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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 17:03

Pseudo-situation : "grain de folie" bientôt standardisé, mécanique, encadré spectaculairement

Une "situation" théorique ambivalente...

Définissons les finalités générales d’une certaine « situation » potentiellement révolutionnaire : il s'agit là de détourner furtivement, transitoirement, ironiquement, passagèrement, en l'habitant de façon raisonnable, mais poétique (non-fonctionnelle, gratuite), le lieu public de sa finalité socialement ou économiquement admise.   

Pour définir ces situations révolutionnaires possibles, il s’agirait d’abord de définir ce qu’elles ne peuvent plus être.

Des exemples de situations manquées :  

1) Le flash-mob. La limite de cette démarche : une pérennisation, une institutionnalisation spectaculaire, via la constitution de communautés connectives sur le web 2.0, qui relayeront ces « mises en scènes ». Cette limite est directement liée au fait que ces situations n’ont absolument rien de subversif, mais divertissent ou agacent platement les spectateurs lassés.

2) L'art contemporain, le ready-made, la performance, le détournement publicitaire du slogan révolutionnaire, la dénonciation ironique « à qui on ne la fait pas ». La limite de cette démarche : son nihilisme latent, typiquement bourgeois. Et le musée, ou l’affiche promotionnelle, comme spatialités et comme temporalités séparées.

3) La manifestation anti-Chaplin (Debord dans sa jeunesse). La limite de cette démarche : faire d'une situation initialement subversive un fait historique sanctifié. Une conséquence possible de cette sanctification fétichisante, post mortem : un certain « pro-situationnisme » sectaire se constitue, une sorte de prêtrise des temps nouveaux, qui déverse sa haine purement réactive dans les bistrots, dans les lieux festifs, ou dans des conférences consacrées à l’idole incomprise. Il dénonce le pouvoir séparé de la pensée, mais il devient lui-même une pure théorisation abstraite, qui discrédite a priori toute tentative de lutte pratique. Selon lui, l'ensemble de la société étant irrémédiablement aliénée, il la réfute en bloc, en oubliant d'ailleurs qu'il en fait partie, et que son indignation morale traduit une façon absurde de s'extérioriser à l'égard d'un monde dans lequel il est pourtant intimement compris (en effet, le spectaculaire qui a achevé sa séparation n’autorise plus l’existence de ce qui serait « extérieur » au spectacle). Il se positionne en niant ce qui n'est pas lui, et ne se veut surtout pas « constructif ». Ces situations debordiennes fétichisées renvoient à l’écueil d’une autre situation, théorique cette fois-ci : au niveau théorique, Debord lui-même, en subsumant la complexité sociale sous un seul concept censé tout expliquer (le « spectacle »), produit une pensée abstraite et peu empirique ; cette façon d'hypostasier abusivement un « Mal » est une théologie qui ne s'assume pas, qui encourage la fondation d’une nouvelle Eglise de l’Apocalypse.

4)  Le théâtre de rue. Son « ultime reconnaissance » : l'institutionnalisation séparée, balisée, temporellement et spatialement, dans le cadre des Festivals.  

5) Zone d’autonomie temporaire (Hakim Bey). Une résistance ou une lutte sociale révolutionnaire n’est pas une « chasse aux trésors » de « pirates ». Le pirate est une saleté de capitaliste qui idolâtre le fric. Hakim Bey, ou la dérive « fun » et « désinvolte » de la situation, dont la joie poétique n’interdit pas la dignité.

 

            Des situations imaginées, toujours discutables, mais moins hétéronomes (souvent vécues, sous des formes concrètes et joyeuses, par celui qui les imagine ici) :

