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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 22:18

A propos du film L'histoire de l'amour, de Mihaileanu (2016) 

Synopsis du film : 

Il était une fois un garçon, Léo, qui aimait une fille, Alma. Il lui a promis de la faire rire toute sa vie. La Guerre les a séparés - Alma a fui à New York - mais Léo a survécu à tout pour la retrouver et tenir sa promesse. De nos jours, à Brooklyn, vit une adolescente pleine de passion, d’imagination et de fougue, elle s’appelle aussi Alma. De l’autre côté du pont, à Chinatown, Léo, devenu un vieux monsieur espiègle et drôle, vit avec le souvenir de « la femme la plus aimée au monde », le grand amour de sa vie. Rien ne semble lier Léo à la jeune Alma. Et pourtant… De la Pologne des années 30 à Central Park aujourd’hui, un voyage à travers le temps et les continents unira leurs destins.

Une critique intéressante, de Benoît Smith

Extraits de la critique de Benoît Smith : "Tout ce qui suit dans le film de Mihaileanu relève du même esprit pachydermique et sans conscience: sous le prétexte d’employer les grands moyens pour conter les petites âmes et les grands sentiments, la petite histoire et la grande, le professionnalisme grandiloquent du réalisateur de Train de vie n’aboutit qu’à une tambouille sans goût où se noie toute trace de sincérité des sentiments et du rapport au temps (...) Voilà l’autre gros écueil de L’Histoire de l’amour: une trame navigant entre les époques, les univers et les registres, mais surtout qui a suscité chez Mihaileanu le souci très professionnel de rendre cette navigation à la fois lisible et distrayante, de ménager des flash-backs, des correspondances, des coïncidences, des révélations. Le résultat se retrouve dans le montage: très pro, donc, très fonctionnel, mais surtout très dépourvu d’âme. On change de personnage, de registre, de temporalité sans que ces changements suscitent le moindre frémissement; les révélations indiffèrent; le récit se permet même des aberrations (un coup de théâtre ahurissant sur un personnage imaginaire, une boucle temporelle pour le seul besoin d’une coïncidence) qui à l’arrivée choquent à peine tant le moindre aspect de ce film, même le plus tarabiscoté, semble avoir été sacrifié à la facilité."

 

Remarque générale :

Un peu plus qu'une critique de cinéma, donc : la critique d'un fonctionnalisme "professionnel" dans le geste cinématographique, devenu édification romantique (niaise et impensée, puis finalement, caricaturale et réductionniste). Lorsqu'il tente d'articuler la "grande histoire" (Shoah), et les petites histoires amoureuses traversées par elle, dans ce qu'elles ont de tragique, ce geste purement "technicien", annonce qu'il vient bousiller sans conscience et sans attention, la possibilité d'un érotisme figuré sans colonisation des affects, dans le même temps où il insulte "subtilement" le devoir de mémoire, et la fidélité silencieuse qu'il appelle... Deux mutilations qui n'en sont peut-être qu'une, et qui dévoilent la vocation aliénante de nos "cultures de masse".

 

Commentaire 1 : à propos du devoir de mémoire dans le "spectacle"

Concernant ce devoir de mémoire, on devra dévoiler une aberration scandaleuse de notre modernité : les exterminations totalitaires du XXème siècle, mais aussi, parfois, les colonisations passées, sont rejetées avec horreur, par certains de nos « humanistes » libéraux, gestionnaires ou dirigeants des secteurs spécialisés de « l’économie » ou de « la politique », comme crimes absolus à ne plus jamais reproduire. Selon une même logique impensée, le spectacle de masse, ou la communication industrielle esthétisées, dont les conditions idéologiques et matérielles de possibilité dérivent de ces secteurs fonctionnels politico-économiques, prétend fournir des formes "artistiques" critiques, qui voudront prescrire un "devoir de mémoire" déterminé, aseptisé, mis à distance absolument, réduit à la platitude "intéressante", distrayante ou niaise.

Mais si la relation entre ces phénomènes meurtriers et l’économie politique de notre modernité, étatique, capitaliste, et esthétisée, spectacularisée, est très explicitement montrée (et cela n’est pas difficile), alors les « humanistes » technocrates, ou les artistes/propagandistes (industriels) se voulant "engagés", qui diaboliseront aujourd’hui par exemple le nazisme, mais qui tenteront de défendre les principes universels-abstraits de cette économie politique, et les principes esthétiques formels de ses injonctions spectaculaires, et de ses exigences distanciatrices, seront très explicitement dans la pure contradiction, dans la pure dissociation.

Le devoir de mémoire conséquent, qui comprend que les horreurs meurtrières passées (colonisations, nazisme, stalinisme, maoïsme, etc.) ne sont pas des exceptions, des brèches désastreuses au sein de la modernité capitaliste, mais traduisent au contraire tout le potentiel destructeur de ce système, et tendent à se reproduire, sous des formes barbares nouvelles, tant que ce système perdure, ce devoir de mémoire devient non plus une idéologie rendant plus souhaitables « nos » totalitarismes « soft », nos propagandes cinématographiques nivelantes et appauvrissantes, mais un principe pour l’action révolutionnaire venant abolir ces totalitarismes contemporains, leurs formes esthétiques "de masse", indissociables de leurs formes sociales, économiques et politiques.

