, qui empêche, de façon « ésotérique », la violence du pouvoir aristocratique renversé de se déchaîner contre la bourgeoisie.

 

Si les enragés de la révolution française avaient, après le meurtre du roi, mis en place une collectivité politiquement, civiquement et socialement égalitaire, sans exploiter ni détruire quiconque, sans sacrifier de victime innocente, alors ils auraient risqué d'être détruits, par eux-mêmes ou par les défenseurs de la noblesse, car le meurtre du souverain, crime symbolique absolu, n’aurait pas été « compensé » par un sacrifice proportionnel au sein de leur société.

« Nous » n’avions le « droit » de tuer le roi seulement dans la mesure où était mise en place une société qui perpétue le sacrifice rituel et fétichiste que suppose constamment ce genre de meurtre « ignominieux ». Seulement si la société devenue bourgeoise perpétuait l’aliénation, la réification, le sacrifice expiatoire des exploité-e-s, des mis-en-camps, des damné-e-s de la terre et de l’usine, des « couveuses », des « infirmes », des « parasites », des « sous-races », des « maux nécessaires ».

Face à cela, nous devons réfléchir. Car la question de la violence « expiatrice » ou « rédemptrice » n’est pas que « métaphorique » ou « philosophique » : elle s’enracine certainement au sein de pulsions primaires d’un inconscient collectif archaïque, et les événements de l’histoire ou de la préhistoire, qui confirment son emprise systématique, et nous incite à la prendre au sérieux, comme structure d’un lien humain qui est aussi destruction, décomposition de lui-même.

Selon une attention absorbée, qui développe un sens historique conséquent, alors on peut craindre, à juste titre, que, si le révolutionnaire anticapitaliste commet le meurtre de masse des bourgeois, ou du bourgeois « insigne » (président des Etats-Unis, etc.), alors, s’il n’échoue pas, il condamne très certainement la société qu’il « projette » à un cycle de vengeances qui ne pourra être brisé que par :

  1. Un sacrifice expiatoire dédié à une entité idéale matérialisée.
  2. La désignation de boucs émissaires à exterminer.
  3. La mise en place d’une pure forme juridique permettant la régulation formelle et rationnelle abjecte de ce sacrifice et de cette désignation.

Contre Trotski qui disait, dans Leur morale et la nôtre (1938), que la « fin justifie les moyens » (le « communisme » futur justifie le meurtre de masse présent), il faudra bien dire que l’usage systématique, concerté, réfléchi, massif, anticipé du meurtre, et surtout du meurtre des représentants symboliques de la bourgeoisie, pourrait bien menacer de façon totale la société souhaitable dans le futur.

Un trotskiste qui serait aujourd’hui sur ces bases sanguinaires sera un ennemi en tout point, de ce fait, étant donné l’horreur de ce qui vient d’être suggéré. Mais aussi, de fait, un stalinien, un léniniste, un maoïste, un castriste, un guévariste, etc.

Marx a dit que la violence était la sage-femme de « l’histoire ». Mais n’oublions pas que cette « histoire » dont il parle, fondée sur une « naturalité » des divisions du travail, n’est encore que barbarie est préhistoire. Il faudra comprendre, donc : la violence est la sage-femme de la préhistoire, et l’histoire au sens strict, quant à elle ne pourra s’engendre que par-delà le meurtre et la violence (ceci étant bien sûr dit contre Marx, qui n’aura pas toujours compris lui-même ce qu’il disait vraiment).

Un révolutionnaire agacé nous dira peut-être : « mais si l’on ne peut plus tuer dans la révolution, comment pourra-t-on vaincre ? »

Si l'on était "stratège", et si l'on raisonnait comme un "guerrier", on lui dirait, éventuellement, pour tempérer ses ardeurs : « Dans toute lutte, et même dans toute guerre, les meilleurs stratèges sont ceux qui font en sorte qu’il y ait le moins de morts possibles. Lorsque le camp adverse accumule les pertes, notre camp lui-même doit aussi les accumuler, ce qui n’est ni souhaitable, ni stratégique. Minimiser les pertes du camp adverse sera une nécessité de fait, du point de vue de nos intérêts propres, si bien qu’un principe pacifique posé a priori, dans une lutte qui implique de toute façon l’usage de la force, est plus porteur qu’un principe ultra-violent revendiqué à la base. »

Mais ces considérations manichéennes seraient encore pernicieuses...

Mais certes, si nous devons renoncer complètement, pensons-nous, à l’idée d’une violence « symbolique » ou « expiatoire », « rédemptrice », « purifiante », « théologique », « messianique », conçue comme fin en soi, contre la bourgeoisie, nous ne pourrons pas non plus être des saints, étant donné le rapport des forces, et nos intentions radicales. Et si l’on nous frappe, nous ne pourrons pas tendre l’autre joue, même si nous le voulions. Si notre vie est menacée, ou celle des autres, et s’il faut pour la sauver user de la contre-violence, ou de l’auto-défense légitime (d’autant plus légitime qu’un tel combat est la légitimité même), alors nous pensons que, de fait, nous devrons cesser de nous conformer absolument à des principes absolument "non-violents".

Mais cette non-violence, de fait, ne peut pas exister : puisque « ne pas détruire » intentionnellement, aujourd'hui, dans un monde "interconnecté" où le simple fait de survivre, de consommer, implique une violence globale destructrice et meurtrière entretenue, alors même celui qui reste passif et inactif produit une violence quotidienne extrême. Une contre-violence stratégique, qui détruit les armes inertes de la destruction, est beaucoup moins violente que cette ultra-violence passive et inactive des consommateurs hébétés des centres urbains que nous sommes, puisque, précisément, elle refuse une telle passivité collaborant au pire.

Ceci ne signifie pas donc qu’un meurtre est commis dans ce contexte d'auto-défense. Une auto-défense réellement « efficace » neutralise et empêche de nuire, et lorsqu’elle tue c’est qu’elle a échoué, car si, en tuant, elle s’est préservée pour un temps, elle se voit néanmoins menacée dans un futur proche par le pouvoir qui a subi cette perte, et elle menace aussi un grand nombre d'individus engagés dans la lutte.

Quoi qu’il en soit, nous ne devrons pas oublier, pensons-nous, que l’enragé, le révolté, le désespéré, qui utilise son fusil, son pistolet, son arme, sa machine, son outil destructeur, pour anéantir « l’ennemi », aura finalement donné raison à "l’ennemi", donné la victoire à l’ennemi, puisque cette machine qui l’aura détruit, à chaque fois qu’elle détruit quelque chose, traduit la victoire propre du dit "ennemi" sur tout ce qui est. Cette forme d’auto-abolition du capitaliste, finalement, traduira deux pulsions morbides qui s’affrontent, et qui n’est pas la négation du négatif accomplissant l’affirmation, mais plutôt la négation elle-même, le « nihilisme », portés à leur suprême puissance.

Un monde bâti sur ces coups de feu meurtriers ne sera sûrement pas celui que nous espérions. Un sens historique élémentaire, de toute façon, le confirmera.

b) La puissance subversive des travailleurs et travailleuses, ou des individus exclus et précarisés par le monde du travail : leur capacité à détruire les machines qui les réifient

 

Nous n’avons pas encore abordé l’essentiel.

De quelle manière un individu travaillant est-il vraiment puissant ? Il est le gestionnaire des machines réelles, là où le capitaliste n’est que le gestionnaire symbolique de ce qu’elles représentent (des chiffres, des bouts de papier, des codes sociaux et politiques, etc.). En détruisant la machine, l'individu réifié par la machine fait beaucoup plus de mal au bourgeois qu’en utilisant la machine pour détruire le bourgeois (utiliser une machine, c’est accepter le monde qu’elle apporte avec elle, soit le monde du capital fixe autonomisé et de la valeur ; la détruire, c’est refuser réellement ce monde, et le menacer réellement). Les luddistes, au XIXème siècle (1811-1812) auront compris ce fait. Et c’est bien ses propres machines, qui l’aliènent et le dépossèdent, que l’ouvrier pourrait bien détruire.

Dans un autre ordre d’idée, la « femme au foyer » pourrait tout aussi bien détruire la machine à laver, le sèche-linge, le frigo, les robes, les bijoux, dont le mari est propriétaire, et qu’il lui « sous-loue » pour qu’elle puisse entretenir ces biens de façon à « créer » de la « valeur » ménagère, sociale, symbolique, ou mondaine.

Sabotage, blocage, grèves, désimplication au travail, pourrissement de la machine administrative ou bureaucratique, etc. : autant de moyens de subvertir lentement et silencieusement le sujet-automate, de menacer toujours plus la production de valeur « réelle », et de se soumettre toujours moins aux injonctions de la machine.

Stratégiquement, toujours, maintenir deux visées : l’une progressive, l’autre irruptive. Progressivement, sans enfreindre la loi, produire un sabotage progressif et continu qui enraye toujours plus la grande machinerie automatisée. De façon irruptive, et temporaire, enfreindre parfois les « règles », en détruisant explicitement des zones productives stratégiques, ou en bloquant des zones d’approvisionnement.

Cette visée irruptive devrait pouvoir se faire de façon organisée, sans qu’un individu prolétaire ou dominé soit plus menacé par l’instrument coercitif-bourgeois que les autres. Comment cela peut-il se faire ? Réfléchissons. Le sujet-automate (automouvement de la valeur) est une domination impersonnelle. S’insérer en lui, c’est donc devenir soi-même impersonnel, c’est être fondu dans une masse de rouages indifférenciés. Cette fusion-confusion est d’abord la déshumanisation abjecte, désolante en soi. Mais, dans une optique de sabotage irruptif et destructif, elle peut devenir un avantage stratégique : de façon orchestrée et concentrée, les producteurs de valeur « réelle » pourraient bien, comme une masse anonyme indistincte, produire de telles destructions ponctuelles, et toujours plus massives, de façon complètement impunies (du point de vue du droit bourgeois). Cela suppose simplement que le prolétariat productif, et les individus soumis à l’ordre productifs en général, massivement, prennent conscience de leur vocation révolutionnaire, et s’organisent systématiquement en fonction de cela, ce qui implique un opportunisme révolutionnaire : chaque lutte qui surgit devrait être l'occasion de reconfigurer les auto-organisations, les finalités de la lutte, et les moyens pratiques, reconfiguration qui est aussi le développement de cette conscience de soi des sujets potentiellement révolutionnaires...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

c)La lutte révolutionnaire n’est pas un « jeu de piste » « amusant »

 

 

Les hackers qui s’appellent les « anonymous »[4] semblent incarner cette exigence, sur un certain secteur de la lutte. Mais ils ne sont hélas trop souvent que des pions sans consistance, ayant totalement assimilé les injonctions et « codes » techniques de la machine cybernétique, sans plus les remettre en question en tant que tels. Leur simple masque inepte (V pour Vendetta, un comics et un film absurdes et très tendancieux[5]), indique qu’ils sont totalement soumis à la propagande hollywoodienne qui fait aussi de ce monde pourri ce qu’il est, et ils ne combattent donc jamais que l’ombre de la réalité. Pour eux, la « révolution » sera un jeu adolescent romantique, une bande dessinée ou une fiction, et ils sont tout au mieux aussi inutiles que des « gamers » abrutis devant leurs jeux vidéo, et au pire aussi "nuisibles" qu’un spot publicitaire récurrent. Si pour ces individus, la lutte contre un monde qui produit la conteneurisation des humains, hommes, femmes, et enfants, comme du bétail, pour les abattre, progressivement ou définitivement, est à ce point « fun » ou « funky » pour qu’on en fasse une sorte de jeu de piste grandeur nature, ou pour qu’on se prenne, dans ce « jeu de piste », pour un « héros » de comics ou de fiction hollywoodienne, tout « excité » à l’idée de « pirater » des « méchants » « ordinateurs », alors, de deux choses l'une :

- soit nous avons affaire là à des demeurés complètement cyniques et inhumains, voire sadiques et psychopathes, qui n’ont aucune dignité ni aucun surmoi, narcissiques et pervers au point de faire d’un combat contre l’abjecte extermination quotidienne de la vie un prétexte pour s’exhiber spectaculairement et vaniteusement ;

- soit nous avons affaire plutôt à des fétichistes totalement trépanés, qui ne vivent plus dans la réalité depuis longtemps, et qui ignorent tout de ce qu’ils veulent faire (dans les deux cas, ils restent nuisibles, du point de vue d’une lutte anticapitaliste).

A quand un hacking révolutionnaire un tout petit peu digne, avec des bases éthiques et politiques solides ? Il existe, mais précisément, "on" n'en parle pas (et ainsi il pourra être efficace).

Ce n’est certainement pas un Hakim Bey qui pourra nous aider dans cette affaire. Car lui aussi considérera finalement que la lutte éminemment sérieuse et absorbée, digne et scandalisée, contre la mise-en-camp et la concentration désintégrante des « improductifs », se fait essentiellement de façon festive, festivalière, ou « fun », et surtout de façon totalement psychotique et instantanée, segmentée, sectorisée, puisqu’aucune continuité ne sera revendiquée au sein de ces fameuses Zones d’autonomie temporaire qu’il vante, dites aussi Zones d’auto-mystifications tributaires.

Il faudrait peut-être arrêter de proférer des indécences. Citons un extrait de l’un des articles indigents de ce révolté de pacotille (dont « l’anonymat » ici est une nouvelle façon de s’exhiber spectaculairement, de devenir un « produit » « critique », et surtout pas un enjeu stratégique) : « Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un «réseau d'information» à l'échelle du globe : bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d'îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des «communautés intentionnelles», des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse. » (Zone Autonomie Temporaire).

Cette description est censée proposer une métaphore pour ce que doit être le mode de vie du révolutionnaire ou du résistant. Et cette idée est plutôt tendancieuse, comme il va de soi. Les résistants, ou les luttants, révolutionnaires, face au pouvoir totalitaire économique et idéologique qu’ils combattaient, et qui anéantissaient des individus méthodiquement, se prenaient-ils gentiment pour des « pirates », « jouaient-ils » avec des « cartes au trésor », pour détecter quelque « butin » ? Leur réseau d’information était-il celui d’individus « bien déterminés à rester hors-la-loi, pour une vie brève mais joyeuse » ? Il n’y a plus aucun sens de la gravité chez ces pseudo-révoltés pour lesquelles la vie n’est plus qu’un jeu, une représentation légendaire, et pour lesquels l’abolition de l’enfance et le massacre des innocents est l’occasion de développer des « métaphores » fictionnelles « funs » et « cools ». Les révolutionnaires ne sont pas des « pirates » qui vont à l’assaut d’un « butin ». Les pirates sont des fous sanguinaires qui n’ont que l’argent en tête, et non la justice, et qui font de l’existence un divertissement creux et dérisoire. Ceux qui se disent pirates et révolutionnaires aujourd’hui sont en fait des hallucinés fétichistes qui voudraient réaliser dans leur vie sans profondeur ce qu’ils ont vu sur des écrans, et qui ne conçoivent plus que l’abolition de ce monde est une exigence morale et humaine d’une gravité extrême, qui devrait faire de nous, qui en souffrons, des personnes imprégnées de responsabilité et de sérieux, de conséquence et de cohérence.

Cette critique s’adressera aussi bien sûr à certains « situationnistes » dont les « errances urbaines » furent des délires narcissiques et solipsistes totalement clivés et mégalomanes.

Ou encore à un pseudo-critique comme « Usul », social-démocrate radicalement hébété, qui passera du jeu vidéo à la « critique politique » sans savoir suggérer assez la différence stricte entre ces deux mondes, diffusant un « divertissement » « construit » et « sérieux » qui reproduira la vacuité « ludique » du monde de l’image autonomisée, et de la séparation achevée.

Nous disions précédemment que la révolution, comme visée également progressive, se devait d’être joie, indépendance à l’égard de ce qui détruit, et non pas seulement visée concentrée et négative, destructive. Mais nous ne disions pas à ce moment-là qu’il fallait faire pour autant de cette résistance une fête amusante, un jeu de piste, une nouvelle activité ludique dénuée de sens et de profondeur, parmi tant d’autres activités ludiques (jeux vidéo, télé, comics, cinéma, lecture, visites culturelles, festival de rock, etc.), comme si la survie luttante au sein de la désolation était un parcours « sympa » dans un parc d’attraction.

Nous pensions en fait ici plutôt à René Char, qui aura su exprimer mieux que quiconque la joie qu’il aura vécue dans la résistance, de façon paradoxale mais vraie. A la fin de la guerre, Char le résistant exprima son regret de devoir laisser derrière lui « son trésor », qu’il ne pourrait plus exprimer. Car, dit-il : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». Ce trésor, il était sa joie de résistant, une forme de « vérité » : « qui a épousé la résistance a découvert sa vérité ».

Ainsi s’exprime par exemple cette joie profonde et grave, ce trésor, cette vérité :

 

 

« 1. Conduite

Passe. La bêche sidérale autrefois là s'est engouffrée. Ce soir un village d'oiseaux très haut exulte et passe.

Ecoute aux tempes rocheuses des présences dispersées le mot qui fera ton sommeil chaud comme un arbre de septembre.

Vois bouger l'entrelacement des certitudes arrivées près de nous à leur quintessence, ma Fourche, ma Soif anxieuse !

La rigueur de vivre se rode sans cesse à convoiter l'exil. Par une fine pluie d'amande, mêlée de liberté docile, ta gardienne alchimie s'est produite, ô Bien aimée ! » (Fureur et mystère)

René Char parle-t-il là d’un vulgaire festival, d’une chasse au trésor de pirates, d’un divertissement « sympathique » ou « instructif » ? Il faut se permettre d’en douter. Devrions-nous avoir perdu cette dignité dans la lutte, sous prétexte que le pouvoir que nous combattons, qui ne cesse pas moins d’exploiter vivants et morts, serait devenu lui-même infiniment trivial, vulgaire, tapageur, et laid ? Nous ne le pensons pas.

« La chasse au trésor » est aussi un jeu télévisé français d’une bêtise infinie, créée par Jacques Antoine au début des années 1980 ; cela donne à penser.

Nous congédierons donc fermement Hakim Bey et tous ces « anonymous » imbéciles et inconséquents, ou autres « colibris » indigents (Pierre Rabhi les adoubera bientôt)…

Indépendamment de tout cela, et en laissant ces tristes sires là où ils se trouvent, nous retiendrons simplement que cette idée d’anonymiser le révolutionnaire voulant saboter, progressivement ou irruptivement, la machine capitaliste reste une voie intéressante stratégiquement.

 

 

 

 

  1. La question de la non-légalité déterminée par la bourgeoisie

 

Avant de critiquer nos « pirates » révoltés, nous avons indiqué qu’il serait stratégiquement intéressant de saboter les machines du capital fixe. Aurions-nous pris un risque ici ?

En effet, un certain lectorat pourrait être choqué par ces propos qui sont une incitation à contourner la « loi », surtout lorsqu’ils viennent d’un théoricien critique qui enseigne lui-même la philosophie par ailleurs, et qui devrait « donner l’exemple » en tant que tel, aux jeunes, les inciter à accepter les règles, etc.

Néanmoins, sur ce point, restons précis. Dans un système d’interdépendance généralisée, dans un système d’interconnexion mondiale et globale de toutes les dominations, de toutes les soumissions (accumulation du capital), vouloir saboter un projet « productif » ici ou là, en contournant les règles ou les « lois », c’est dénoncer très globalement tout ce que ce projet « productif » entraîne avec lui, implique, encourage, partout dans le monde. Or, nous l’avons vu, tout projet « productif », ou « producteur de valeur », dans le monde, s’insère immédiatement dans une sphère abstraite-réelle, et dépend donc immédiatement de cette sphère, la soutient, en laquelle on a exterminé, ou l’on extermine encore, des enfants dans des zones délimitées à cause de ce qu’ils représentent, dans laquelle on épuise des enfants au travail et où l’on les prive d’éducation, d’instruction réelles. Vouloir simplement saboter des machines, dans ce contexte, sans supprimer aucune vie, pour enrayer une machine qui en revanche supprime ces vies, et non seulement les supprime, mais abolit aussi leur nouveauté, leur miracle, leur enfance, cela apparaît proprement comme un bien moindre mal. Mieux, si un tel sabotage permet à terme l’éviction de ce monde, si un tel sabotage qui n’est destructeur, dans l’immédiat, que d’objets inanimés, permet à terme que l’enfance ne soit plus abolie, ne pas l’avoir accompli au moment opportun pourra apparaître comme un véritable crime plus tard.

Concernant cette question d’une interdépendance généralisée, au sein du capitalisme mondial, à un niveau très matériel, on pourra relire l’article de Clément Homs sur la conteneurisation, dans la revue Sortir de l’économie. Clément Homs ici fournit un exemple très concret, et très descriptif, empirique, pour démontrer que cette idée d’un système où chaque élément est connecté objectivement à tous les autres, et tous les autres à chacun, n’est précisément pas qu’une idée, mais bien une triviale réalité, matériellement effectuée.

Contourner la loi, ici donc, mais la loi légale bourgeoisie, qui est le contraire de la loi morale qui nous oblige à considérer toute personne comme une fin en soi, et à protéger le miracle et la nouveauté de l’enfance, contourner cette loi donc, stratégiquement et sans heurts trop vifs, est absolument justifiable, voire nécessaire.

Un « fonctionnaire de la république » qui écrirait ceci, donc, un professeur, par exemple, ne serait pas nécessairement contradictoire, dans la mesure où le principe de l’éducation républicaine est, a priori, au sens générique (non historique), le principe d’un accroissement moral et spirituel de la nouveauté qu’est l’enfant ou l’adolescent. Il ne saurait soutenir de ce fait un projet qui encouragerait l’abolition de ce principe universel-républicain, mais en toute cohérence, il reconnaîtra la nécessité de la dénoncer, et de prendre les mesures pour qu’il cesse.

« L’illégalisme » très relatif qui consisterait aujourd’hui à saboter, à pourrir la machine productive, est en fait un véritable légalisme, clair et cohérent, sur deux secteurs :

  1. Il est une obéissance stricte et réelle, et non pas dissociée ou formelle à la loi morale, qui est un absolu indépassable (loi que les bourgeois « républicains » « défendent », mais dans les paroles seulement) : toute personne est une fin en soi, et doit être préservée en tant que nouveauté, liberté, miracle infini.
  2. Il est une obéissance stricte et réelle, et non plus dissociée ou instrumentalisée idéologiquement, aux principes de base républicains : liberté, égalité, fraternité, protection, éducation, instruction, soins accordés aux enfants, aux adolescents.

