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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 14:45

1) Des insultes

 

Nicolas Canteloup, le 8 février 2016, sur Europe 1, se moque de Théo, victime de viol par la police, et assimile son agression à une demande de mariage gay.

Citations du « chroniqueur » (ici, imitant François Hollande) : « Je tiens maintenant à m’adresser à la population gay de ce pays. Une population qui me tient particulièrement à cœur car c’est moi qui ai fait le mariage gay (…). J’espère que vous le savez parce que c’est le seul truc de bien que j’ai fait en cinq ans (…). Je voulais leur dire ceci : « Amis gays : ce n’est pas la peine non plus de chercher un deux-pièces sur Aulnay centre. La police ne recommencera plus. C’était un accident, pas une pratique courante sur Aulnay-sous-bois. » ».

Puis, plus loin : « Avec cet épisode de la matraque, si Théo, après réflexion, se découvre des sentiments pour le policier qui lui a introduit la matraque, ils pourront s’épouser. C’est légal ! ».


 

Symptôme banal (ou banalisé plutôt), mais toujours effrayant, du fascisme spectaculaire : le « comique de masse » joue ici une fonction idéologique de dédramatisation de l'abject et de la violence d'Etat. Le comique ici, c'est bien du « mécanique plaqué sur du vivant », pour reprendre une formule de Bergson, mais en un sens totalitaire : les souffrances insupportables des individus vivants assignés et catégorisés de façon systémique deviennent, du point de vue du comique/propagandiste, de pures « mécaniques » sans âme, désarticulées, instrumentalisées pour le « show », désincarnées, et provoquent un rire effroyable et strident, dissocié et atrocement insensible et méchant.

Tous les dictateurs sanguinaires considérant la mécanique de leurs « troupes », ou de ceux qu'ils considéraient sûrement comme des petits soldats de plomb sans âme, automatisés, avaient certainement en eux un sens comique spécial, un rire sauvage et débridé, inconscients, qui se traduisaient singulièrement, et horriblement, en injonctions extatiques et autoritaires. Aujourd'hui, l'autoritarisme politique tendanciellement criminel, policier ou militaire, n'ose toujours pas faire éclater ce rire publiquement, mais d'autres rouages fonctionnels du système spectaculaire, qui dérivent indirectement de lui, financièrement et infrastructurellement, peuvent néanmoins lui offrir une expression plus visible, en tant que « comiques » officiels. La dissociation n'a pas disparu, mais elle est simplement devenue : plus visible.

Mariage gay, répression policière raciste et durcie : le comique confond, avec une certaine lucidité (qu’il ignore lui-même), les vecteurs « intégratifs » et les vecteurs destructifs du « politique », et exprime clairement ses finalités nivelantes et asociales, qui se font « au profit » de l’indifférence à l’égard des individus concrets, et de leurs souffrances concrètes vécues. C’est aussi la reconnaissance respectueuse des personnes non hétérosexuelles qui finit par disparaître, puisque la forme « républicaine » de cette reconnaissance finit par devenir une arme idéologique pour dédramatiser les structures violentes et injustes de l’ordre répressif de cette « République ».

Le « comique » exprimera, en négatif, la dimension cynique de la « communication » politique, et la façon dont elle instrumentalise ses dispositions « sociétales » positives, à des fins de contrôle des « masses ».

