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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 20:47

Inquiétants, ces "bals masqués", et autres pitreries spectaculaires, en ces temps de crispations répressives, de regains nationalistes, racistes, identitaires, patriarcaux, et antisémites.... Deux mondes apparemment étanches mutuellement semblent en effet coexister, même si le "premier", "déluré" et "luxueux", prétend tout de même fournir des modèles de vie standardisés et absolument souhaitables pour "l'autre", dégradé en sous-réalité face à laquelle "on" aimerait détourner le regard.

Chaque vedette ici représentée affirme quotidiennement un "humanisme" démocratique de façon larmoyante, une "tolérance" nécessaire, mais c'est surtout comme image promotionnelle rendant plus souhaitable, et plus "souriante", la violence "économique" structurelle, qu'on la retient.

Pourtant, une visibilité massive et quotidienne devrait engager un sentiment de responsabilité extrême : la désimplication radicale d'une vedette représentée comme une marchandise, et son refus total de collaborer à l'avenir à l'ordre qui prolétarise et mutile la plupart des individus, mais qui la prolétarise elle aussi, insidieusement, malgré son air "épanoui", pourrait avoir des effets politiques et sociaux déterminés relativement conséquents. Surtout si un tel "exemple" pouvait inspirer d'autres vedettes souffrantes et dissociées. Cela pourrait se faire au nom même des "principes" "humanistes" larmoyants que défend la vedette, et ici ces principes ne seraient donc plus soumis aux injonctions marchandes, massacrés en tant que tels, mais appliqués de façon plus cohérente et plus conséquente.

Se refuser à s'engager dans cette auto-exclusion conséquente, c'est accepter de participer à ce qui encourage et consolide des dissociations insupportables pour toutes et tous, et c'est plaquer sur la guerre et le désastre global, de façon hideuse et clivée, une image effrayante de "beauté", de "santé", et d' "épanouissement" "intenses". C'est accepter de continuer à tisser ce voile clinquant recouvrant "pudiquement" une misère matérielle et psychique massive, toujours plus insupportable et toujours plus mutique.

Dans le "bal masqué Dior" du 23 janvier 2017, au musée Rodin de Paris, qui n'en est jamais qu'un parmi tant d'autres, les vedettes se prennent peut-être pour des "courtisans du roi" ("roi" qui n'est plus humain depuis longtemps, mais qui est désormais inerte et chosal, au sein d'un totémisme assez sophistiqué). Dans une espèce de conte de fées "magique", qui souligne la distanciation brechtienne que les agents spectaculaires doivent opérer entre leurs pitreries et le dit "réel". Leur masque "rigolo" dissimule peut-être une honte de soi latente, quoique les individus concrets l'ignorent, même si cette mise en scène "aristocratique" dévoile ici assez explicitement un cynisme assez bien assumé.

Pendant ce temps-là, les répressions policières racistes, sexistes et homophobes se durcissent, certains médias "officiels", policiers, "citoyens vigilants", stigmatisent toujours plus les migrant-e-s, de façon verbale ou physique, les "mesures de justice" contre les pauvres se banalisent, ainsi que le laxisme juridique envers les technocrates-voyous ; le patriarcat se barbarise, l'antisémitisme se banalise, et le sentiment de misère psychique d'une grande "masse" d'anonymes, se sentant moches, ignorés, blessés ou non-reconnus, ne fait que s'accroître, au moment même où il devient toujours plus inconscient, et donc toujours plus impuissant, désespérant, clivant.

L'urgence absolue, dans un tel contexte, si l'on désire encore monopoliser une visibilité massive et exclusive, ne sera de se pavaner de façon luxueuse et aristocratique, que lorsqu'on serait devenu proprement sadique ou insensible, ou encore, lorsqu'on se sera peut-être senti-e soi-même à ce point réifié-e et instrumentalisé-e, qu'on aura accepté d'intégrer, par désolation, le régime du nihilisme matériellement et spectaculairement produit. Mais de toute façon, une telle disjonction n'est pas exclusive : les deux affects passifs, l'un quasi-psychopathique, l'autre désespéré, se complètent même assez bien, puisque le premier permet de faire oublier toujours plus le caractère souffrant, et donc potentiellement résistant, du second, tout en le maintenant en vie.

Qu'on ne s'y trompe pas. Dans un système de délégation cybernétiquement articulé, où chaque "fonction" spectaculaire/autoritaire dépend matériellement et formellement de toutes les autres, et réciproquement, la "légèreté" de la vedette de la consommation n'est qu'apparente, et elle ne fait que justifier esthétiquement les injonctions autoritaires des vedettes de la décision (technocrates). Un sourire désinvolte ici fait oublier un ordre destructeur, pour mieux consolider cet ordre. C'est dans l'impuissance sourde et douloureuse de ce sourire de la "star artiste", et dans sa volonté de domination dissociée, que se révèle sa fonction de régulation déterminée du totalitarisme économique dit "soft" de notre modernité tardive, d'autant plus hideuse qu'elle affiche un "amour de l'art", un visage "sain", un sentiment décomplexé, un "développement personnel" subtilement mais absolument insultants.

