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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 20:06
Heidegger mutile le concept (d'abord marxien/lukàcsien) de "réification", et ne peut être un "philosophe" (ou idéologue) pertinent pour penser une critique radicale du capitalisme
 
1) Heidegger et heideggériens : une double mutilation, favorable aux capitalisme nationaux
 
La référence heideggérienne au sein de la (pseudo-)critique du capitalisme, ou de quelque "nihilisme" confus (cf. Tiqqun, Fischbach, Honneth, Derrida, Zagdanski, Belhaj-Kacem, etc.) favorisera l’illusion d’une transhistoricité de l’aliénation, relevant de quelque réalité-humaine, de quelque « Dasein » universellement transcendantal, renvoyant l’aliénation à une « structure ontologique » qui ainsi serait au fondement de toute existence humaine "en général" (ou "archaïque", "originaire"), et non plus subie spécifiquement par certains individus (les individus réifiés dans ou par l'ordre productif), dans un moment historique particulier, socialement et matériellement déterminé.
Dès lors, le principe très singulier de la « réification » tel qu’il s’applique aux individus prolétarisés/précarisés dans la société industrielle ne sera effectivement plus reconnu en sa pertinence intrinsèque - on affirmera avec Heidegger que l’aliénation est la « perte du monde » à travers la « déchéance du Dasein », ou la perte de sa mondanité propre dans la quotidienneté moyenne ou « dévalante », etc.
Cette occultation des déterminités conceptuelles posées par Lukàcs (1923) se développera, selon le point de vue heideggérien pseudo-critique (1927), à tort, de fait, puisque c’est Heidegger qui a fortement mutilé Lukàcs avec Etre et temps (peut-être même sans l'avoir vraiment lu) et ce n’est donc surtout pas d’un point de vue heideggérien qu’on pourra s’autoriser à « réfuter »/oublier Lukàcs (ce sera là inverser les rôles !), dans la mesure où Heidegger dissout à travers son geste « ontologique » toute la dimension effective et concrète de l’aliénation décrite par Lukàcs, en l’extrayant de son contexte historique, juridique, économique et social très déterminé et très particulier.
Heidegger (en tant que philosophe bourgeois, post-kantien) opère en outre la confusion entre, d’une part, la manière dont le bourgeois subit simplement immédiatement, comme une mystification de sa pure conscience, la réification dans la seule sphère de la circulation, qui relève d’un fétichisme essentiellement subjectif, et d’autre part la manière dont l'individu prolétarisé est effectivement réifié, à travers les médiations rationnelles de la production, au sein d’une misère non seulement psychologique mais aussi matérielle, ceci relevant d’un fétichisme ayant des effets très objectifs, et cette confusion s’opère dans la mesure où il synthétisera ces deux phénomènes pourtant très différents avec des concepts les subsumant autoritairement sous eux sans que soient reconnues leurs différences irréductibles, sans que soit reconnu leur ancrage historique, et ne désignant de toute façon que des dynamiques purement « spirituelles/existentiales » : déchéance, ustensilité « dévalante », dictature du « on », bavardage, équivoque, curiosité, déracinement, tourbillonnement, tentation, saturation, etc.
Deux enseignements à tirer, donc :
- Avec la détermination "heideggérienne" d'un "nihilisme" (ou d'un "capitalisme" confusément appréhendé) qui serait transhistorique : les structures spécifiquement modernes de dépossessions matérielles paraissent indépassables, puisqu'elles sont rétroprojetées sur une réalité "antique" ou "archaïque" ; et cela relève d'une idéologie bourgeoise basique et acritique, qui naturalise stratégiquement les catégories de sa domination, pour rendre la société bourgeoise elle-même apparemment "indépassable".
- Avec la dissolution des formes prolétarisées de la réification (objectives et subjectives) et de ses formes bourgeoises (essentiellement subjectives) au sein d'un même concept mutilant et abstrait, on prône politiquement des "réformes" ou "combats" interclassistes, favorables aux capitalisme nationaux, et renvoyant à un souci bourgeois-nationaliste d'autocritique relative permettant la régulation de l'ordre bourgeois nationaliste, et surtout pas son abolition.
 
