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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 16:57

Roubine est un des premiers grands penseurs à être revenu en détails sur la critique marxienne de la valeur. Ici, palim psao nous propose ses réflexions, très intéressantes, à propos du travail productif.
Le travail productif chez Marx sera le travail producteur de "valeur" (économique) ; il n'est productif que dans la mesure où il devient capital variable, ou force de travail dont dispose le capitaliste pour garantir l'augmentation de la valeur dans la circulation inversée A-M-A'... ainsi, certaines activités sociales satisfaisant des besoins sociaux concrets, mais qui ne s'insèrent pas directement dans cette sphère de la valorisation économique, ne seront pas conçues, du point de vue du système capitaliste, comme des travaux "productifs" ; on voit ici donc clairement que le terme de "productivité capitaliste" n'est pas directement associé à la richesse matérielle et concrète, ou directement "utile", mais qu'il dérive d'abord d'un procès de valorisation abstraite, reposant sur la détermination théorique d'une norme idéale (le travail abstrait, ou le temps de travail socialement nécessaire), mais aussi sur des conditions d'exploitation déterminées, non seulement sociales, mais aussi juridiques (accomplissement par l'individu au travail d'une survaleur, rendue possible par la propriété privée juridique des moyens de production, et par le pseudo-contrat corrélatif garantissant le consentement salarial à la dépossession et à la réification)... Autrement dit, l'idée de "productivité" capitaliste ne renvoie que superficiellement à un "matérialisme" grossier ; certes, pour qu'une marchandise exprime une certaine valeur, en tant qu'elle sera issue d'un travail "productif", il faut qu'elle ait un corps matériel de marchandise, et qu'elle possède une certaine "utilité sociale" (un bien absolument inutile socialement ne s'échange pas) ; mais cette "utilité", ou cette matérialité (relative) de la marchandise, n'est qu'un mal nécessaire, qu'un moyen soumis à une finalité idéale ; car la finalité visée, lorsqu'on parle de "productivité" au sens capitaliste, est bien l'augmentation d'une quantité idéale, l'évolution d'un critère idéal moyen dans lequel ne pénètre pas une once de matière... Certaines médiations juridiques, également abstraites, encadrent une tel procès de valorisation idéal ; même si elles auront des effets très concrets (formes de précarisations et de dépossessions humaines réelles), c'est d'abord comme médiations intellectuelles qu'elles imposent un ordre de domination toujours plus impersonnel et automatisé. Le matérialisme grossier qu'on avait cru apercevoir (accumulation de marchandises physiques) révèle dès lors qu'il est davantage un idéalisme aberrant, qui accumule des idéalités quantitatives utilisant la "matière" ou "l'utilité sociale" comme prétexte ou comme moyen dérivé....

Mais il y aura peut-être un problème à cibler, dans cette analyse de Roubine ; ou une nuance à apporter : en effet, il considérera, de façon peut-être trop dualiste, que le travail des fonctionnaires, par exemple, n'est pas productif "tout court", sous prétexte qu'il n'est pas directement capital variable dont dispose le capitaliste ; or, on peut considérer que le travail salarié des fonctionnaires, s'il n'est pas directement productif, sera néanmoins indirectement productif ; si l'on considère que l'Etat, "logiquement" et historiquement, n'est que la fonction politique permettant de garantir certaines structures d'encadrement pour la valorisation capitaliste de la valeur économique, on peut dire en effet qu'un fonctionnaire rend possible, indirectement mais certainement, l'exploitation de la force de travail dans le secteur capitaliste privé. Un fonctionnaire, d'une certaine manière, qui assure certaines fonctions de répression, d'intégration, de formation, de soin, etc., de la force de travail (potentiellement ou effectivement) exploitable, peut être considéré comme étant indirectement productif, si bien qu'il sera lui aussi soumis, toujours plus, d'une certaine manière, aux injonctions productivistes de la valeur capitaliste, quoique peut-être a posteriori....