Le « comique » dévoile une dissociation latente, certes malgré lui, et malgré son hébétude décérébrée ; mais on peut expliciter plus clairement un tel « dévoilement », qui est en germe dans cette forme du cynisme spectaculaire : ce cynisme pourrait nous faire comprendre par exemple, en négatif que, effectivement, la situation est atrocement « ironique » puisque, lorsque le chef de l’Etat vient finalement au chevet de Théo, pour le « soutenir », et pour lui rappeler que la justice est « garante des libertés », et que « les citoyens doivent comprendre que c'est le juge qui les protège », on ne peut plus oublier que c’est le même chef d’Etat qui a traité avec laxisme, en octobre 2016, les manifestations illégales de policiers exigeant un arsenal répressif « plus complet », qui a mis en place un « état d’urgence » débridant certaines répressions policières plus dures et plus racistes, plus homophobes, plus sexistes, que c’est le même chef d’Etat dont le premier ministre aura pratiqué explicitement une politique raciste anti-roms, dévoilant d’autres formes de racismes étatiques structurels, que c’est le même chef d’Etat qui n’a pas empêché des brutalités policières radicalisées, et ciblant même parfois des mineurs, lors des luttes sociales du printemps 2016, pour enclencher un processus répressif plus décomplexé, et pour normaliser certaines formes de violences policières auparavant insupportables, que c’est le même chef d’Etat, enfin, qui a traité, en janvier 2017, avec indifférence, ou par le déni, la façon dont les migrants, à Paris, sont stigmatisés par certains policiers (malgré les accusations fondées de MSF à ce sujet). Et donc l’ironie désinvolte, le rire strident du comique Nicolas C., qui tourne en dérision jusqu’aux réformes sociétales « intégrantes », pour dédramatiser ces violences policières, ne fait qu’exprimer le fou rire latent qui éclate dans l’esprit clivé du technocrate au chevet de Théo, si du moins il mesure la dimension profondément hypocrite de sa propre situation, et s’il assume pleinement la manière dont il instrumentalise sa « communication ».

D’un certain point de vue, Nicolas Canteloup pourrait apparaître, à travers son ironie détestable, comme un grand « critique » de l’ordre spectaculaire-marchand, esthétique, politique et économique, dans la mesure où il saura exprimer explicitement toutes ses dissociations. De même que certains « journalistes » affirmeront que Cyril Hanouna serait le « nouveau Guy Debord », ou le dernier grand « situationniste » (cf. Grazia, « Cyril Hanouna est-il le nouveau Guy Debord ? », par Romain Charbon, le 29 novembre 2016). Néanmoins, ces « dévoilements » aussi clairs et aussi explicites, permis par de telles interventions « comiques », n’ont qu’une vocation d’encadrement et de contrôle, et favorisent l’hébétude acritique, et non la réflexion absorbée. S’ils scandalisent, c’est le dégoût désespéré qu’ils produisent très souvent, et non le souci immédiat de la lutte. Et l’intimité honteuse du « rire » qu’ils provoquent, ce sentiment subtil et solipsiste d’être méprisable à travers ce rire, ne se partage pas, par définition, et n’engage aucun dialogue critique, aucune fédération, aucun souci de faire cesser, collectivement, ces dissociations sourdes. De tels pitres spectaculaires, de ce fait, auront simplement compris que c’est désormais par l’insulte et le cynisme ouvert et décomplexé, qu’ils se diffusent massivement. Et que le spectateur n’est désormais plus dupe, mais qu’il veut simplement ignorer sa non-duperie, pour mieux se complaire dans une fange qu’il accepte, puisqu’il se méprise inconsciemment lui-même, tel qu’il accepte un monde totalitaire, et survit même par lui. Le critique conséquent du spectacle, de son côté, thématise ces aberrations lamentables, non pas pour qu’elles se « diffusent » encore, de façon diffuse et phatique, mais pour marquer une pause : et pour rappeler, sans que cela ne puisse faire rire personne, qu’il y a encore des « vivants », sensibles et conscients, sous ces mécaniques spectaculaires et sans vie qu’on voudrait plaquer sur eux, désormais de façon « fun », « délire », ou « désinvolte ».

 

2) Un témoignage

 

Il suffit simplement de restituer le témoignage de Théo, le jeune homme de 22 ans blessé lors de son interpellation par des policiers à Aulnay-sous-Bois, pour rendre explicites les dissociations idéologiques et spectaculaires qu’il s’agit d’abolir absolument ici (et cela ne passera bien sûr pas seulement par des « prises de conscience » individuelles et isolées, mais suppose des fédérations collectives, suscitées aussi par un sentiment de scandale face à la violence et à l’irrespect produits par un ordre systémiquement destructif...).