2) Heidegger et heideggériens : une faiblesse épistémo-critique fondamentale aux effets politiques pernicieux
 
D’un pur point de vue épistémologique, donc, la pensée de Heidegger, surtout si elle s’appuie bien, comme le pensent certains commentateurs (Goldmann, etc.), sur une influence au moins indirecte de Lukàcs, est objectivement plus faible, en tant que plus vague et plus confuse, que celle de Lukàcs, puisqu’elle propose des unités conceptuelles qui de fait supposent des distinctions et déterminations qu’elle ne thématise pas par elle-même, mais qu’a su développer Lukàcs quant à lui.
D’un point de vue hégélien, c’est la déterminité qui fait la consistance d’un concept, et donc même d’un point de vue hégélien, Heidegger sera moins consistant que Lukàcs.
Pour le dire plus directement, on aura affaire, avec Heidegger, ou plus tard avec le penseur « critique du capitalisme » heideggérien, à un bourgeois qui déplore sa propre aliénation comme si elle était une « condition humaine » universelle, et qui identifiera de ce fait l’aliénation des individus prolétarisés qu’il considère avec « compassion », à cette aliénation très superficielle qu’il vit (dans la sphère de la circulation), occultant complètement la dimension de misère radicale de l’aliénation prolétarisée, réifiée ou exclue, qui n’a rien de comparable à la sienne.
Cette situation "théorique" fait que l'idéologue "heideggérien", ou "critique du nihilisme", n’envisagera finalement comme « moyen d’émancipation » qu’une simple modification superficielle, dans l’intersubjectivité, sans transformation radicale des rapports de production
  • (cf. Honneth [1] : "implication participative dans le travail" ; cf. Fischbach : "réappropriation de nos objets propres via une intersubjectivité "réformée"" ; cf. Belhaj-Kacem : "auto-abolition de l'ironie par une intersubjectivité plus authentique" ; cf Tiqqun : "auto-abolition du "Bloom" par la réappropriation de "soi"" cf. Derrida : "déconstruction idéaliste des seules catégories théoriques bourgeoises de la domination, en vue de réguler une gestion bourgeoise pour "l'humaniser" idéologiquement" ; etc.).
 
3) Nationaliste-socialiste, antisémite, et philosophe bourgeois : une cohérence d'ensemble
 
Heidegger est à exclure d'emblée comme idéologue national-socialiste et antisémite (cf Cahiers noirs, etc.). Mais même si l'on voulait, "par charité", conserver certaines "intuitions" "critiques" de ce penseur idéaliste-bourgeois, on ne fera jamais que diffuser des recettes abstraites et vagues, altercapitalistes, qui préconiseront la "régulation" nationale du désastre permanent.
En outre, son antisémitisme "métaphysique" (puis effectif, politique, meurtrier) n'est pas séparable de son idéologie bourgeoise, puisque l'économie nationale bourgeoise développe, face aux crises systémiques du capitalisme global, une pseudo-critique de quelque "mondialisme abstrait" en laquelle elle ne distingue plus réification objective et fétichisme subjectif, et qui devient structurellement antisémite, lorsqu'elle assigne finalement "le" "Juif" au "mondialisme financier" "errant" "menaçant" telle "alliance interclassiste" tendanciellement fascisante ou discriminante (cf aussi, là-dessus : Moishe Postone).
NB 1 : on rappellera également que le grand moraliste protestant Kant, grand fondateur "théorique" des Lumières bourgeoises universelles-abstraites, est aussi un grand inspirateur pour tous les antisémites idéalistes-allemands qui suivront (Hegel, Schopenhauer, Fichte, marxisme jeune-hégélien, et même Nietzsche, en un certain sens, dans la mesure où son immoralisme reste sous la tutelle de la morale kantienne, et de son opposition intérieur/extérieur, qu'il se contente souvent d'inverser). Kant en effet assignera "le" "Juif" à la légalité extérieure et hétéronome, s'opposant à l'intériorité de la loi morale et à l'autonomie morale (structurellement protestante).
NB 2 : Selon une perspective critiquant certaines idéologies théologico-politiques, on rappellera aussi que le protestantisme luthérien, structurellement antisémite, essentialise la catégorie du "travail" "tout court", et fonde idéologiquement un nouveau principe d'accumulation, basé sur l'exploitation du travail vivant, exploitation qui serait menacée, selon les économies nationales libre-échangistes, par quelque "capital fictif" "parasite et errant" (qui sera identifié, tendanciellement, à quelque projet "juif" de domination). Les "recoupements" ne sont pas ici "prémédités" par les idéologues initiaux, mais s'insèrent dans un système d'assignations qui dévoile toute sa cohérence a posteriori. Heidegger fut en tout cas, sans le moindre doute, un très grand lecteur de Luther, et on peut même concevoir son "analytique existentiale" comme un dépassement de l'onto-théologie luthérienne, mais au profit de son "accomplissement ontologique".