Dire « plus jamais ça », aujourd’hui, « plus jamais les camps et les génocides », "plus jamais l'abolition des vies minuscules, singulières et désirantes", ce n’est pas dire, si l’on est conséquent : « aménageons un droit universel-abstrait cosmopolitique pour réguler le désastre global, et retarder l’échéance des massacres » ; et ce n'est pas dire non plus, donc : "aménageons un spectacle populaire-marchand aseptisé pour diffuser une mémoire plus indifférente au désastre moderne, et plus insensible, afin que la colère et le désir de transformation soient dégradés en hébétude et niaiserie inconscientes, de telle sorte que toute volonté d'émancipation s'évanouisse complètement". Mais c’est dire : « abolissons les catégories matériellement agissantes que sont l’Etat-nation, la valeur, la marchandise, l’argent, le travail abstrait, l’économie politique, au profit d’un principe plus créatif et égalitaire, pour que les conditions modernes de possibilité de la désolation absolue soient elles-mêmes totalement abolies ». Et c'est donc dire aussi : "abolissons les formes esthétiques distanciatrices, qui réifient et prolétarisent les sensibilités artistiques et critiques ; abolissons les formes spectaculaires industrielles qui figurent des narrations rendant souhaitables et indépassables de telles catégories clivantes et clivées." 

Au sein de ce principe de création du nouveau comme nouveau, émergent et « miraculeux », au sens politique, arendtien, ce n’est pas l’oubli des défaites, des victimes de l’histoire, ou le dépassement dialectique-spectaculaire oublieux, qui s’affirmeront : c’est au contraire la mémoire qui demeure auprès de ces désastres, qui favorisera l’action résolue et révolutionnaire, tant sur un plan artistique, figuré et ressaisi en soi, que sur un plan politique et social.

La révolution n’est donc plus vengeance meurtrière ni table rase ici, mais elle est indissociable d’un souci de réparation, de soin, de prise en charge des mémoires blessées, et des vécus abolis ou mutilés. Soit reconnaissancesprises de conscience autonomes au sens strict, avec tout ce qu’elles impliquent, pratiquement parlant, artistiquement et créativement parlant.

 

Commentaire 2 : le bousillage de la vocation ésotérique du cinéma

Le cinéma, par principe, nous donne à voir un monde extraordinairement riche, qui constamment s’auto-affecte, qui n’a plus d’intérieur et d’extérieur, en suggérant la possibilité d’une infinité de perspectives sensibles, partout et nulle part, ou d'une perception décentrée (Vertov). 

Ce cinéma nous montre ce que Leibniz aurait pu exprimer : nous percevons et pensons les objets, le ciel, les paysages, l’infinité des êtres et des choses, mais, en retour, ils posent eux aussi une perception sur nous. Ce cinéma nous montre, profondément, l’ouverture pleine d’une réalité qui est partout sensible, ce qui pourrait engager non plus simplement une passivité contemplative, mais aussi et surtout, ensuite, hors des salles obscures, une incarnation active et créative dans le monde, potentiellement différente, constructive et transformatrice. Cette incarnation plus créative, que devrait permettre cet art sacralisant, signifierait un rapport aux choses et aux êtres qui ne serait plus simplement « préoccupé », instrumental, utilitaire, car cet art aura pu dévoiler le fait qu’une dimension invisible, sensible, animée, pourrait bien envelopper ces êtres et ces choses qui nous « regardent », qui ne sont plus, dès lors, de simples « moyens » « inertes » à « employer ».

Un cinéma fidèle à une telle vocation ésotérique et transformatrice, figurant un appel au devoir de mémoire, produirait, sous des formes narratives multidimensionnelles, la nécessité d'une praxis résolue et émancipatrice, de façon non mécanique, c'est-à-dire désintéressée.

Mais précisément, le « cinéma de masse », un tel oxymore, n’engage plus les créations de soi que tout cinéma devrait permettre, et il trahit une certaine vocation possible : ce sont des « vedettes » devenues marchandises, des produits « placés » « stratégiquement », qui focalisent les « attentions » (inattentives). Ce sont des figurations standardisées, des émotions randomisées, des affects sans qualité, qui s'adressent à un individu-moyen qui n'existe plus singulièrement, et qui deviennent des messages inconscients sans destinataires conscients. Lorsque ces schèmes esthétiques abstraits, non spécifiques, indifférenciés, et sans contenu qualitatif propre, imposent leur dictature nivelante, pour traiter le désastre de la préhistoire moderne, ils ne font que s'insérer dans cette logique de désastre, et ne font que l'entretenir, surtout s'ils prétendent pouvoir le "dénoncer" avec de tels "outils" impensés.

Une auto-duperie s'impose ici : on ne suspend plus son incrédulité pour entrer dans la compréhension absorbée du désastre qui serait figuré ; l’incrédulité qui est suspendue, massivement, ici, c’est celle qui nous ferait voir que certaines fictions publicitaires, certaines propagandes devenues « cinéma », engagent des comportements normés, des consommations « ciblées », des « adaptations » statistiques à un monde unidimensionnel, qui empêchent que soit prise en charge une autre « magie » qui veut s’exprimer, un autre "dévoilement" qui veut se donner.

 

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