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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 22:35

 

 

Dans une photographie, si c’est la « beauté » qu’elle vise, un seul corps, ou être, peut équilibrer, illuminer, l’ensemble.

Un oiseau « situé » au centre de « l’image », parce qu’il « est », précisément, à cet « endroit », rendra, par exemple, les agencements équilibrés, proportionnés, signifiants : harmonieux.  Mais l’oiseau de son côté n’est pas passé « par là », à cet « instant » précis, parce qu’il « pensait » que « cela ferait une belle photo ».

Un visage soudainement ému, et dévoilant une profondeur inaperçue par celui qui l’anime, n’a pas « produit », de même, cette émotion, pour permettre une « belle photographie ». Sinon cette photographie, montrant une expression mimée, jouée, ne serait plus si « belle », ni si touchante. C’est bien l’artiste qui photographie, qui saisit cet affect devenu visible, et qui donne donc à voir la profondeur de sa fixité, qui la crée au sens strict.

C’est le, la photographe, qui, dans l’ensemble, organise, pénètre le monde visuellement, qui le crée, avec son seul regard, avec sa seule faculté à saisir une synchronicité subtile, une certaine instantanéité belle. 

En un certain sens, c’est l’artiste qui a « fait » que l’oiseau est passé « par là », à cet « instant » précis, c’est l’artiste qui a « fait » que ce visage nous touche maintenant. Cette sensibilité artiste, photographiant, est devenue cet oiseau, ce visage.  Tout comme elle est la mer, jusque dans ses infimes remous, lorsqu’elle la figure, puisqu’elle l’envisage, dans l’image, puisqu’elle donne à voir ces « petites perceptions », chaque infime goutte d’eau, qui ne font plus aucun bruit (Leibniz).

La séparation entre « le soi » et « le monde » ne signifie plus rien pour cette âme artiste, puisqu’elle crée le monde qu’elle met en image, en suggérant son harmonie possible, dans un temps infime, et dans cet espace rectangulaire restreint. 

Plus généralement, l’éthique du photographique ressemble à l’éthique de l’amor fati : l’artiste, photographiant, « veut » que les corps et les êtres « soient » tels qu’ils « sont », au moment où ils le « sont », tout comme si son acte avait « désiré » leur « configuration ». A tel point que « l’instant » impossible, non « vécu » par ces êtres (car toute temporalité éprouvée par un être est une épaisseur, une continuité, un devenir, et jamais un « instant »), acquiert, grâce à l’artiste, la dignité de ce qui est permanent, de ce qui est durable : de ce qui existe, en tant que tel, et longtemps.

Il y a beaucoup de choix dans l’acte de photographier : choix relatifs au temps (une « pression »), choix relatifs à l’espace (un « cadrage »). Ces choix seront une façon de créer le monde tel qu’il « est », donc tel qu’il n’existe pas, pour finalement lui offrir cette existence. Tout ce qui existe devient, et, a priori, ne peut pas « être », de façon figée, mais cela tourmente l’âme photographe. Faire exister cet « être » comme fixe, ce sera, photographiquement, le saisir soudainement, pour ensuite le projeter, comme « image » permanente, dans un devenir durable. Ces choix seront, ainsi, une façon d’inventer ce monde, devenu « monde » instantané, figuré, tel qu’il n’est jamais éprouvé par celles et ceux qu’il figure, et de vouloir que ce monde instantané soit finalement vécu, éprouvé, par d’autres, pour longtemps. Tout acte photographique est, par principe, une affirmation éminente, démiurgique : il affirme le « monde », fixe, « étant », sa propre « création », et lui offre un avenir.

Mais cet acte a aussi une dimension morbide, ce qui le rend, paradoxalement, d’autant plus beau : il affirme, en son être, la mort de l’être figuré, sa fixité éternelle, au sein d’une vie dynamique et mouvante, ce qui engage une responsabilité extrême, en un sens précis (Alix Cléo Roubaud).

Cette élection, ou cet hommage, au futur antérieur (« nous aurons été cela »), montre finalement une exceptionnalité extraordinaire de tout être, qui donne à penser : en négatif, elle le désigne tel qu’il n’existe jamais (« instantanément »), pour mieux sublimer cette existence réelle, la pérenniser, dans ce qu’elle a de miraculeux. Cette « écriture de la lumière » devient l’écriture de la clarté, inouïe, éternelle, de tout ce qui devient.

Bousiller cette vocation, toutefois, consistera à rendre trivial, et laid, « publicitaire » ou « promotionnel », un acte aussi ésotérique, et aussi mystérieux. Ce bousillage systématique voudra devenir la « norme », et ce qui devait provoquer l’étonnement radical, provoque finalement l’ennui, le sentiment d’une banalité écrasante. Les êtres figurés « publicitairement » lassent, et sont platement insultés, alors qu’ils devraient susciter, toujours déjà, la faveur, l’admiration, et la gratitude.

Toutefois ce n’est jamais cet art subtil qu’il s’agira d’« accuser » sans nuances, mais plutôt son instrumentalisation « productive », qui abolit, de façon certes « logique », ses potentialités subversives et créatives.

En effet, ce n’est pas la « reproductibilité technique » propre à cet art qui abolit a priori sa vocation à saisir « l’aura », mais plutôt la dynamique économique, intéressée, qui s’est emparée de cette reproductibilité, pour abolir sa dimension autotélique. En effet, selon une perspective « charitable », et attentive à l’éthique photographique, cette reproductibilité, a priori, pourrait très bien indiquer qu’un art, désormais confiant dans sa capacité à désigner le miracle, ne craint plus de ce fait l’ubiquité de ses œuvres, puisque chaque exemplarité pourrait dévoiler une présence pleine. Une photographie qui dépasserait les menaces qui la détruisent aujourd’hui pourrait même, d’une certaine manière, grâce à sa reproductibilité, venir abolir le fétichisme du « chef-d’œuvre », « chose » trop assignée à un lieu « unique », et abolir ainsi, d’autres formes de fétichismes plus profonds. Ce n’est pas la reproductibilité de la photographie « en général », donc, qu’il faudrait critiquer, mais l’inversion, le bousillage contemporain, de sa vocation profonde, potentiellement émancipatrice, au nom même, ainsi, d’une reproductibilité spécifique, dont les vertus sont toujours pensables.

Une photographie plus « fidèle », si elle pouvait exister, dans l’œil du créateur, ou dans celui du spectateur, donnerait à voir, à nouveau, cette sacralisation nouvelle qu’elle tend, toujours déjà, à suggérer. Tout exemplaire, même multiplié, pourrait ainsi favoriser une expérience unique. C’est le sensori-moteur du créateur, comme celui de qui contemple, qui serait, dès lors, substantiellement affecté. Et les regards deviendraient gestes gracieux et libres à venir, de même que les gestes deviendraient regard intensifs et pleins. Le « spectacle » qui ne devient pas aussi acte libre et transformateur du spectateur, qui est dissociation dans la vie, s’abolit par là même, et c’est sa finalité clivante, destructrice et réifiante, qui disparaît dès lors.

Le « spectaculaire », au sein de cette projection, ou de cet espoir, cesse d’être une insulte, dans la bouche du « critique », et devient une valeur créative digne d’être assumée.             

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