Ces remarques engagent certains approfondissements possibles : 
1) Même le travail du fonctionnaire, d'abord, sera soumis, indirectement mais certainement, à la non-spécificité du travail abstrait ; mais peut-être d'abord assez formellement, ou théoriquement ; ainsi, ce travail possédera lui aussi une "utilité sociale", ou une dimension empirique ou concrète, qui ne deviendra, toujours plus, qu'un prétexte, pour que se développe une idéalité quantitative indifférenciée, asociale et aveugle (valeur économique) ; une critique radicale d'un "soin", d'une "intégration", d'une "éducation", dits "services publics", au sein de la société capitaliste, par exemple, dont les effets concrets ne seraient finalement qu'un prétexte pour que se développe un aveuglement à l'existence déterminée et spécifique des individus en chair et en os, pourrait s'engager sur ces bases. Si la productivité idéale et non spécifique, si l'idéalisme capitaliste aberrant, matériellement agissant, contamine jusqu'à la sphère "publique", alors tout discours qui tenterait de définir un "usage social" préservé de quelque "service public" "autonome", pourrait être défini comme inversion idéologique favorable à la négation de la vie.
2) En outre, il faut bien dire également que la "productivité" capitaliste du travail, conçue essentiellement de façon idéale et théorique, tend néanmoins toujours plus à déterminer concrètement l'organisation et la division rationnelle dudit travail. Les injonctions productivistes de la valeur économique abstraite, relatives à la socialité formelle du travail, engagent, du point de vue de la socialité matérielle du travail, une rationalisation/spécialisation/fonctionnalisation toujours plus poussée des activités productives humaines, constatable, donc, phénoménalement. C'est le sens à donner à l'idée d'une subsomption toujours plus réelle (et non pas simplement formelle) du travail sous le capital, au sein du processus capitaliste productiviste. Autrement dit, le travail abstrait, comme norme idéale de la valorisation économique en constante évolution, finit toujours plus par affecter le contenu concret de l'organisation du travail. Lukàcs (1923) évoque ainsi une réification concrète de l'activité des ouvriers de la grande industrie taylorienne, par exemple, dans les années 1920, découlant essentiellement d'un tel productivisme "formel" relatif au travail abstrait. Non pas que le travail abstrait soit assimilé ici, avec Lukàcs, immédiatement, à un contenu empiriquement visible du travail (il n'est jamais qu'une idéalité, qu'une forme sans contenu, et Lukàcs ne dit jamais que le travail abstrait, ou que le temps de travail socialement nécessaire, est strictement identique à la parcellisation des tâches dans la division concrète du travail industriel) ; mais il tend à conditionner bien plutôt, comme norme théorique, sans s'identifier pourtant à elle purement et simplement, la réalité productive concrète, à tel point qu'il deviendra, comme idéalité, concrètement agissant, au sein de l'organisation phénoménale de la production rationalisée. 
Du point de vue des rapports sociaux de production, on pourrait définir un telle subsomption toujours plus réelle du travail sous le capital comme domination toujours plus astreignante du travail intellectuel (propre à la gestion capitaliste) sur le travail productif salarié inséré dans des ordres socio-technique qui seront synthétisés théoriquement (et "de l'extérieur", donc)....
Or, si cette réification, objective (parcellisation des tâches) et subjective (dislocation des subjectivités au travail) s'accélère toujours plus, au sein du procès de valorisation de la valeur économique, alors on peut considérer, de façon cohérente, qu'elle tendra aussi à s'étendre à toujours plus de secteurs d'activité, qu'on pensait auparavant "préservés". 