[1] 

 Honneth se réfère très explicitement à Heidegger dans son ouvrage de 2007 La réification. Petit traité de théorie critique., et c'est ce qu'on peut lui reprocher.
C'est ce qui pourrait éventuellement permettre à Fischbach de tirer un fil "heideggérien" dans Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation. 
 
Honneth veut ici ménager un espace de rencontre entre Lukàcs et Heidegger, mais surtout au profit de Heidegger...Il préfère en tout cas une analyse transhistorique (rapports de reconnaissance définis comme régulant "tout rapport au monde", etc. ; implicitement liés à la notion existentiale heideggérienne de "sollicitude", etc.). 
Honneth veut d'ailleurs réfuter Lukàcs sur de nombreux points dans cet ouvrage, et fait plutôt allégeance à Heidegger, de ce fait...
Il reproche en particulier à Lukàcs une téléologie implicite et une axiologie sans "fondement normatif" clair, là où la téléologie et l'axiologie explicites, où l'historialisté "destinale" d'un Heidegger sont pourtant plus effrayantes qu'autre chose, après certaines récentes "révélations" (2014). 
 
Plus en amont, ce que je vois chez Honneth (mais aussi chez un certain Fischbach), c'est une tendance à revenir trop systématiquement, et de façon trop peu critique, à la dialectique hégélienne de la reconnaissance : le travail est donc défini de façon transhistorique (comme travail du négatif, et comme négativité du travail), et non comme catégorie spécifiquement moderne (cf. Marx, Capital, chapitre 1 : analyse critique de la valeur et du "travail abstrait").
La référence correspondante du côté de Marx, sera le jeune Marx (Manuscrits de 44, que Fischbach a traduits, et qui reste une matrice importante pour Honneth), qui définit encore, de façon jeune-hégélienne, quelque "essence générique" de "l'homme" à partir de laquelle on penserait l'aliénation par le travail (positive ou négative, d'ailleurs), mais par un travail transhistorique, et défini de façon assez idéaliste finalement....
 
Ce jeune Marx "humaniste" ou "naturaliste", encore jeune-hégélien, paraît a priori assez éloigné de Heidegger. Mais il m'a semblé que cette "essence générique" ici postulée par le jeune Marx pourra être, via quelques "aménagements" épistémologiques déterminés, associée au "jargon" heideggérien de "l'authenticité" (pour reprendre un terme adornien)...
Quant à Tiqqun, Derrida, Belhaj-Kacem, les problèmes sont certes assez différents. D'autant plus qu'on ne trouve dans ces pages pas une once de critique sociale conséquente, ou de critique de l'économie politique en tant que telle. 
Mais ce qui pourrait rapprocher toutes ces mouvances, ce serait une sorte de confusionnisme pernicieux, qui se fait finalement au détriment d'un anticapitalisme radical et réellement matérialiste (critiquant à la racine les catégories de base du capitalisme, en tant qu'elles sont aussi matériellement agissantes, et restent indissociables de rapports de production matériels qu'il s'agit d'abolir, et non de "réguler" différemment).
Quoi qu'il en soit, les différents courants postmodernes que je mentionne (ou "intégrationnistes") paraissent assez diversifiés théoriquement, mais jouent un rôle politique effectif qui est assez unifié et cohérent :
- le circulationnisme, ici, sur le plan d'une pseudo-critique de quelque "économie" naturalisée, synthétise une "intuition" commune, qu'il soit explicitement thématisé ou non ;
- quelque "critique" vague et idéaliste du "nihilisme", ou d'une "rationalité instrumentale" devenue idéologiquement transhistorique ("ère de la technique") se retrouve également transversalement au sein de tous ces gestes "dénonciateurs" ; 
- la visibilité assez massive et spectaculaire de ces pseudo-critiques, enfin, détermine une troisième base commune, qui élucide aussi la dimension tronquée de tels "anticapitalismes". 

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