Sur son lit d'hôpital, Théo explique qu’il s'être retrouvé au centre de l'interpellation par hasard : il venait de sortir de chez lui, et voulait saluer des connaissances, lorsque des policiers sont arrivés pour procéder à un contrôle d'identité. Il raconte la violence de ces interpellations :

« Je savais que là où on était il n’y avait pas de caméras, j’ai réussi à me débattre, je suis parti devant les caméras. J’ai pas cherché à fuir, j’ai dit aux policiers, « vous avez déchiré mon sac », ils me répondent « on s’en fout ». Ils sont trois à me saisir, je leur demande, « pourquoi vous faites ça », ils ne me répondent pas, ils me disent que des injures » (…) « Il me regarde, j’étais de dos, mais j’étais en trois quart, donc je voyais ce qu’il faisait derrière moi. Il prend sa matraque et il me l’a enfoncée dans les fesses, volontairement. Dès qu’il m’a fait ça je suis tombé sur le ventre, j’avais plus de force. Là il me dit « les mains dans le dos », j’ai dû mettre mes mains dans le dos, ils m’ont mis les menottes et là ils m’ont dit « assieds-toi maintenant », je leur ai dit « j’arrive pas à m’asseoir, je sens plus mes fesses », et ils m’ont mis des gaz lacrymogènes dans la tête, dans la bouche, un coup de matraque en pleine tête, et moi j’avais tellement mal aux fesses que cette douleur-là semblait éphémère (…) c’était vraiment trop dur pour moi. (...) Mon pantalon était baissé, j’avais vraiment mal » (…) « Le Samu me retourne, il regarde la plaie et me dit « là c’est très grave, il y a au moins 5 ou 6 centimètres d’ouverture, faut l’opérer le plus rapidement possible. (…) Ils ont dit que j’avais perdu beaucoup de sang. (...) Le coup de bâton dans les fesses qu’ils m’ont mis, ça m’a marqué à vie, c’est une chose que je ne souhaite à personne, physiquement je suis très diminué, j’arrive pas à bouger, là comme vous me voyez ça fait trois heures que je suis comme ça. (…) « Je dors pas la nuit ».

 

Théo a ajouté, dans un autre contexte : « J’entends tout ce qui se passe. Ma ville, je l’aime et, en rentrant, je veux la retrouver telle que je l’ai quittée. Donc, les gars, stop à la guerre. Priez pour moi. » (cette formulation prudente est aussi peut-être une adresse indirecte : le technocrate à son chevet encourage après tout un ordre qui exclut tendanciellement son monde, puis le criminalise, et le réprime enfin, tel un pompier pyromane ; « les gars, stop à la guerre » : on implore ici peut-être, essentiellement, non pas une jeunesse invisible qui étouffe, mais d’abord une certaine gestion « professionnelle » et impersonnelle du désastre social, de la guerre économique, politique, et spectaculaire, permanente ; et c’est bien cette gestion seule, puisqu’elle détient les armes et le monopole de la violence dite « légitime », qui pourrait, au nom de ses principes formels de « liberté » et de « fraternité », faire en sorte que l’abolition de ce désastre ne soit pas sanglant et meurtrier, en admettant ses dissociations insupportables pour toutes et tous, anti-démocratiques et anti-républicaines au sens strict).

 

3) Un phénomène structurel :

 

Un autre exemple, apparemment moins « accablant », mais pas moins lamentable, de « comique » totalitaire.

Il s’agit du « rire » sauvagement décomplexé de Cyril Hanouna assistant à une agression sexuelle (d'un point de vue pénal) sur le plateau de son émission, le 7 décembre 2016. Devant un public « conquis », amusé quand on lui dit de l’être, un chroniqueur embrasse le sein d’une intervenante, nommée Soraya, sans son consentement. La souffrance réelle subie est ici beaucoup moins extrême, mais les structures de nivellement sont analogues : et, la scène étant filmée, et relayée massivement, c'est une extrême violence symbolique qui finit par s'affirmer. La prise en compte, la reconnaissance nécessaires, s'inversent en dérision infantile et infantilisante, en désinvolture asociale.