  1. Hacking social : hacker des situations de communications réelles et furtives, en brouillant les codes de la politesse, du langage, ou vestimentaires : au travail, dans les zones d'enfermement, dans l’intimité familiale, érotique, ou amicale.
  2. Occupations, expropriations de lieux, publics ou privés : réinvestir des lieux marchandisés, marchands, ou « fonctionnels », pour diffuser un climat de lutte sociale, artistique, politique, et de résistance joyeuse, sans mobiliser systématiquement l’institution monétaire ou spectaculaire (« système D »).
  3. Blocages : bloquer des lieux « stratégiques », du point de vue de l’économie de la destruction, pour empêcher ses « constructions ».
  4. Sabotages : hacking social, occupations, blocages, désimplications dans les zones productives de la destruction.
  5. Grève générale et reconductible, sur fond de réappropriations vivantes et créatives de l’espace urbain, et de déviations tactiques des bureaucraties étouffantes.
  6. Désordres contrôlés et ciblés, pour suggérer le chaos de « l’ordre » existant.
  7. Luddisme : détruire le capital fixe, les instruments productifs de la réification du vivant.
  8. Abraham[1] : détruire les statuettes, les idoles de nos pères, ces fétiches d’un ancien monde, pour n’aimer désormais que la vie elle-même, qui se transcende lorsqu’elle s’émancipe. Sarah : par fidélité à l'anti-fétichisme d'Abraham, couper la parole autoritaire et dominatrice du patriarche.
  9. Implication communale-internationaliste : toute commune comporte une dimension locale, à habiter de façon nouvelle, et une dimension internationale, négative (supermarchés, conteneurs, banques, ministères, etc.), et positive (camarades, voisins, collègues, familles, issus d’autres contrées, solidarités avec les migrants ou avec les individus exclus en tant qu'ils subissent des assignations racistes ou néocoloniales). Une commune révolutionnaire, donc internationaliste, tente d’exploiter, modestement, avec les moyens qu’elle a, ces potentialités internationalistes qui lui sont données.
  10. Implication communale-rurale : des formes d’auto-organisations fédérales, unissant fermes autonomes et implantations communales autonomes, peuvent émerger, pour assurer une survie indépendante, et des désenclavements conviviaux, qui sont autant de brèches, au sein d’un maillage territorial serré.
  11. A compléter…

 

La situation révolutionnaire  voudra être temporaire, elle voudra être interpénétration et intégration virale, au sein de la continuité désertique (parasitage insidieux), et c'est en tant que telle qu'elle sera peut-être efficace. Seulement, elle n'est qu'un premier moment. A terme, en tant qu’elle est révolutionnaire, elle doit viser une pérennisation non-séparée de la façon dont elle déstructure le sensori-moteur de chacun : celui des spectateurs et celui des acteurs (qui ne seront plus distingués, si son combat aboutit).

La situation articule une visée progressive et une visée irruptive :

  • La visée progressive développe des modes de vies nouveaux, alternatifs, des actions déstructurantes nouvelles, qui opposent toujours plus les valeurs de l’intensité qualitative de la vie, et de la création de soi et du commun par chacun et chacune, aux sinistres « valeurs » économiques, qui font de l’exploitation et de la misère quelque chose de « valorisable » en soi. Cette visée progressive interdit tout romantisme du « Grand Soir », tel qu’il se définirait comme insurrection « décisive », ou comme explosion soudaine et irréversible. Elle permet l’instauration, déjà, de formes de vies plus souhaitables, et elle tente de trouver des façons adaptées d’incarner une éthique sincère, qui pourra se transmettre, dans une société future qu’elle aurait rendue possible. Puisque vivre une sociabilité égalitaire et émancipée ne s’apprend pas du jour au lendemain, et qu’un « Grand soir » soudain serait désastreux, si ce genre d’apprentissage n’a pas été anticipé, la visée progressive revendique le droit de temporiser, et rappelle constamment ses propres vertus, éthiques et stratégiques.
  • La visée irruptive développe des formes d’actions « coups de poings », lorsque le rapport de forces le permet. Elle est un marteau qui s’abat successivement sur une enclume solide : elle sera donc elle-même insérée dans un processus long, jusqu’à une ultime irruption, peut-être, qui fera pencher la balance du côté d’une transformation réelle, faisant émerger le nouveau comme nouveau. Mais des réactions et contre-transformations sont toujours à craindre, et une irruption qu’on pensait « finale » sera bien souvent contrecarrée par des mouvements rétrogrades, si bien qu’il faut se préparer à s’engager toujours et encore, dans des cycles progressifs-irruptifs, sans jamais voir de « fin » (et c’est peut-être là le sens de l’exigence révolutionnaire, qui ne se satisfait jamais de ce qui est donné : son « but » n’est qu’un idéal régulateur, et lorsque nous finirions par l’atteindre, c’est que nous serions tous morts ; le monde visé ne pourra jamais être « parfait », et c’est bien pourquoi la lutte ne s’arrête jamais : elle reste une attente sans atteinte ; elle réfute l'idée d'une "fin de l'histoire", qui fut construite théoriquement par les totalitarismes meurtriers - cf. Arendt, chapitre 2 de La crise de la culture ; chapitre 4 du Système totalitaire).
 

[1] Midrash Bereshit Rabba 38:16

 

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