Cette « désobéissance civique » a été pensée par d’illustres théoriciens (Thoreau, etc.), et nous ne faisons que l’approfondir, en considérant la question centrale de la protection de l’enfance, et en envisageant certaines stratégies de sabotage ou de destruction progressive de la machine productive, devenues tout à fait légitime, malgré leur « non-légalité » idéologiquement affirmée.

e) Le sens du mot « abolition »

Abolir « un monde » n’est pas détruire tout ce qui existe. Nous prônons une abolition des catégories que sont la marchandise, l’argent, la valeur, le travail, et l’Etat, mais nous ne parlons pas ici de destruction totale ou de meurtre d’êtres humains (car tout être humain est sacré a priori, ainsi que nous l’avons illustré avec la métaphore de la goutte d’eau, ce qui condamne tout meurtre dans l’absolu, même si certains se montrent absolument indignes de cette sacralité, en niant celle de la plupart ; ce fait ne nous oblige en rien toutefois à nous abaisser à leur abjection en faisant de même avec eux, mais nous pousse au contraire à respecter encore plus leur intégrité physique de personne morale, afin d’abaisser leur prétention, de les humilier, de les ridiculiser, de produire leur honte, de suggérer leur déshumanisation pour qu’ils désirent se ré-humaniser, afin qu’ils fassent cesser peut-être, finalement, sous une telle pression, le désastre dont ils sont les gestionnaires inconscients).

Précisément, répétons-le, nous n’avons affaire là qu’à des catégories qui sont d’abord « logiques ». Elles ont certes un impact désastreux, médiatement, dans le monde concret, elles établissent certaines constructions et inégalités matérielles dans le monde concret, mais elles sont aussi d’abord des discours, des représentations, des sciences théoriques, des formules, des calculs, des façons de symboliser les choses, des juridictions, des médiations conceptuelles, des écrits, des ordres verbalisés, des écoutes fondant des obéissances, etc. Elles sont un ensemble de codes, de logiques, qui s’intercalent entre nous et le monde, entre nous et les autres, entre les autres et le monde. Et ce dans la mesure où certains « gestionnaires » ou « dirigeants » entretiennent toutes ces logiques, tous ces discours, tous ces codes, de telle sorte qu’elles puissent affecter les relations interhumaines concrètes, globalement comprises, dans la durée.

« Détruire » tous les objets matériels dans ce contexte, sans différenciation, ou tous les individus humains « gestionnaires » (les tuer), n’est pas vraiment sensé, si l’on veut faire disparaître toutes ces abstractions. Car les « logiques » ne disparaissent pas avec la mort de certains des individus, remplaçables, qui les expriment. Elles se perpétuent indéfiniment, tant qu’elles n’ont pas été démystifiées et déconstruites à la racine, théoriquement et pratiquement, en tant qu’abstraites et concrètes à la fois.

Cette démystification qui tend à se concrétiser dans une praxis révolutionnaire conséquente, s’appelle « abolition ». Et elle visera la destruction non pas totale du monde « bourgeois », mais la destitution d’un certain secteur du monde « matériel » (un certain capital fixe « productif », industriel, ou d’autres secteurs qui lui sont associés), secteur qui concentre en lui toutes les contradictions internes des catégories abstraites-réelles dissociatrices.

Semblable à Abraham, qui ne détruisit pas tout le monde de son enfance qu’il rejetait, mais seulement les idoles, les statuettes de son père, qui représentaient toute la dépossession et toute l’aliénation de ce monde, les individus réifiés et soumis au sein de l’autovalorisation de la valeur, pour abolir les catégories logiques-empiriques indissociables de cette valeur, pourraient bien se mettre à pourrir, d’abord lentement par le sabotage ou la désimplication, ou parfois plus radicalement, par la destruction technique, les instruments qui produisent tous les objets qui les dominent, en tant qu’ils sont la logique matérialisée d’un sujet-automate non-humain.

Ces principes négatifs de sabotages ciblés, à terme, visent l’abolition d’un droit, d’un écrit fondant un « contrat » inégal, et qui institue un ordre injuste réel : le droit formel bourgeois, soutenu par des Etats centraux, eux-mêmes interconnectés, et qui défendent la propriété bourgeoise, et donc l’exploitation et la soumission de la plupart. Le droit fondé, légitime, conscient et réel, déterminé collectivement, qui remplace ce droit aboli, articule des implantations communales auto-organisées, à un principe fédéral cosmopolitique, qui part à chaque fois de la base communale, et qui ne rétroagit sur elle que par la médiation des multiples intermédiaires que suppose une fédération cosmopolitique non hiérarchique, et non centralisée autoritairement.

Abraham, qui n’était encore qu’Abram, dit, en substance, ceci à son père, lorsqu’il l’admonesta : « Si tu crois aux idoles, tu dois admettre l’hypothèse qu’elles puissent se battre, donc je suis innocent, puisqu’alors je me suis simplement défendu. Mais si tu me reproches quelque chose, c'est que tu ne crois pas aux idoles, et donc à ta propre religion. Pourquoi est-ce que je te respecterais? »

C’est ce que les individus réifiés dans la production, que nous sommes tous, pourraient dire aux capitalistes encore auto-réifiés, une fois qu'ils auront détruit leurs machines fétichisées, leurs biens marchandisés, pour fonder d’autres médiations intersubjectives et collectives, plus incarnées, et respectant toutes les vies.

A ce titre, d’ailleurs, nous rappellerons qu’Abraham est le principe fondateur des trois religions monothéistes, qui n’en sont donc fondamentalement qu’une seule : la religion abrahamique. Les capitalismes islamistes (Etats iranien et saoudien, Daesh, etc.), protestants (Etats-Unis, etc.), catholiques, et juifs (gouvernement ultra-nationaliste "israélien"), devraient considérer le geste révélateur face aux idoles du père fondateur des religions qu’ils prétendent « représenter ». Ils comprendraient qu’ils ont trahi ces religions à leur racine même et que ceux qui viendront abolir le monde qu’ils ont bâti seront les plus fidèles à cette racine, racine très politique, au sens fort d’un religare immanent, avant toute considération théologique.

C’est lorsque Sarah, voulant abolir la parole patriarcale et fétichisée du patriarche Abraham, se montrant fidèle au geste anti-idolâtre du « père » autoritaire et contradictoire, sera reconnue en tant que telle, c’est lorsque Sarah voulant se libérer du « masculin » directeur, lutter contre lui, sera reconnue comme attentive et fidèle à cette « direction » clivée, que d’autres fédérations, plus porteuses encore peut-être, seront envisageables.

Des textes restent à abolir, d’autres à écrire ou à réécrire, dans la mesure où le fil qui nous reliait à certains témoignages immémoriaux a été rompu, et que la critique radicale de la destruction, vers l’émancipation, est devenue arme mise au service de la destruction, de la soumission.

f) Détruire les machines avec les machines. Transmuer le principe de la technique, et non pas l’abolir.

 

Certes, cette destruction ou ce sabotage, dans notre modernité tardive sur-technologisée, peuvent et doivent mobiliser des moyens « techniques », des « machines », des outils rationnels, etc. (stratégies rationnelles des luttes, organisation tactique, outils de destruction des outils, hacking, etc.). Néanmoins, ici s’annonce un dépassement dialectique important, qui devra bien relativiser toute critique trop radicale de l’outil, de la machine, de la technique, en général. C’est peut-être lorsque les individus soumis par des techniques et des dispositifs rationnels, instrumentaux, automatisés, marchandisés, mobiliseront eux-mêmes d’autres techniques et dispositifs rationnels pour abolir ceux qui les aliènent et les réifient, qu’ils pourront envisager que « la » technique en soi, n’est pas nécessairement « le » Mal, mais qu’il peut exister un usage émancipateur, libérateur, des outils techniques, pour autant qu’ils ne sont pas fétichisés, mais tendent à défétichiser le monde, vers l’incarnation. Néanmoins, hélas, ce seront toujours des « marchandises » qu’ils utiliseront pour détruire d’autres marchandises, dans ce monde où tout est marchandise, si bien que le monde qu’ils tenteront de rendre possible aura de toute façon exclu les outils techniques ciblés qu’ils auront stratégiquement mobilisés pour faire disparaître toute technique réifiante et fétichisée. Cela dit, comme ils auront pu envisager le fait qu’il existe, au moins relativement, un usage émancipateur de certaines « techniques », ils n’auront pas aboli tout rapport ustensile au monde, mais ils l’auront transmué au contraire, dans la société post-capitaliste.

 

 

Ceci est dit contre tout « primitiviste » « anticapitaliste » qui fétichise négativement « la » technique en général, considérée comme le « Mal » en soi, sans inscrire assez dans son moment historique précis la technologie capitaliste, qui n'épuise pas "toute technique", et qui n’est pas moins mystifié que le capitaliste le plus forcené, lequel capitaliste n’est que la figure inversée mais complémentaire de ce primitiviste (le capitaliste fétichise positivement la technique, considérée en effet par lui comme le « Bien » en soi). Ces primitivistes caricatureront un geste rousseauiste déjà ambigu, et cet idéal d’un rapport « pur » au monde rappellera toutes les dérives qui pourront être liées à toute exigence de « pureté » (« famille » « pure » et « naturelle », sexualité » « pure », etc. ; cf. le collectif « anticapitaliste » « Pièces et main-d’œuvre », assez primitiviste, qui est clairement homophobe, transphobe, et sexiste).

 

 

Le primitivisme à vrai dire considère implicitement que « la » technique, et la question écologique et humaine qu’elle pose, renvoient à quelque « nature » de l’homme en général, et ne se pose pas de façon spécifique à partir du capitalisme. Contre cela, il faut affirmer que le principe de la technique, et les problèmes écologiques et humains qu’elle pose, sont à questionner et à critiquer dans le cadre très spécifique du capitalisme, qui industrialise et fétichise la production, de telle sorte qu’un tournant qualitatif s’opère ici, de telle sorte qu’une logique irréversible se met en place. La critique réellement radicale du capitalisme définit une technique destructrice surtout au sens capitaliste, et non pas un « homme en général » qui serait, avec ses outils techniques, dans l’absolu, un destructeur de tout ce qui est. Le naturalisme de ceux qui critiquent « la technique en général » tend à essentialiser l’homme et la technique humaine. Ces individus seront en quête d’un rapport archaïque vraiment « fondamental » au monde, « sain » et « pur ». Ceci sera surtout une façon de ne pas cibler le capitalisme en tant que tel, et de ne pas le critiquer vraiment. Si bien que les primitivistes, en dernière instance, s’ils refusent de cibler les spécificités de la technique capitaliste, se priveront d’une critique cohérente et stricte du capitalisme, et se rattacheront au mythe d’un « état de nature » fantasmé, avec toutes les dérives que cela implique.

 

 

 

En critiquant la technique spécifiquement capitaliste, on ne critique plus « la » technique en général comme un principe vague et abstrait, mais on critique une certaine manifestation de cette technique, soit la technologie au sein du système fétichiste, réifiant, spectaculaire, et productiviste, du capitalisme. Dans cette mesure, le post-capitalisme que l’on imaginera n’aura pas exclu « la » technique en soi, mais elle aura transmué le rapport instrumental et ustensile au monde, pour le rendre plus incarné, moins dissociant, et plus humain.

 

 

 

Dans une perspective assez proche du primitivisme, certains heideggériens aimeront à ramener la question d’une technique destructrice à l’époque moderne à la question « généalogique » de l’ontologie platonicienne et de la logique aristotélicienne (le dualisme de l’école platonicienne entre sensible et suprasensible est en effet très prégnant dans le fétichisme marchand, et nous avons en outre pu constater que toutes les catégories de base du capitalisme sont surdéterminées par les catégories définies par la logique d’Aristote : la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l'action, la passion). Néanmoins, ces abstractions ainsi « apparues » ou « dévoilées » dans la Grèce antique ne furent, jusqu’à l’émergence du capitalisme industriel, essentiellement que des abstractions idéologiques, non complètement réalisées dans le monde. Elles accompagnèrent certes structurellement le rapport ustensile au monde, dans la mesure où celui-ci était théoriquement déterminé. Mais elles ne se cristallisèrent dans un projet technique global et structurel de production que lorsqu’un droit formel fondé sur une expropriation initiale, rendit possible une production privée et séparée de fétiches sensibles-suprasensibles, induisant une rationalisation systématique dans la division des activités, une technicisation très concrète de tous les aspects de la vie, jusqu’à une massive accumulation de bien d’usage standardisés réifiant les individus consommateurs ou travailleurs. Dire que tout le capitalisme était déjà en germe au sein des ontologies platoniciennes et aristotéliciennes relève d’une téléologie malvenue.

 

 

 

 

Des penseurs comme Jean Vioulac[6] aujourd’hui auront presque tendance à dire cela, en indiquant que la métaphysique, au sens heideggérien (de l’ontologie grecque jusqu’à Hegel) se serait « accomplie » dans le monde avec le capitalisme. En disant cela, on voudra donc implicitement, simplement dépasser la métaphysique, en théoricien expert et séparé, mais on oubliera trop souvent qu’il faut transformer aussi un monde très réel, par les luttes collectives et progressives, monde qui assez récemment a rationalisé et approfondi sa barbarie, et qui n’était pas « préprogrammé » dans la tête de philosophes grecs idéalistes ayant écrit il y a plus de deux millénaires, et qu’il s’agirait simplement de « réfuter » pour passer à autre chose. Jean Vioulac ne prône pas vraiment précisément la nécessité du sabotage des machines, la nécessité d’une lutte anticapitaliste internationale et révolutionnaire. Il préfère afficher, dans La logique totalitaire par exemple, un pessimisme creux (dénonciation stérile et complaisante d’une sorte de « régression » anthropologique liée à la spectacularisation de la vie, au consommariat « nihiliste », etc.), pessimisme qui indique qu’il aurait pu tout aussi bien ne rien écrire. Pourtant la « résolution » de la question de « la technique » qu’il pose, si l’on considère qu’elle est un problème historique et matériel, suppose qu’on s’engage dans cette praxis réelle, et non pas seulement qu’on considère des souffrances subjectives massives, aperçues confusément, comme un pur problème théorique ou « métaphysique », comme un pur jeu verbal « ontologique », qui « donnerait à penser ». Platon et Aristote ne sont que des effets qui rétroagissent dans notre contexte, en rien des causes, si bien qu’il n’y a aucun « accomplissement » de leur métaphysique aujourd’hui. Celui qui aura complété « miraculeusement » les lacunes d’Etre et temps ne sauvera pas le monde, mais il ajoutera un écrit idéaliste bourgeois contre-révolutionnaire de plus à la liste des publications décevantes. Nous utilisons depuis Aristote, sur un plan logique, ses catégories, et il est « logique » que notre rapport technico-théorique au monde en soit modifié, depuis lors. Le monde capitaliste sera donc appréhendé avec ces catégories, et l’on pourra constater qu’elles deviennent extrêmement « agissantes » en lui. Pour autant, ces catégories ne connaissent pas de ce fait leur « consécration », puisque c’est le fait que notre monde capitaliste soir à ce point rationalisé, logicisé, et mécanisé, qui fait que nous revenons à ces catégories, pour interpréter différemment leur sens. Nous sommes, en tant qu’interprètes-lecteurs-philosophes insérés dans une réalité capitaliste matérielle, les causes d’une certaine attention nouvelle aux catégories (attention qui fut déjà celle d’un Descartes, au sein d’un libéralisme émergent, en Hollande par exemple), lesquelles donc, consignées dans des livres ancien, ne sont que des effets, des représentations d’aujourd’hui, etc. Le fétichisme des heideggériens, qui est aussi très fataliste et très téléologique, consiste à sous-entendre que la « prédication arraisonnante », l’ustensilité, le nihilisme de la déchéance instrumentale, seraient toujours déjà « présents » depuis le logicisme ontologique grec (Platon, Aristote), et que la simple résolution purement théorique, de cette « question de l’être » « mal résolue », pourrait presque nous « sauver » tous (d’où une dérive sectaire de l’école heideggérienne, qui aura vu, sans jamais l’avouer complètement, le maître autoritaire, comme un « sauveur » potentiel de l’humanité tout entière, d’une façon idéaliste et asservie absolument ahurissante, d’autant plus que le maître aura été un nazi).

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment donc un heideggérien nous "sauvera"-t-il ? Cela est très flou, car Heidegger ne s’encombre pas de descriptions « ontiques », trop « vulgaires » pour lui. Mais cela pourrait bien signifier, politiquement et matériellement : « laisser-être » cette technique capitaliste, la maintenir en son être, « demeurer auprès d’elle », mais en ayant un nouveau sentiment de l’existence qui « pourrait tout changer » (acceptation « active » de l’exploitation et de la réification, investissement, implication dans la misère conçue comme « contribution à la communauté », développement durable, Derrida, développement personnel, Habermas, Honneth, Fischbach, etc.). Ou encore, à l’extrémité : abolir toute technique « nihiliste », pour « dévoiler » l’homme devenu « nu » face à la nature, sans outils, habitant dans une « communauté » mystique et extatique (jusqu’à le priver de ses vêtements, peut-être ; primitivisme, etc.). Heidegger, deux écueils : ou bien l’idéalisme favorable à la bourgeoisie, qui laisse-être la technique, mais interprète différemment le monde, sans pour autant changer les formes de l’exploitation capitaliste. Ou bien le naturalisme mystique et utopiste, qui veut abolir toute technique, pour « enraciner » l’homme communautaire dans une « Nature » pure et inviolée (jeunesses hitlériennes radicalisées). Dans les deux cas : ontologisation de la technique, qui nous empêche de dénoncer le Capitalocène en tant que tel, qui nous empêche de penser un principe précis et cohérent de transmutation du rapport instrumental au monde dans une réalité post-capitaliste, qui ne soit ni réformiste-idéaliste, ni naturaliste-fascisant.

 

Mais si on laisse de côté la référence à Heidegger, malvenue ainsi présentée, pour traiter ces questions, nous dirons que l’inconséquence et l’absence de rigueur de Vioulac, qui font qu’il n’est pas vraiment à prendre sérieux, et que sa démarche « subversive » ne pèse en fait rien du tout, du point de vue critique ou du point de vue pratique-révolutionnaire, reposent essentiellement sur deux points décisifs. D’une part, il considère fréquemment, par exemple dans La logique totalitaire, que Marx aurait essentialisé constamment la catégorie du travail[7], et il croit pouvoir « déceler » ainsi avec « habileté » quelque « idéalisme marxien », soit « réfuter » son matérialisme de fait sur cette base (alors que le problème ne se pose pas de façon aussi dualiste avec Marx, comme on l’aura vu plusieurs fois, puisque Marx renvoie dos-à-dos l’idéalisme et le matérialisme immédiats également aberrants du bourgeois fétichiste). Il considère en outre que l’Etat n’est plus la forme prédominante du totalitarisme économique, mais que ce serait le Marché, se pensant peut-être « malin » en évoquant un énième concept-tendance « tout nouveau » : « le totalitarisme sans Etat » (il aura été complètement mystifié par Hayek-le-fou-furieux-libéral, sur ce point, alors qu’il prétend le critiquer, et montre sa totale méconnaissance du capitalisme américain, par exemple, qui est basé sur un Etat extrêmement présent dans l’économie et extrêmement puissant ; le « néolibéralisme » américain aujourd’hui est tout relatif, et n’empêche pas le maintien d’un protectionnisme radical, propre à tout impérialisme qui se respecte). Il est donc bien à côté de la plaque, ce qui précède l’aura, espérons-le, montré. Sa méconnaissance de la réalité politique du capitalisme et sa méconnaissance d'un Marx plus « ésotérique », fatale, fera qu’il restera hors-jeu, idéaliste, et totalement inefficient (les idéalistes fétichistes, hélas, aiment à projeter leur idéalisme abstrait sur tout ce qu’ils touchent, même si ce qu’ils touchent tourne en dérision leur vacuité de principe). Il n’aura retenu et commenté de Marx que ce qu’il y a de plus facilement soluble et corruptible dans l’analytique du Dasein, analytique en vogue, mais hélas construite par un contre-révolutionnaire bourgeois et antisémite, qui joue encore très bien son rôle d’anéantissement de la critique aujourd’hui.

Annexe : contre les pseudo-critiques, comme Vioulac, qui considèrent que le travail chez Marx serait transhistorique.

Marx semble essentialiser régulièrement la catégorie du travail, contredisant apparemment ses analyses du chapitre 1 du Capital, ou certaines analyses des Grundrisse sur l’argent ou sur le capital. Ici par exemple, il naturalise un fait qu’il appelle effectivement « le travail » : « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. » (Karl Marx, Le Capital, livre I, Troisième section, chapitre 7).

Marx évoque ici le fait d’une métabolisation de l’homme avec la nature en vue de la survie. C’est le « travail » au sens arendtien, soit l’activité de transformation de la nature produisant des biens nécessaires à la vie et à la survie en général. Néanmoins, si cette dimension biologique et technique de la vie paraît être « propre à toute humanité », le fait même de la ramener à une abstraction indifférenciée, le fait même de subsumer toutes ces activités productives sous un seul et même concept qui devient agissant ensuite comme abstraction réelle (temps de travail moyen socialement nécessaire), le fait même d’isoler de la sorte aussi radicalement un certain secteur de la vie, ce fait unique et précis n’est en rien transhistorique, mais repose sur un système économique et juridique ayant un commencement précis dans le temps (accumulation primitive du capital, expropriation fondant une production privée, etc.). Marx lui-même sera très précis sur ce point, dans la Ière section du Capital, en disant par exemple ceci, à propos de la société du Moyen Age : « « De quelque manière donc qu'on juge les masques que portent les hommes dans cette société, les rapports sociaux des personnes dans leurs travaux respectifs s'affirment nettement comme leurs propres rapports personnels, au lieu de se déguiser en rapports sociaux des choses, des produits du travail. » Ici, le passage des « travaux » au pluriel, au « travail » au singulier indique clairement la non-naturalité de ce « travail tout court ».