 

Ici encore, une simple description des faits permet de dévoiler certaines dissociations insupportables, certains « décalages » aberrants :

 

Un chroniqueur vient de remporter un « jeu », sur le plateau, dans lequel était impliquée Soraya. Cyril H. exige que le chroniqueur soit récompensé, en obtenant d’elle un baiser : « un petit bisou, enfin un peu long, à la limite de la galoche, bon allez une galoche carrément », préconise-t-il. Soraya refuse, une fois, deux fois, fait non de la tête, même si elle ne cesse pas de sourire, certainement impressionnée d’être sollicitée de façon aussi insistante, dans un tel contexte de diffusion massive. Elle dit simplement que « quelqu’un » la regarde. Elle tend finalement la joue, mais le chroniqueur préfère embrasser son sein, sous les rires crispés des spectateurs. Cyril H. le taquine un peu, glousse, et le traite gentiment de « goujat ».

 

Il ne s’agit pas de s’arrêter ici, sur une situation hélas très banale, et qui finit par devenir une « anecdote », jusqu’à ce que d’autres images tout aussi répugnantes la recouvrent et la fassent tomber dans l’oubli, au sein d’un flux spectaculaire indifférent et continu. Ni de faire de ce « cas » typique un « symbole » pour une lutte dans laquelle la personne ayant subi une telle situation ne se reconnaît pas forcément.

Cela étant, des structures politiques et sociales du spectacle, dévoilant sa fonction de contrôle et de maintien des rapports de domination, doivent être saisies précisément, ici, du strict point de vue d’une critique radicale du dit « réel ». Ce n’est pas cette situation télévisuelle locale en tant que telle qui est simplement en jeu, mais bien toute la réalité invisible, mais massive, qu’elle pourra recouvrir, dédramatiser, faire accepter, ou faire oublier. Dans une société où les réductions patriarcales, publicitaires, politiques, économiques et sociales, restent structurelles et explicites, le fait de finir par rire d’une situation qui déploie cyniquement ces réductions renvoie à un nouveau stade idéologique : non plus réprimer par la force autoritaire les refus légitimes face à ces assignations dominatrices, mais simplement les rendre « légers », « drôles » : simplement infantiliser ces refus, comme s’ils n’étaient pas chose si « sérieuse ».

Mettre en relation Nicolas C. se moquant de Théo et Cyril H. tournant en dérision le refus de Soraya, pour comprendre les structures du « comique » totalitaire aujourd’hui, ce n’est pas établir des « comparaisons » ou « confusions » morales ou idéologiques. Ni prétendre ramener à la même « unité de mesure » des souffrances singulières différentes, et incommensurables. Pourtant, le ton et la désinvolture des deux « comiques » relèvent ici d’un même ethos désinvolte et indifférent, et ils nous imposent de penser le nivellement qu’ils produisent. En outre, dans les deux cas, de façon unidimensionnelle, le spectacle aura su affirmer sa finalité propre : faire en sorte que des phénomènes de violences systémiques, une répression structurellement raciste, une homophobie, un patriarcat structurels, ne deviennent plus que prétextes à « rire », pour que les luttes s’opposant à de telles formes de dominations perdent jusqu’à leur gravité, jusqu’à leur sérieux élémentaires, et qu’elles deviennent toujours plus tournées en dérision, toujours plus impensables, toujours plus impossibles.

4) Conclusion 

 

Il est important toutefois de remarquer qu'après ces "dérapages" "comiques", des exclamations "républicaines" immédiates s'ensuivent. Enthoven exprimera son "indignation" face à la "mauvaise blague" de son collègue d'Europe 1. Jean-marc Dumontet, le producteur de Canteloup, a publié un communiqué désapprobateur : « C’était un très gros dérapage ce matin, évidemment involontaire. Très mauvaise inspiration qui ne nous ressemble pas. On pensait que c’était trash, c’était juste pas drôle et vulgaire. Très sincèrement désolé. » (de fait, le "papier" de Nicolas C. fut certainement lu, corrigé et "validé", mais on ne se rendit compte que son propos était lamentable seulement lorsque les réactions des spectateurs furent massivement indignées ; à première vue, il ne devait pas l'être, et si les rires avaient sanctionné l'intervention, on s'en serait même félicité : aucun critère moral a priori n'existe donc plus, mais c'est la sanction a posteriori du spectateur impersonnel et aléatoire qui définissent ces critères).