La vedette ne peut assumer complètement ce rôle, néanmoins, dans la mesure où ses conceptions "humanistes" restent parfois "sincères". Il serait assez vain de la "dénoncer moralement" en tant que telle, ou de façon "populiste", d'autant plus qu'elle ne fait qu'exprimer des dissociations que chacun et chacune tend à vivre. Elle demeure une victime, qui s'ignore le plus souvent, d'un ordre impersonnel qui instrumentalise ses "joies", "passions", "engagements artistiques", pour l'insérer dans des fonctionnalités asociales, amorales, et sans qualités. Elle ne se distingue pas ainsi explicitement des travailleuses-consommateurs de nos centres occidentaux, si ce n'est qu'elle aurait quant à elle su "réaliser" ce "rêve" assez malsain.

Néanmoins, plus structurellement, la vedette masculine et occidentale, "virile" et "reproductrice", qui représente une domination autant patriarcale que raciste, doit s'investir plus volontairement dans son "rôle", car c'est son regard sur les êtres réifiés par cet ordre qui devient l'unité de mesure "adéquate", au sein de ces zones spectaculaires-marchandes. La vedette masculine occidentale n'est rien d'autre que l'incarnation de la valeur en elle-même, sa personnification triomphante, qui détermine toute autre évaluation sociale, esthétique, ou spectaculaire. Ses intentions ici ne sont pas plus conscientes, mais dérivent d'une gestion fonctionnelle structurellement masculiniste et civilisatrice, qui instrumentalise ce "regard" et le met en scène de telle sorte qu'il puisse remplir sa finalité réductrice systématique. Dans cette perspective, les vedettes "non-masculines", ou qui doivent se soumettre plus largement à des injonctions occidentalistes et fonctionnelle (« racisées »), en tant qu'elles sont scrutées et déterminées autoritairement de l'extérieur, en tant qu'elles doivent se contenter d'apparaître, constitueront peut-être un jour un véritable cheval de Troie stratégiquement porteur, au sein de cet ordre qui "intègre" en tant qu'il mutile et exclut davantage. Mais c'est bien en encourageant la désimplication stricte et constructive, qui n'est plus visible massivement, de ces personnes "starisées", mais écartelées ou méprisées en tant que dépossédées et réduites, que ces projections, pour l'instant idéalistes, et qui ne se pensent pas indépendamment de luttes sociales radicales (et non spectaculaires), se laissent envisager. Il ne faudra de toute façon pas trop compter là-dessus pour l'instant, même si toutes les pistes doivent être pensées, lorsqu'on promeut de façon conséquente la pluralité des tactiques...

 

"L’agent du spectacle mis en scène comme vedette est le contraire de l’individu, l’ennemi de l’individu en lui-même aussi évidemment que chez les autres. Passant dans le spectacle comme modèle d’identification, il a renoncé à toute qualité autonome pour s’identifier lui-même à la loi générale de l’obéissance au cours des choses. La vedette de la consommation, tout en étant extérieurement la représentation de différents types de personnalité, montre chacun de ces types ayant également accès à la totalité de la consommation, et y trouvant pareillement son bonheur. La vedette de la décision doit posséder le stock complet de ce qui a été admis comme qualités humaines. Ainsi entre elles les divergences officielles sont annulées par la ressemblance officielle, qui est la présupposition de leur excellence en tout. Khrouchtchev était devenu général pour décider de la bataille de Koursk, non sur le terrain, mais au vingtième anniversaire, quand il se trouvait maître de l’État. Kennedy était resté orateur jusqu’à prononcer son éloge sur sa propre tombe, puisque Théodore Sorensen continuait à ce moment de rédiger pour le successeur les discours dans ce style qui avait tant compté pour faire reconnaître la personnalité du disparu. Les gens admirables en qui le système se personnifie sont bien connus pour n’être pas ce qu’ils sont ; ils sont devenus grands hommes en descendant au-dessous de la réalité de la moindre vie individuelle, et chacun le sait."

Guy Debord, La Société du Spectacle, III, 61

 

Appendice : monstration des clivages ici en jeu ; le mythe obscène de « l’égalité » moderne

 

Description journalistique du « bal masqué Dior » du 23 janvier 2017 :

 

« Pour célébrer le défilé haute couture printemps-été 2017 Dior, la mythique maison de luxe a réuni à la nuit tombée, lundi 23 janvier, les plus grands noms de la mode le temps d'un bal masqué. Le musée Rodin a été transformé pour l'occasion en pays imaginaire: licornes, jardin d'Éden et festin de roi attendaient les invités, dont Louise Bourgoin, Asap Rocky, Eva Herzigova, Kendall Jenner et Bella Hadid.