Il dira aussi ceci, toujours dans cette Ière section, à propos du capitalisme : « « Au sein de ce monde des marchandises, c'est le caractère universellement humain du travail qui constitue son caractère spécifiquement social. »

Enfin, Marx indiquera aussi que le fait de réduire le travail à une pure dépense d’énergie humaine en général est la condition épistémologique de possibilité de la détermination d’un « travail en général » afin de le saisir quantitativement comme travail abstrait, standard de productivité général-moyen, ou temps de travail socialement nécessaire. Ainsi, il écrit ceci dans le chapitre 1 du Capital : « En fin de compte, toute activité productive, abstraction faite de son caractère utile, est une dépense de force humaine. La confection des vêtements et le tissage, malgré leur différence, sont tous deux une dépense productive du cerveau, des muscles, des nerfs, de la main de l'homme, et en ce sens du travail humain au même titre. La force, humaine de travail, dont le mouvement ne fait que changer de forme dans les diverses activités productives, doit assurément être plus ou moins développée pour pouvoir être dépensée sous telle ou telle forme. Mais la valeur des marchandises représente purement et simplement le travail de l'homme, une dépense de force humaine en général. » En décrivant ceci, il ne décrit pas une fonction « biologique » transhistorique du travail « en soi » , mais il décrit une certaine façon déterminée de considérer le travail comme non-spécificité, à partir du capitalisme, point de vue sur le travail qui sera lié à un processus de valorisation des biens qui n’est en rien « naturel » mais très délimité dans le temps, avec un début « juridique » (enclosures, etc.), et une fin (post-capitalisme ou destruction progressive ou finale).

Marx n’est pas Ricardo. Il n’y a que des penseurs bourgeois (consciemment ou inconsciemment), donc contre-révolutionnaires, qui veulent nous le faire croire, pour mieux permettre la croyance en la validité d’une théorie subjectiviste-libérale de la valeur (Hayek).

Vioulac (tout comme Arendt, d’ailleurs, à ce propos, dans le chapitre 1 de La crise de la culture), n’a pas su lire attentivement les premières pages fondamentales du Capital à propos de la catégorie historiquement déterminée du travail chez Marx, si bien que toute sa démarche s’effondre ici, et qu’il aurait mieux fait de s’informer un peu plus avant de se mettre à écrire sur ces sujets.

Combien de fois faudra-t-il dire que Marx ne s’est pas contenté d’écrire les Manuscrits de 44, que l’aliénation chez lui n’est pas fondamentalement une dialectique idéaliste hégélienne de l’objectivation du sujet par l’accomplissement d’un travail essentialisé, mais bien une misère objective et subjective de l’individu liée à un moment historiquement déterminé en lequel la catégorie contingente du travail capitaliste réifie sa personne à travers le principe de l’exploitation industrielle ?

La dialectique hégélienne du maître et du serviteur est une pensée bourgeoise, protestante et contre-révolutionnaire, qui rendra indépassable le « travail » en tant que tel. La question du travail chez Marx, lorsqu’elle se pose vraiment précisément, est une critique radicale du travail, jamais son ontologisation. Ceci n’étant pas dit seulement contre Vioulac, mais contre tout ce qu’il « représente ».

 

g) Détruire les dispositifs de destruction

 

Précisons maintenant le sens du sabotage sur un certain secteur décisif.

Concernant toutes les armes de destruction massive ou ciblée, dispositifs militaires, policiers, qui sont là pour protéger les détenteurs de capitaux et leurs représentants.

Dans la réalité, que se passes-t-il vraiment ? Qui fabrique les armes ? Des prolétaires, qui lorsqu’ils prennent conscience de leur réification, ont pour vocation d’abolir le monde qui utilise ces armes. Qui surveille, « prend soin », « entretien » ces armes ? Des prolétaires, qui lorsqu’ils prennent conscience de leur réification, ont pour vocation d’abolir le monde qui utilise ces armes. Qui utilise ces armes, pour tuer d’autres individus, localement ou massivement ? Très souvent des prolétaires, qui lorsqu’ils prennent conscience de leur réification, ont pour vocation d’abolir le monde qui utilise ces armes.

Le dirigeant de son côté, représentant de l’Etat, grand capitaliste, ou général des troupes, que fait-il quant à lui ? Il écrit sur un bout de papier, parle, appuie sur un bouton, bavarde devant une caméra, calcule, comptabilise, postillonne, réfléchit. Il n’est pas en contact direct avec toutes les armes qui détruisent le monde, mais il se contente essentiellement de prononcer des mots, de rester dans un bureau surprotégé, pour diriger un monde concret dans lequel il n’est pas vraiment présent.

Qui a une puissance vraiment concrète dans ce contexte ? Ceux qui fabriquent, utilisent, entretiennent les armes, à savoir essentiellement des prolétaires. Ils peuvent saboter leur production, ne pas les utiliser quand on le leur dit, ne pas les déclencher quand un type isolé dans son bureau l’a décidé avec d’autres types isolés, et ils le font et le feront lorsqu’ils prendront conscience, et s’organiseront matériellement et logistiquement, puisque la prise de conscience du prolétariat signifie que le prolétariat cesse d’être soumis à la bourgeoisie, lutte, et mobilise tous les moyens pour bénéficier de son avantage dialectique et pratique lié au fait qu’il a un contact direct avec la production des marchandises.

La prise de conscience du prolétariat au sens large n’est pas chose à prendre à la légère. Au moins en théorie, même si cela ne correspond à rien de ce qui a existé pour l’instant, elle peut aller jusqu’à empêcher les ravages d’une guerre nucléaire. D’où la surpuissance du concept lukàcsien, lorsqu’on le développe à fond, et la nécessité aujourd’hui d’y revenir, en tant que théoriciens critiques anti-guerres.

Certes, dira-t-on, comme La Boétie l’aura exprimé en son temps (De la servitude volontaire), et comme le reprécisera Arendt en décrivant les systèmes totalitaires (Les origines du totalitarisme), entre le l'individu-rouage réifié qui surveille ou actionne la machine pour fabriquer ou entretenir l’arme, ou qui utilise ou actionne l’arme pour tuer d’autres personne, il y a un nombre innombrable d’intermédiaires, bureaucratiques ou technocratiques, qui en imposent, et ce principe hiérarchique, discret et continu, en structure d’oignon (Arendt, Le système totalitaire) en tant que structure à la fois verticale et cachée (le noyau dirigeant est au centre de l’oignon, et la base sociale visible est à la périphérie), semble rendre très difficile son enrayement et son désamorçage.

Néanmoins, qu’en est-il ? Reprenons notre principe d’extension du concept de prolétariat : est prolétaire, dans le secteur de la production de valeur, tout individu qui sera soumis à une rationalisation, à une spécialisation, à une dislocation, à une parcellisation, de son activité, dans la mesure où le travail abstrait affecte toujours plus une certaine division rationnelle du travail social dans laquelle le sens de sa fonction est toujours plus absurde et dérisoire. Dans ce contexte, bien sûr, il ne faudra surtout pas dire que les dirigeants, les gestionnaires qui se situent à des hauts niveaux de hiérarchie, seraient eux-mêmes des « prolétaires », sous prétexte que leur activité est toujours plus mécanisée, désincarnée, et spécialisée (technocrates). Car ces individus « au pouvoir » ont choisi leur réification, ils consentent à cette réification, pour imposer à tous les individus-rouages qui seront sous leurs ordres une réification essentiellement passive et subie. Mais si donc l’on exclut ces « dirigeants » auto-réifiés, presque tous les individus qui obéissent à leurs ordres, puis les transmettent, dans un réseau archi-complexe, à de nombreux intermédiaires, jusqu’à atteindre l’ouvrier le plus réifié qui actionnera la machine, presque tous ces individus donc seront eux-mêmes, en un sens très large, des « prolétarisés », et ils auront donc eux-mêmes, même s’ils n’en sont pas conscients complètement, un véritable intérêt objectif dans le fait de ne pas obéir aux ordres qui viennent de gestionnaires entretenant une machine qui soumet et déshumanise, tout prolétaire quel qu’il soit.

Mais il y a des degrés de réifications : les « prolétaires » les moins réifiés, qui ont de nombreux avantages dans cette société malgré tout, n’auront pas tendance naturellement à lutter contre le système. Ils formuleront théoriquement, parfois, des souhaits de « justice », mais l’implication pratique fera défaut. Mais si les prolétaires les plus réifiés, ceux qui actionnent les machines, qui ont le plus intérêt à radicaliser les enjeux de la lutte, au sein de leurs luttes autonomes, développent une conscience révolutionnaire conséquente, et parviennent à entrer en contact avec eux, alors le sabotage méthodique, la désimplication au travail, l’enrayement parfois progressif, parfois irruptif de la grande machine, peuvent se mettre en place très globalement, et la pyramide vertigineuse peut progressivement s’effondrer, ou plutôt, pour reprendre Arendt : l’oignon peut s’effriter patiemment, laissant découvrir progressivement un noyau toujours plus impuissant (les dirigeants), dont le pouvoir ne repose que sur l’ignorance, la crainte, le repli, et l’inconscience de la grande majorité des individus qu’il soumet.

La conscience de classe des prolétaires directement liés à la production en tant que cette production est aussi et surtout un principe de destruction, telle qu’elle peut s’étendre à l’ensemble de la société réifiée malgré elle, est donc un enjeu décisif aujourd’hui, même d’un strict point de vue "pacifiste" ou "anti-armes".

Et, puisque nous avons évoqué la question des syndicats, nous pourrons rappeler ce fait élémentaire : un syndicat ou conseil autonome et révolutionnaire, s’il vise bien l’abolition finale des catégories capitalistes, soit le dépassement du capitalisme au sens strict, et non pas seulement leur régulation, ne se contentera pas de revendiquer progressivement des formes de redistributions plus « justes » de la plus-value, pour dissoudre progressivement ces catégories, sur un plan institutionnel, mais il pourra aussi s’engager parfois dans cette auto-organisation réfléchie d’un sabotage méthodique, puisqu’elle suppose aussi des tactiques logistiques élaborées, que seules des structures relativement organisées peuvent permettre.

D’où la nécessité pour ce syndicalisme ou conseillisme autonome d’être tout à fait indépendant des partis ou institutions dits « officiels » (directement ou indirectement électoralistes), dont le « légalisme » contradictoire empêche de toute façon ce genre de combats.

Sur cette question des stratégies de luttes, abordons une question difficile, qui fera grincer des dents certains camarades radicaux, qui n’apprécient pas trop l’appareil militaire et policier.

Les « prolétaires » qui utilisent les plus massivement les armes pour les retourner contre d’autres prolétaires, militants, « improductifs », ou révolutionnaires, sont essentiellement des militaires ou des policiers.

Mais ici, utiliser le mot « prolétaire » paraîtra à certains malvenu, surtout en ce qui concerne les policiers, dans la mesure où ceux-ci, dans l’histoire du capitalisme moderne, ont très systématiquement réprimé les luttes sociales anticapitalistes. C’est bien sûr un tort que de ne pas reconnaître que l’agent répressif est aussi un prolétaire. Et cette conception relève encore d’une idéologie manichéenne, voire populiste.

Mais voyons d’abord ce qu’il en est des militaires.

Pour ce qui est de l’appareil militaire, la logique de l’effritement d’un oignon militaire totalitaire paraît possible : mais cela débouche trop souvent sur un usage maintenu des armes, contre le pouvoir étatique en place (coup d’Etat, etc.). La même logique de captation se poursuit alors, sans changement structurel, avec souvent même une barbarisation de la domination. Toute autorité transcendante « représentant »le "peuple", de toute façon, en disposant pour ce faire du monopole de la force « légitime », est en soi dictatorial et contraire à l’émancipation des individus et des collectifs (qui ne sont un « peuple »[8], ou encore une « multitude »[9] indifférenciée, que dans la bouche de ceux qui les soumettent, symboliquement ou réellement).

La question sera : comment la prise de conscience des militaires « prolétaires », ou prolétarisés, au sens large, permettant l’effritement progressif de l’oignon totalitaire militaire, pourrait déboucher sur une destruction des armes détenues par l’appareil militaire, et non pas sur une réappropriation de ces armes, pour les tourner vers d’autres êtres humains ? Cette question ne se pose sérieusement que dans un cadre vraiment internationaliste, concret et existant, et reste à savoir quel sera le détonateur assez conséquent pour que cet internationalisme développé rende cette question enfin censée.

En ce qui concerne les policiers, la question est plus délicate encore. L’investissement du policier dans son « travail » est la question la plus délicate à soulever, et il ne faudrait pas se montrer bêtement « spinoziste » pour la résoudre. La forme légale « républicaine » que « représente » le policier est une forme qui justifie son investissement physique. Mais une discussion avec un policier sur l’immoralité, l’illégalité « républicaine » au sens philosophique du terme, de la légalité qu’il défend, ne l’empêchera pas, le plus souvent, de « faire son travail », et de tabasser des militants, ou des ouvriers, ou des adolescents, si on le lui dit. Le principe, encore très « philosophique » apparemment (et pourtant tristement concret) d’une interconnexion mondialisée faisant de l’Etat républicain français (et de tout autre Etat-nation moderne, d’ailleurs), un tueur de masses et un persécuteur d’enfants, ne pourra pas souvent l’émouvoir, car il ne perçoit quant à lui (comme de nombreux individus-rouages d’autres secteurs, que nous sommes), la plupart du temps, qu’un environnement territorial très limité, qu’il s’agit « d’assainir » et de « sécuriser » sans trop réfléchir.

Dans ce contexte, il s’agit de considérer qu’une certaine partie des « prolétaires » issus de la police pourrait se joindre aux autres prolétaires dans des contextes de remise en cause des droits des travailleurs qui les concerneraient aussi directement. En ce sens, c’est le secteur du fonctionnariat, comme secteur public toujours plus disloqué, précarisé, et prolétarisé, qui, en s’unifiant dans les luttes, pourrait éventuellement entraîner avec lui le secteur policier.

Les fonctionnaires les plus sensibilisés théoriquement à ces questions de justice sociales, très souvent, exerceront souvent des fonctions intellectuelles (professorat, recherche, etc.), et les secteurs publics les plus pratiquement insérés dans les luttes seront les plus prolétarisés (« ouvriers »-fonctionnaires). Un enjeu tactique et stratégique pourrait donc se situer au niveau d’une entente entre fonctionnaires exerçant des activités intellectuelles et fonctionnaires sur-prolétarisés (en considérant leurs conditions de travail, et pas uniquement les salaires), permettant une convergence des luttes allant jusqu’à toucher toute la fonction publique, même celle qui se charge de la "sécurité".

Une autre voie. Il n’y a pas que les agents de la répression, ou la police, qui possède un pouvoir répressif. Les travailleurs et travailleuses qui produisent des biens et services nécessaires à la vie ou à la survie, lorsqu’ils refusent de produire ces biens ou services, répriment de façon très efficace les individus qui en sont privés. Leur prise de conscience révolutionnaire fait que ce pouvoir répressif-indirect qu’ils possèdent peut être utilisé contre les autres ordres de la répression violente et armée. Mais cette dimension répressive-indirecte est à double tranchant, et relève d’une opposition binaire, encore, entre deux ordres qui ont des intérêts communs. Si les travailleurs et travailleuse cessent d’alimenter en biens et services nécessaires à la survie, les zones du pouvoir bureaucratique qui ordonnent la répression ou la destruction, ils se rendent plus efficaces. Jusqu’à ce que ces ordres, sous une pression relative, s’inscrivent tendanciellement dans une logique d’auto-abolition.

Mais finalement, il est important de préciser un fait élémentaire, qui empêche qu’on dénigre de façon manichéenne les agents répressifs (police), dans une logique ciblant des « boucs émissaires », mais qui n’empêche pas pour autant de concevoir les coups qu’ils donnent comme un scandale. Les autres agents productifs de la société, fonctionnaires ou salariés du privé, très souvent, produisent eux aussi des biens et services qui sont nuisibles socialement, dans un contexte capitaliste ; ou encore très ambivalents : le professeur, s’il tente de transmettre avec passion, parfois, le savoir, reproduit aussi des inégalités sociales structurelles, en participant au mensonge de la « méritocratie », dans une société où les « héritiers » de capitaux culturels et sociaux sont, dès la naissance, favorisés structurellement ; le policier qui réprime un individu « déviant », réprimera parfois ces individus qui ont été violenté par ce système scolaire, si bien que les secteurs « punitifs » ou « intégratifs » (éducatifs) se complètent ; le juge ou le procureur ne font que signer de la paperasse ou disserter, mais c’est par eux que les policiers, beaucoup plus prolétarisés, opèrent leurs violences ; le psychiatre individualise des pathologies pourtant aussi sociales, si bien que les individus « handicapés » développent des dissociations qui les rendent parfois « nuisibles » pour « l’ordre social », et l’agent policier les réprimera, mais à la suite du psychiatre, non pas indépendamment de lui ; l’ouvrier qui fabrique des armes, des denrées alimentaires produisant des cancers massifs, des cigarettes, de l’alcool, contribue quant à lui, directement, à la production de ce qui nuit aux individus achetant ces produits ; les excès de consommation produiront des « troubles à l’ordre public », que l’agent policier réprime.

Il ne s’agit pas « d’innocenter » les violences policières en disant cela. Mais il s’agit de voir qu’elles ne sont pas structurellement différentes d’autres violences produites par d’autres secteurs productifs (directement ou indirectement), et que les individus-rouages pris dans ces secteurs ne sont pas, « moralement », beaucoup plus « innocents » que ces agents de la répression. Accuser une partie émergée de l’iceberg, c’est toujours ne pas vouloir voir la partie immergée, structurelle et massive, et c’est donc « dénoncer » superficiellement le phénomène qu’on veut abolir. Jusqu’à ce que qu’un très petit nombre d’individus, eux-mêmes prolétarisés, portent la responsabilité de la violence structurelle que nous entretenons tous, d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce qu’en voulant survivre dans nos centres urbains « occidentaux ».

Le système économico-étatique, comme système cohérent et totalisant, structuré, est un système analogue au « pompier pyromane » ; ses agents répressifs sont là pour éteindre un feu qu’il allume lui-même ; ces agents de « l’ordre » se rendent indispensables « grâce » au désordre que le système qui les rémunère ou les « met en fonction » favorise lui-même. Mais alors il ne faut pas « dénoncer », de façon manichéenne, ces agents, comme s’ils étaient « moralement » responsables de toutes ces violences structurelles. Ce serait ne pas vouloir voir que « nous » sommes, tous, comme individus-rouages insérés dans ces ordres économico-politiques, à divers degrés de responsabilités, mais certainement, en train d’alimenter ce feu qu’on nous dit d’alimenter pour que les « agents répressifs » se rendent « nécessaires », pour venir « l’éteindre ». Un professeur prolétarisé qui viendrait donner des leçons de morale à un policier prolétarisé comme s’il était purement extérieur à l’ordre répressif étatique serait hypocrite, et bien vite insupportable : car il participe, et d’ailleurs bien malgré lui, mais pas moins certainement, à la perpétuation d’un système de violence symbolique, qui devient bien vite un système de violence réelle. En outre, ayant lui-même un « capital culturel » « conséquent », il a en plus la « chance » de se « désolidariser » (mais en pensée) de cet ordre, pour se fabriquer une « bonne conscience » (fallacieuse). Ce qui n’est pas le cas de tous les agents répressifs-intégratifs de l’ordre du « pompier pyromane » étatico-économique.

Finalement, si la vocation de l’agent policier-rouage est bien la « justice » ou la « sécurité », de même que la vocation du professeur-rouage est bien la transmission et l’éducation égalitaire, alors, de même que le professeur soucieux de réaliser sa vocation, ne peut supporter qu’un système destructif la transforme en violence symbolique, de même, un policier, éventuellement, au fil de prises de conscience spécifiques, pourrait saisir le fait qu’un ordre « pompier pyromane » (Etat capitaliste) est le contraire strict d’une sécurité durable, ou d’une paix sociale durable, et pourrait s’engager dans la destitution de cet ordre, au sein d’une désobéissance civique spécifique porteuse.

En ce qui concerne finalement les degrés de responsabilité, ce n’est finalement pas le policier-rouage, pas plus que le professeur-rouage, qui est à cibler en premier lieu (indépendamment d’une « vocation », surajoutée, il vise d’abord sa simple survie, en travaillant). Des « hauts fonctionnaires », eux-mêmes soumis à une mécanique économique impersonnelle, mais de façon plus consentie (auto-réification), déterminent certains « ordres » ou « commandements », au centre invisible de l’oignon totalitaire. Viser simplement la base « visible » (police, professeurs, etc.), c’est donner des coups de pieds dans l’eau, et laisser se développer souterrainement des logiques de dépossessions universelles, sans pouvoir les destituer jamais. Tâcher d’atteindre ces « centres » cachés, dont les gestionnaires inconscients produisent des violences structurelles aussi parce qu’ils sont déconnectés de la base, serait plus porteur, stratégiquement, dans le même temps où une détermination structurelle de la responsabilité morcelée de chaque rouage tenterait de se définir.

Toutes ces remarques bien sûr ne sont ici que projections, qui ne ferment aucune porte, mais qui en ouvrent quelques-unes, parmi tant d’autres, et elles n’ont de sens de toute façon que pour illustrer le principe stratégique et tactique qui est la base du raisonnement : comment faire s’effriter toutes les diverse formes (politiques, étatiques, militaires, bureaucratiques, encadrantes, policières, privées) de l’oignon totalitaire capitaliste, au sein d’un principe non seulement légal-bourgeois (luttes pour les droits), mais aussi au sein d’un principe non-légal de sabotage, de désimplication, de pourrissage, progressif ou irruptif, afin de sortir finalement de ce totalitarisme, en ayant désamorcé les zones de destruction, de la façon la moins violente possible pour tous les individus humains quels qu’ils soient ?

 

h) Saboter au sens large

 

Finissons sur une remarque importante. Nous avons évoqué la question d’un sabotage des secteurs productifs destructeurs (essentiellement, la grande industrie, l’armée, les appareils militaires ou policiers, etc.)