Cyril Hanouna et son chroniqueur auront exprimé de plates excuses, en sachant minimiser "l'affaire Soraya". Et il s'agira de mettre en avant les déclarations sûrement sincères de Soraya, après l'épisode : «Il m’a dit qu’il avait plein de problèmes depuis, dans sa famille et dans son travail, que sa fille ne voulait pas retourner à l’école, de peur qu’on traite son père de pervers. Je lui ai dit que je ne porterai pas plainte contre lui, que je ne voulais pas lui prendre de l’argent ni briser sa carrière. Il m’a dit qu’il ne m’appelait pas pour ça, il voulait juste savoir comment j’allais» (...) «Je me dis que c’est peut-être ma chance… J’ai toujours voulu faire de la télévision. Si je peux y retourner, et montrer qui je suis; que je ne suis pas une bimbo…» En guise de "dommages et intérêts", elle affirme vouloir être invitée une nouvelle fois sur le plateau de Cyril Hanouna.

Il ne se sera donc rien passé, et tout peut donc revenir "à la normale". Des situations d'humiliations symboliques explicites, devenues "risibles", et qui viennent consolider des idéologies destructrices, peuvent maintenant s'exprimer ponctuellement, puis être "annulées" sans dommages, puisqu'il n'y a plus ni plainte ni plaignant-e. 

Néanmoins, c'est justement la faiblesse hébétée et acritique de ces indignations, ou dédramatisations, qui révèle encore plus la dissociation ici en jeu : on aura laissé Nicolas Canteloup proférer ses immondices jusqu'au bout, sans l'interrompre, quand bien même elles seraient une insulte publique et massivement diffusée à un individu meurtri, et à la "sphère sociale" invisible ou méprisée dont il est issu (et quand bien même cela pourrait provoquer ce que refuse pacifiquement et respectueusement cet individu : "J’entends tout ce qui se passe. Ma ville, je l’aime et, en rentrant, je veux la retrouver telle que je l’ai quittée. Donc, les gars, stop à la guerre. Priez pour moi. »). Car c'est devenu un principe sacré que de laisser un "chroniqueur" "faire son job" jusqu'au bout sans l'interrompre (puisque tout "job", peu importe sa spécificité, serait devenu "sacré", qu'il consiste à fabriquer des armes, ou à transmettre l'esprit "critique"). L'esprit "fort" Raphaël Enthoven, qui a toujours de "l'audace" pour affirmer ses idées "à contre-courant" (pour par exemple discréditer subtilement, et avec condescendance, celles et ceux qu'il appelait les "nuitdeboutistes"), mais en sachant toujours respecter le temps d'antenne "programmé" pour lui, s'est contenté de lancer un "regard désapprobateur", pour formuler peut-être ses plates pseudo-critiques, mais après une telle intervention, qui dévoileront nécessairement une niaise et indifférente hypocrisie, et un souci de conserver, au moins spectaculairement, son statut de belle-âme révoltée. L'expression de "dérapage", en outre, utilisée par le producteur ensuite, renvoie plus à un souci de minimiser la "bévue", qu'à une volonté de dénoncer rigoureusement un propos objectivement abject, ce qui ce comprend de soi-même, si l'on songe au fait qu'un producteur a d'abord besoin de préserver ses vedettes-marchandises, et d'assurer la viabilité de leur "valeur d'usage", surtout lorsque leur réputation pourrait être menacée.