Tel serait le sens à donner à l'idée d'une "prolétarisation" toujours plus massive du monde, au sein du processus capitaliste. Pour oser une digression, ou une proposition un peu "originale", on pourrait même, d'ailleurs, considérer, d'une certaine manière, que les gestionnaires dirigeant un tel "productivisme", eux-mêmes, tendront toujours plus à "subir" une dislocation/prolétarisation de leur activité de gestionnaires (au sens générique : ils seront dépossédés des moyens de production dont ils disposent juridiquement, comme technocrates ultra-spécialisés et inconscients de la totalité économique-formelle qui les transcende, par exemple). De façon assez ironique, ils finiront par subir eux-mêmes, au fil du processus productiviste, dans l'organisation de leur propre gestion des activités sociales, ce que subit d'abord le travail "productif" salarié. De tels gestionnaires consentiront néanmoins à cette réification qu'ils expérimentent, demeurant donc auto-réification, et ce dans la mesure où ils l'encadrent toujours formellement eux-mêmes, et dans la mesure où ils bénéficient toujours de beaucoup plus de biens et services concrets que la plupart des individus (ce qui continue bien sûr à fonder des injustices sociales et des inégalités scandaleuses) : ils constitueront ainsi une "classe profitante" déterminée, ayant des intérêts déterminés, formellement opposés aux intérêts des individus soumis passivement au productivisme marchand, même s'il faudra toujours plus relativiser leur statut de "classe dominante" explicite. C'est finalement une différence toujours plus quantitative (possession plus importante de biens physiques), et toujours moins qualitative (morale ou intentionnelle), qui tendra à les opposer à ces salariés. Marx avait peut-être anticipé cette évolution, en insistant, dans le chapitre 1 du Capital, mais aussi dans le Manifeste communiste, sur le fait que les rapports de domination capitalistes étaient beaucoup moins "personnalisés" que les rapports de domination précapitalistes. 
Mais, suite à cette digression, pour revenir aux fonctionnaires, si l'on a défini leur travail salarié comme étant lui aussi, indirectement mais certainement, soumis au productivisme capitaliste, et à ses injonctions abstraite-réelles, on peut désormais décrire, en tout "légitimité épistémologique", la dislocation/réification de l'activité salariale du fonctionnaire, et donc engager une critique radicale de sa prolétarisation ; analogiquement, on pourrait presque envisager une taylorisation toujours plus poussée du fonctionnariat ; ce qui tend finalement à empêcher toute angélisation d'une sphère "publique" "autonome", fournissant le modèle d'un travail "utile", "vertueux", "reconnu", non disloqué et non aliénant (fantasme du "métier" de "professeur" indéfiniment préservé, par exemple) ; 
3) Ces remarques ne s'opposeraient bien sûr pas du tout à l'idée d'un "soin" ou d'un "éducation" pris en charge socialement ou collectivement, de façon autonome... Elles s'opposeraient bien plutôt à leur transformation toujours plus amorale et cynique, indifférente et calculatrice, en purs moyens censés garantir la valorisation d'une idéalité quantitative et asociale ; mais aussi à la réduction, donc, des individus assurant ces tâches devenues "fonctions", à de purs rouages réifiés censés permettre le développement d'un sujet-automate destructeur, et dévaluant toujours plus les individus en chair et en os...

Conclusion : Ainsi, la détermination un peu trop tranchée, chez Roubine, d'un travail de fonctionnaire conçu comme travail "improductif", ou la définition trop restrictive d'un travail "productif" "tout court", empêche de cibler des phénomènes de prolétarisation contemporains plus massifs et plus généraux (qui concernent de plus en plus de secteurs de l'activité humaine, jusqu'au secteur des loisirs ou de la gestion, finalement), et surtout empêchent d'engager une critique radicale de la fonction-étatique moderne conçue comme fonction dérivant de la sphère économique "privée", et comme dépendant d'elle directement. Il ne s'agirait pas d'annuler Roubine sur ce point, mais simplement de nuancer certaines de ses distinctions, en réfléchissant par exemple à ce que peut signifier la notion, aujourd'hui, d'une subsomption toujours plus réelle du travail (directement ou indirectement productif, donc) sous le capital... Roubine exprime ici des préoccupations de son temps, mais il s'agirait peut-être d'actualiser sa critique du productivisme marchand, pour que soit préservé son noyau radical et émancipateur, sans juger qu'il serait simplement "anachronique".

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