Mais concernant ce sabotage, il faut rester très clair. Si le sabotage d’un secteur productif, directement ou indirectement (privé ou public) est susceptible de menacer la qualité de vie de nombreux individus en tant que consommateurs, ou bénéficiaires de services, publics ou privés, alors il faut bien sûr exclure complètement ce sabotage.

Un professeur ne saurait « pourrir » ses propres cours. Il n’a pas à instrumentaliser ses propres élèves, qui ont déjà un avenir qui les inquiète, pour servir une lutte pratique qui ne les concerne pas immédiatement, en les faisant échouer aux examens ; néanmoins, s’il enseigne l'histoire, il peut positivement leur enseigner une histoire plus matérialiste, leur indiquer les antinomies de la pensée bourgeoise « révolutionnaire », etc. Et prolonger une lutte plus radicale hors des murs de l'école.

De même un infirmier ou une infirmière ne saurait maltraiter ses patients. Mais il ou elle pourra éventuellement « saboter » la machine anonymisée et bureaucratique calculatrice « du » médical, en agissant non pas de façon simplement « compétente », mais en faisant preuve éventuellement de poésie, de folie, d’humour, de créativité avec les personnes souffrantes, tout en maintenant éventuellement une activité syndicale-révolutionnaire assidue.

Un employé de banque ne saurait saboter les comptes des prolétaires-clients, car alors il les ruinerait. Mais il peut maintenir le plus haut degré d’absentéisme toléré, se comporter de façon absurde. Eventuellement, il peut étudier en profondeur le hacking, trouver des moyens de profiter de son accès à de nombreuses informations sur les comptes privés d'individus gestionnaires "riches" dont la nuisance serait stratégique. S’engager dans le conseillisme révolutionnaire, etc.

Un avocat anticapitaliste peut pourrir la machine bureaucratique juridique, en utilisant toutes les subtilités du droit contre lui, pour enrayer sa logique aveugle et incontrôlable, au détriment des gestionnaire de la destruction, et au profit des individus réduits et soumis par eux.

 

Un historien ou un philosophe peut aller parler d’histoire dans les prisons, en développant particulièrement les notions de néocolonialisme au sens économique, en enseignant Foucault sous un angle anticapitaliste (Surveiller et punir), en évoquant la question du formalisme bourgeois clivé, la question du droit bourgeois qui les a enfermés, et qui repose sur le vol et la déshumanisation institutionnalisée de la grande majorité des individus. En évoquant ce que signifie très précisément la notion d’intégration dans cette société (consentement à la négation de soi), et donc ce que signifie la violence de l’intégration des anciens détenus. En évoquant le fait que le fric, les flingues, la drogue, et le meurtre, sont des façons de rester totalement soumis au système, et même d’être le plus grand défenseur du système (la police ayant besoin de se rendre utile, les armes devant se vendre, et l’attention des individus spectateurs devant être détournée de l’essentiel). Et que donc le « criminel » n’est en rien un « rebelle », ou un « subversif », ou un « libre-penseur », mais que pour le devenir, et pour s’enrichir réellement (qualitativement), il devra trouver d’autres méthodes. Il pourra aussi se faire insulter par le taulard à son tour, puisqu’il représente l’ordre scolaire répressif, et assumer davantage des formes de luttes illégales grâce à ces dialogues féconds.

Un individu qui ne travaille pas, et qui vit de peu, pourra développer des situations décalées, artistiques, gratuites, et folles, suggérant la bêtise des codes et trivialités de la société, dans les lieux les plus « normés » du monde de la marchandise (grands magasins, commerces, salle de classe, bureaux, etc.).

Mais en ce qui concerne tous les secteurs productifs industriels en eux-mêmes destructeurs (complexes agro-alimentaire industriels, militaro-industriels, policiers, exploitation animale, vêtements industriels, voitures, sidérurgies, pétrole, nucléaire, ressources polluantes, bâtiment, etc.), il s’agirait d’envisager un sabotage méthodique, organisé, et froid, pour que s’effrite l’oignon totalitaire.

La pénurie que cela pourrait entraîner en ce qui concerne la non-production de certaines denrées alimentaires, certains biens d’usage nécessaires à la survie (habitat, habillage, etc.) devrait être compensée par d’autres formes de production non industrielle, plus locales, mais pas moins fédérales, qui dessineraient déjà les contours d’une nouvelle société. Car répétons-le : la visée progressive n’est pas qu’un sabotage négatif. Nous l’avons d’abord définie comme une création positive de la vie, comme une pratique quotidienne de l’émancipation, vers l’émancipation plus complète de demain, ce qui suppose que, dans le temps où l’on défait, l’on pratique également un autre faire, dont le caractère plus incarné et joyeux justifie que soit défait ce qui est défait.

On peut parfois « saboter » ce monde morbide en vivant des expériences très joyeuses, poétiques, drôles, créatives, en créant des situations nouvelles et réjouissantes. Ce qui est assez logique, puisque s’accorder à la norme dans ce monde c’est se nier soi : la dynamique de son abolition ne peut être que l’affirmation de soi. Mais la lutte n’est pas une partie de plaisir pour autant, et suppose du sérieux, de la gravité, et de la dignité, dans la destruction méthodique des centres productifs stratégiques. Une prise de risque, de la peur et de la haine également parfois. Mais le sabotage créatif pratiqué par ailleurs pourra peut-être teinté de joie ce sabotage plus négatif : cette joie est le courage de ceux qui luttent et savent qu’ils ont la vie, et l’amour de la vie, soit la puissance, de leur côté.

Restera finalement à développer des stratégies d'auto-défense adaptées, non meurtrières, pour se protéger de la répression qui viendra punir ces sabotages. C'est certainement la question la plus difficile à résoudre... mais si les rouages de la "sécurité" bourgeoise (police, armée) finissent eux-mêmes par saboter ce projet sécuritaire qui produit la guerre, l'insécurité massive et la chaos, et ils le pourraient, puisqu'ils ont eux aussi, comme individus prolétarisés, intérêt à sortir de ce système, alors la situation devient stratégiquement plus avantageuse (mais cela n'est pas pour demain, et s'installe, éventuellement, dans la durée, lorsque de nouveaux rapports de force ont été installés par une lutte continue et déterminée).

 

8) La « politique politicienne » dans la lutte

 

Toute organisation « politique politicienne » qui viserait la conquête du pouvoir étatique, implicitement ou explicitement, de fait, ne saurait en rien favoriser cette dynamique de dissolution de la structure marchande vers son abolition, même (voire surtout) si elle se dit favorable aux « ouvriers » ou aux « prolétaires » (Cf. NPA, CCR, Lutte ouvrière, Front de gauche, PCF, etc.). Car, en tant qu’organisation politique politicienne, elle aura intégré des critères juridiques formels-bourgeois qui ne déboucheront au mieux que sur une « réappropriation » dite « plus juste » des catégories capitalistes, mais jamais sur leur abolition pure et simple, puisqu’elle voudra fixer définitivement, dans un droit formel qu’elle se sera appropriée, mais qu’elle n’aura pas aboli, un certain mode de distribution dit « égalitaire » de ces catégories (sans apercevoir que de telles catégories contiennent en elles-mêmes la misère et la dépossession des individus).

L’enfer « politique politicien » est pavé de « bonnes intentions » « populistes ».

Par ailleurs, le principe étatique-séparé qui sera maintenu dans le principe autoritaire de la « dictature du prolétariat », ne fera que rajouter à ces écueils juridiques-formels une dimension bureaucratique et totalitaire encore plus prégnante. Une lutte anticapitaliste qui vient abolir l’argent, la marchandise, la valeur et le travail, n’est pas une lutte qui se réapproprie l’Etat, mais qui vient dépasser cette forme abstraite-réelle, puisque, rappelons-le, l’Etat n’est que la forme que prennent ces catégories fallacieusement naturalisées lorsqu’elles expriment une existence « politique ».

Marx lui-même, après la Commune de Paris (1871), reviendra sur l’idée qu’un « Prolétariat » hypostasié (ou ses « représentants » petits-bourgeois) devait se réapproprier l’appareil militaire et étatique pour en devenir le gestionnaire dictatorial. Il comprit implicitement, de son vivant, l’écueil autoritaire lié au concept dogmatiquement (et mal) interprété de « dictature du prolétariat ». Après la Commune de Paris, « dictature » du prolétariat doit signifier : ce qui est dit, formulé, cité, dicté par les individus soumis par le capitalisme, doit désormais peser dans l’orientation des affaires politiques humaines, puisque les individus prolétarisés constituent la grande majorité de la population, et puisque la « démocratie » n’est pas qu’un mot vide et creux, une idéologie cynique, mais d’abord un projet réel à concrétiser.

Ainsi, les marxistes « orthodoxes », autoritaires (maoïstes, léninistes, trotskistes, staliniens), n’auront retenu de la « stratégie » marxienne-engelsienne que ce que Marx lui-même plus tard considérera comme très limité, voire caduque. Marx et Engels écrivent donc certes ceci en 1847, à la fin du chapitre II du Manifeste communiste : « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives. » Mais en 1872, après l’expérience de la Commune de Paris, Marx nuancera fortement ses positions, en écrivant, dans une nouvelle préface du Manifeste communiste : « il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui ».

Et dans le chapitre 3 de La guerre civile en France, il disait déjà, en 1871 : « La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de la faire fonctionner pour son propre compte.»

Tout marxisme se disant "orthodoxe", répétons-le, est une mutilation délibérée des textes marxiens, et la tentative de faire passer cette mutilation pour une lecture docte et « orthodoxe ». Les expériences « communistes » totalitaires du XXème siècle reposent sur la mécompréhension complète et sûrement délibérée de la dynamique des textes de Marx. Ces « marxistes » restèrent focalisés (et presque tous les marxistes autoritaires d’aujourd’hui, qu’ils soient, en France, au NPA, ou au Front de gauche, à Lutte ouvrière, au PCF, ou à la CGT, le restent) sur un passage du Manifeste communiste qui fut la partie de l’œuvre de Marx qu’il réfuta peut-être le plus lui-même, de son vivant, par la suite. Que ces pseudo-révolutionnaires cessent donc de se réclamer de « Marx », qui est une « couverture » un peu trop commode. Ne reste plus pour eux que des références abjectes à des dictateurs ou à des tueurs de masse qui n’avaient plus rien de « prolétaires », ou encore à ceux qui leur ont ouvert la voie : Mao, Staline, Castro, Trotski, Lénine. C’est bien ici que se trouve leur héritage, c’est bien ces furieux sanglants qu’ils idolâtrent, et « Marx » n’est plus qu’un « mot » pratique pour « communiquer » une doctrine impensée, une vague caution « scientifique » inessentielle qui n’a plus rien à voir avec la complexité d’une œuvre dynamique : ceci traduisant donc un délire autoritaire et meurtrier, quoique rarement revendiqué comme tel, qui fait froid dans le dos.

Le communalisme libertaire (qui n’est pas étrangers à la Commune de 1871), en un certain sens, sera relativement plus fidèle à la complexité de l’œuvre de Marx. Maximilien Rubel aura essayé de le montrer.

Notons tout de même que Lénine, ce tacticien habile, n’aura pas manqué de relever, et de citer, même, dans L’Etat et la révolution (1917), cette phrase de Marx du chapitre 3 de La guerre civile en France, qui pose en effet un problème certain pour tout marxiste autoritaire. Mais il l’interprètera comme un idéologue aveuglé par ses dogmes pourrait l’interpréter : loin de voir une réfutation de l’idée selon laquelle la conquête de l’Etat n’était plus un enjeu révolutionnaire, il considéra au contraire que Marx indiquait ici simplement que l’Etat bourgeois devait être bien intégralement détruit avant que le prolétariat ne s’en empare pour centraliser la production. Lénine refusa de voir la spécificité radicale de l’expérience communale que Marx valorisa tardivement. La commune, même si elle est « capitale », ne vise plus la centralisation, par définition, mais la contagion progressive, intercommunale, de la révolte, à travers un principe fédéral. Du moins lorsqu’elle développe sa vocation propre. Cette fédération intercommunale vient destituer l’Etat non pas pour s’en emparer, mais pour abolir toute centralité. C’est ainsi que nous interprétons la phrase de Marx à propos des stratégies et visées nouvelles que la Commune de 1871 induit, dans la lignée d’un Maximien Rubel. Confondre la commune libertaire avec le communisme autoritaire, comme le fit Lénine, c’est croire que l’eau et le feu pourraient coexister.

Par ailleurs, l’idée tardive d’Engels, celle d’un « dépérissement » progressif de l’Etat[10] (1878, 1884), indique bien que l’étatisation collectiviste n’est qu’un moment, n’est pas le « communisme » au sens strict. Il n’y a certes pas là encore l’idée d’une stricte abolition de l’Etat, mais l’on s’en rapproche. Cette idée d’un dépérissement de l’Etat indique de toute façon que Marx ou Engels auraient condamné avec force le stalinisme et le maoïsme, qui n’auront pas su assurer ce dépérissement, mais qui auront au contraire radicalisé la bureaucratisation de tous les aspects de la vie et l’autoritarisme, les meurtres des « masses », soit le contraire même de l’émancipation induite par l’idée de « communisme ».

Pour finir, nous dirons qu’il faut nous éloigner de l’ensemble des prescriptions pratiques-révolutionnaires de Marx sur ces questions, en vertu même des principes qu’il expose dans les premières pages du Capital et dans la première partie des Grundrisse (où sera indiquée la nécessité pour le critique anticapitaliste de dénaturaliser les catégories de base du capitalisme), puisque toute idée de « collectiviser les moyens de production », comme on l’a vu, n’est qu’une façon de prolonger insidieusement les évaluations abstraites-réelles d’une « économie » conçue comme secteur séparé et autonome. Or, Marx lui-même, très souvent, prôna un communisme reposant sur une telle « propriété collectives des moyens de production »[11], utilisant de ce fait des catégories « économiques » et « juridiques » (propriété, moyens, production) qui étaient essentiellement liées au capitalisme, et qui n’avaient rien de naturel. Marx finalement proposera lui-même un communisme qui n’est que la perpétuation de la domination des abstractions réelles du capitalisme, chaque fois qu’il décrira le mode de « production » communiste dans les termes d’un « économie » qui en tant que telle enveloppe toujours déjà la structure marchande historiquement déterminée de la modernité.

Pour réaliser un geste critique et révolutionnaire qui serait en accord avec le geste dénaturalisant des premiers chapitres du Capital, et des chapitres des Grundrisse sur l’argent et sur le capital, c’est-à-dire qui serait en accord avec le Marx authentiquement anticapitaliste, nous nous éloignerons du Marx plus « progressiste » au sens bourgeois du terme, qui voulait prolonger le capitalisme, au fond, parfois, en injectant dans ses structures juridiques et économiques plus d’égalité et d’humanité, mais en un sens encore formel bourgeois (Marx issu des « Lumières » capitalistes). Cela suppose bien de renoncer totalement à la réappropriation pure et simple des catégories marchandes, et surtout à la réappropriation de l’Etat, vers une humanité qui ne sectorise plus les activités vivantes en fonction de leur utilité ou de leur « nature », sectorisation divisant les individus, les mutilant, et les réduisant à une existence biologique sans incarnation.

De ce fait donc, pour revenir à ce qui compte ici principalement, si le syndicat révolutionnaire en tant qu’organe mouvant, non fixe, des luttes salariales, indépendant et autonome, non hiérarchique et directement démocratique, est par principe un moyen révolutionnaire très efficace, il cessera de l’être, et sera nuisible, dès lors qu’il développera des relations, directes ou indirectes, avec les instances « politiques politiciennes » a priori corrompues par leur délire étatique.

Par ailleurs, il peut exister des collectifs indépendants ou autonomes, ne visant pas la conquête du pouvoir étatique, ni la redistribution réformiste des catégories capitalistes conçue comme fin en soi, mais bien des formes d’auto-organisations et d’émancipations réelles, qui sauront s’insérer de façon conséquente dans la lutte révolutionnaire effectivement anticapitaliste.

9) L’extension du prolétariat, l’internationalisme, et leurs enjeux aujourd’hui

 

Par extension, comme on l’a vu, le prolétariat pourrait bien envelopper la totalité des individus soumis à des sphères « productives » (« productives » directement ou indirectement, dans le secteur privé ou dans le secteur public) dans lesquelles ils subissent la dislocation de leur subjectivité liée au critère objectivement agissant du travail abstrait. Le « syndicalisme révolutionnaire », en ce sens, ne concernerait plus simplement une « classe ouvrière » au sens restreint, au sens traditionnel, mais bien un ensemble de travailleurs beaucoup plus conséquent, et toujours plus prolétarisé au sein de la dynamique toujours plus barbare, en tant que toujours plus rationalisée, de l’accumulation du capital. Car le ou la prolétaire est bien ce travailleur, cette travailleuse, soumise à une réduction de son être, à une mutilation de son être, du fait d’une rationalisation, d’une spécialisation toujours plus poussée de son activité productive, rationalisation provoquée par l’évolution constante et constamment accélérée d’un certain standard de productivité général entendu comme norme de la valorisation des biens (travail abstrait), productivisme qui aura aussi tendance à lui faire perdre son travail, ou à menacer son salaire (précarisant ses conditions de vie matérielles).

Les prolétaires aujourd’hui seront beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit. Et le principe « industriel », loin d’être « éclipsé », sera plus que jamais florissant, et dépassera le strict cadre de « l’usine » au sens restreint.

Mais une impulsion décisive devrait venir a priori, des prolétaires qui subissent le plus violemment la réification, et dont le sort doit donc inspirer les « prolétaires » les moins réifiés pour susciter une prise de conscience potentiellement transformatrice qui est d’abord la leur. Toutefois, la conscience révolutionnaire la plus radicale "théoriquement" vient plus souvent d'une petite-bourgeoisie moyenne, intellectuelle et peu précarisée. Il s'agirait de penser une jonction entre une radicalité théorique de fait et une radicalité pratique potentielle, qui pourrait être celle des individus les plus réifiés et précarisés dans la production de valeur. Cette radicalité théorique, d'ailleurs, trop souvent, lorsqu'elle prétend être "toute la lutte", finit par affaiblir et appauvrir la lutte, en dernière instance.

Certains penseurs radicaux, visant l’abolition complète de la structure marchande, reprochent parfois à « l’ouvriérisme » d’avoir été finalement « réformiste », de s’être contenté d’embourgeoiser les ouvriers. Mais l’ouvriérisme a été tel, très certainement, parce que la conscience ouvrière fut constamment parasitée par d’autres individus moins prolétarisés qui ne visaient pas l’abolition de la structure marchande, mais son « réaménagement », et qui voulaient « orienter », « guider » la lutte (aujourd’hui, en France, nous avons Lordon pour remplir cette triste fonction). La vocation ouvrière fondamentale, selon la perspective lukàcsienne, qui donne encore à penser aujourd’hui, est sans aucun doute l’abolition de la structure marchande et du travail prolétaire (nous dirons du travail tout court). Le souci de la redistribution, de l’augmentation des salaires, et le souci d’obtenir des droits au travail, soucis qui s’accompagnent de combats et de revendications réels fragilisant potentiellement la structure capitaliste, s’enracinent dans un processus qui, compris dans sa cohérence intentionnelle propre, doit déboucher sur l’auto-abolition du prolétariat, du droit formel bourgeois, et donc sur l’abolition de toutes les catégories rendant possible la prolétarisation de la vie. La première Internationale (Association internationale des travailleurs), fut parfois fidèle à cette visée radicale (on songera à certains anti-autoritaires bakouniniens, par exemple, ou à certains communards de 1871, qui s’intégrèrent à cette première Internationale). La conscience ouvrière contient en germe la révolution radicale qui vient abolir définitivement la civilisation capitaliste, de par la place de l’ouvrier dans les rapports de production, et non pas fondamentalement un désir d’embourgeoisement.

Ce que nous venons de dire de la conscience ouvrière et du sens de la lutte ouvrière, doit s’appliquer évidemment à la conscience et aux luttes paysannes, puisque nous cherchons à définir les individus les plus prolétarisés au sein des structures de production capitalistes, et il est clair qu’aujourd’hui, une très grande partie de la paysannerie mondiale subit éminemment les ravages du productivisme marchand étendu à un marché global, envahissant tous les secteurs d’activité (si l’on admet le critère formel que nous avons explicité plus haut pour définir l’être-prolétaire[12], on peut admettre sans réserve qu’une grande majorité des paysans sont aujourd’hui des prolétaires).

Tout ceci nous incitera donc aujourd’hui à nous tourner vers les pays non-occidentaux où se trouvent les individus les plus prolétarisés, ouvriers ou paysans, et dont l’organisation révolutionnaire reste décisive, pour envisager des fédérations possibles. Des connexions matérielles et formelles existent avec ces individus « lointains », mais en fait très proches, au sein même de nos communes urbaines (nous consommons leurs produits). Ces connexions indiquent qu’un internationalisme communal peut exister, sans qu’il soit nécessaire de convoquer le mythe « new age » niais et déconnecté de « citoyens du monde », ou quelque tiers-mondisme « humaniste » ou utopiste (ceci étant dit contre la pseudo-critique lordonienne de l’internationalisme, conçu dans Imperium comme « vœu pieux » ou projection naïve de belle-âme).

L’aliénation des individus les plus réifiés dans la production (« ouvriers », ouvrières, au sens restreint, ou paysans, paysannes), l’aliénation des individus les plus prolétarisés, donc, devrait pouvoir souligner la misère des individus-travailleurs aliénés, ou précaires, exclu-e-s, que nous sommes tous, mais cela ne peut se faire que si l’impulsion décisive part de ce que dévoile cette première forme d’aliénation, laquelle en effet tant à être minimisée et étouffée en tant que puissance de transformation, si c’est le travailleur moins prolétarisé qui fixe les finalités dernières du combat trop précisément[13]. A dire vrai, l’individu prolétarisé fonctionnaire, employé, tertiaire (serviteur), etc., qui a tendance à être moins réifié, ne se sait pas lui-même prolétaire, et il ne désire en rien, de ce fait, abolir son être-prolétaire, puisqu’il n’en a pas conscience. Il souhaitera simplement améliorer quelque peu sa « situation », dont il finira par s’accommoder tant bien que mal. Le scandale de cette situation ne sera pour lui vraiment certain, penserons-nous, que dès lors que les individus les plus réifiés dans la production, de fait incarnant davantage les enjeux de la réification, le mettront face à sa propre misère (d’abord en tant qu’individu consommateur qui bénéficie de leur exploitation, et par suite en tant qu’individu travailleur qui reconnaîtra que cette exploitation dont il bénéficie renvoie à celle qu’il subit). Une jonction porteuse, peut-être, pourrait s'ensuivre.