Les excuses d'un Cyril H., de leur côté, seront des insultes supplémentaires, comme il se doit, dans la mesure où leur formulation décomplexée et dédramatisante créera un nouveau décalage odieux, si l'on tient compte de ce qui a été dit plus haut. Quant au harcèlement médiatique que subit une femme dont le refus d'être réifiée publiquement débouche sur des gloussements obscènes, et donc sur une indignation "populaire" pseudo-critique ensuite, il produit aussi, via certains interrogatoires ciblés, et un océan de "tweets" indigents, une relation de séduction équivoque entre un "public" conquis de cette façon et une personne étourdie par une telle surexposition immédiate. Saisir les racines totalitaires de cette désinvolture infantilisante qu'elle subit devient chose impossible pour elle, comme pour toute autre personne dans cette situation, dans la mesure où toute visibilité massive et soudaine engage une soumission indépassable à l'ordre dédramatisant du spectacle de masse. Mais faire de cette acceptation passive un argument pour minimiser le désastre que voilent de telles "jokes", c'est tout simplement reconnaître le caractère infiniment autoritaire de ces "jokes", et c'est donc, pour l'idéologue-gestionnaire qui "argumente "ici, admettre pleinement, et explicitement, la dimension violente et dictatoriale de ceux qui les organisent. 

Raphaël Enthoven fut un bon "républicain", "mécontent", mais il a laissé s'exprimer, en sa présence, une parole qui engendre des humiliations irréparables. Ce qui est bien sûr indigne de toute personne se disant "philosophe", ou "majeure" (Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?), et ce qui est une insulte profonde pour la philosophie elle-même (si elle existe encore). La "condamnation" molle du producteur, les excuses ahuries de Nicolas C., lorsqu'elles induisent qu'il faudrait maintenant "passer à autre chose", sont des insultes supplémentaires, puisqu'elles sont l'aveuglement strict aux dommages subis, et puisqu'elles ne tiennent pas compte du caractère insupportable résidant dans la banalisation de propos qui tournent en dérision la stigmatisation d'individus méprisés, ou invisibilisés, depuis très longtemps. Enthoven reprend bientôt son "temps d'antenne", et nous imposera ses leçons de morale bas de gamme, mais "écrites", divertissantes ou "encuculantes" (Gombrowicz, Ferdydurke). Il reste un excellent et fidèle collaborateur pour la chaîne. Nicolas C. nous afflige bientôt à nouveau, sur Europe 1, mais "ça n'est jamais que de l'humour". Et tout revient bien vite dans l'ordre.

Cyril H. continue ses "dérapages", bien gentiment, mais ce n'est "jamais qu'un grand enfant". Soraya aura pu accéder à une gloire équivoque, malsaine, et très éphémère, jusqu'à ce que s'installe aussi peut-être, pour elle, en tant qu'anonyme "au carré", et pour celles et ceux qui auront participé à ce "buzz", en tant qu'indigné-e-s "d'un jour", le sentiment sourdement désagréable, d'avoir été sollicité-e-s, scruté-e-s, et instrumentalisé-e-s par une absurdité monstrueuse, asociale et stridente, impersonnelle et sans visage.

Par la pseudo-critique, le spectacle totalitaire, et ses "comiques de situations", parviennent toujours à poursuivre leur développement errant et sans qualité. Mais c'est toujours plus la prise en charge conséquente du dommage irréversible qu'il empêche aussi. Sachant organiser quotidiennement ses "buzz", ce sujet-automate parvient à distiller très progressivement ses injonctions autoritaires et rigolardes, et peut se permettre donc d'en "effacer" certains, trop gênants pour la suite du procès, afin de réinitialiser la machine. Et quiconque voudrait s'arrêter sur l'un d'entre eux, et refuser ce "deleting" incessant, passera bien sûr pour un ronchon ridicule, un "militant" "dépassé", qui ne sait pas vivre avec son temps.