Le top-model de 20 ans, reine des podiums de la fashion week haute couture qui se termine jeudi à Paris, est apparue dans une mini robe bleu ciel signée Christian Dior. Le bustier, complètement transparent, laissait apparaître sa poitrine.

La star a en effet décidé de tout dévoiler puisque sous cette robe suggestive on pouvait aussi apercevoir un boxer pour homme. Le contraste est saisissant entre le glamour de sa tenue ornée de cristaux et l'imposant sous-vêtement gris clair. La jeune mannequin, récemment célibataire, a attiré tous les regards. Le rappeur Asap Rocky semblait notamment sous le charme.

Ce n'est pas la première fois que Bella Hadid dévoile (autant) son corps de rêve. La meilleure amie de Kendall Jenner est apparue dimanche 22 janvier dans les rues de Paris vêtue d'une combinaison transparente. Ce jour-là, il n'a pas fait plus de 5°C dans la capitale. »

 

« Bella Hadid tout en transparence au bal masqué Dior », in Le Huffington post, le 25/01/2017

 

Pendant ce temps-là, à quelques kilomètres du musée Rodin :

 

« Les policiers harcèlent les migrants en leur confisquant leurs couvertures, utilisant parfois des gaz lacrymogènes pour les disperser, allant jusqu’à leur interdire de s’asseoir dans la file d’attente du centre humanitaire de la Chapelle où ils attendent une place d’hébergement. Ces pratiques inacceptables mettent en danger la vie des migrants : les équipes de Médecins Sans Frontières ont dû prendre en charge huit personnes proches de l’hypothermie.

Depuis plusieurs semaines, le Centre Humanitaire de Paris, dispositif de l’Etat et de la ville de Paris ouvert le 10 novembre et destiné à accueillir et orienter les migrants récemment arrivés est saturé. Environ 100 à 150 personnes tentent quotidiennement d’y être admises et beaucoup doivent dormir dehors plusieurs jours avant qu’une place se libère.

Alors que les températures sont devenues négatives, les violences policières se multiplient depuis une dizaine de jours, notamment dans les quartiers de la Chapelle et de Pajol : les forces de l’ordre réveillent les migrants en pleine nuit et leur confisquent leurs couvertures. En une semaine de consultations ambulatoires, les équipes de Médecins Sans Frontières ont déjà dû prendre en charge huit personnes proches de l’hypothermie.

Depuis juin, une trentaine de campements ont été démantelés dans Paris et une grande majorité des migrants ont été mis à l’abri dans des structures d’hébergement provisoire. Depuis l’évacuation du dernier campement à Stalingrad début novembre, le gouvernement a annoncé qu’aucun nouveau campement ne sera toléré, grillageant les anciens lieux de regroupement des migrants, et intensifiant les patrouilles policières.

« En plein cœur de l’hiver, les pouvoirs publics devraient être en mesure de fournir des places d’hébergement à tous les migrants, en urgence. Au lieu de quoi les forces de l’ordre confisquent leurs couvertures ou les obligent à rester debout dans la file d’attente du centre pendant des heures, dans une tentative dérisoire de soustraire cette population en détresse à la vue du public. Ce déni de réalité par la violence doit cesser », commente Corinne Torre, Coordinatrice de Programmes à Médecins Sans Frontières. »

 

« Migrants dans la rue à Paris : le harcèlement et les violences policières doivent cesser », in : msf.fr, le 7/01/2017

 

 

 

 

Toujours pendant ce temps-là, à quelques kilomètres du musée Rodin :

 

« Depuis un an, nous demandions en vain une concertation aux élus. Pour finir, la trêve hivernale nous a été refusée au prétexte que seules des associations figuraient sur la procédure alors même que le principal motif de leur expulsion était l’acte de solidarité qu’elles pratiquaient en hébergeant des personnes sans logement. Nous n’avons pas été prévenus de l’expulsion et les habitants absents car partis travailler sont revenus le soir sans pouvoir récupérer leurs effets et leurs documents. Le soir même de l’expulsion devant ces conséquences, des employés de la mairie ont conduit une partie des habitants dans le gymnase mis à disposition par la ville dans le cadre du plan grand froid.


Cette solution d’urgence ne saurait être satisfaisante : nous demandons à la mairie de réintégrer nos locaux ou, à défaut, des solutions de relogement dignes et durables pour les personnes et les associations mises à la rue.

Solidarité avec SALAMATANE et tous les expulsés !


Pas d’expulsion sans relogement ! »

« A Montreuil, la mairie expulse en plein hiver », in Paris-Luttes.info, le 25/01/2017

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