Par ailleurs, l’individu plus âgé, retraité éventuellement, incarnera aussi, comme conscience historique plus développée, et comme conscience d’une dégradation matérielle passée et à venir, d’autres exigences révolutionnaires, que le « jeune loup » ne cerne pas systématiquement, et le dialogue critique intergénérationnel sera ici potentiellement révolutionnaire.

Venons-en donc à l’essentiel. Un enjeu décisif sera le suivant : comment faire d’une situation en soi avantageuse, d’un point de vue stratégique, pour le prolétariat (les prolétaires n’ont jamais été aussi nombreux, même si beaucoup l’ignorent), une situation réellement, effectivement avantageuse ?

Si l’on veut partir de ce que nous vivons en France depuis mars 2016, des mouvements de luttes qui s’opposent, localement, à des réformes touchant la grande majorité des travailleurs d’un territoire national donné, sont des espaces de rencontres possibles. Une parole libérée des différents individus travailleurs, ou chômeurs, exclus, décrivant leurs souffrances au travail, ou dans l’exclusion, les comparant, ciblant des analogies, reconnaissant au sein de ces souffrances la marque d’un système abstrait en lequel leurs subjectivités ne sont pas prises en compte, peut éventuellement se développer lors de ces luttes. Mais une conscience internationaliste des travailleurs et travailleuses, ou exclu-e-s, précaires, devrait aussi pouvoir se développer dans ce cadre. Faire le lien entre la loi El Khomri en France, et les réformes Hartz allemandes (2003-2005), le Jobs act italien (2015), le projet d’une loi Peeters en Belgique (2016), ou encore les situations économiques douloureuses en Grèce et en Espagne, pourrait être très porteur. Faire le lien, ensuite, entre ces situations économiques européennes, d’une part, et les logiques néocoloniales de ces centres impérialistes européens, d’autre part, et comprendre que la précarisation du travail à l’intérieur de ces centres européens, dans un contexte productiviste mondialisé, est indissociable de l’exploitation encore plus agressive des dites « ressources » naturelles et humaines dans les périphéries du « Tiers-monde » ou « en voie de développement », serait également très porteur. Cela suppose non seulement des réflexions, des débats constructifs entre travailleurs, travailleuses, précaires, chômeurs, chômeuses, ou militant-e-s issus de tous les secteurs à l’intérieur de luttes sociales déterminées, mais cela engage surtout, ensuite, la mise en place de dispositifs fédéraux susceptibles de connecter toutes les luttes, internationalement (chose beaucoup plus facile à dire qu’à faire, bien évidemment, mais qui n’existe pas sans prises de conscience, de toute façon, d’abord locales puis, progressivement, globales ; les médias alternatifs pouvant bien sûr jouer un rôle décisif dans cette affaire).

Rappelons tout de même à nouveau que la commune, dans un monde globalisé, est déjà en soi la possibilité d’une lutte internationaliste très concrète, à une petite échelle : les migrants ou réfugiés qui s’insèrent dans les luttes communalistes et anticapitalistes, les voisins, amis, camarades, proches, qui subissent un racisme structurel lié à une certaine division internationale du travail (néo)coloniale, et qu’il s’agirait de soutenir, ces individus qui sont la présence du principe cosmopolitique au sein même de la commune, indiquent, lorsqu’ils se fédèrent, que des combats déjà assez globaux peuvent se développer à une échelle locale urbaine. Les supermarchés, usines, industries, de même, capitalisations issues d’une exploitation touchant des prolétaires issus de nombreux pays, traduisent une présence à chaque fois très locale d’un principe mondial capitaliste, et s’engager dans leur destitution progressive ou irruptive, c’est aussi pratiquer un certain internationalisme, d’abord modeste et laborieux. C’est sur la base de cet internationalisme très modeste et très local que, peut-être, dans un second temps, des fédérations effectives avec d’autres communes lointaines peuvent se faire (car une solidarité avec des luttes lointaines aura été formulée, à travers ces combats d’abord locaux, mais matériellement connectés à ces luttes lointaines).

Mais plus largement, certains détonateurs vraiment globaux (crises, guerres, dérive autoritaire de la politique, etc.), finissent par rendre nécessaire, au moins en théorie, un mouvement révolutionnaire vraiment global. Ces détonateurs sont en train de se rendre clairement manifestes aujourd’hui (crises financières, économiques, guerres pour les ressources ou "contre l'immigration", législations nationales ou transnationales ultra-libérales, etc.). Il semblerait donc qu’un mouvement révolutionnaire global puisse être en marche, si cette nécessité théorique signifie la nécessité pratique de ce mouvement. Cela étant, ce serait oublier que les luttes restent aujourd’hui essentiellement repliées sur des intérêts sectorisés, et qu’elles ne tendent pas vraiment à s’internationaliser, ni consciemment, ni effectivement. La saisie de la totalité globale et concrète du capitalisme mondialisé n’existe pas complètement au sein de la conscience des « prolétaires » au sens large, et les pratiques de luttes ne tendent pas non plus à s’engager dans ces prises de conscience potentiellement transformatrices.

Cette « internationalisme » (qui n’est appelé ainsi que provisoirement, puisque sa victoire signifiera l’abolition des nations modernes au sens strict, soit une forme de cosmopolitisme articulé, mais sans Etat), cet internationalisme donc aura certainement pour condition de possibilité certains réseaux de communication très développés et autonomes. A ce titre, il serait bon d’insister sur un point important : au plus le capitalisme se déploie mondialement, au plus il « connecte » formellement, et réellement, tous les individus présents sur le globe (informatiquement, par exemple, mais aussi et surtout logistiquement, à travers les dynamiques de conteneurisation[14], par exemple). Cette interconnexion, ou interdépendance globalisée, accroît la dépossession et l’impuissance réelle, mais aussi la culpabilité inconsciente, puis la désinvolture ou le « nihilisme » (le T-shirt « Nike » qu’un individu porte, par exemple, fait indirectement de lui un exploiteur d’enfant). Telle est la dynamique d’un mondialisme abstrait-réel, qui a pour fondement l’automouvement de la valeur et des choses qui dominent les individus censés les produire. Néanmoins, une telle déprise généralisée, les sujets révolutionnaires pourrait en faire une force. Car, de fait, cette interconnexion n’est pas seulement abstraite, mais aussi très réelle. Ainsi, matériellement parlant, tous les prolétaires du monde entier sont reliés entre eux. L’ouvrier français consomme les produits de l’ouvrier exploité en Asie, etc. Dans ce procès, on ne saurait dire que les prolétaires sont des exploiteurs les uns pour les autres. C’est pourtant l’idée que voudraient diffuser les bourgeois, qui ont tout intérêt à ce que la concurrence qu’ils connaissent entre eux, et qui produit tant de ravages, soit associée dans l’esprit des prolétaires à une concurrence nécessaire entre prolétaires. Néanmoins, dans sa conscience d’abord, l’individu prolétaire, ou exclu, peut faire le lien entre l’exploitation du travailleur ou de la travailleuse qui produit les marchandises qu’il consomme, et sa propre exploitation. En effet, ce prix sur-gonflé qu’il doit payer pour acheter la marchandise produite par exemple dans un pays « en voie de développement » affecte son porte-monnaie, mais c’est aussi dans la mesure où il affecte directement la vie du travailleur qui l’a produite, qui est dévalué extrêmement dans l’ordre mondial de la valeur, puisque le salaire qu’il touche est dérisoire par rapport à ce prix final. L’endettement du prolétaire-consommateur dans le pays « développé » renvoie directement à la misère du prolétaire-producteur dans le pays « en voie de développement ». Si ce genre de réflexions se développe vraiment radicalement, il devrait pouvoir être possible, dans un deuxième temps, d’utiliser matériellement et réellement, au profit de la lutte, l’interconnexion matérielle en question : car ce sont les prolétaires qui font matériellement tourner les rouages de l’économie-monde, et qui se situent aux zones les plus stratégiques de la production. On imaginera des possibilités de blocage des zones d’approvisionnements, de sabotage des centres productifs stratégiques, etc. Internet dans cette affaire peut éventuellement jouer un rôle (hacking dévoilant les zones stratégiques d’approvisionnement en ressources naturelles, etc.). L’internationalisme, de ce fait, ne sera peut-être plus un universel abstrait, mais tendra à devenir un universel-concret, conciliant ancrage local fort (luttes syndicales locales) et organisation globale tendancielle (relayée par des instances fédérales efficientes).

Tout ceci étant bien sûr davantage la projection d’une dynamique qui tend peut-être à émerger, qu’une prophétie naïve et idéaliste. Car, redisons-le, l’internationalisme est encore aujourd’hui plus une nécessité théorique (lié à un désastre global théoriquement constatable, mais pratiquement peu conscient et peu combattu), qu’une réalité effective.

Pour tout dire, le passage d’une nécessité encore essentiellement théorique ou même morale, existentielle, de la lutte internationale contre le capitalisme à une réalité pratique de cette lutte n’a de fait rien d’évident. Cette confusion d’une nécessité théorique de la révolution et d’une réalité pratique de la lutte, certains marxistes fortement hégéliens l’ont, hélas, parfois accomplie, et c’est un écueil téléologique grave (que Marx rejetait lui-même souvent, malgré son relatif « progressisme »), écueil qui, non seulement produit un espoir qui n’est pas vraiment différent de l’espoir eschatologique chrétien suscitant crainte, édification, extase (« Grand soir » messianique), et qui abolit donc tout sang-froid pourtant nécessaire dans un combat progressif et continu, mais qui aussi et surtout abolit la liberté des collectifs et des individus luttant, et abolit l’événement en tant qu’événement imprévisible, infiniment improbable, le nouveau en tant que nouveau, pour finir par empêcher son émergence en tant que telle, ce qui est le plus désastreux. Nous nous garderons donc bien de « prédire » quoi que ce soit dans ce domaine, et soulignerons qu’il est encore toujours possible que le capitalisme agonise encore asymptotiquement pendant plusieurs siècles, produisant ravages, guerres, désastres écologiques, paupérisation et misère accrue, ou encore que des pseudo-révolutions éventuellement fascistes, nationales-socialistes, encore plus totalitaires, s’intègrent à ce procès fou et délirant en soi, ou bien même que plusieurs guerres mondiales consécutives, ou encore une guerre nucléaire finale, mettent violemment fin à toute vie sur terre (et tout ceci aura tendance à rendre plus urgent encore un combat qui est loin d’être gagné d’avance, et non pas à le rendre vain).

Mais finissons par poser à nouveau une question décisive.

La question est : comment faire en sorte que des travailleuses et des travailleurs prolétarisés aujourd’hui, luttant contre la précarisation de leur situation, ou que des individus déjà précaires, exclus, fassent le lien, consciemment, entre ce phénomène qu’ils vivent localement, et la totalité des désastres accomplis par le totalitarisme au niveau global, de telle sorte qu’ils comprennent la nécessité de s’unir à la totalité des travailleurs et travailleuses, et des individus subissant la violence réelle de ce totalitarisme ?

L’enjeu n’est peut-être pas de mettre en place une « dictature » au sens politique, mais tout du moins une diction, une grammaire compréhensible de l’aliénation, de telle sorte qu’elle puisse être entendue, comprise, prise en compte, et donc révolutionnaire. Qui sera le « récepteur » de cette diction ? L’individu vivant lui-même. « Dictature » signifiera tout autre chose, et tendra ainsi à être acceptable, si du moins on intègre cette nuance considérable (mais il faudrait plutôt dire : « énonciation »).

 

10) L’association à la lutte anticapitaliste des individus soumis aux dissociations raciste-coloniale, sexuelle-patriarcale, rationaliste-validiste, technique-naturaliste, ou des êtres subissant en général le fonctionnalisme effréné du productivisme marchand

 

Nous avons développé une première forme d’extension du prolétariat, et les enjeux de cette extension du point de vue des luttes anticapitalistes. Nous évoquerons maintenant d’autres formes d’extensions encore, de l’ensemble des individus soumis à la réification productiviste (et qui seront eux-mêmes, souvent, des prolétaires en tant que travailleurs ou travailleuse, ou encore des précaires, bien souvent, des individus exclus, mais qui pourront être aussi « prolétarisé-e-s » dans d’autres secteurs de la vie).

Le « sujet (potentiellement) révolutionnaire », dans le régime totalitaire de la dissociation-valeur, qui implique des formes de dissociation raciste-coloniale, de dissociations sexuelle-patriarcale, rationaliste-validiste, technique-naturaliste, pourra donc être aussi l’individu assigné à un « genre », à une « sexualité », à une « race », à une "irrationalité", à une « insensibilité », à une « invalidité », ou plus généralement à une « essence », à une « nature », dévaluantes, déconcrétisantes, et soumis à la logique réifiante du capital, dans le régime de la valeur. Puisque les « femmes », les « LGBT », les « racisés », les « insensibles », ou les « invalides », subissant ces formes de dissociations, ne sont pas réifiés exclusivement dans la sphère publique du « travail » au sens institutionnalisé du terme, quoique la structure marchande induise essentiellement leur réification, il s’agirait de penser une lutte anticapitaliste incluant ces individus, qui pourraient devenir « sujets révolutionnaires » non plus simplement potentiellement, mais bien consciemment et pratiquement, si du moins un certain « syndicalisme révolutionnaire » n’est plus le seul vecteur « légitime » de la lutte, même s’il peut concentrer certaines exigences décisives de la lutte, mais sans empêcher le fait que des collectifs anti-patriarcaux, anti-validistes, écologistes radicaux, et anti-racistes nouveaux, émergents, réellement radicaux, s’associent très systématiquement aux luttes anticapitalistes.

Pour qu’une telle fédération des luttes s’opère, ou continue à s’opérer, pour assurer l’effectivité de cette convergence, donc, il faudra bien insister sur le principe commun qui est à la base de la réification de tous les individus dominés, qu’ils soient prolétaires, femmes, « racisés », LGBT, « invalidés », « insensibilisés », ou soumis de façon plus générale à des « identités » dévaluantes.

Ainsi donc, le principe qui est à la base de toutes les dominations au sein du capitalisme est le suivant : l’évolution constante du critère formel de la valeur au sens capitaliste (travail abstrait ou standard de productivité général), conditionne une rationalisation, une fonctionnalisation toujours plus poussées dans la division des activités productives ou reproductives, aux niveaux global et local, qui provoque le dénuement, objectif et subjectif, toujours plus aggravé, de la grande majorité des individus vivants, lesquels subissent en effet directement une réification réelle de leur vie, de par la place « déqualifiante » qu’ils occupent au sein d’une telle division instrumentalement organisée.

Ce principe se manifeste de multiples manières, en fonction des secteurs de la domination, mais il devrait être possible de faire des analogies entre ces secteurs, puisqu’un tel principe, en tant qu’unitaire, relève bien d’une logique d’ensemble, cohérente et organisée. Voyons d’abord, très rapidement, et de façon certainement insuffisante tant le sujet est complexe, de quelles multiples manières se manifestera donc un tel principe :

  1. Pour les prolétaires-travaillant, au sens restreint et au sens large, ce principe signifie pour eux une dislocation de leur activité productive, liée à une parcellisation, à une rationalisation, à une spécialisation toujours plus poussées de cette activité, mais aussi des conditions de vie toujours plus précarisées, de par un chômage toujours plus menaçant et des salaires toujours plus insuffisants, du fait d’une dévalorisation tendancielle de la valeur, dévalorisation liée au surdéveloppement des machines qui provoquera des gains de productivité certains, mais tout relatifs. Leur réification est vécue donc dans le « monde du travail », ou dans le monde de la production des biens et des services en général, et leur moyen de lutter radicalement sera le syndicalisme, en particulier le syndicalisme révolutionnaire autonome et non-hiérarchique, éventuellement épaulé par des collectifs anticapitalistes de militants indépendants ou autonomes.
  2. Pour la majorité des femmes, ce principe signifie qu’elles devront encore assumer essentiellement, sans aucune forme de « reconnaissance » explicite, les tâches domestiques dans le foyer privé, pour reproduire la force de travail de « l’homme » avec lequel elles vivent, ou pour entretenir la future force de travail des enfants, s’il y en a. Elles devront assumer également la tâche de porter ces enfants, pour engendrer des individus susceptibles de participer à l’automouvement de la valeur plus tard, en tant que gestionnaires ou en tant qu’exploités. Le fait de cette division sexuelle des tâches dans le foyer privé, liées à l’entretien ou à la reproduction de la vie, conditionnera une dévaluation de leur « genre », puisque ce genre aura semblé impliquer, « socialement », une forme d’esclavagisme, implicite mais "nécessaire", pour les personnes assignées à lui, dévaluation relative, donc, à une naturalisation négative de ce « genre », et qui se manifestera, si elles intègrent finalement la sphère publique de la valeur (en tant que salariées ou gestionnaires du capital), par des inégalités réelles au sein de cette sphère publique (discriminations à l’embauche pour des emplois supposés « masculins », différences de salaires hommes-femmes pour un même poste, au détriment des femmes, minorité de femmes à des postes "à haute responsabilité", chosification ou sur-sexualisation publicitaire des corps des femmes, abolies ainsi en tant que « sujets » , etc.). Le genre « féminin », et donc les femmes en chair et en os, ont une fonction essentielle à jouer dans la sphère privée du foyer, du point de vue capitaliste : en effet, reproduire la force de travail de « l’homme » et produire celle des enfants, est l’une des conditions les plus fondamentales de l’autovalorisation de la valeur, qui est fondée sur l’exploitation de cette force de travail. Ainsi, si, au sein de notre modernité tardive, les femmes ont accédé massivement à la sphère publique de la valeur (en tant que salariées, ou parfois même en tant que gestionnaires du capital), il n’en demeure pas moins qu’elles ne seront jamais « à leur place assignée » au sein de cette sphère, et qu’elles devront continuer à être fondamentalement dévaluées et déqualifiées au sein de cette sphère, pour que ne leur vienne jamais à l’idée qu’elles n’auront plus un jour à remplir les fonctions productrices et reproductrices du « féminin » réifié au sein du foyer privé, chose qui menacerait mortellement un système accumulant des abstractions quantitatives représentant des vies humaines dépossédées, puisque ce système, pour fonctionner en tant que tel, devra être fondé sur l’organisation méthodique et distributive des flux d’engendrement et d’entretien du vivant humain. Dans un contexte où le travail abstrait colonise tous les aspects de la vie, et où la dévalorisation de la valeur produit une fuite en avant morbide du capitalisme, et donc où la division sexuelle des tâches liées à la production et à la reproduction de la vie est toujours plus fonctionnelle, et toujours plus nécessaire pour la société capitaliste, ces discriminations patriarcales tendront à se barbariser, et les luttes nécessaires pour les droits des femmes, connaissant certes quelques victoires, n’enrayent toutefois pas, hélas, cette dynamique, tant que le capitalisme n’est pas aboli en lui-même. Les moyens efficaces de lutter pour ces personnes réifiées seront certains collectifs féministes de combat, non bureaucratiques et non "spécialisés" (anticapitalistes et anti-étatistes), qui se recomposent au sein de chaque lutte, certains syndicats révolutionnaires qui prendront réellement en compte leurs nombreux désavantages dans la sphère du travail, pour mieux abolir ce travail, certaines dynamiques autonomes d’auto-défense ou de répliques anti-patriarcales, etc.
  3. Pour les LGBT, le fait qu’ils ou elles ne puissent pas « naturellement » assumer les tâches liées à la reproduction de la vie, au sein d’une certaine division rationnelle de ces tâches, les définira comme « stériles », c’est-à-dire comme « inaptes » à engendre une future force de travail susceptible de participer à l’automouvement de la valeur. Cette « improductivité » produira leur invisibilité, ou leur dépréciation, ou leur exclusion au sein de la sphère publique de la valeur. Dans un contexte où le travail abstrait colonise tous les aspects de la vie, et donc où la division sexuelle des tâches liées à la reproduction de la vie est toujours plus fonctionnelle, ces discriminations tendront à se barbariser, et les luttes nécessaires pour les droits des LGBT, connaissant parfois, mais rarement, des victoires, n’enrayent hélas pas cette dynamique, tant que la structure fonctionnaliste-marchande n’est pas abolie. Moyens de lutter éventuels : collectifs ou associations non sectorisés, émergents, syndicats autonomes anticapitalistes, etc.
  4. Pour les individus assignés à une "race" dévaluante, l’automouvement de la valeur s’enracine dans un passé colonial et esclavagiste par lequel ils vivaient une misère matérielle que le colon justifiait en réfutant leur humanité. La division internationale du travail actuellement régnante, conditionnée par une norme de productivité générale s’étant mondialisée, perpétue ces dynamiques coloniales, sous la forme d’une paupérisation des salariés des périphéries qui s’insèrent dans des ordres de fait moins productifs. S’ils émigrent vers des centres impérialistes, leur identité sera a priori dévaluée au sein de ces pays dits « développés », du fait d’une division coloniale et néocoloniale des activités productives qui déprécie a priori leur humanité même, puisque celle-ci aura été (ou est encore) conçue comme un pur moyen inessentiel. Dans un contexte où le travail abstrait colonise tous les aspects de la vie, et donc où la division néocoloniale du travail est toujours plus poussée, et dans un contexte d’autodestruction du capitalisme toujours plus poussé (crises, dévalorisation), ces discriminations tendront à se barbariser, et les luttes nécessaires pour les droits des individus assignés à une « race » dans les pays dits « développés », connaissant certaines victoires, n’enrayent hélas pas cette dynamique, tant qu’une révolution internationale n’aura pas définitivement aboli le capitalisme totalitaire et raciste. On notera que cette dualité « centre/périphérie » peut être redoublée à l’intérieur d’un même pays, même impérialiste, et qu’un racisme défini comme « métropolitisme » peut exister de ce fait, même s’il n’est pas aussi barbare, toujours, que le racisme découlant de la division internationale du travail. Moyens efficaces de lutter : associations, collectifs, conseils, syndicats, locaux, nationaux ou internationaux, autonomes, non spécialisés, anti-étatiques, anti-nationalistes, anti-hiérarchiques, anticapitalistes, venant abolir toute forme bureaucratique figée et sectorisée d'un pseudo-antiracisme "institutionnel".
  5. L’improductivité des personnes handicapées, et leur incapacité à engendrer une force de travail saine et « exploitable », les rend inutiles du point de vue de la valorisation de la valeur, et donc du point de vue « social », puisque cette société ne valorise rien d’autre, fondamentalement que cette « croissance » abstraitement conçue. Il y aura une invisibilité de ces personnes handicapées, donc, globalement considérées comme des « parasites » assistés (peut-être, parfois, aujourd’hui, très subtilement, très "soigneusement", et très implicitement, mais indubitablement). Ces personnes handicapées dévoilent le sort réservé aux personnes assignées au « travail manuel », à une « race » dévaluante, à un « genre » déqualifiant, à une « sexualité » jugée « improductive » : car elles sont considérées comme « non-totalement-valides », comme contenant une part d’irrationalité, si « on » les compare à l’individu rationnel-standard, de même qu’on exclut pour des raisons analogues d’autres individus sur des bases racistes, patriarcales, homophobes, transphobes. Prendre en compte la dissociation rationaliste-validiste n’est donc pas un luxe théorique, mais est particulièrement décisif, puisque cette dissociation rassemble toutes les autres : il ne faudrait pas oublier que les personnes homosexuelles, juives, tziganes, résistantes, féminisées, côtoyaient des personnes handicapées, de façon très « révélatrice », dans les camps de concentration nazis. Ces personnes handicapées susciteront certes, peut-être, parfois la compassion abêtissante de certains chrétiens « vertueux » et « bons », chrétiens qui pourtant, s’ils sont réactionnaires et dogmatiques, déploieront les armes idéologiques les plus radicalement utiles pour un système qui est la négation même de la compassion, de la considération, de la reconnaissance réelles de l’humain, en un mot qui est la négation même de la « Vie » (Michel Henry leur apprendra ce qu’est le christianisme[15]) : en effet, ces chrétiens dogmatiques et réactionnaires, en diffusant et en défendant des idées homophobes, patriarcales (culte de l’esclavage marital, diabolisation de l’avortement ou de la contraception), racistes (nationalisme identitaire), sont très explicitement les idiots utiles les plus utiles parmi tous les autres du système de la valeur, qui a besoin de ce genre d’idéologies pour maintenir l’emprise, sur les individus, des dissociations raciste-coloniale et sexuelle-patriarcale. Un dit « chrétien » se mettant au service d’un projet de déshumanisation massive, de déconcrétisation totale de la vie, n’est-ce pas quelque peu paradoxal ? Jésus a bien dit : « Je suis la vérité, le chemin et la vie » (Jean 14 : 6). Il n’a pas dit, comme semblent le penser aujourd’hui certains intégristes crétins (cf Henry de Lesquen, Radio Courtoisie, etc.), si seulement l’on traduit leur attitude précise : « Je suis le mensonge matériellement produit, l’errance asymptotiquement prolongée dans l’agonie, et la mort dans la vie. »