Le "comique de masse" devient toujours plus l'une des armes idéologiques-spectaculaires les plus efficaces pour contrôler les individus, et les empêcher insidieusement de dramatiser leur propre situation. Car ce "comique" est une posture redoutable, puisque réversible : si le comique veut diffuser un discours politique "sérieux" qui choque, on dira que "ce n'est que de l'humour". Mais le message politique choquant sera passé "comme une lettre à la poste". S'il veut que son ironie "dénonce", sur le mode du désespoir qui ne peut plus que rire, des fait sociaux graves et importants, mais qu'on lui reproche cette dérision, il peut dire que "le monde n'est plus sérieux de toute façon" (cf. le populisme démagogique d'un Pierre-Emmanuel Barré, qui joue sur les deux tableaux, et qui pourrait constituer autant un programme politique "de gauche" qu'un ensemble de "vannes" pour un one-man-show). Dans les deux cas, c'est l'impression que plus rien n'est vraiment important, digne d'être pris en considération, soigné et pris en charge comme il se doit, qui se diffusera, au profit d'un sentiment d'irréalité, de désespoir gloussant de façon pathétique, et d'une envie de ne pas trop s'investir dans ce monde et dans cette vie-là.

Dans le pire des cas, on assiste à ça : Dieudonné, le 26 décembre 2009, invite le négationniste Faurisson sur scène. Il expliquera dans la foulée, aux médias à peine "inquiets", qu'il aura voulu fabriquer une "bombe médiatique artisanale". Ses intentions politiques, et non plus comiques, deviendront plus claires par la suite, et la dangerosité de cette réversibilité qu'il manipulera se dévoila ici. Il sera aujourd'hui diabolisé, à juste titre, mais d'une très mauvaise manière (d'une manière hypocrite et stérile), par nos "républicains" indignés. Et ce, malgré le fait que le génie comique de ses mimiques sera repris, comme compétence "neutre" mais parfaitement "maîtrisée", par à peu près tous les "comiques" officiels du moment (chose qu'un Alexandre Astier aura voulu "assumer", mais en voulant assumer aussi le reste, exprimant ici des confusions idéologiques éloquentes).

Cette diabolisation "unanime" n'est pas encore subie par Nicolas C. ou Cyril H. (qui n'ont pas encore de programme politique homophobe ou sexiste). Mais le "cas Dieudonné" devrait constituer un avertissement. Libération, journal "républicain", qui diabolisa Dieudonné par la suite, proposa pourtant, le 2 janvier 2009, un article totalement acritique et factuel à propos de "l'affaire Faurisson-Dieudonné" ("Quand Dieudonné s'explique sur Faurisson..."). Ce journal dit "critique" fut aussi "victime" de la dédramatisation spectaculaire, et de la réversibilité du "comique" totalitaire. Ce n'était pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière.

Un dernier fait pourrait être finalement mentionné : fin 2016, avant les primaires de la droite pour les présidentielles, Nicolas Sarkozy fit une petite "surprise" à son "ami" dont il "admire" l'énergie, Cyril Hanouna, en se faisant filmer, pour être diffusé sur son plateau, en lui souhaitant un "joyeux anniversaire". Peu avant, c'est Jack Lang, fondateur de la "fête de la musique", et ancien ministre de la culture "de gauche", qui le "félicitait", en lui disant : "fais-nous rire, fais-nous rêver". Omar Sy, Jamel Debouze, affichaient aussi des regards bienveillants et amusés. Les confusions spectaculaires ici sont tellement explicites, et les compromissions, ou les associations plutôt, d'une multiplicités de sphères fonctionnelles sont si évidentes, étant donné ce qui précède, qu'il est inutile de commenter davantage.

Les individus réifiés et méprisés, anonymes précarisés symboliquement et réellement, que "nous sommes toutes et tous", de façon effective ou latente, n'ont plus besoin de rire de leur propre sort, et d'adhérer aux discours "comiques" qui les insultent subtilement, sans avoir l'air d'y toucher. Ils auraient besoin de retrouver enfin la dignité qui consiste à comprendre leur propre déprise et leur propre dépossession comme une chose sérieuse et grave, qu'il faudrait abolir, ou d'abord transformer en résolution ferme et courageuse, au profit d'une lutte déterminée et irréversible, fidèle et non oublieuse, contre cet effrayant "meilleur des mondes". 

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