Mais ne nous laissons pas égarer par l’amertume, et considérons ce qui pourrait réunir ces différentes manifestations d’un même principe de domination, qui renvoie fondamentalement au rôle joué par le travail abstrait dans la division des activités productives ou reproductives humaines au sein du capitalisme.

Ce qu’ont en commun les femmes, « racisé-e-s », et LGBT (et même les personnes handicapées, si elles travaillent finalement), c’est que, dans la sphère de la valeur, s’ils ou si elles sont travailleurs ou travailleuses, ils ou elles subissent l’aliénation et la réification de façon beaucoup plus violente. Ils ou elles seront éventuellement discriminé-e-s à l’embauche pour certains métiers, auront des salaires moindres, seront plus menacé-e-s par le chômage, seront assigné-e-s à des fonctions plus souvent répétitives, parcellisées, et subordonnées, ou encore, auront des fonctions sociales plus stéréotypées, qui seraient propres à ce qu’ils ou elles représentent (on songera au fait par exemple, en ce qui concerne les transsexuel-le-s, qu’il sera plus difficile pour ces personnes, que pour d’autres, toutes choses étant égales par ailleurs, d’être admises dans des zones productives qui ne sont pas marginales, comme celles de « la nuit », du « spectacle », etc.).

L’enjeu sera de pouvoir faire le lien entre la division rationnelle du travail qui règne dans la société, dans laquelle ces individus sont très généralement défavorisés, et d’autres formes de divisions des activités productives ou reproductives qui fait qu’ils sont ainsi dévalués intrinsèquement. La division sexuelle-patriarcale des tâches liées à la reproduction et à l’entretien de la vie produit une dévaluation des femmes et des LGBT, qui fonde le fait qu’ils ou elles seront défavorisé-e-s au sein de la division rationnelle du travail social. La division coloniale et néocoloniale du travail au niveau international, basée sur l’exploitation économique des périphéries, produit une dévaluation des individus assignés à une « race », qui fait qu’ils seront défavorisés, s’ils ont émigré vers des centres urbains occidentaux, au sein de la division rationnelle du travail régnant dans ces pays occidentaux.

Le schéma est donc le suivant : en ce qui concerne les dissociations sexuelle-patriarcale et raciste-coloniale, on retrouve, dans nos sociétés occidentales, une division rationnelle du travail dans laquelle ces individus (femmes, LGBT, « racisés ») sont généralement défavorisés, (ce qui renvoie plus généralement à un déficit de reconnaissance dans la sphère publique qui ne voit trop souvent qu’en eux des ancien-ne-s « esclaves », ou des « pseudo-humains », simplement « tolérés »), et ce désavantage renverra lui-même à d’autres formes de division rationnelle des activités productives ou reproductives, soit au niveau d’une division internationale (racisme-colonial), soit au niveau d’une division dans la sphère du foyer privé ou d’une « famille » naturalisée (patriarcat-fonctionnaliste). L’enjeu sera de bien comprendre que tous ces types de division des activités renvoient à chaque fois à un même principe : la logique de la valeur, du travail abstrait, conditionnant un productivisme qui colonise tous les aspects de la vie, et qui divise, sépare, sectorise, les temporalités et les spatialités subjectives.

Ainsi, une femme qui s’épuise seule à assumer toutes les tâches du foyer, un tunisien en France qui est exclu à l’embauche, un sénégalais qui est refoulé à l’entrée d’une boîte de nuit italienne, un enfant-soldat en Afrique, un enfant asiatique de 8 ans qui produit un maillot de foot de l’équipe de France qui sera vendu 100 fois plus cher que ce qu’il aura gagné pour le produire, un gay qui se fait tabasser dans les rues de Berlin, un homosexuel persécuté par la police iranienne, un transsexuel qui n’arrive pas à sortir du monde de "la nuit", une femme chef d’entreprise qui se fait tabasser le soir par son mari, une pub pour un parfum qui sur-sexualise le corps féminin, une thaïlandaise qui reçoit des insultes infériorisantes par un homme blanc occidental dominateur fier de jouer "son rôle", une personne juive, tzigane, « communiste », résistante, handicapée, homosexuelle, dite « ennemie » du peuple, dite « bourgeoise », palestinienne, etc., qui est méthodiquement anéantie dans un camp « organisé », une lesbienne qui est méprisée par ses collègues de travail après son « coming out », un ouvrier d’usine qui fait un « burn out » et finit par passer plusieurs mois à l’hôpital psychiatrique, etc., etc., tous ces phénomènes apparemment très différents et aux causes multiples (et il est vrai que ces faits restent fondamentalement multicausaux, il ne s’agit pas de l’oublier), tous ces faits qui renvoient bien sûr à des degrés de destructions très variés, ont pourtant, au sein de notre modernité, un facteur tendanciellement commun, qui fait que, combattre chacun d’entre eux, c’est combattre aussi un tel facteur qui accélère et favorise leur violence, si bien que chaque combat devrait commencer ou continuer à s’unir à tous les autres. Ce facteur qui favorise des violences structurelles, comme on l’aura compris, c’est bien la logique de la valeur, du travail abstrait, de l’accumulation du capital, du productivisme effréné et abstrait, en tant que logique fonctionnaliste, divisante, clivante, distribuante, parcellisante, dislocante, réifiante.

Précisons le sens de la lecture analogique que nous avons conseillée plus haut. Nous pourrions essentiellement, à travers une analyse du texte lukàcsien (1923), décrire le rapport de l’ouvrier d’usine à la machine automatisée qui parcellise ses actes, disloque son activité, transforme celle-ci en pure contemplation passive et hébétée, le réifie et l’aliène, le dépossède des objets et de lui-même, le désobjective et le désubjective simultanément, aussi dans la mesure où les outils qu’il utilise sont la propriété privée d’un autre (le capitaliste), ainsi que sa propre « force de travail » (conçue comme « marchandise »).

Isolons les structures de cette réification, et projetons-les dans les diverses situations de domination. Il y aura :

  • Un propriétaire privé des choses utilisées ou produites (capitaliste, mâle, colon, reproducteur, valide, « sujet rationnel »)
  • Des instruments de travail (machines, produits d’entretien du ménage, corps de l’esclave « indigène », outils techniques en général, "médications empoisonnantes")
  • Une dépossession (réifications classistes, patriarcales et racistes, mais aussi « validistes »)

 

Ainsi donc,

  • l’esclave « indigène » face à son corps autonomisé, « conçu » comme un « outil » par le colon, ayant transité de « boîtes » en « boîtes » pour se trouver là où il se trouve ;
  • une « femme au foyer » face à ses robots ménagers, et face à son ouvre-boîte ;
  • un employé de bureau face aux chiffres qui défilent sur son écran, dans sa « boîte » où il n’est qu’un chaînon contingent ;
  • un individu défini comme « jeune de banlieue », arabe, noir, asiatique, « étranger » face à un videur de « boîte » de nuit qui peut pas « l’encaisser » et qui le « refoule ».
  • une jeune femme sans diplôme face à un « ordinateur » de pôle emploi depuis 2 ans, parce qu’aucune « boîte » ne veut d’elle ;
  • un jeune gay face à une batte de baseball qui l’éclate, simplement parce que son style aura mis en « boîte » un mâle viril reproducteur ;
  • un travailleur handicapé en CAT qui voit son monde spirituel se rétrécir toujours davantage face aux « boîtes » de bonbons qu’il se contente de remplir machinalement ;
  • un ouvrier du « tiers-monde », constamment enfermé, face à sa machine industrielle obsolète qui l’épuise et l’affame, jusqu’à ce qu’un croque-mort le mette finalement dans une boîte ;
  • etc.

Tous ces phénomènes sont analogiquement, formellement, reliés à tout ce que nous avons décrit en ce qui concerne le prolétaire « lukàcsien » de la grande industrie traditionnelle. Et non pas simplement analogiquement d’ailleurs. Car ils renvoient au fond à une même logique, en un sens très général : celle du capital fixe (travail mort, ou travail passé) qui domine réellement tous les individus soumis à des « identités » dévaluantes et dévaluées, du fait de leur « fonction » déqualifiante dans la division globale des activités censées faire « fructifier » un tel capital fixe (soit la « valeur » elle-même, en tant que solidifiée ou « fixe »).

Il existe ainsi un terrain commun à toutes ces dominations : femmes, LGBT, personnes « racisées », handicapées, sont tous et toutes objectivement réifiés, à divers degrés, et de différentes manières, dans le monde du travail, et plus même que les autres individus. A la manière des individus les plus prolétarisés de l’usine ou du champ, ils portent elles et eux aussi, lorsqu’ils subissent les discriminations liées à leur « identité » déqualifiante, la vocation révolutionnaire éminente que porte toute personne subissant éminemment la violence d’un système. Sur le terrain des luttes liées au monde du travail, les prolétaires ainsi uni-e-s, si elles et s'ils veulent s’opposer réellement à la logique de la dissociation-valeur, devront combattre plus généralement toutes les formes racistes, patriarcales, homophobes (et transphobes), ou « validistes », qu’encourage cette logique, celles qui ont lieu dans la sphère du salariat, mais aussi celles qui ont lieu dans le foyer privé, dans la sphère publique en général, et enfin celles qui ont lieu, au niveau global et international.

Toutefois nous avons oublié une domination qui est aujourd’hui plus que dramatique, qui rassemble bien sûr toutes les autres : soit la façon dont le capitalisme détruit la nature non-humaine et la soumet. Ce « capital fixe » (travail mort, techniques) qu’il faut à tout prix valoriser, et ce encore plus depuis la « troisième révolution industrielle », ne cesse de menacer toujours plus la nature non-humaine, en tant qu’il représentera lui-même la façon dont la valeur, abstraite et quantitative, exige qu’on la valorise encore et toujours, indéfiniment, dans un monde aux ressources naturelles pourtant limitées. Toutes les dominations subies par les individus assignés à des identités déqualifiantes renvoient globalement à la domination des techniques humaines surdéveloppées sur la nature. On retrouve donc finalement ici la cinquième dissociation, anti-écologique : la dissociation technique-naturaliste.

Finalement, la façon dont on nie la sensibilité « animale » ou « végétale » évoque la façon dont on réifie, chosifie, désincarne, les individus assignés à une « classe laborieuse », à un « genre », à une « race », à un « handicap » dévaluants. Ces êtres humains, conçus comme « ressources », ne se distinguent plus de l’inerte, de la « chose », et ils deviennent presque « identiques », axiologiquement, aux vivants non-humains, eux-mêmes assignés à l’inerte sans sensibilité.

Avec l’enjeu écologique, c’est bien l’unification de tous les combats qui paraît envisageable. Car ce qui menace ici nous menace tous, en tant que terriens. Si l’ennemi commun est bien ce qui fédère les individus, alors ici, nous trouvons un principe de fédération maximal. Ce principe, qui nous relie à la terre, à notre lieu de vie, est tellement universel, qu’il pourrait même encourager les bourgeois eux-mêmes, ou leurs représentants, à exiger leur auto-abolition. Nous avons pu voir Léonardo Di Caprio, récemment, évoquer aux oscars les dangers du réchauffement climatique, alors qu’il reste un acteur hollywoodien, « virilisé », censé assurer la propagande de l’impérialisme économique (« culturel ») américain. Ne versons pas dans l’optimisme acritique pour autant, mais notons simplement que, lorsque ces individus et leur monde auront compris ce que signifie la cohérence de l’écologie (soit le fait que l’écologie au sens strict est un anticapitalisme radical, qui suppose de défendre l’abolition de la marchandise, du travail, de l’argent, de la valeur, soit du capital fixe et d’Hollywood), alors peut-être aurons-nous progressé d’un pouce sur le chemin de l’émancipation de la vie, mais aussi sur le chemin de la simple survie continuée durablement (humaine, animale ou végétale).

Avec la question écologique, nous voyons les capitalistes menacer et détruire non pas seulement des non-bourgeois, mais aussi des bourgeois effectifs, ceux du futur, leurs propres descendants : il se pourrait que leur propre système, que l’aggravation des désastres du « Capitalocène », fasse périr tout ce qui est humain, et donc tout ce qui est « bourgeois » également, dans un temps qui n’est plus si long. Face à cette autodestruction du bourgeois qui est maintenant très réelle et très explicite, serons-nous plein d’espoir ? Pas forcément. Car le capitaliste sait aussi se mettre des œillères face à des réalités douloureuses (climatoscepticisme, etc.), il pense constamment à court terme, et n’a proprement aucun « sens de la terre », ni aucune manière de se projeter dans un futur historique mondain (« après moi le déluge »). Par ailleurs, rien n’indique qu’il soit vraiment soucieux de sa descendance, si l’on considère que sa « morale » et ses « valeurs familiales » sont essentiellement des instruments « sociaux » de domination pour lui, et non des fins en soi.

Mais cela nous indique qu’il existe un ultime et dernier « sujet révolutionnaire ». Au risque d’être moqués, nous dirons « qui » il est : il s’agit bien de la nature non-humaine. De « l’animal », du « végétal » exploité et ravagé, en tant que réduit à n’être que pure « ressource naturelle », ou « matière première ». Comment « luttera »-t-il quant à lui ? En "empoisonnant" notre nourriture qu'il "est" lui-même. La nature non organique quant à elle « déclenche » des catastrophes naturelles. Mais ces « luttes révolutionnaires » de la nature non-humaine, même si ce sont elles qui ont le plus de chances d’emporter la « victoire finale », ne sont pas nécessairement destructrices ou négatives pour nous, humains ; elles peuvent aussi susciter l’alerte d’êtres humains soucieux de protéger, d’abord, l’humain : et donc soucieux, de fait, de protéger cette nature non-humaine, puisque lorsque l’humain productiviste la détruit, c’est aussi lui-même qu’il détruit. Mais trop peu d’« associations » dans ce domaine, hélas, seront strictement anticapitalistes, car elles seront souvent sectorisées de façon typique, et bien vite "naturalistes"…pourquoi patriarcales et homophobes de ce fait (cf. la "décroissance" d'un Pierre Rabhi).

Il nous faudra ajouter la liste des mises en boîte par le capital fixe, donc : boîte de sardine, boîte de thon, cage, batteries, enclos, serres, etc.

Très pragmatiquement, donc, il existera un principe commun de toutes les formes de dominations modernes, principe qui n’est pas que philosophique, mais très réel puisqu’il renvoie à des législations politiques précises, à des mesures économiques ou sociales déterminées, au niveau local ou au niveau global, principe qui pourrait faire que tous les syndicats, collectifs, conseils, associations, organisations, dénonçant soit le capitalisme, soit le racisme, soit le patriarcat, soit l’homophobie, soit la transphobie, soit le validisme, soit la destruction des éco-systèmes ou des êtres vivants, soit quelqu’autre domination liée à ce qui est « valorisé » « socialement » ou « économiquement », pourraient bien commencer ou continuer à s’auto-destituer, à s’auto-abolir, en tant que sectorisés, pour rendre possible, au sein de luttes nouvelles, des fédérations porteuses, pour chercher à déterminer des tactiques, des stratégies de luttes communes, réfléchies en commun.

Ceci est aujourd’hui un désir légitime, qui tend à toucher toujours plus d’individus qui luttent, mais c’est aussi, en tant qu’est désigné là un projet très conséquent, un vœu encore très pieux, car les travailleurs et travailleuses, ou exlu-e-s, ont tendance à s’opposer entre eux, et à reproduire entre eux l’esprit de concurrence sauvage qui existe entre capitalistes.

Ce qui n’empêchera donc pas que certains travailleurs exploités associent l’immigration avec le fait que leur travail sera menacé, ou l’émancipation féminine ou homosexuelle avec des formes de « libéralisme » débridé ou « malsain », ou le combat écologique avec une attitude bourgeoise-bohème insupportable qui les déqualifie encore plus. Mais de fait, s’ils prennent conscience que leur situation de plus en plus désolante, d’une part, et la situation enfermante des « immigrés », des femmes, d’autre part, la situation écologique désastreuse, enfin, relèvent d’un même combat de désenclavement, de lutte globale, alors peut-être mobiliseront-ils d’autres stratégies et d’autres discours (certains électeurs du front national, pourtant prolétaires, pourront comprendre éventuellement que ce parti propose la formulation la plus pure et la plus aboutie du projet massif de déshumanisation dont ils sont les premiers à souffrir ; certains visiteurs du site « Egalité et réconciliation » comprendront éventuellement que ces individus riches, capitalistes, occidentalistes et « virilistes » prônent à l’écran tout ce qui fait que le monde qui les aliène est aussi abject ; certains ouvriers rejetant le combat écologique, trop « socialement marqué », pourraient éventuellement comprendre que la machine qui les épuise est aussi une machine qui épuise la nature, et que leur situation même, lorsqu’ils la déplorent, fera d’eux des critiques radicales de la techniques destructrice en soi écologiquement parlant ; etc.).

Ici encore, un événement extérieur, un détonateur, non prévisible en tant que tel, devra bien produire une telle possibilité d’association. Impossible de savoir lequel, naturellement. Ou plutôt : lesquels. Il semble que de nombreux détonateurs se soient déjà rendus manifeste. Reste à en prendre conscience, collectivement, et de façon fédérée, avant que d’autres détonateurs, plus meurtriers encore, n’étouffent complètement toute possibilité de liaison et de compréhension.

Ceci indique également que, certains individus qui subiraient des formes racistes qui seraient liées à leur statut « inférieur » dans la division internationale du travail, mais aussi, par effet de diversion, à leur religion monothéiste réifiée et devenue « identité fixe » dans la bouche des dominateurs, racisme qui ne serait pas étranger à une logique de valorisation abstraite qui réifie les individus et produit leur isolement, leur dépréciation, ou leur précarité, objective ou subjective, s’ils prennent conscience que le patriarcat, sous sa forme fonctionnaliste moderne, barbarisée et déshumanisée, renvoie exactement à la même logique qui produit le racisme dont ils souffrent, remettraient peut-être fortement en cause le patriarcat traditionnel de leur religion, puisqu’ils comprendraient qu’en continuant à diffuser de telles idées, impliquant une discrimination des femmes ou des homosexuels, ils serviraient la logique par laquelle ils sont eux-mêmes totalement soumis et dominés. De fait, les structures politiques dites « islamiques » (mais elles sont plutôt politiques-marchandes), qui renvoient aujourd’hui à un rigorisme radical sur le plan de mœurs patriarcales et homophobes sont associées à des Etats qui ont totalement assimilés la logique du capitalisme, et qui n’ont en vue que l’argent pour l’argent (Etat iranien, Etat saoudien, Daesh, etc.). La réification du corps des femmes, ou la stigmatisation des LGBT, qu’elle soit théologiquement « justifiée » ou publicitaire, « occidentalisée » ou « occidentale », sert avant tout un système productiviste fonctionnaliste qui a besoin que la différenciation naturalisée homme/femme soit la plus marquée possible pour maintenir une division des tâches encore viable et efficace, condition indispensable d’une accumulation maintenue quelque peu.

 

Néanmoins, lorsque des néo-conservateurs libéraux, en France, invoquent le « féminisme » pour discriminer certaines femmes musulmanes portant le voile, ou le « burkini », on comprendra bien sûr que, sur deux secteurs, ils sont totalement clivés et clivants : en tant qu’ils défendent une logique libérale, donc capitaliste, ils défendent de fait le patriarcat barbarisé et global, par-delà leur « humanisme » revendiqué ; en tant que capitalistes, ils défendent donc également une logique raciste-coloniale, et ce qui les choquera chez les femmes voilées sera d’abord bien sûr le fait qu’elles sont arabes (ou « musulmanes », diront ces défenseur de la « laïcité », « laïcité » qui reste une forme sécularisée du religieux, ou une forme « républicaine » de la religion fétichiste du capital – intrinsèquement chrétienne) ; les anciens maîtres dès lors seront effrayés que les ancien-ne-s esclaves de l’empire colonial (quoique toujours maintenus sous tutelle, au sens économique, dans leur pays respectifs), ne les « envahissent », et ne menacent leur maîtrise (notons que la paranoïa par rapport à Daesh et à « l’islam totalitaire » sera ici clivée et dissociée, puisque Daesh et le monde capitaliste raciste et patriarcal que ces maîtres bourgeois représentent appartiennent exactement au même monde, même si l’éloignement entre l’individu bourgeois « humaniste » et la violence qu’il perpétue lui-même est assez conséquent pour qu’il puisse se sentir choqué lorsqu’on lui dira une telle chose).

Un défenseur « humaniste » « républicain » de l’Etat français (Finkielkraut, Zemmour, Onfray, Houellebecq, etc.), dénonçant quelque « islamisation » « menaçante » de la France, craignant que « notre » « identité » « culturelle » soit menacée, ne peut pourtant pas ignorer un fait connu de tous : en 2015, l’Etat français « républicain » aura exporté pour 141 millions d’euros d’armes vers l’Arabie saoudite. Cela ne pose aucun problème « éthique », à cette « nation française », obsédée par les personnes musulmanes pacifistes vivant sur « son » sol qui « menaceraient » son culte laïc, de fournir en sous-main, massivement, des armes destructrices et meurtrières à un pays qui pratique un patriarcat sauvage et un fondamentalisme théologico-économique abject. Ni même de collaborer « économiquement » aux massacres commis au Yémen. Le « défenseur » de l’identité « française », « féministe » par opportunisme, et « républicain » de façon cynique, ne reconnaît pas ses clivages, et ne voit pas que « l’islam totalitaire », qu’il croit reconnaître, absurdement, lorsqu’il désigne les personnes exclues et affaiblies par la logique qu’il défend, n’a en fait rien à voir avec le religare, est ici donc très mal nommé, et n’est en fait rien d’autre qu’un allié immédiat du monde qu’il protège lui-même quotidiennement.

La question du « féminisme », de toute façon, aujourd’hui, est essentiellement une question de structures économiques et sociales, qui touchent directement les femmes en tant qu’elles ont des fonctions très précises à effectuer au sein de la division des activités productives et reproductives. Rester focaliser sur le « voile », c’est rester focaliser sur un symbole, un vêtement, qui n’indique pas immédiatement et immanquablement une violence réelle et objective qualitativement plus insupportable pour les femmes qui le portent, et c’est ne pas vouloir voir que de nombreux « occidentaux » « blancs », « laïcs », font subir, matériellement et réellement, des situations désolantes pour « leur » femme, au même titre que tout homme dans le monde, et que ce n’est pas le fait pour ces femmes de ne pas porter le voile qui les empêche d’être réifiées, assignées à une fonction dévaluante, ou même parfois tabassées au point d’en crever. Ceux qui font de la « critique du voile » un combat « féministe », ou même un « combat » tout court, ont une démarche purement spectaculaire et s’en prennent à des symboles, pour ne pas se préoccuper d’une situation féminine qui est globalement, au sein de tous les foyers privés, majoritairement désolante et scandaleuse.

Revendiquer l’abolition du patriarcat moderne structurel, comme capitalisme, cela signifie que l’on refuse que la question des traditions religieuses particularisées soit instrumentalisée pour stigmatiser les individus de façon raciste. Le capitalisme, indissociable d’un projet de sécularisation du christianisme protestant (Weber), est indissociable du patriarcat chrétien, et la critique de cette politique théologique entraîne avec elle une critique de toute théologie moderne, monothéiste ou fétichiste, sans isoler une manifestation symbolique particulière pour mieux ignorer toutes les autres, idéologiques et réelles.

Ainsi le combat prolétaire, féministe, LGBT, anti-raciste, anti-colonial, anti-validiste, écologiste radical, pourrait bien être le combat dont nous parlons depuis le début : le combat pour abolir les catégories de base du capitalisme que sont la marchandise, le travail, la valeur, et l’argent. Mais nous avions dit que, pour abolir ces catégories, il s’agissait avant tout d’abolir la propriété privée des moyens de production, soit le droit formel bourgeois, et donc l’Etat. Ainsi, notre position est maintenant claire : dans la lutte anticapitaliste, les individus objectivement réifiés et soumis, à savoir les individus prolétarisés, les femmes, les individus « racisés », les LGBT, les personnes handicapées, les vivants non-humains en tant qu’ils sont représentés et défendus par des écologistes anticapitaliste, radicaux, tous les individus soumis à un procès de valorisation qui les mutile et les disloque, sont des sujets révolutionnaires potentiellement, qui devront bien devenir des sujets révolutionnaires pour eux-mêmes, effectivement, afin d’abolir l’Etat, le droit bourgeois, qui fixe les conditions de leur misère, conditions qui s’appellent argent, marchandise, valeur, travail.

A la prise de conscience progressive, qui passe par l’échange et la transmission démocratique des outils critiques, devra s’ajouter un opportunisme révolutionnaire pragmatique : toute lutte sociale qui pourrait survenir, et fédérer au moins potentiellement tous ces individus dominés, devra savoir mobiliser tous les moyens pour permettre cette fédération autonome, et devra même envisager, de ce fait, parfois, la neutralisation de certaines bureaucraties sectorisées et divisantes du « militantisme » « professionnel » (oxymore).

Chaque individu subissant la domination sur un certain secteur devrait pouvoir se dire que, puisque l’union fait la force, et donc engendre la possibilité très concrète d’abattre réellement ce qui opprime, il a tout intérêt à s’unir avec tous les autres individus subissant la même domination.

 

 

 

11) Conclusion : nécessaires trahisons

 

Une telle « fédération » des luttes des individus « dominés » contre un ennemi commun (le capitalisme comme totalitarisme destructeur et suicidaire, comme domination impersonnelle gérée aveuglément par des gestionnaires auto-réifiés), cette fédération paraît théoriquement pensable, mais pratiquement, très difficilement réalisable. En effet, il existe des femmes, des LGBT, des « racisés » bourgeois. Il existe aussi, par ailleurs, des structures patriarcales dans la religion musulmane, ou judéo-chrétienne par exemple, comme on l’a déjà dit, qui peuvent rendre difficiles les rapprochements dans les luttes entre les individus dénonçant le féminisme ou l’homophobie, la transphobie, et les individus dénonçant le racisme diffusant des idées « anti-musulmanes », « anti-judéo-chrétiennes ». Il existe enfin une « classe ouvrière » peu soucieuse de la question écologique. Par ailleurs, un individu idéologiquement assigné à un « handicap », ainsi handicapé et exclu objectivement, sera peu intégré dans les luttes « logistiques » et « rationnelles », qui sont censées défendre ses « intérêts ».

Néanmoins, les remarques que nous avons proposées concernant le fait que toutes les dominations sociales, « culturelles », racistes, sexistes, homophobes, écologiques, validistes, ont, sous leur forme moderne radicalisée, une racine commune (le capitalisme totalitaire), même si elles sont largement insuffisantes, tendent néanmoins, au fil des remises en cause du système, au fil des prises de conscience totalisantes des individus dominés (prises de conscience qui sont elles-mêmes favorisées par la multiplication de luttes locales-fédérées, de brèches radicales, d’enclaves autonomes), à encourager :

  1. de plus en plus de trahisons de classe de la part des femmes, des LGBT, des « racisés », des « invalidés », bourgeois ;
  2. ou encore, de plus en plus de remises en cause du patriarcat structurel des religions que pratiquent aujourd’hui des individus soumis au racisme, en tant que ce racisme qu’ils subissent, sous sa forme barbarisée, a le même fondement aberrant que le patriarcat proliférant, lui aussi, sous une nouvelle forme barbarisée ;
  3. ou encore, une conscience « écologique » de plus en plus développée chez les ouvriers de la grande industrie épuisés par leurs machines à la fois réifiantes et polluantes ;
  4. ou encore, des critiques radicales, formulées par les personnes « handicapées » par leur « invalidation », dénonçant la rationalité instrumentale exclusivement « compétente » et fonctionnelle des « agents » « directeurs » de « la » « lutte ».

Les inégalités que subissent les femmes, les « racisé-e-s », les LGBT, les « invalidé-e-s », dans la sphère publique de la valeur, inégalités reposant sur une réification de leur être (qui renvoie en dernière instance à une marchandisation dévaluée d’une partie de leur subjectivité, et même à une division « naturalisée » et verticale des activités productives et reproductives), inégalités redoublées par une invisibilité ou un mépris réel dans la sphère privée, ont pour racine commune, aujourd’hui, en tant que ces inégalités traduisent des tendances certes plus « archaïques », mais qui se sont barbarisées au sein de notre modernité, la structure marchande. Vouloir les abolir, au moins sous leur forme barbare moderne, c’est vouloir abolir, avant toute chose, la valeur en elle-même : la marchandise, l’argent conçu comme fin en soi, la logique du profit par laquelle les individus ne sont que des moyens pour faire fonctionner la machine, et non des fins en soi.

Néanmoins, il faudra bien préciser une chose décisive dans ce contexte : dans la mesure où les structures xénophobes et patriarcales, et surtout les structures patriarcales, renvoient aussi à des structures plus « archaïques », qui dépassent le cadre de la société marchande, il faudra bien rappeler que l’abolition de la structure marchande sera une condition nécessaire mais non suffisante pour les abolir complètement. L’enjeu anticapitaliste est un enjeu qui concerne tous les individus réifiés, quels qu’ils soient, et il est en tant que tel un enjeu fédérateur. Mais les individus dominés subissant des dominations qui ont des aspects qui dépassent le cadre historique du capitalisme (xénophobie, patriarcat) devront aussi pouvoir mettre en avant des revendications supplémentaires, relatives aux structures spécifiques de ces dominations. Une société sans marchandise, sans travail et sans argent, peut très bien rester une société raciste et patriarcale, si le combat qui l’a rendue possible n’a pas intégré des données qui relèvent de structures qui ne renvoient pas au seul capitalisme (Cf. l’écueil Francis Cousin : ce rouge-brun « nous » propose une société raciste, patriarcale, antisémite, mais « sans argent » et « sans Etat »). Cela étant, c’est précisément en thématisant ces types de dominations spécifiques dans la lutte anticapitaliste que cette lutte pourra ne pas se réduire à une simple abolition de « l’économie » en tant que telle, mais intégrera au contraire les outils qui lui sont nécessaires pour faire disparaître définitivement toute oppression réelle.

Avec cette nouvelle dimension, la notion lukàcsienne de « réification » prend une ampleur considérable. Avec les notions de dissociations sexuelle-patriarcale, raciste-coloniale, rationaliste-validiste, technique-naturaliste, déjà en germe chez Lukàcs, lorsqu’il décrivait le formalisme des théories modernes bourgeoises (c’est-à-dire des théories du bourgeois, mais du bourgeois blanc, occidental, masculin, valide, humain, et « viril »), nous restons quelque peu sur un terrain « économique », car c’est bien la valeur qui détermine son emprise ici. Néanmoins, nous rejoignons aussi des terrains que l’on voudra plus habituellement purement « culturels », « religieux », « moraux », « sociétaux », « scientifiques » (secteurs ici dévoilés dans leur dimension idéologique et partielle). La théorie lukàcsienne ainsi élargie soulève des enjeux contemporains décisifs selon nous.

Par ailleurs, si finalement des « sujets révolutionnaires » au moins potentiels (non encore effectifs, non encore conscients de leur vocation), tels les femmes, LGBT, « racisés », « invalidés », bourgeois, contaminent déjà la classe gestionnaire et détentrice du capital, nous trouvons ici un avantage stratégique certain : la bourgeoisie elle-même sera menacée non plus simplement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur.

Il ne s’agira pas d’attendre néanmoins d’individus comme Hilary Clinton, Marine Le Pen ou Barack Obama, quelque élan révolutionnaire « providentiel », nous ne sommes pas naïfs. Au contraire, une identité « dévaluante » dans le régime de la valeur entraîne très souvent, lorsqu’elle est celle d’un individu qui a intégré des zones de pouvoir, une réaction autoritaire et dictatoriale désolante, à la mesure de la dévaluation initiale. Par ailleurs, cette dimension de l’identité ne fait pas tout, et il est à ramener à la complexité d’une personne qui aura pu être sociologiquement, ou par l’éducation, déterminée à dominer les autres.

Ces remarques assimilées, nous penserons tout de même que la bourgeoisie a intégré en elle, au sein de notre modernité tardive, au moins quelque peu, un cheval de Troie dont le décloisonnement pourrait bien réaliser un jour son désir inconscient d’auto-abolition. Cela étant, ceux qui décloisonneront ce cheval de Troie ne sont certainement pas ceux qui se trouvent à l’intérieur, mais bien peut-être les personnes précarisées, exclues, prolétarisées, elles-mêmes, qui auront compris qu’elles peuvent tourner une certaine situation à leur avantage.

Concernant enfin cette question de l’intégration, au sein de la bourgeoisie, d’individus traditionnellement dévalués dans le régime de la valeur, voire exterminés par des logiques techno-destructrices (femmes, « racisés », LGBT, handicapés, etc.), il faut être bien précis sur un point. Cette « intégration » ne traduit en rien un capitalisme tardif qui se serait enfin « humanisé ». Pour plusieurs raisons :

  1. La logique de l’extension de la marchandisation du monde, liée à la fuite en avant morbide et asymptotique du capitalisme, implique nécessairement que de plus en plus d’individus devront être intégrés à des postes de gestion du capital, ce qui nécessite l’intégration d’individus traditionnellement dévalués.
  2. Pour autant, ayant accédé à ces postes de gestion ou de direction, ces individus n’auront pas les mêmes avantages que les bourgeois blancs occidentaux masculins et « reproducteurs ».
  3. Cet accès à des « hautes responsabilités », en outre, n’est pas à considérer comme une « victoire » pour ces individus traditionnellement dominés, car ils n’ont pas ici exprimé leur puissance, leur vocation propre (qui est d’abolir la valeur « économique » blanche-rationnelle-virile pour créer de nouvelles valeurs et une nouvelle société), mais ils ont fini par s’approprier les valeurs de l’ennemi, alors (Frantz Fanon dira qu’on a « blanchi » le noir qui a « réussi » dans l’ordre colonial-étatique, par exemple).
  4. La manière dont ces individus perpétueront une domination qu’ils ont eux-mêmes subi (Cf. l’appareil policier sous Obama, décimant les populations afro-américaines, parfois même des enfants), cette manière de perpétuer un ordre qui nous réifie a priori, n’a pas à être interprétée comme « malveillance » intrinsèque, mais comme une forme d’abandon mécanique liée à la logique désincarnante de la valeur pour celui ou celle qui finit par la « diriger » ou la « gérer ».
  5. Il apparaît finalement que, pour la bourgeoisie, ces « intégrations » marginales sont stratégiquement porteuses, puisqu’elles permettent de maintenir une domination massive sur la grande majorité des femmes, LGBT, « racisé-e-s », invalidé-e-s, etc., tout en rendant plus supportable une telle domination en proposant spectaculairement des « symboles » de « réussites » minoritaires issus de ces groupes d’individus dominés.
  6. Ces individus « intégrés » ainsi instrumentalisés finalement, de façon cynique, peuvent aussi prendre conscience de leur situation, et trahir leur classe de ce fait. Mais ce n’est pas chose gagnée.
  7. On verra par exemple une personne célèbre aujourd’hui, comme Natalie Portman, une personne qui est aussi une femme juive, subir doublement la « réification » moderne subie (la « féminité » subissant le patriarcat, et la « judéité » assignée négativement et de façon discriminante, par les capitalismes nationaux, à l’errance mondiale « sans frontière » qui les « menacerait »). Mais elle est également une actrice hollywoodienne (oscarisée), s’insérant donc dans l’organe de propagande massif de l’impérialisme capitaliste américain au sens strict. Elle tentera, dans ce cadre, comme beaucoup d’autres vedettes qui ont « réussi », tout en étant d’abord exclues, à cause de ce qu’elles représentent, par le système qui les a ensuite « intégrées » de façon ambivalente, de faire émerger une conscience de « sujet (au moins) réformiste », propre à sa situation. Mais ici, ce sera plutôt la dissociation et le clivage qui s’imposeront. D’un côté, on aura un engagement louable dans un organisme de microcrédit à destination des femmes des pays pauvres (ambassadrice à la FINCA). Mais aussi un combat courageux, quoique très sectorisé, et séparé d’une critique efficiente de la totalité complexe et réelle qu’il devrait engager, au nom d’un certain « véganisme ». Ainsi qu’un positionnement régulièrement « féministe », ciblant par exemple l’inégalité des salaires hommes-femmes (dans des cadres essentiellement promotionnels, néanmoins). Mais d’un autre côté, on aura une participation sans retenue au monde de la publicité (Dior, etc.), au monde du spectaculaire dissocié en général, qui est le monde par lequel le capital fixe se déploie spectaculairement, et se renforce matériellement de ce fait : qui est le monde par lequel les femmes des pays pauvres s’appauvrissent encore plus, par lequel les poulets génétiquement modifiés sont toujours plus massivement mis en batteries ; et par lequel le corps des femmes est toujours plus chosifié, désubjectivié, sexualisé, confirmant leur fonction dévaluante au sein d’une division rationnelle des activités productives et reproductives humaines. Lorsque cette vedette instrumentalisée, prolétarisée, prend conscience du fait que ses discours « humanistes », et sûrement « sincères », sont des outils mis au service d’un monde qui promeut le strict contraire de ces « belles pensées », lorsqu’elle prend aussi conscience que ce qui l’épanouit, que ce dans quoi elle se réalise comme « artiste » ou « sensibilité créative », a fait d’elle un rouage publicitaire automatisé, une affiche promotionnelle statique, un « produit », une « marchandise », chosifiée, standardisée, qui n’a plus aucune prise sur son existence et sur ses choix, lorsqu’elle comprend que ses propres dénonciations de « belle âme » indignée vise aussi le monde dans lequel elle semble « s’épanouir », et engage, si elles deviennent cohérentes et conséquentes, l’abolition stricte de ce monde-spectacle, lorsqu’elle comprend que sa joie et son « désir » sont une misère en soi, selon ses propres critères « tiers-mondistes », « féministes », « véganistes », etc., si elle comprend que ce qu’elle est (juive, chrétienne, musulmane, animiste, femme, artiste, homosexuelle, intersexuelle, vivante, etc.) a été et reste encore exterminé, détruit, anéanti, par l’ordre productiviste dont elle est devenue la plus grande ambassadrice, alors peut-être que cette vedette finit par développer une conscience critique plus radicale, et finalement, potentiellement révolutionnaire… Mais pour qu’elle devienne révolutionnaire effectivement, pour elle-même et non simplement « en elle-même », seules les luttes des individus anonymes et précarisés, révoltés, jouent un rôle décisif : les « fans » n’idolâtrent plus, mais plaignent un sort désolant et triste ; ils n’admirent plus mais prennent soin de personnes surexposées et malheureuses, en critiquant radicalement le rôle qu’elles acceptent de jouer passivement, de personnes « célébrées » en tant qu’elles portent la responsabilité d’un monde intégralement laid, en lui servant de caution « créative », en diffusant sa propagande. Surtout, ces individus luttant développent des sabotages tactiques par lesquels devient plus visible l’interconnexion de tous les secteurs spectaculaires, idéologiques et matériels, de la domination : la vedette finit par voir son propre visage souriant, de façon hypocrite et crispé, sur tous les écrans du « monde », comme sourire entretenant, et moquant, la destruction des enfances du monde, prolétarisées, affamées, et sa honte devient à ce point extrême qu’elle ne peut que la sublimer dans la lutte radicale, vers l’abolition de son propre sourire atrocement crispé, vers une gravité plus digne et plus conséquente, vers la destruction de ces images abjectes dont elle entretient l’accumulation. Ces projections pour l’instant utopistes ne sont pas à prendre à la légère : une vedette qui deviendrait révolutionnaire, massivement visible, et massivement entendue, même par des prolétaires non politisés, deviendrait une alliée précieuse. Cela étant, si elle devient réellement révolutionnaire, elle cesse d’être massivement visible, par définition. Et si elle ne le cesse pas, c’est qu’elle n’est encore que pseudo-critique. Néanmoins, si c’est la première option qui s’impose finalement (et cela n’a encore jamais vraiment eu lieu de façon efficace, mais il ne faut écarter aucune piste), alors l’exemple que constituerait cette vedette admirée par des millions de gens, s’étant exclue délibérément du « jeu » spectaculaire, constituerait toujours un « choc » stratégiquement porteur pour la lutte révolutionnaire.
  8. Situation délicate de l’individu traditionnellement « réifié », puis intégré a posteriori, à la bourgeoisie. Mais peut-être qu’il inclut « en lui-même » l’un de ces détonateurs qui déclenchera ce qui sera nouveau, et que nous n’avons pas pu déterminer encore avec précision.

Concernant cette question de l’intégration, finalement, évoquons un point décisif, afin de faire taire au maximum tous ces rouges-bruns qui diront que l’émancipation féminine, homosexuelle, transsexuelle, sexuelle tout court, l’intégration des immigrés, l’obtention de droits pour les femmes, les homosexuels, les sans-papiers, les « étrangers », relèverait de quelque « libéralisme des mœurs » (ou « culturel », dirait Michéa), condamnable en soi, de quelque logique capitaliste ne valorisant que la valeur d’échange, provoquant la dissolution des « traditions », et de tout ce qui est vraiment « sain », « utile », « bon », etc.

L’obtention des droits pour les femmes (droit à l’avortement, droit de vote, etc.) ne relève pas d’une « dissolution » mais d’une intégration. Cette intégration ne sera plus empêchée par le bourgeois masculin, dans la mesure où une relative intégration économique des femmes aura été nécessaire pour que le système puisse continuer à fonctionner. Il en ira de même en ce qui concerne les droits des « étrangers », l’intégration des immigrés, des LGBT, sans-papiers, etc.

Mais de toute façon, une telle « intégration », ou « reconnaissance juridique », doit rester à son minimum acceptable le plus faible.

Prenons une analogie parlant. Comparons la mentalité du législateur représentant un monde bourgeois blanc, masculin, rationnel, et viril, avec la mentalité du capitaliste représentant un monde bourgeois blanc, masculin, rationnel et viril.

Le capitaliste doit exploiter de la force de travail. C’est ainsi qu’il fait des « profits ». Pour ce faire, il doit donner un salaire qui permettra au salarié de reproduire sa force de travail (de s’acheter les biens qui lui permettront de survivre), mais ce salarié devra travailler plus de temps qu’il n’est nécessaire pour accomplir la valeur de ce salaire (d’où la création d’une plus-value). Mais le bourgeois ici doit être fin stratège, et bien calculer son coup. Si le salaire censé reproduire la force de travail est trop bas, alors le salarié se met en grève, quitte son travail pour en trouver un mieux payé, ou devient malade à cause de ses conditions de vie précarisés, et donc « improductif ». D’un autre côté, si le salaire est trop haut, le bourgeois risque de perdre des avantages compétitifs, s’endetter, et mettre en péril son « affaire ». Le dosage doit donc être précis. Il s’agira de verser un salaire à la fois assez bas pour que l’exploitation soit vraiment productive, et à la fois assez haut pour que la main-d’œuvre du salarié ne cesse pas d’être « utilisable ». Le salaire devra donc être à son niveau acceptable le plus bas.

Il se trouve que le législateur dit « républicain » (mais qui n’est que le gestionnaire politique du capital raciste, sexiste et exploiteur) aura exactement un raisonnement analogue lorsqu’il s’agira d’octroyer des droits aux travailleurs, mais aussi aux immigré-e-s, aux « étrangers », aux sans-papiers, aux femmes, aux LGBT, aux personnes handicapées, etc. Puisque désormais, ces individus sont des travailleurs-consommateurs au moins potentiels, alors il faudra leur octroyer des droits qui seront à leur niveau acceptable le plus bas.

Il va de soi que cette façon dont le législateur fait l’aumône à une grande majorité d’individus qu’il réifie a priori n’est pas ce qu’on pourrait appeler l’émancipation. D’autant plus si le cadre de cette aumône reste le travail, la marchandise et l’exploitation principielle. Néanmoins ces « droits » auront le mérite de rendre moins insupportable cette déprise, et considérer qu’ils traduisent un projet de domination des individus dominés eux-mêmes est tout simplement obscènes.

Par ailleurs, ces droits n’exprimeront pas la tendance majeure du capitalisme, mais seront plutôt une contre-tendance que doit bien intégrer le capital pour « survivre ». Leur radicalisation, dans les luttes, ne mènent pas à la « victoire » du capitalisme, mais à l’abolition de toute juridiction formelle bourgeoise, et de toute aumône, de toute mendicité.

L’avortement est un « droit » « reconnu » aujourd’hui, dirons-nous. Et c’est une « victoire ». Mais n’oublions pas qu’un droit, par définition, est ce qui est seulement « acquis », et non ce qui est reconnu comme allant de soi. Pourtant, ne va-t-il pas de soi que tout individu dispose librement de son propre corps. Faut-il un « droit » formel-bourgeois pour venir nous le rappeler ? En outre, un droit, en tant que convention humaine, est ce qui peut être détruit, ce qui est précaire. Mais la vérité de base selon laquelle mon est corps est bien « le mien » pourrait donc un jour devenir fausseté ? 2+2 = 4 pourrait devenir donc faux, dans le futur ?

C’est ce que dit tout « droit » formel ou légal lorsqu’il légifère sur les propriétés du corps humain libre, et donc du corps des femmes.

Pourrions-nous envisager qu’il faille mettre en place une loi qui permette aux hommes de ne pas mettre enceinte une femme qui ne veut pas d’un enfant ? Certainement pas, car cette « loi » existe déjà, et on nous a dit qu’elle était éternelle, « naturelle », et immuable, et qu’il n’était pas censé d’en faire une loi « légale ». Ce « deux-poids-deux-mesures » exprime toute l’ambivalence de la question du droit des « intégrées ».

La même logique s’appliquera en ce qui concerne les « droits » précaires des immigré-e-s, des « étrangers », des « sans-papiers ». Lorsqu’un individu vit ou désire œuvrer, souffrir, aimer, sur un territoire donné qui ne peut que l’accueillir, n’est-il pas évident, naturel, qu’il doit être reconnu et respecté par ceux avec lesquels il vit ? Faudrait-il donc un « droit » pour maintenir cette évidence, de telle sorte qu’elle ne serait pas si évidente ? Les considérations trivialement « économiques » qui diront que ces propos manquent de « réalisme » ne pourront être des « objections » recevables dans ce contexte : car une économie qui fait de la « valeur » « réelle », de la réalité « éminente » donc, l’exploitation elle-même, le vol, la misère, la réification de la majorité des individus (extraction capitaliste de « survaleur ») ne peut être prise au sérieux une seule seconde lorsqu’elle parle de « réalisme », pour des raisons éthiques élémentaires, et doit reconnaître la légitimité supérieure de toute évaluation non-économique soucieuse de réaliser l’égalité et la liberté effectives, qu’elle ne formule que formellement et cyniquement.

Mais naturellement, ici, nous sommes délibérément naïfs et idéalistes, et ne sommes pas dupes. Ce qui se formule ici est formulé par un « sens commun » primordial (anti-idolâtre), mais qui n’a pas de « sens » dans un monde absurde et inversé. Et il faudra bien continuer à revendiquer des droits, en attendant d’obtenir mieux : à savoir le passage du légal à l’autonomie, de l’ordre chaotique extérieur et contingent à l’ordre dynamique intérieur, individuel, collectif et nécessaire.

Dans une société post-capitaliste achevée, l’intériorisation de la joie, de l’incarnation, et du respect de l’autre, rendra peut-être caduque toute législation juridique formelle extérieure et transcendante, contingente et précaire, et toute fétichisation de normes économiques. Ce qui sera « juste » et évident n’aura plus à être écrit ou « promulgué ». Kant aura voulu appeler cela « tout moral » ou autonomie (ou « paix perpétuelle »). Ce qu’il ne savait peut-être pas, ou ce qu’il n’a pas su voir, c’est qu’il aurait pu décrire là, s’il avait été conséquent, une société cosmopolitique fédérale-libertaire, communaliste, non-patriarcale et non raciste, non anthropocentriste, non-validiste, non fétichiste, directement démocratique et égalitaire, horizontale et sans hiérarchie. Et surtout sans Etat.

 

 

Note 1 :

Le combat contre « la bourgeoisie », de toute façon, implique un combat plus global contre la domination non pas intentionnelle ou personnelle, mais impersonnelle et abstraite, liée à l’automouvement de la valeur et des objets produits. De la sorte, le « sujet révolutionnaire », que nous avons voulu penser dans son extension maximale, ne vient pas « détruire » la bourgeoisie pour la détruire, mais il vient l’empêcher de nuire en tant qu’elle ne contrôle pas la production qu’elle prétend gérer (et provoque de ce fait soumissions et désastres réels), et ce au bénéfice du tout social, et même, en dernière instance, au bénéfice de la bourgeoisie elle-même, qui est l’esclave volontaire et inconsciente d’une logique d’autovalorisation qui la mystifie et la réifie.

Note 2 :

Tout ce que nous venons de dire concernant la nécessité d’une abolition de l’Etat, d’une lutte anticapitaliste qui soit aussi radicalement anti-patriarcale, anti-raciste, anti-validiste, et anti-productiviste, est ce qui semble s’imposer logiquement et pratiquement lorsqu’on se met à critiquer réellement le capitalisme, ou encore ce que d’autres appellent le libéralisme, le néo-libéralisme, le nihilisme, l’aliénation, etc.

Ainsi donc, si seulement Fischbach, Honneth, Friot, Lordon, Rifkin, Morin, Nancy, Badiou, Zizek, etc., veulent être cohérents en dénonçant ce qu’ils dénoncent, ils devront selon nous revendiquer toujours plus l’abolition de l’Etat, du droit formel bourgeois, et de la structure marchande en tant que telle, avec tout ce qu’elle implique (travail, argent, valeur), et non pas exalter implicitement ces « valeurs » destructrices et dissociatrices. C’est seulement ainsi, pensons-nous qu’ils se mettront à dire quelque chose qui n’est pas purement phatique ou creux, et qui cessera de protéger le désert (lequel croît toujours plus).

De même, si seulement Zemmour, Francis Cousin, Charles Robin, Soral, Alain de Benoist, etc., veulent vraiment critiquer de façon cohérente le capitalisme, comme ils le prétendent, ils devront se mettre à défendre radicalement les femmes, les « racisé-e-s », les LGBT, les juifs subissant l’antisémitisme structurel de la société bourgeoise nationaliste-patriote, dans la mesure où tous ces individus dominés sont des sujets potentiellement révolutionnaires éminents, qui pourraient bien, en s’organisant, en luttant et en se fédérant, viser puis accomplir, internationalement, avec les prolétaires, l’abolition définitive du système que ces dominateurs confus et réactionnaires prétendent déplorer eux aussi (nous formulons certes ici un vœu pieux, qui paraîtra presque ridicule, mais il fallait exprimer cette nécessité au moins théorique d’une prise de conscience au moins future de « l’homme du ressentiment », de l’individu à « l’esprit de vengeance », ne serait-ce que par principe). Parce que ces sinistres personnages ne visent pas la « cohérence » théorique, mais tentent de théoriser, confusément, des haines archaïques qu’ils éprouvent et perpétuent, il faudra de toute façon continuer à les combattre constamment, jusqu’à ce qu’ils soient totalement invisibles, inexistants, ridicules, bouffons, et pathétiques, aux yeux de la plupart… Ces humiliations, à la rigueur, finiraient par leur faire prendre conscience de leur détresse lamentable, de leur impuissance pathétique, qu’ils confondent aujourd’hui, très stupidement, avec leur « virilité » ou leur « puissance ».

En outre, si seulement nos « représentants » politiques, qui se disent « républicains » ou « démocrates », qui disent défendre le « peuple », sa « liberté », son « égalité », et sa « fraternité », veulent joindre enfin réellement le geste à la parole, alors il devront bien participer à l’abolition de la structure marchande eux aussi, c’est-à-dire à l’abolition de la « politique » sous sa forme étatique-séparée, en renonçant à leurs privilèges et à leur « pouvoir », pour que les individus se ressaisissent de leurs subjectivités rendues ainsi réellement libres, égales à toutes les autres, fraternelles. La démocratie dont ils parlent, en effet, et qu’ils vantent constamment, n’existe effectivement que sous sa forme directe, puisque toute « représentation » dans ce secteur implique un écart irréductible entre celui qui représente et ce qui est représenté, et empêche toute expression complète de l’acte subjectif créateur du nouveau. Mais démocratie directe et disparition totale de l’Etat et du marché sont synonymes. En tant que « démocrates », donc, ils devront bien faire disparaître ces abstractions réelles dont ils sont les gestionnaires dissociés. « Républicains », ils le seront effectivement finalement, une fois que la « chose publique », ou le commun, existera réellement, c’est-à-dire une fois que des individus privés, propriétaires de nos vies et de notre désolation, cesseront de l’être, pour qu’existe enfin un espace partagé par tous et toutes, susceptible de nous relier tout en nous distinguant soigneusement (Arendt), sans hiérarchies nivelantes et inégalitaires.

Enfin, les individus insérés dans le spectacle (cinéma, pub, marketing, télé, radio, magazines, vidéo, sport de masse, etc.) s’ils comprennent que le monde qu’ils représentent et incarnent est la négation des vertus « artistiques », « culturelles », « ludiques », « créatives », « humoristiques », « érotiques », « humanistes », « démocratiques », qu’ils défendent pourtant constamment, puisqu’il est l’instrumentalisation de ces vertus à des fins promotionnelles qui s’insèrent dans la sphère qui détruit et réifie la grande majorité des individus vivants, alors peut-être cesseront-ils enfin d’apparaître massivement… pour être, tout simplement ; dans la critique, puis dans la lutte, pour que la vie ne soit pas qu’une mascarade désastreuse.

Ces prises de conscience formulées par les gestionnaires, représentants, ou affiches publicitaires, de la désolation, n’émergeront bien sûr que sous la pression de luttes d’individus précarisés et prolétarisés anonymes, qui doivent simplement oser cesser d’idolâtrer, de fétichiser, de haïr de façon manichéenne, ou de servir, le monde des images et des marchandises autonomisées.

Appendice : maîtrise et servitude

 

Dans la dialectique du maître et du serviteur, Hegel définit précisément la condition du maître : le maître ne reconnaît pas la conscience complexe et vivante du serviteur, ou de la servante, qu'il chosifie, et qu'il assigne à une "fonction" figée. Il est face à un pur instrument, à un pur objet qu'il utilise pour jouir, lorsqu'il est face à la personne qu'il domine.

Mais cette jouissance est aussi une misère, et ce pour deux raisons : d'abord, ne faisant que jouir immédiatement, et ne travaillant pas, le maître ne réalise pas son être actif dans le monde, n'imprime pas, de façon visible, matérialisée, son existence dans le monde, et ne peut dès lors se reconnaître lui-même comme individu appartenant au monde. En outre, et surtout, en ne reconnaissant pas positivement celles et ceux qui le servent, il n'est lui-même reconnu que de façon négative par ces serviteurs et servantes. Or, la reconnaissance négative que subit ce maître de la part des êtres qui rendent possible sa vie et sa survie fait que c'est son existence matérielle même qui n'a plus de consistance, dans la mesure où cette non-reconnaissance devient ici pour lui une forme de dépendance complète et intégrale, infantilisante et impuissante, à l'égard du monde économique, social, politique qu'il prétend "régir". En s'assignant lui-même à l'identité réductrice de "dominant" (blanc, homme viril, humain "rationnel"), il traduit ainsi une façon de consentir à une misère psychique, et à une déprise à l'égard du réel, qui, si elle s'accompagne du luxe et du pouvoir, n'en est pas moins pathétique et lamentable.

Ainsi, l'esclave qui viendra le combattre, et qui viendra abattre son pouvoir, en dernière instance, le libérera de cette maîtrise qui demeure un sort désolant, une auto-réification qui ignore sa propre souffrance, mais qui n'est pas moins hébétée et totalement désincarnée. Le maître bien sûr ne veut pas être "libéré" de son propre enfermement, car il s'accroche, de façon atrocement dérisoire, à sa misère, comme si elle était son bonheur. Et c'est pourquoi il réprimera impitoyablement toute tentative d'émancipation. Mais si l'esclave pouvait déployer des luttes par lesquelles ce maître, sous une pression devenue insupportable, finirait par comprendre qu'un intérêt plus haut devrait l'encourager à souhaiter sa propre défaite, alors à un mouvement "extérieur" de destruction du pouvoir viendrait s'ajouter un désir intérieur d'auto-abolition du pouvoir, qui orienterait cette dynamique vers un dépassement strict du désastre, réellement collectif et fédéré.

Ces remarques tendent à relativiser la notion d'ennemi en soi : l'ennemi de la plupart, aujourd'hui, en effet, s'il est encore "humain", est aussi à lui-même son propre ennemi, et lorsqu'il le comprend, il devient l'ami de sa propre défaite, et donc de ceux qui organisent cette défaite.

De telles projections, bien sûr idéalistes, et peu "réalistes", ne s'affirment pas sans précautions. Mais un certain théoricien ayant critiqué radicalement le capitalisme, Marx, précisément, aura retenu cette leçon hégélienne, en affirmant que la lutte autonome des individus matériellement soumis par le capital, que la lutte de la plupart contre les structures de la destruction, annonçait une société cosmopolitique dont ne bénéficieraient pas simplement ces individus anciennement soumis, mais dont bénéficieraient tous les individus, quels qu'ils soient (anciennement dominants, ou anciennement dominés, mais anciennement, également, universellement soumis à de structures objectives mutilant toute vie consciente, quelle qu'elle soit).

Ces indications engagent des formes de combats certainement plus tactiques, et moins manichéennes (moins théologiques, moins dualistes, moins moralistes au sens platonicien du terme... moins autoritaires également, ou moins virilistes-guerrières).

 

 

Benoît Bohy-Bunel

 

 

[1] Hegel, Phénoménologie de l’esprit, Préface

[2] Détournement de la Préface de l’Idéologie allemande

[3] Si l’on considère que ce précepte est ce qui définit le plus positivement la vocation « messianique » française, que pouvaient défendre intuitivement les bras-nus de la révolution française, qui ont été finalement vaincus, c’est-à-dire la vocation cosmopolitique dans ce qu’elle a de plus profond et de plus puissant, et que n’aura jamais réalisé dans les faits l’Etat français, bien sûr, alors on peut très bien dire que les Le Pen, Finkielkraut, Zemmour, Sarkozy, etc. sont ceux qui trahiront le plus régulièrement et les plus impudemment cette « vocation française » possible, dans le moment même où ils pensent lui être fidèles.

 

[4]« Le mot « Anonymous » vient de la section alternative de la plateforme 4chan qui permet à tout un chacun d’héberger du contenu à partir de l’année 2003. La raison en est simple, quand l’auteur ne désire pas notifier son nom, c’est automatiquement qu’au bas du document est consigné le mot « anonymous ».

Un jour, un internaute ayant hébergé du contenu vidéo mettant en scène Tom Cruise faisant la promotion de la scientologie se voit menacé de poursuites judiciaires au prétexte de droits d’auteur.

Un collectif de hackers en lutte contre le copyright organise une contre-attaque en 2006 et prolonge cette action face aux locaux de l’église de scientologie. Il devient ainsi important pour ces militants de protéger leur identité. Au même moment, une campagne promotionnelle monstre avec toute la panoplie du marchandising qui va avec, date de sortie aux USA du film V pour Vendetta. Il est ainsi décidé de porter le masque de Guy Fawkes dans la mesure où il est très facile de s’en procurer. » Contributeurs anonymes.

[5] « Savez-vous quelle est l’origine de ce masque?

Il est à l’effigie de Guy Fawkes, un soldat royaliste catholique anglais à la destinée sans relief qui se fit un nom malgré lui en échouant lamentablement dans un complot terroriste. Révolutionnaire Guy Fawkes ? Non, en aucun cas.

Il fut le simple exécutant du « Gunpowder Plot » élaboré par un autre catholique intégriste, Robert Catesby qui fomenta un complot contre le roi anglais Jacques Ier en 1605. Nous sommes ici en pleine lutte d’influence de religions (…).

Guy Fawkes, en simple exécutant, sera chargé de mettre en place les barils et selon l’expression consacrée, de mettre le feu aux poudres (…).

Le 7 au soir, Fawkes balance ses petits copains qui, sans doute par peur d’être démasqués, ont pris la poudre d’escampette la veille.
C’est bien évidemment anonymement qu’ils sont réfugiés dans un manoir du Worcestershire.
La plupart sont tués sur place, les autres capturés et enfermés. Quelques semaines plus tard, on les fera traîner au sol par des chevaux en pleine course avant de leur sectionner aimablement les parties génitales afin de les brûler sous leurs yeux – ce qui expliquerait le sourire un peu niais et pincé du masque ? – et de les éviscérer en public pour finalement procéder à un clin d’œil maladroit et prémonitoire à l’école française de ce bon vieux docteur Guillotin, en les décapitant. Depuis ce jour, tous les 5 novembre, en mémoire de ce projet avorté, les anglais fêtent la Guy Fawkes Night en tirant un feu d’artifice. Avec de la poudre que le bon goût anglais leur intime d’utiliser avant qu’elle ne moisisse. » Contributeurs anonymes.

 

 

[6] Vioulac, L’époque de la technique et La logique totalitaire.

 

[7] A ce propos, voir l’annexe juste après ce développement

 

[8] Ceci étant dit contre Onfray, Michéa, Mélenchon, Soral, Le Pen, Cousin, et contre les populistes en général, etc.

 

[9] Cf. Lordon, Negri

[10] Engels, Barbarie et civilisation : « Ces classes [so­ciales] tomberont aussi inévitablement qu’elles ont surgi autrefois. L’État tombe inévitablement avec elles. La société, qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l’État là où sera dorénavant sa place au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze. »

 

[11] Cf. Capital, Livre I, VIIIème section, chapitre XXXII : « Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s'agissait de l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs; ici, il s'agit de l'expropriation de quelques, usurpateurs par la masse. »

[12] Le prolétaire, avons-nous dit, « est bien ce travailleur soumis à une réduction de son être, à une mutilation de son être, du fait d’une rationalisation, d’une spécialisation toujours plus poussée de son activité productive, rationalisation provoquée par l’évolution constante et constamment accélérée d’un certain standard de productivité général entendu comme norme de la valorisation des biens (travail abstrait), productivisme qui aura aussi tendance à le faire perdre son travail, ou à menacer son salaire (précarisant ses conditions de vie matérielles). »

 

[13] A ce titre, nous tâchons de ne pas accomplir cet écueil que nous soulignons, en dégageant simplement les structures générales des finalités souhaitables, et les conditions de possibilités des prises de conscience, ce qui peut être la fonction formelle d’une théorie critique, qui ne détermine pas pour autant trop précisément la concrétude des vecteurs et des visées réels de la lutte.

 

[14] A ce sujet, la lecture de l’article de Clément Homs consacré à la conteneurisation dans la revue Sortir de l’économie (2013), est fortement recommandée.

[15] Henry, Michel, C'est moi la Vérité. Pour une philosophie du christianisme.

Partager cet article

Repost 0
Published by ben

Présentation

  • : benoitbohybunel
  • benoitbohybunel
  • : philosophie
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Liens